Voyager avec Montaigne

Si je vous demandais qui vous auriez voulu être au 16ème siècle, vous me répondriez qui : Montaigne ? Naturellement, qui n’aimerait pas être Montaigne.

Moi, je dirais autre chose. Je rêverais d’être le type qui a écrit la première partie des Voyages de Montaigne. Un serviteur, un scribe, certes, anonyme, dont on ne sait rien, qui a suivi Montaigne dans ces longs voyages en Europe.

Au départ, il était embauché pour tenir un journal de bord et se la fermer. A priori, son rôle aurait dû se limiter à écrire : « Mercredi 26 juin : R.A.S. Des puces dans nos manteaux. Pluie intermittente. Michel de M. fait toujours chier sa race. Veut toujours aller visiter des villages dont la compagnie n’a cure et retarde incompréhensiblement l’arrivée à Rome.  »

Au lieu de cela, il s’est permis d’écrire un récit en son propre nom. Il dit « je » pour dire son avis, il dit « il » pour parler de Montaigne, il dit « ils » et « nous » pour la compagnie, selon qu’il y est inclus ou nous.

Il paraît que c’est en lisant le travail de cet intellectuel précaire que Montaigne, intéressé, aurait décidé de continuer le récit par lui-même. Ce n’est pas rien, tout de même : cet infâme lettré a inspiré Montaigne, il lui a fait prendre conscience qu’on pouvait écrire sur un voyage, lors d’un voyage, qu’on pouvait écrire le voyage lui-même. Cet homme n’est pas un génie, mais son rôle de témoin, de stimulateur transgressif, me le rend intensément attachant. C’est un héros oublié de la littérature du voyage. Sa vie obscure, parasitaire et errante est pour moi plus qu’enviable.

Et puis, être proche de Montaigne, c’est mieux qu’être Montaigne, à mon avis. Ne pas avoir ses maladies, profiter de sa conversation, de sa bibliothèque (une des plus grandes et des plus pointues du monde occidental), de ses soubrettes. J’en aurais fait une vie heureuse.

Comment on se prépare à une thèse de doctorat

En parlant de thèse, voilà que je reçois, il y a quelques jours, un email d’un authentique spécialiste de la littérature de voyage. Un professeur anglais qui travaille dans la très onirique ville de Liverpool. Je lui avais écrit en début d’été dans l’éventualité que j’entreprisse une thèse sur le sujet même où il se distingue. Six mois plus tard, alors que je croyais cette voie abandonnée, M. Forsdick me répond avec beaucoup de grâce, dans un français parfait, et semble intéressé par les grands axes de recherche que je lui ai tracés tant bien que mal dans un mail printanier.

C’est une belle expérience, quand quelqu’un vous encourage, d’être rassuré sur la pertinence d’un projet qu’on veut mettre en oeuvre. D’habitude, mes projets rencontrent le doute, voire la suspicion. Mais d’habitude, il me suffit de me jeter à l’eau pour les réaliser ; de prendre un billet d’avion, ou un billet de train.

Une thèse, à la différence d’un livre qu’on écrit dans son coin, cela implique des gens,un directeur, une administration, parfois plusieurs administrations, une communauté de chercheurs, un style d’écriture et des méthodes de travail à respecter. C’est un engagement sur trois ans. C’est beaucoup de pression.

J’ai reculé devant cette pression depuis que j’ai suspendu mes études. Après mon DEA (on appelle cela Master aujourd’hui), je n’étais pas prêt intellectuellement. Quelques années plus tard, en Irlande, je pris des dispositions pour en commencer une, sous la direction d’un brillant chercheur qui aurait été un idéal directeur de thèse pour quelqu’un comme moi, mais je n’étais pas prêt financièrement.

Aujourd’hui, je suis prêt. Pas financièrement, car il est douteux que je puisse jamais dépenser des milliers d’euros pour avoir le droit d’étudier, mais humainement, mentalement et physiquement, je suis enfin prêt. Mon dos, mon crâne, mes mains me disent qu’ils sont prêts à s’y mettre sérieusement. Prêts à passer des jours entiers dans des bibliothèques, à lire des monceaux de livres, à embrasser une région entière du savoir, à y faire leur chemin. Je ne sais pas comment font les jeunes de 23, 24 ans pour le faire, mais moi, il m’a fallu attendre un peu pour me sentir apte. Il m’a fallu tomber amoureux plusieurs fois, parcourir quelques kilomètres, discuter avec une grande variété de gens, saigner abondamment, laisser passer de l’eau sous les ponts et la regarder passer sans penser à rien. Il m’a fallu être souvent seul et aimer cela, apprendre à me lever tôt, apprendre à m’asseoir à une table, apprendre à boire des litres de boissons alcoolisées sans en être trop affecté, apprendre à m’en passer.

Il m’a fallu enseigner des choses, enseigner la dissertation, la lecture, l’analyse, la synthèse, le commentaire composé, la méthodologie de la recherche. Enseigner la philosophie, la littérature, le français, la natation, la guitare, l’histoire de l’art, pour me voir à la hauteur d’un doctorat.

Alors, tout en travaillant sur un projet de thèse que je m’efforce de rendre assez convaincant pour obtenir une bourse, j’en parle à mes amis et demande des conseils à des personnes autorisées. La philosophe Claude Imbert, en poste dans mon université pendant quelques semaines, m’a encouragé. Elle m’a parlé de professeurs intéressants en Amérique et en Angleterre et m’a promis de m’appuyer. Faut-il être appuyé ? Elle m’a dit, l’autre jour, à table : « Vous savez, une thèse, ce n’est pas si terrible que ça. Il suffit d’écrire trois cents pages intelligentes. »

Trois cents pages intelligentes ? Pour me rassurer, ça me rassure beaucoup. Mais je suis prêt, vous dis-je, prêt à relever le défi, à lutter contre ma vieille tendance à la paresse et à l’ineptie facile. A contre-courant de moi-même pendant trois ans, et sur trois cents pages, voilà ce que je vais être et qui me paraît un projet magnifique.

Quand j’ai appris à Mme Imbert que j’avais reçu cette réponse de Forsdick, elle a paru enchantée pour moi. Elle m’a dit : « Oubliez ce que je vous ai dit sur UC Santa Cruz et Durham. Liverpool, c’est le meilleur choix. »

Blogs et/ou livres de voyage

Rencontré un professeur d’université qui m’a parlé de mon projet de thèse. Il n’a rien à voir avec ce que je voudrais faire, mais il a un avis sur tout, ce que j’apprécie, en ces temps d’hyperspécialisation. La littérature du voyage, il connaît un peu, il a failli faire sa thèse sur un sujet similaire il y a trente ans. Qu’est-ce qu’un sujet similaire à la littérature du voyage ?

Il m’a dit que les blogs étaient un type d’écriture qui commençaient à être étudié, et que quitte à parler de travel writing contemporaine, autant ne pas oublier les blogs de voyage. « Mais c’est bien sûr! » me suis-je écrié. Voilà un truc porteur, les blogs de voyage et/ou les blogs d’expatriés, leurs limites et leurs apports. Plutôt que de faire une thèse pour spécialistes, concentrée sur deux ou trois auteurs dont je suis fan, faire un travail qui mette en lumière les meilleurs écrivains contemporains tout en surfant sur un phénomène à la mode que je connais bien puisque je le pratique depuis plusieurs années.

D’un côté, la triade qui forme mon panthéon littéraire de l’errance : André Dhôtel, Nicolas Bouvier et Jean Rolin. De l’autre, les débats et les essais sur le tourisme, le voyage de masse, les blogs, la migration petite bourgeoise, en un mot la sociologie. Le tout supervisé par le grand philosophe de la déterritorialisation : Gilles Deleuze.

Cela pourrait faire une belle armature pour se lancer dans une définition d’un genre littéraire pas encore très clair. Car qui sait comment décrire l’oeuvre de Jean Rolin ? On est toujours emmerdé pour le faire car on manque de catégories littéraires spécifiques.

Le professeur d’université me dit que les blogs, au fond, ne se démarquent pas vraiment de l’écriture d’un journal intime, d’un carnet de route. Sauf son respect, je conteste cela. L’écriture d’un blog a quelque chose de particulier. Une tension, une mise sous tension des phrases pour les rendre d’emblée percutantes, ou drôles, ou intéressantes, ou provocantes. Je me permets de lui dire quelques mots sur les différences entre un blog et un journal, insistant sur le rôle déterminant des commentaires. Il opine du chef et me dit : « C’est bon, là, tu l’as ton sujet de thèse, va pas chercher plus loin. »  

Peut-on être randonneur et écrivain ? « Longue marche » de Bernard Ollivier

 

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Le livre de Bernard Ollivier se présente comme celui d’un marcheur, d’un voyageur solitaire qui n’est pas un écrivain. Après Nicolas Bouvier qui avait mentionné cette lacune (pour montrer que c’était en fait une qualité) chez Ella Maillart, cela interpelle le lecteur moyen. Cette fois, pour La longue marche de Bernard Ollivier, on dirait que l’éditeur – Phébus Libretto – en a fait un argument de marketing : ne vous inquiétez pas, ce livre n’est pas une affaire d’écrivain. Comme s’il fallait tourner le dos à la littérature pour vendre des bouquins.

En quatrième de couverture, Pierre Lepape, du Monde, écrit : « B. Ollivier est un voyageur, il ne se prend pas pour un écrivain. Le résultat est qu’il écrit souvent mieux que les écrivains patentés. » Tout est dans « ne se prend pas pour ». Il n’a pas de prétention, il a le coeur pur, sa langue est celle de la sincérité. Il n’y a pas d’effet de style, pas d’effet de manche…

Bien. Mais moi qui lis ce récit de voyage, je peux dire sans hésiter qu’Ollivier est un écrivain, ni plus ni moins qu’un autre. Que pour atteindre cette sobriété, cette simplicité, il faut avoir une solide pratique de l’écriture derrière soi. Sa façon de raconter son arrivée dans le village de Pakhtakor, à l’est de Samarcande, est le fait d’un auteur expérimenté, au sens où il a acquis des techniques de narration et d’expression pour que le lecteur ressente la fatigue du voyageur, la faiblesse qui l’empêche de refuser les invitations répétitives, le besoin de sommeil qui tourne à la torture. Avec des raccourcis qui font que le récit ne quitte jamais un ton plaisant, presque comique.

C’est donc du marketing, et je ne sais si on doit s’en inquiéter : il est plus vendeur de dire que l’écrivain voyageur n’est que voyageur. Que l’écriture n’est qu’un détail pour raconter, mais surtout pas un obstacle entre le lecteur et le paysage. Par là, on définit en creux une image de l’écrivain comme celui qui fait enfler le langage, qui l’encombre, qui fait des phrases. Le voyageur « non écrivain » utiliserait la langue de manière transparente, invisible. Cela est impossible naturellement, tous ceux qui ont essayé d’écrire un carnet de route, un blog ou une histoire quelconque le diront.

Qui veut publier le meilleur écrivain ? Jean Rolin et la presse

En Chine, dans la vieille capitale du sud, je ne cesse pas de lire des auteurs de langue française. J’ai l’impression de mieux lire la littérature française quand je suis loin de France. Il me faut peut-être de la distance pour aimer.

Il y en a d’autres qui ont besoin de distance. La presse française, par exemple, met une grande distance entre elle et les grandes plumes qui pourraient faire d’elle une presse de qualité.

Il est un écrivain qui se trouve être à la fois le meilleur des écrivains vivants de langue française, et un grand reporter qui a participé à de nombreux journaux et magazines. Les reportages qu’il a écrits, à la limite du récit de voyage, du projet loufoque et de la fiction, peuvent être lus dans des livres d’une beauté et d’une drôlerie à tomber par terre. Ligne de front, dont le périple se situe en Afrique, a reçu le prix Albert Londres. L’Organisation a reçu le Médicis. Les prix littéraires ne prouvent pas son talent, mais indiquent qu’il n’est pas un obscur histrion, qu’il est bien un écrivain reconnu par le monde de l’édition et celui du journalisme.

Cet homme, c’est Jean Rolin, à ne surtout pas confondre avec son frère, Olivier, ni avec la poignée d’homonymes belges et français qui parsèment les rayons des librairies. Il a écrit sur l’Afrique, sur les chrétiens de Palestine (Chrétiens), sur les guerres des Balkans (Campagnes), sur les canaux et rivières de France (Chemins d’eau), sur les ports (Terminal frigo) et surtout sur les banlieues des grandes villes (Zones, La frontière belge, La Clôture).

La Clôture, en particulier, est un livre incroyable, inénarrable, qui fait se rencontrer l’Histoire de France et un boulevard périphérique de Paris, un chef d’œuvre d’humour, d’intelligence et de sensibilité. On y croise des prostituées, des immigrés, des travailleurs socioculturels, des hommes qui vivent, non pas sous les ponts, mais dans des ponts. Et sur des terrains vagues. Cet écrivain m’est si cher que lorsque je me trouve dans un lieu désagréable, où les gens me paraissent grossiers et pénibles, il me suffit d’imaginer comment il traiterait un tel lieu, comment il parlerait de ces gens, s’il avait à écrire un reportage dessus, pour déceler de la poésie sous la crasse, de la drôlerie et de l’intérêt sous l’apparente noirceur des mœurs.

Jean Rolin est venu en Chine, il n’y a pas si longtemps, il a visité un certain nombre de sites sur les côtes. Il a dans ses carnets toutes les notes nécessaires pour écrire un reportage, et personne n’en veut. Je m’interroge sur le niveau d’une presse qui se passe des services des meilleurs reporters.

Il y a quelques mois, au sortir d’un restaurant coréen avec Sigismond, j’ai décidé de lui écrire une lettre. Une lettre de lecteur, histoire de lui témoigner de mon admiration et de l’inviter à boire un coup à Nankin s’il devait passer par là. Il me répondit avec beaucoup de gentillesse et d’humour, d’une belle écriture manuscrite, à l’encre noire. C’est là qu’il m’informa que personne ne voulait de son reportage.

Par ailleurs, il me confia qu’il était intéressé par une île, dans l’estuaire du Yangtsé Kiang, refuge d’un nombre important d’oiseaux. Or il parle aussi bien des animaux que des hommes. Et nous allons être privés d’un deuxième texte de Jean Rolin concernant la région de Nankin ? Uniquement parce que la presse française préfère donner la parole à B.H.L. plutôt qu’à de vrais écrivains ?

Si vous ne trouvez pas ça triste, vous, alors qu’est-ce qui vous rend triste ?