Lettre ouverte aux entreprises culturelles françaises souhaitant se développer dans le monde arabe

Dans un contexte où les industries culturelles françaises cherchent à renforcer leur présence dans les pays du Golfe persique et, plus largement, dans l’ensemble des mondes arabe et musulman, une exigence fondamentale s’impose : la capacité à produire et communiquer directement en langue arabe.

Je trouve incroyable que des entreprises reconnues pour leur excellence, leur créativité et leur expertise internationale puissent encore déclarer ne pas disposer de compétences arabophones en interne. Je peux le comprendre pour nos voisins, mais pour la France, je déclare que c’est une anomalie.

Il est possible qu’une telle lacune fragilise la crédibilité des acteurs français auprès de partenaires des monarchies pétrolières, mais le problème est ailleurs. Je ne veux pas limiter mon propos à la banalité selon laquelle les pays arabes accordent une importance considérable à la maîtrise de leur langue et à la compréhension fine de leurs contextes culturels.

Mon propos est d’abord dirigé vers la culture française elle-même. C’est pourquoi je m’adresse ici à vous, acteurs français de la culture, des arts et des lettres : affirmez-vous comme français avec tout ce que cela implique de luxe, de raffinement, de musées et de philosophie, mais aussi en soulignant l’arabité de la France.

Un rappel nécessaire : la France entretient un lien ancien et profond avec le monde arabo-musulman

L’histoire française est marquée depuis plus de treize siècles par des échanges multiples avec le monde arabo-musulman :

  • contacts politiques et commerciaux dès le haut Moyen Âge ;
  • guerres et batailles dont la légendaire histoire qui raconte que Charles Martel arrêta les Arabes à Poitiers en 732.
  • influences littéraires, notamment dans la tradition des troubadours, largement inspirée de la poésie arabo-andalouse ;
  • transferts architecturaux, visibles jusque dans l’art roman, nourri des savoir-faire développés en Espagne andalouse ;
  • croisés partis en Terre sainte et devenant arabes au sein de leurs « Royaumes francs » en Orient ;
  • importance d’Averroès dans les Lumières françaises comme l’a rappelé Jean-Luc Mélenchon lors d’une audition d’une commission parlementaire sur l’islam en France ;
  • relations contemporaines issues des dynamiques coloniales, migratoires et culturelles.

Lire aussi : Les rapports anciens de la France avec l’Islam. Comment les identitaires prennent nos ancêtres pour des cons

La Précarité du sage, 2021

Ces liens ont façonné durablement la culture française. Ils rappellent que la France est certes un pays laïque, qu’il est surtout un pays d’athées, et qu’il fut un grand pays catholique puis protestant, mais qu’elle est aussi un territoire marqué par des apports arabo-musulmans pluriels et anciens. Cette réalité constitue une richesse culturelle et diplomatique majeure que vous devriez mettre en avant dans vos démarchages et vos négociations.

Valoriser les compétences françaises pour renforcer la présence à l’international

Dans cette perspective, il est essentiel que les entreprises culturelles françaises mobilisent les ressources arabophones présentes sur le territoire national. Qu’ils soient d’origine arabe ou non n’importe pas puisqu’ils sont Français.

La France dispose d’un vivier de professionnels hautement qualifiés, maîtrisant l’arabe classique, l’arabe culturel, ainsi que l’anglais et le français à un niveau d’excellence. Ils sont capables de produire des contenus exigeants, adaptés aux standards internationaux, et sensibles aux nuances culturelles indispensables à tout projet dans le monde arabe.

Ne venez plus en Arabie Saoudite sans avoir du personnel français arabisant.

Recourir systématiquement à des compétences externes ou étrangères, alors que ces profils existent en France, revient à négliger un atout stratégique majeur et à donner une image affaiblie d’une filière française pourtant riche de sa diversité culturelle.

Un enjeu de crédibilité et de respect mutuel

Pour s’implanter durablement dans les pays du Golfe persique (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Oman, Koweït) les entreprises françaises doivent démontrer qu’elles peuvent produire en arabe.

Produire en arabe ne peut pas être un simple service additionnel.

Assumer et mettre en valeur la pluralité culturelle française est également un levier diplomatique puissant, en cohérence avec l’histoire millénaire de la France.

Investir dans les compétences arabophones françaises

Pour accompagner ce mouvement, la Sagesse Précaire peut activer ses réseaux afin de mettre en relation les entreprises avec des Français arabophones formés, expérimentés et capables de répondre aux exigences des partenariats internationaux. Appelez le Sage précaire si vous rencontrez des difficultés pour trouver les perles rares qui vous feront briller : mon carnet d’adresses est plein de profils français arabes excellents.

Ma lettre touche à sa fin. Il me reste un argument pour vous convaincre d’assumer votre dimension orientale : vous vous enrichirez ! La réussite des entreprises culturelles françaises dans le monde arabe repose sur une stratégie claire qui tourne le dos aux discours identitaires et embrasse enfin la France dans son histoire arabo-musulmane.

Un compositeur génial que l’occident a ignoré, et qui est pleuré par tout l’orient

Répétion de Fairuz avec son fils Ziad

Le fils de la chanteuse Fairuz est mort cet été.

Cela ne vous fait ni chaud ni froid, il est même possible que vous ne sachiez pas tout à fait qui est Fairuz, sans parler de son fils, Ziad Rahbani.

Ce n’est pas de votre faute, l’occident à consciencieusement occulté leurs poignantes ballades.

Ces jours-ci, depuis plusieurs semaines, mon épouse écoute les chansons de Fairuz matin, midi et soir. Fairuz est une chanteuse chrétienne du Liban adorée par les arabophones de toutes confessions. Je ne vois pas d’équivalent en France à cette adulation. Elle transcende les générations, les genres, les religions et les nationalités.

Les Égyptiens, peut-être, lui vouent un culte moins ardent, car ils se sentent dépositaires de la meilleure culture musicale du monde arabe, mais dans l’ensemble, l’appréciation de Fairuz est universelle chez tous ceux qui vivent dans la magnifique langue arabe.

Si la mort de son fils Ziad est vécue comme un drame, c’est parce qu’il fut un compositeur de grand talent. Certaines de ses chansons, interprétées par sa star de mère, sont des tubes invraisemblables depuis 40 ans.

Meilleur exemple : Keifak Anta ? ( Comment vas-tu ?), une chanson toute en subtilité d’une rencontre entre deux interlocuteurs, dans laquelle on croit comprendre qu’un ancien amour semble avoir refait sa vie à l’étranger… Mon épouse avait une autre interprétation : pour elle, c’est la rencontre entre une maman et son fils qui a émigré et à coupé les ponts avec sa famille restée au pays.

Il faut comprendre que Fairuz était une star bien avant que son fils devienne son compositeur. Dans les années 1960, elle fit des ravages avec sa voix inimitable et les compositions audacieuses de deux frères qui inventaient une musique inouïe, mêlant tradition arabe, jazz, et musique classique occidentale.

Fairuz s’est mariée avec un des deux frères Rahbani, et a consacré sa vie à la musique et sa famille. Son existence pudique et ses manières conservatrices plaisaient et émouvaient les Arabes chrétiens, juifs et musulmans. Car la pudeur est une manière de respecter les divergences sans se renier pour autant.

Quand son fils Ziad est devenu à son tour compositeur, l’attente était proportionnelle à l’immensité du talent concentré dans le couple et la famille Rahbani. Le résultat dépassa les attentes. Le fils Rahbani avait hérité de la musicalité de son père et l’augmentait d’études nouvelles vers le Funk et la pop. Les tubes devinrent des classiques instantanés.

Ziad Rahbani ne s’est pas contenté d’être le fils de Fairuz. Il a écrit des pièces de théâtres et des chansons pour lui-même. Il a enfin une carrière de pianiste de jazz car il pouvait se permettre tout ce qu’il voulait. Son œuvre est aussi très apprécié dans tout le Proche-Orient car il défendait la cause palestinienne et faisait preuve de satire, d’esprit sardonique et de moquerie à l’endroit des politiciens corrompus du Liban, et à cet humour décapant, tout le monde pouvait s’identifier…

C’est pourquoi tous les jours, pendant nos vacances en Cévennes, quand je demande à ma femme ce qu’elle écoute sur son téléphone, c’est invariablement une archive tirée de l’immense œuvre de Fairuz, de son mari, du frère de son mari, et de son fils qui vient de mourir.

Tous les Arabes ont passé l’été 2025 à pleurer et à chanter, et nous ne nous sommes aperçu de rien car les Arabes sont des gens pudiques et respectueux.

L’étrange réception de l’éloge

Depuis vingt ans que je tiens un blog, j’ai eu l’occasion d’écrire des textes critiques et des billets d’admiration. Et s’il y a une chose qui me fascine encore aujourd’hui, c’est la différence de réception entre les uns et les autres. Les billets les plus critiques, ceux où je démonte une œuvre ou une figure publique, provoquent du remous, suscitent la discussion, parfois des contre-feux violents. Mais lorsqu’au contraire, je m’efforce d’écrire un texte élogieux, la réaction est souvent bien plus étrange.

L’éloge est un exercice rare. Toi-même, lecteur, as-tu déjà fait l’éloge de quelqu’un ? D’une certaine manière, cet exercice demande autant de courage que la critique. Oser dire du bien de quelqu’un – et pas seulement en lançant un « il est génial, elle est formidable », mais en construisant un véritable portrait, en cherchant à traduire en mots la valeur d’un travail, d’une œuvre ou d’une personnalité – est une entreprise délicate. Nous vivons dans un monde où l’on admet difficilement les jugements détaillés sur des personnes, qu’ils soient négatifs ou positifs, alors que la critique est encouragée quand elle concerne un plat, un hôtel ou un film. La norme sociale nous pousse à une certaine réserve, une pudeur des opinions. Critiquer avec force choque, mais louer avec sincérité déstabilise aussi.

Car, et c’est là ce qui me frappe le plus, les bénéficiaires de l’éloge ne perçoivent souvent pas l’effort qu’il représente. Ils le prennent pour un acquis, comme si c’était une simple constatation de la réalité, et non le fruit d’une attention, d’une écriture, d’une mise en valeur patiente. J’en ai eu l’expérience plusieurs fois.

Je me souviens d’un blogueur qui était aussi écrivain. J’avais écrit un billet élogieux sur son travail, sur sa démarche de venir dans le monde des blogs. À la suite de cela, il avait mis en lien quelques blogs amis, et avait omis le mien. Puis, un ou deux ans plus tard, il m’écrit : « J’ai changé d’adresse électronique, mon blog ne correspond plus à celui que tu as mis en lien sur ton blog, peux-tu faire le changement pour mettre à jour ? » Je vais voir son blog, et je constate que le mien n’y figure toujours pas. Mon travail ne valait donc pas la peine d’être mentionné ? Probablement pas par mépris frontal, mais par une forme de modestie perverse : ne pas afficher ce qui est trop élogieux de peur que cela ne semble complaisant. J’ai entendu cela plusieurs fois. « C’est tellement élogieux que je ne peux pas en faire la publicité. » Pourquoi pas ? Mais ce qui me surprend, ce n’est pas tant l’absence de publicité – je n’en ai pas besoin, je ne gagne pas d’argent sur mon blog – c’est l’étrange réaction psychologique qui suit. Non seulement ces personnes ne voient pas l’effort de l’éloge, mais elles considèrent en plus que je leur suis redevable.

Celui qui me demande de mettre à jour son lien, par exemple. Il ne lui vient pas à l’idée qu’il pourrait faire un effort symétrique. Le travail d’écriture que je fais vaut largement celui de ceux dont je parle. Mais non, il attend que j’accomplisse ce service, sans contrepartie, sans même envisager que le respect puisse fonctionner dans les deux sens.

Quand il s’est permis d’insister pour que je mette à jour l’adresse de son blog sur le mien, je lui ai répondu : « Tu as raison, ton blog a changé d’adresse, j’y suis allé pour vérifier. Et d’ailleurs, je te le dis en passant, je n’y ai pas vu mon blog dans ta liste d’adresses recommandées. » Je n’ai plus jamais entendu parler de lui. Il me prenait pour un panneau publicitaire.

Un autre exemple. L’autre jour, je prends contact avec un chercheur dont j’admire un livre. Je lui propose un travail d’écriture rémunéré. En réponse, il ne me dit pas non, il ne me dit pas qu’il n’a pas le temps ou que cela ne l’intéresse pas. Il me répond qu’il préférerait carrément être employé comme consultant dans l’institution qui m’emploie. Ce qui n’a rien à voir avec ma demande. À mes yeux, c’était même un manque de respect. Comment peut-on répondre ainsi ? Ai-je jamais prétendu avoir un poste à offrir ? Ce chercheur a bêtement déduit de mes témoignages construits d’admiration sincère que j’étais disposé à me mettre en quatre pour satisfaire des exigences qui n’avaient aucun rapport avec ce qui unissait nos deux esprits.

Je ne vais pas multiplier les exemples mais ils sont nombreux et, en vingt ans de blog, ils ont pris toutes sortes de formes.

J’en viens à penser que certaines personnes ont moins de respect pour moi depuis que j’ai fait leur éloge. Comme si, au lieu de créer une complicité, un lien de fraternité, l’éloge me plaçait dans une position d’infériorité. Comme si admirer le travail d’un autre faisait de moi un serviteur, alors qu’à mes yeux, c’est tout le contraire : admirer un vivant non célébré par les médias est un signe d’intelligence et d’autonomie de la pensée. Exprimer cette admiration, la mettre en forme dans un texte est le fruit d’un savoir-faire rare.

Lire aussi : Qu’être impressionné est la contraire d’admirer.

La précarité du sage, 2007

Il y a là quelque chose d’assez profond, qui touche aux lois implicites de la sociabilité. On accepte qu’un mort soit loué, comme chez Chateaubriand quand il parle de Napoléon, ou Lamartine et sa galerie de portraits des Girondins, car cela ne change plus rien et peut renvoyer à un exercice scolaire. Le meilleur de tous est peut-être Saint-Simon qui, dans ses Mémoires, fait revivre de manière baroque les personnages hauts en couleurs de la cour de Louis XIII. (Je me suis souvent inspiré de Saint Simon dans mes tombeaux et mes chroniques). Mais faire le portrait d’un vivant, et pire encore, d’un vivant qui n’est pas célèbre, semble briser un tabou. Comme si cela créait un déséquilibre, une mise en lumière inattendue qui faisait péter les plombs à la personne concernée.

L’éloge, je conclurai ainsi, bien loin d’être une soumission, est un geste de souveraineté. Si vous recevez une parole admirative de la part d’un pauvre mortel, comprenez bien que vous vous trouvez en présence d’un esprit fort et rebelle, pas d’une groupie prête à vous servir.

Le sage précaire et son chaton dans un hamac, Cévennes, 2012.

Une fugue à travers l’écriture et la calligraphie arabe

Les catalogues sont des types de livre qui excitent en moi un sentiment d’incomplétude riche et appétissante. Ici, il s’agit du catalogue d’une exposition intitulée « Écriture et calligraphie : un voyage intemporel ». Cette exposition, qui a eu lieu dans les années 2020, m’était inconnue jusqu’à ce que je tombe sur ce magnifique ouvrage. Bien que je n’aie pas eu la chance de visiter l’exposition en personne, la lecture du catalogue se révèle pleine de promesses.

Contrairement à ce que laisse entendre son titre, ce catalogue ne propose pas une vision « intemporelle » de la calligraphie arabe. Au contraire, il s’inscrit dans une approche profondément historique, en retraçant une chronologie précise, et c’est précisément ce qui le rend si passionnant.

Le voyage commence par un article d’Éric Delpont, expert travaillant à l’Institut du Monde Arabe à Paris, qui explore les origines des systèmes d’écriture au Moyen-Orient avant même l’apparition de la calligraphie proprement dite. Cette introduction érudite nous plonge dans les racines de l’écriture arabe, avant de nous guider à travers son évolution jusqu’à sa transformation en une forme artistique emblématique de la civilisation islamique, à partir du 7e siècle de notre ère.

Mais ce voyage ne s’arrête pas à l’époque classique. Le catalogue consacre également de magnifiques pages aux calligraphes des 20e et 21e siècles, mettant en lumière l’art contemporain arabe. Certaines sections explorent même des expérimentations avec l’intelligence artificielle et des technologies de pointe. Si ce dernier aspect me laisse un peu perplexe, j’ai été particulièrement séduit par une partie intitulée « Les traces nomades de la calligraphie ». On y découvre comment l’écriture arabe s’est immiscée dans des domaines inattendus comme le design, la joaillerie ou encore la mode, offrant ainsi un aperçu de son incroyable plasticité et de son pouvoir d’adaptation.

Les bons catalogues sont une invitation. Ici, on est invité à explorer les multiples dimensions de la calligraphie arabe, à travers le temps et les disciplines. Les illustrations, somptueuses, ajoutent une profondeur visuelle qui donne envie de s’immerger davantage dans cet univers et, évidemment, de prolonger, d’intensifier l’apprentissage de l’arabe.

Heinrich Heine comprit-il quoi que ce soit à la vie d’un palmier ?

Cette double page de Roland Barthes inclut aussi un extrait poétique de Heinrich Heine. Arrêtons-nous un instant sur ces deux quatrains.

En allemand :

Im Norden steht ein einsam’ Tannenbaum

Auf karger Höh’ in eisigem Traum.

Ihn schläfert; mit weißer Decke hüllt

Ihn Schnee und Eis und Kälte und Stille.

Er träumt von einer Palme, die

In fernen Ländern sonnig steht,

Einsam und traurig auf brennender Klippe

Verhüllend sich der feurigen Glut.

Heinrich Heine, Buch der Lieder, 1827.

Ce poème illustre bien l’entrée du palmier dans la littérature romantique européenne au XIXe siècle, non comme un symbole de vie, de profusion ou de fertilité, mais comme une figure de solitude, d’exil et de mélancolie. Le contraste entre le pin du nord et le palmier de l’Orient est frappant : bien que situés dans des climats opposés – l’un dans un froid glacial, l’autre sous une chaleur brûlante – les deux arbres partagent un même destin d’isolement et de souffrance face aux forces hostiles de la nature.

Heine utilise ici le palmier comme une projection symbolique de l’Orient, un lieu de soleil et de chaleur, mais aussi de dénuement et de désolation. Le palmier n’est pas un symbole de luxuriance ou de l’idéal orientaliste de profusion, mais l’écho d’une détresse universelle. Il devient un double mélancolique du pin nordique, incarnant une polarité où le trop froid et le trop chaud se rejoignent dans une même expression d’abandon.

Dans la tradition romantique, les éléments naturels servent souvent à exprimer un sentiment humain plus profond. Ici, le pin et le palmier ne sont pas de simples arbres, mais des métaphores d’un sentiment de tristesse et d’aliénation. Cela marque une rupture avec des visions antérieures du palmier dans les récits de voyage ou les textes scientifiques, qui mettaient davantage l’accent sur sa dimension nourricière et son rôle vital dans les paysages orientaux.

L’aventure franco-chinoise continue. 25 ans d’amitié et de collaboration

MLO, Liverpool University Press, juin 2024

Ah, l’aventure des Franco-Chinois, quelle épopée.

En 2012, accompagné de mon amie inébranlable Rosalind Silvester, j’ai eu la joie de piloter un ouvrage intitulé Trais Chinois/Lignes francophones. Publié aux Presses universitaires de Montréal, ce livre était un véritable pont entre deux cultures, une ode à la francophonie sinisante, en quelque sorte. Et voilà qu’une décennie plus tard, Rosalind, toujours aussi passionnée et infatigable, me propose de remettre ça.

Nous voilà donc en 2019, Rosalind orchestre avec maestria un nouveau colloque international, écho de celui de 2009. Certains contributeurs font leur retour, prêts à embarquer pour cette nouvelle aventure littéraire et artistique . L’excitation est palpable, les idées fusent, et nous nous lançons avec ardeur dans la création de ce deuxième volume. Initialement prévu pour une parution en 2022, le sort en a voulu autrement, et c’est finalement aujourd’hui, en ce mois de juin 2024, que notre ouvrage voit le jour.

Rosalind, qui a porté ce projet à bout de bras, mérite pleinement d’être la seule directrice mentionnée sur la couverture. J’ai insisté pour que son nom brille en solo, tant son implication a été sans faille. Néanmoins, j’ai le plaisir de co-signer l’introduction avec elle et de contribuer avec un article sur l’artiste franco-chinoise Chen Xuefeng, une histoire d’amitié et de passion artistique qui remonte à 2012.

Mon article sur l’artiste Chen Xuefeng, publié aujourd’hui

Ah, Chen Xuefeng.

Je me souviens encore de cette rencontre à la galerie Françoise Besson à Lyon, à l’occasion de l’exposition d’une artiste chinoise en France, dont les œuvres résonnaient harmonieusement avec notre premier livre. C’était l’été 2013, et cette rencontre a marqué le début d’une nouvelle recherche. Conférences, échanges culturels, médiations artistiques, tout était en place pour une collaboration fructueuse.

Françoise Besson, cette talentueuse galeriste, m’a même commandé un texte pour le catalogue de l’exposition, ce qui a donné naissance à mon premier écrit critique sur Chen Xuefeng en 2014 : « L’amoureuse. Le monde symbolique de Chen Xuefeng ». Depuis, je n’ai cessé de suivre son parcours artistique, de la Chine à la Bourgogne, où elle a travaillé en résidence parmi les vignes.

En 2019, lors du deuxième colloque organisé par Rosalind, Chen Xuefeng et moi avons animé une séance de conférence dialoguée. Plutôt que de lire un discours, nous avons échangé nos idées, mêlant nos voix pour offrir une interprétation vivante de ses œuvres.

Finalement, en 2021 ou 2022, j’ai proposé un texte sur la matérialité de son art pour le numéro spécial orchestré par Rosalind. Aujourd’hui, en ce jour du solstice d’été, nous célébrons la parution de ce nouveau volume, fruit de tant d’amitiés et de collaborations entre intellectuels et artistes de tous horizons. De la Chine à la France, en passant par l’Angleterre, la Suède, la Roumanie, les Etats-Unis et le Canada, cette publication est un témoignage vibrant de la vie chinoise de langue française.

Je donne donc dès à présent rendez-vous à Rosalind pour un troisième volume de Traits chinois/Lignes francophones autour de 2034, puis en 2044 et enfin en 2054, date à laquelle il sera raisonnable de mettre un terme à cette histoire.

Lecture des « Femmes », sourate IV. Le divorce, les mésententes, les conflits et les vrais croyants

À partir du verset 35, qui recommande de régler les conflits conjugaux par une réunion paritaire de conciliation, le coran quitte momentanément la question des femmes et des enfants pour se diriger vers d’autres types de désaccords. Une longue parenthèse s’ouvre pour parler de divorces, à l’intérieur comme à l’extérieur de la communauté des musulmans.

Le divorce

Une centaine de versets plus tard, le couple et la femme referont surface et le Coran répétera que l’équité est impossible quand on a plusieurs épouses, et que la réconciliation est préférable en cas de querelles. En revanche, le divorce est parfaitement admis et la femme a la garantie de pouvoir refaire sa vie :

Si les deux se séparent, Allah de par Sa largesse, accordera à chacun d’eux un autre destin. 

Coran, IV, 130

Le divorce n’est pas seulement toléré de manière formelle. Le système matrimonial mis en place par l’islam permet aux femmes, à travers la dot, une part non négligeable des héritages et l’obligation pour l’homme seul de subvenir aux besoins de tous, d’acquérir un pécule. Ce pécule favorise l’autonomie financière nécessaire à la femme en cas de séparation ultérieure.

Ceci est une réponse à ceux qui rappellent la parole de Jésus selon laquelle « ce qui a été fait par Dieu ne peut être défait par les hommes ». Pour l’islam, un mariage n’est pas un sacrement, n’est pas « fait » par Dieu. C’est une union scellée entre êtres humains qui ouvre le droit à la sexualité, et qui peut être révoquée. En revanche, ce qui est toléré par le coran n’est en aucun encouragé : comme la polygamie, la possession d’esclaves et l’usage de la violence, le divorce est toléré mais dans des limites strictes, après avoir faits des efforts manifestes pour donner sa chance à la réconciliation.

Les mésententes entre les hommes de la communauté

La séparation entre les hommes est aussi ce qui taraude la sourate IV. Une grande partie y est consacrée à des dissidents, des frondeurs, des déserteurs, des mutins et des hypocrites, voire des traitres. C’est pourquoi il faut s’apprêter à lire des dizaines de versets sur des individus qui ne sont pas en harmonie avec le Prophète et la parole de Dieu, bien qu’ils fassent partie, plus ou moins, de la communauté des musulmans.

La sourate IV expose alors une taxinomie des différents niveaux de divergence entre le croyant parfait et l’infidèle le plus hostile. Le croyant parfait n’est qu’un concept, les hommes sont imparfaits et le coran vient parler la langue des imparfaits pour les ramener vers le bon chemin. Mais il y a beaucoup à faire pour rappeler aux croyants qu’il faut être bon, tempéré, modeste et généreux. Les avares, les arrogants, les extrêmistes doivent essayer de se réformer. Et puis vous, les faibles mortels qui ne pouvez résister à la tentation, tâchez de vous modérer quand vous buvez de l’alcool :

Ô les croyants ! N’approchez pas de la prière alors que vous êtes ivres, jusqu’à ce que vous compreniez ce que vous dites

Coran, IV, 43

Aux premiers temps de l’islam, l’alcool était donc autorisé, et puis il a fallu l’interdire pour des raisons évidentes, malgré le plaisir qu’il apporte, et les « bienfaits » qu’il peut apporter. Malheureusement, comme on s’en rend aujourd’hui compte avec d’autres produits comme le sucre et le sel, l’alcool a tôt fini par tout détraquer dans la santé des hommes.

Plus important, la sourate IV s’emploie à désigner ceux qui divorcent d’avec le Prophète.

Et quiconque fait scission d’avec le Messager, après que le droit chemin lui est apparu et suit un sentier autre que celui des croyants, alors Nous le laisserons comme il s’est détourné, et le brûlerons dans l’Enfer. 

Coran, IV, 115

L’enfer sera la punition de ceux qui se détournent de Dieu, c’est la base des religions monothéistes, mais il y a toujours de la place pour le pardon et le retour vers le bon chemin, donc le Prophète doit toujours manier la carotte et le bâton. N’allez pas trop loin dans la mésalliance car vous pourrez bénéficier de notre grandeur d’âme, vous pouvez toujours trouver une rédemption, mais n’attendez pas trop quand même non plus car les flammes de l’enfer vous attendent, etc.

En particulier un mot revient souvent : « mécréants », transformé dans toutes les déclinaisons que permet la langue arabe : kufar, kafirun, Lilkāfirīna, kafaru, en fonction de sa place dans la grammaire de la phrase, si c’est un nom ou un verbe, etc.

Le mot koufar vient de la clé KFR, qui à l’origine désigne les paysans qui recouvrent de terre grains et graines. Le geste fondamental est celui de couvrir, recouvrir, dissimuler, voiler la vérité. Donc ce qu’on traduit par « mécréant » ne désigne pas celui qui n’est pas musulman parce qu’il est élevé dans une autre culture, mais celui qui a vu et compris la « vérité » et qui retourne aux illusions passées. Typiquement, il a bien compris que les pierres dressées n’avaient aucun pouvoir, que les idolâtrer n’était que de la superstition, mais après quelques temps il décide d’aller quand même sacrifier une bête dans un temple pour telle pierre sacrée parce qu’on ne sait jamais.

Ces gens causent beaucoup de soucis au Prophète, car ils ont cru en Dieu puis se sont désolidarisés des croyants, et on comprend à travers les versets que certains sont devenus de véritables ennemis mortels de la communauté, tandis que d’autres pourraient facilement réintégrer le groupe des croyants. Selon les versets, on sent que Dieu joue avec la conscience du Prophète : avec certains il faut être généreux, pour d’autres il faut montrer de la sévérité, d’autres encore ne méritent que du mépris, voire des châtiments mortels.

Il est clair qu’à ce moment de l’islam, la descente du Livre sacré, la constitution de la communauté religieuse est encore mouvante et fluctuante. Les « mécréants » sont donc des gens dont la foi n’est pas assurée et font des allers et retours vers l’islam, on ne peut pas compter sur eux. D’un côté, il ne faut peut-être pas leur fermer la porte, car Dieu est généreux et miséricordieux. D’un autre, il faut savoir dire stop :

Ceux qui ont cru, puis sont devenus mécréants, puis ont cru de nouveau, ensuite sont redevenus mécréants, et n’ont fait que croître en mécréance, Allah ne leur pardonnera pas, ni les guidera vers un chemin.

Coran, IV, 137

On le voit, les choses ne sont pas noires et blanches. Contrairement à ce que pensent des islamistes extrêmistes et des islamophobes, il ne suffit pas d’être musulman pour être sauvé ni pour profiter de la solidarité. Car il y a encore un autre degré d’infidélité, entre le croyant et le « mécréant », c’est celui des « hypocrites » (Al Munafiqina) qui n’ont que l’apparence du croyant mais qui n’y croient pas vraiment. Ils sont paresseux, velléitaires, et ostentatoires. Ils prient, si l’on veut, ils sont musulmans à leur manière, ils ne vont pas vers d’autres chapelles, mais ils prient pour la galerie, et surtout, ce qui horripile le Prophète, ils ne donnent rien d’eux-mêmes :

Ils sont indécis (entre les croyants et les mécréants,) n’appartenant ni aux uns ni aux autres. Or, quiconque Allah égare, jamais tu ne trouveras de chemin pour lui.

Coran, IV, 143.

C’est contrariant mais c’est ainsi, les hommes sont divers, ondoyants, même ceux qui appartiennent à la communauté des musulmans.

Mais les pires ennemis, ceux qui méritent les pires châtiments, ce ne sont pas ceux qui croient différemment, qui se sont trompés de religion, ou qui persévèrent dans l’hérésie, ce sont ceux qui ont noué une alliance avec le Prophète et qui l’ont trahie. Puis, qui se retournent contre le Prophète et ses hommes. Dans ce cas c’est une question de vie et de mort, et il n’y a plus de tolérance qui tienne.

Ce qui provoque la violence du musulman, ce ne sont pas les croyances différentes, ce sont les dangers que font courir les groupes qui trahissent leur parole et qui sont manifestement hostiles. Trois versets prouvent ainsi que le djihadisme, le terrorisme moderne, sont de graves hérésies : 89, 90, 91. Ces versets distinguent ceux que le croyant doit combattre et ceux, parmi les ennemis, qu’il doit laisser tranquilles. Du moment que ces ennemis sont « neutres » et « offrent la paix », les musulmans ont l’obligation de les laisser vaquer. Mais les autres, ceux qui veulent vous avilir et vous faire quitter votre foi, ceux-là doivent être combattus sans relâche.

On assiste alors à des guerres de bandes, pour la survie des communautés. La vie n’était pas facile, on pouvait se faire attaquer à tout moment par les ennemis, à tel point que Dieu préconise des prières armées et à rotations :

Et lorsque tu (Prophète Muhammad) te trouves parmi les tiens, et que tu les diriges dans la prière, qu’un groupe d’entre eux se mette debout en ta compagnie, en gardant leurs armes. Puis lorsqu’ils ont terminé la prosternation, qu’ils prennent place dans un rang arrière et que vienne l’autre groupe, ceux qui n’ont pas encore célébré la prière. À ceux-ci alors d’accomplir la prière avec toi, prenant leurs précautions et leurs armes. Les mécréants aimeraient vous voir négliger vos armes et vos bagages, afin de tomber sur vous en une seule masse. Vous ne commettez aucun péché si, incommodés par la pluie ou malades, vous déposez vos armes ; cependant prenez garde. Certes, Allah a préparé pour les mécréants un châtiment avilissant.

Coran, IV, 102

Les juifs et les chrétiens

Quelques versets s’adressent à ceux qui ont connu la vérité avant la descente du Coran et qui, évidemment, ont commis quelques impairs qui les ont conduits à fonder des religions qui ont eu tendance à s’écarter du droit chemin.

Ces gens-là qui ont compris que Dieu a crée l’univers, ils ont les mêmes références fondamentales que les musulmans, les mêmes valeurs, mais ils se sont égarés. Bon, Dieu conseille, les concernant, de les laisser tranquilles dans leur égarement, de les traiter avec respect et de les accueillir chaleureusement quand ils voudront se soumettre à Dieu seul et non pas à d’illusoires « associés » qu’ils lui ont inventés.

On appelle ces gens-là les « Gens du Livre » car l’islam considère que la Torah, la Bible et le Coran constituent un seul et même Livre qui diffuse la parole de Dieu à travers l’intercession d’anges et de prophètes.

Les hommes étant imparfaits, on l’a vu plus haut avec les mécréants et les musulmans qui n’arrivent pas à croire correctement, les juifs et les chrétiens ont travesti, perverti les mots du Livre soit par erreur, soit par malice :

Il en est parmi les Juifs qui détournent les mots de leur sens, et disent: « Nous avions entendu, mais nous avons désobéi », « Écoute sans entendre », et « favorise-nous »: Ils font un mésusage du mot « Ra’inâ », tordant la langue et ainsi attaquent la Religion.

Coran, IV, 46

Pour les Chrétiens, de même, c’est Dieu qui décidera ce qui leur arrivera après la mort, les croyants n’ont pas à s’en occuper, et certainement pas à faire pression sur eux. Il faut les respecter comme Hegel respectait Descartes : certes ils ont tout faux, mais ils ont fait un pas dans la bonne direction. La sourate IV se borne à leur faire un simple rappel sur l’unicité de Dieu, après quoi, qu’on les laisse en paix :

Ô gens du Livre, ne soyez pas excessifs dans votre religion, et dites plutôt la vérité à propos de Dieu. Le Messie Jésus, fils de Marie, est un Messager de Dieu. (…) Et ne dites pas « trois », arrêtez cela, ce sera meilleur pour vous. Dieu est Un. Il est trop glorieux pour avoir un enfant.

Coran, IV, 171

Les dernières paroles de la sourate concernant les Chrétiens puis les croyants sont assez apaisés. Le Coran ne préconise ni n’approuve d’agressivité dirigée contre des non-musulmans qui sont le fruits d’égarements séculaires. Il y a assez à faire avec tous ceux qui, parmi les nouveaux venus dans la religion monothéiste, doivent être recadrés, récompensés, santionnés et tancés. Les autres, les Gens du Livre, qu’ils se débrouillent avec leur version du Livre. En revanche, ils savent que la porte leur est ouverte s’ils décidaient un jour de « dire la vérité à propos de Dieu ».

C’est la profession de foi de l’islam. Vous déclarez que Dieu est unique et vous voilà musulmans.

La sourate se termine enfin par un verset qui fait retour sur les parts d’un héritage. Pour une personne qui meurt sans enfant, tant revient à sa soeur, tant pour un frère, tant pour deux soeurs, etc.

Il y a une logique profonde à combiner la question des femmes et des enfants d’un côté, et celle des différents niveaux de scission avec le Prophète de l’autre. Le trait d’union entre les deux problématiques, c’est l’héritage. Dieu nous confie un Bien, nous en avons tous une part. Il n’y a pas d’égalité entre ce qui nous est confié, mais nous avons tous assez de liberté, d’autonomie et de pouvoir pour en faire un usage qui permettra à notre bien de fructifier, ici-bas comme après la mort.

Lecture des « Femmes », sourate IV. Monogamie ou polygamie ?

Dans l’histoire des minorités, on peut voir l’islam comme une des étapes d’un progrès pour les femmes. Avant l’arrivée du coran, les femmes sont juridiquement des possessions d’hommes, comme un cheptel, des terres ou des biens immobiliers. Or Dieu inspire au Prophète d’aller dire à ses hommes de considérer les femmes comme des êtres humains à part entière, dont les droits doivent être protégés.

Exemple : alors que les hommes prenaient autant de femmes qu’ils voulaient, en fonction de leur richesse, de leur pouvoir et de leur vigueur, le coran vient leur imposer une limite très stricte :

Il est permis d’épouser deux, trois, ou quatre parmi les femmes qui vous plaisent, mais si vous craignez de ne pas être équitables avec elles, alors une seule, ou des esclaves que vous possédez.

Coran, IV, 3

L’islam encourage la monogamie. Il tolère la polygamie, mais dans la limite d’un traitement équitable ; il donne un objectif d’équité qui est supérieur au droit d’avoir plusieurs épouses.

Preuve que l’islam encourage la monogamie, le verset 129 de cette même sourate :

Vous ne pourrez jamais être équitables avec vos femmes, même si vous vous efforcez de l’être.

Coran, IV, 129

On ne peut pas être plus clair : vous pouvez prendre plusieurs femmes à condition d’être équitable entre elles. Or il est impossible d’être vraiment équitable dans l’intimité de plusieurs mariages. Donc… je vous laisse le soin de conclure ce syllogisme. La parole coranique préfère ne pas énoncer la conclusion de ce syllogisme pour laisser une tolérance. À l’époque l’interdiction claire et définitive de la polygamie aurait créé plus de complications que de vertu.

Le mot que je viens de traduire par « équitable » (Ta’adilu) peut aussi se traduire par « juste ». Le reste de la sourate va beaucoup parler de parts d’héritage, et de redistributions matérielles, donc, selon moi, il s’agit d’une notion de justice matérielle, qui vise non l’égalité stricte mais l’équité : être capable de donner à chacun selon ses mérites, selon ses responsabilités. Et comme on l’a déjà dit, les responsabilités à l’époque échoient aux hommes des tribus. Il n’y a pas, à cette époque, de familles monoparentales : une veuve se remarie, les hommes doivent aussi prendre pour épouses les veuves, les orphelins doivent être pris en charge.

L’équité est la notion centrale autour de laquelle tourne cette sourate. Le fidèle, ou le chercheur, doit lire toute cette sourate en gardant à l’esprit qu’au fond ce qui est demandé à chaque instant à l’homme libre, c’est d’agir avec sagesse et discernement, et non pas d’obéir brutalement à la parole de Dieu sans réfléchir.

Exemple : vous avez la charge d’un orphelin qui possède les biens de son père mort à la guerre. Quels droits avez-vous sur ces biens ? Le coran vous dit : si vous êtes riche n’y touchez pas, si vous êtes pauvre, faites-en un usage parcimonieux et raisonnable (ma’ruf).

Et le coran ajoute : à la majorité de l’orphelin, remettez-lui ses biens devant témoin. Ce qu’il faut comprendre, c’est que vous devez agir en transparence car la communauté vous jugera sur votre équité. Si vous dépensez tous les biens de l’orphelin dont vous avez la tutelle, la communauté le saura, Dieu le saura, et vous n’irez pas en prison mais votre réputation en prendra un coup. Honte à celui qui profite de la fortune d’un orphelin.

Si vous prenez sa mère pour épouse, sachez toutefois que vous devrez lui donner une dote et que vous n’aurez aucun droit sur ses biens à elle. Si elle est plus riche que vous, vous devrez mériter son aide et son soutien dans vos entreprises.

Ma traduction du Coran

Comment puis-je prétendre être moi-même traducteur du Livre saint ? Mon niveau d’arabe n’est pas suffisant pour une tâche si noble.

Je vais vous dire comment je procède. Vous comprendrez que je n’ai pas fait le travail tout seul, bien au contraire. Le possessif « ma traduction » signifie que j’en suis le seul responsable. S’il y a une erreur, elle est de mon seul fait, mes collaborateurs n’y sont pour rien. Ils m’ont par contre beaucoup aidé.

Je lis une traduction, puis une autre et une autre. Sur certaines phrases, elles ne s’accordent pas sur tel ou tel mot, ce qui produit parfois de gros écarts de sens. Je dois donc me faire ma propre idée et partir à la recherche du sens véritable et choisir en conscience les mots français qui constitueront l’équivalent le plus approprié.

Par exemple quand un mot est traduit tantôt par « mécréants », tantôt par « polythéistes », tantôt par « associateurs », l’écart de sens est énorme. « Mécréant » peut équivaloir à une insulte du genre « payen » ou « pas très catholique ». « Polythéistes » désigne des gens qui n’appartiennent pas aux religions monothéistes (animistes, grecs antiques, perses zoroastriens, etc.). Enfin « associateurs » renvoie en général aux chrétiens puisque ces derniers sont accusés d’associer à Dieu un fils de Dieu qu’ils prient et vénèrent. La traduction est donc déterminante.

Il est bon de savoir qu’en arabe le mot en question est Mushrikin, et que ce mot est basé sur l’idée d’additionner. Ainsi, il ne désigne pas les chrétiens ni les juifs comme certains le prétendent, mais des gens qui ont plusieurs dieux. Mais dans le contexte de la sourate en question, on comprend qu’il s’agit simplement des adversaires du moment, et que ce mot renvoie plutôt à une insulte pour galvaniser les troupes, afin de défendre la paix de la tribu. Cela correspondrait plutôt à des jurons grognards des armées françaises de type  » salauds de payens », « damnés d’antechrist », ou « satanés hérétiques » sans réelle considération sur la religion des adversaires combattus.

Je lis donc le texte en arabe mais avec beaucoup d’humilité. Quand des mots ou des phrases ne me sont pas clairs, je vais à la pêche aux informations et interroge les mots arabes eux-mêmes.

Il y a d’excellents dictionnaires savants qui génèrent des données étymologiques necessaires.

Souvent enfin je demande à mon épouse de bien vouloir éclairer ma lanterne et c’est le moment le plus doux de ma recherche. Hajer n’est pas seulement arabe, elle est une lettrée polyglotte et professeure de langues, enseignant l’arabe, le français et l’allemand. Sa connaissance des langues est à mes yeux infinie. Elle me dit le mot arabe, la clé du mot et le type de vocabulaire qui lui est associé. Souvent elle est inspirée, alors je la laisse parler et me baigne dans son érudition. Elle me donne ainsi des indications précieuses de toutes sortes qui pourraient par leur richesse créer de la confusion mais qui se révèlent toujours très éclairantes.

Je lui pose des questions, je lui propose mes hypothèses de compréhension qu’elle valide ou pas. Je chemine avec la femme que j’aime dans les méandres de la langue arabe, de la langue française, et du texte coranique.

C’est ainsi baigné d’un savoir multiple sur les mots arabes que je choisis les termes français qui me paraissent les plus appropriés. Je suis seul dans cette phase finale car les mots français que je choisis sont le fruit de ma réflexion sur la langue.

C’est ainsi que je fonde ma traduction sur une certaine vision et perception du message coranique.

Voilà pourquoi j’ai l’outrecuidance de dire « ma traduction ».

Black Tea, d’Abderrahmane Sissako : film africain en chinois

On se souvient de notre livre collectif sur les Chinois francophones, publié en 2012. Un certain Benoît Carrot y avait participé en écrivant une réflexion sur la rencontre des Chinois et des Africains au sein de la francophonie.

Le cinéaste mauritanien Adberrahmane Sissako a décidé de raconter une histoire d’amour et de passion entre une femme venue d’Afrique et un homme chinois. Professeur Carrot interrogeait dans son article la possibilité et la richesse d’un « entre-trois » : Chine/Afrique/France. Or, dans ce film, l’histoire se déroule à Canton et tout le monde parle chinois. Exeunt le français, la France et l’Europe.

Accéder au livre entier en PDF : Traits chinois/Lignes francophones. Images, écritures, cultures.

Rosalind Silvestet et Guillaume Thouroude (dir.), Presses de l’Université de Montréal, 2012.

J’ai toujours vu des Africains vivre en Chine. Ils y vont pour suivre des études notamment. La plupart d’entre eux parlaient chinois, de même que les Chinois parlent le lingala ou le wolof, si l’on en croit maître Carrot et le cinéaste Sissako. Car pour eux (Asiatiques comme Africains) adopter la langue vernaculaire du pays où l’on vit est une évidence qui ne se discute même pas.

Il n’y a que nous, occidentaux, pour penser que le français et l’anglais sont suffisants pour se débrouiller partout.