La Pluralité des mondes

Les Presses de l’Université Paris-Sorbonne ont finalement publié mon livre. C’était en septembre 2017. La joie que cela m’a procuré était profonde, avait commencé avant que je puisse même toucher l’objet, et n’est pas tout à fait éteinte aujourd’hui.

J’avais travaillé à ce livre depuis 2008, presque dix ans.

Le hasard veut que L’Usage du monde de Nicolas Bouvier tombe cette année au programme de l’agrégation de lettres modernes. Or, les lecteurs fidèles de ce blog savent ou devinent qu’il y a un chapitre entier sur Bouvier dans mon livre. (Ce blog a même fonctionné comme un atelier préparatoire à ce chapitre, à bien des égards.)

En vertu de ce hasard, La Pluralité des mondes est surtout lu par des agrégatifs et des profs de fac qui préparent l’agrég dans les universités de France. Le sage précaire déteste les concours, quelle ironie de l’histoire.

Espérons que cela ne soit que le début de l’aventure.

La Pluralité des Mondes. Le livre de ma jeunesse enfin paru

Mon livre de théorie et d’histoire littéraire est enfin paru. Cela fait de nombreuses années que je prépare cet événement. Rappelez-vous, quand vous lisiez mon blog chinois, que j’annonçais vouloir conquérir le monde avec une thèse sur la littérature de voyage. J’en ai bien sûr beaucoup rabattu mais j’ai fini par faire une thèse. Quelques années plus tard, après avoir écrit de nouveaux chapitres, voilà donc l’objet de toutes mes attentions.

James Salter, une littérature de petit mec

Je voulais lire Et Rien d’autre, de James Salter depuis longtemps, influencé par la presse élogieuse et les reportages dithyrambiques qui ont accompagné la parution de ce roman.

On nous dit que James Salter est un des meilleurs écrivains américains (il est mort en 2015). Moi, je suis d’accord que c’est bien écrit et que la lecture est très plaisante. Salter a une façon de raconter les histoires sans intrigue, sans ordre perceptible. Comme dans un rêve, des bouts de récits et de souvenirs s’enchaînent et finissent par prendre corps Dieu sait comment.

C’est très bien mais on lit cela depuis Tchekhov, et les Américains comme Raymond Carver excellent dans cet art poétique depuis longtemps. Le grand Hemingway faisait cela aussi dans ses grands romans.

Ce qui gêne la sagesse précaire, dans Et rien d’autre, c’est le rôle joué par les femmes et par le sexe.

Le roman raconte l’histoire d’un homme qui, après avoir fait la guerre dans la marine, devient éditeur à New York, gagne plutôt bien sa vie, boit beaucoup d’alcool et passe son temps dans les restaurant et autres lieux ennuyeux. Il se marie quand il est jeune, puis il divorce. Il a une maîtresse à Londres, puis une dans la campagne américaine, et encore après une autre ailleurs, et enfin, à la fin de sa vie, il rencontre une jolie trentenaire.

Ce qui embête la sagesse précaire, c’est de se trouver devant une littérature de mâle, écrite par un mâle pour les mâles, éditée et publiée par des mâles. Ce qui me plaisait tant dans la lecture d’Elena Ferrante, c’était notamment d’entrer dans la psychè de filles et de femmes. Dès le début de la lecture de James Salter, je retrouve la vieille indifférence aux femmes

On me dira que le femmes sont omniprésentes dans Et rien d’autre, mais je suis dans l’incapacité de les différencier les unes des autres. A part leur prénom, je ne vois pas ce qui les distingue. James Salter est un écrivain qui parle toujours de la même manière des épouses, des maîtresses, des belles inconnues et des vieilles connaissances. Entre Christine et Enid, je ne vois aucune différence, ni physique, ni sur le plan de la personnalité. Quel contraste avec les amants de la narratrice d’Elena Ferrante, qui sont si singuliers, si riches en couleurs et en description.

J’ai lu ces deux auteurs en même temps, pour ainsi dire, pendant les mêmes vacances, lors du même voyage. C’est pourquoi je les entremêle et les compare tant.

La scène centrale d’Et rien d’autre est un dialogue entre le héros et sa maîtresse Christine. Cette dernière compare le plaisir du sexe avec celui de la prise d’héroïne. Le héros se sent un peu con car il n’a jamais essayé l’héroïne, et voici ce que les personnages se disent :

Je n’ai pas envie que tu penses que je suis juste un gentil garçon.

Tu n’es pas un gentil garçon. Tu es un homme, un vrai. Et tu le sais.

Tour ce qu’il avait voulu être, elle le lui offrait.

Et rien d’autre, p. 283.

Voilà. Tout tourne autour de l’ego d’un petit monsieur qui est obsédé par l’idée d’être un vrai mec. C’est quand même extrêmement pauvre.

L’amie géniale. De la traduction des livres d’Elena Ferrante

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La Trilogie d’Elena Ferrante traduite en français chez Gallimard

Le titre original du livre d’Elena Ferrante est L’amica geniale, qui pourrait être traduit par L’amie géniale.

C’est vrai que la traduction française (d’Elsa Damien) choisie par Gallimard, L’amie prodigieuse, est un joli trait, qui insiste sur le côté surnaturel des qualités de ladite amie. Elle est prodigieuse, elle fait des prodiges, qu’ils soient nocifs ou bénéfiques. C’est une bonne traduction car elle respecte aussi le renversement virtuel des rôles : parfois le lecteur est amené à penser que c’est la narratrice qui réalise des choses prodigieuses, comme elle le dit dans le deuxième tome.

Mais dans « géniale » il y a quelque chose qui a trait à l’art ce qui est moins le cas de « prodigieuse », or les deux amies excellent dans des choses artistiques. La narratrice devient écrivain, et son amie a écrit un récit d’enfant (La Fée bleue) qui a enflammé l’imagination de la narratrice et l’a inspirée. Elle est géniale en ceci qu’elle est surdouée et qu’il lui arrive de commettre des sortes d’oeuvres d’art qui finissent par prendre feu, mystérieusement.

Dans ce personnage de Lila, l’amie de la narratrice, il y a quelque chose de tendu à l’extrême, un regard pénétrant qui transperce des victimes. Les Anglais diraient d’elle qu’elle est intense. Elle est d’une intensité incandescente qui fatigue tout le monde et qui la brûle, elle, et qui lui refuse d’être heureuse. C’est pourquoi la traduction anglaise est incompréhensible.

La traduction anglaise est curieusement plate : My brilliant friend.

C’est pourtant aux Etats-Unis que le succès du livre est devenu un phénomène. Le succès est foudroyant outre-Atlantique. Je me demande ce que les Américains lui trouvent, à ce roman, il paraît que dans les dîners de noël, on ne parlait que de cela à table. J’imagine que, dans un pays fondé sur la mobilité sociale, le récit d’une ascension sociale difficile et douloureuse rencontre plus d’écho qu’ailleurs.

Elena Ferrante cet été

Ferrante traduite en français chez Gallimard

Cet été j’ai lu le grand succès de librairie de ces dernières années, L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante, une lecture qui m’a pris avec autant de plaisir que des millions de lecteurs à travers le monde. Trois des quatre tomes sont traduits en français, le quatrième paraîtra en France cet automne.

C’est l’histoire d’une femme qui raconte sa vie depuis l’enfance, en particulier sa façon de s’extraire de ses origines pauvres, dans un quartier sordide de Naples, où le sang et la violence règnent. Elle réussira à s’en sortir grâce à l’école et à sa pugnacité.

Elle raconte son ascension sociale à travers son amitié avec une femme du même âge qu’elle qui, l’amie, ne s’est pas extirpée du quartier sordide. Mais plutôt que de ressentir de la tendresse pour cette vieille amie qui a gardé tous les codes de la culture populaire, les sentiments qui sont en jeu sont beaucoup plus complexes et contrariés, et c’est ce qui rend la lecture fascinante.

L’amie en question est « méchante », et elle est d’une intelligence effroyable. La narratrice se sent irrésistiblement attirée par cette fille qui lui est supérieure en tout. Elle est plus belle, plus vive, plus forte, plus dangereuse, plus audacieuse qu’elle. Même à l’école, cette amie est meilleure : elle comprend tout plus vite, elle apprend les langues plus facilement, elle lit plus de livres (empruntés à la bibliothécaire) et elle en parle avec une capacité d’analyse plus franche, plus libre. La narratrice en revanche se sent plus laborieuse, elle se croit obligée d’imiter les autres, de prétendre beaucoup pour obtenir de petits suffrages, péniblement.

C’est l’éternel contraste entre le talent et le travail, entre le génie et l’honnêteté. On retrouve ces couples d’opposés dans Doktor Faustus de Thomas Mann ou dans le film Amadeus de Milos Forman. Ce qui est intéressant, c’est que le personnage splendide est précisément celui qui ne fait rien de sa vie et qui la rate quasiment par excès de talent, ou par un trait de génie suicidaire.

Avec les garçons, c’est la même chose. La narratrice a une grosse poitrine et elle attire des mâles, mais jamais ceux qu’elle désire ardemment. Son amie devient par contre une bombe d’élégance et de charme à l’adolescence et elle inspire les plus grandes passions. Elle n’a qu’a choisir son futur mari et elle choisit de manière à ce que tout se termine en tragédie.

Tout est tellement facile pour cette amie « prodigieuse » qu’elle ne fait pas les efforts qu’il faut aux bons moments et que ses choix sont tous à mi-chemin entre des bravades, des reproductions sociales et d’obscures intuitions destructrices. La narratrice, elle, est trop médiocre pour ces prodiges et sait faire preuve de patience. Elle sait conquérir la confiance des professeurs et elle se construit une réputation de fille bien, qui fait tout comme il faut, ce qui la sauve et la frustre en même temps.

La sagesse précaire se reconnaît dans cette amitié prodigieuse car le sage précaire est par définition quelqu’un de moyen, de patient, dont les amis sont parfois géniaux et inventifs, et lui, le sage précaire, comprend le monde à travers les autres, entre les autres.

Les raisons du succès de L’Amie prodigieuse sont multiples mais pour le sage précaire, ce qui fait la grande qualité de la saga, c’est d’expliciter le coeur de filles, d’entrer dans l’intimité de quelques femmes. Pour un homme, en tout cas, c’est une chose rare et précieuse.

J’ai lu le premier tome en arrivant en France en juillet. Puis dans l’avion qui nous menait à Berlin, j’ai trouvé le deuxième tome comme par miracle dans la poche du siège où je me trouvais. Avant de partir en Tunisie, fin juillet, je me suis envoyé le troisième tome dans un colis de livre en Oman, pour le lire à mon retour de vacances. C’est ce que je fais en ce moment, entre deux sessions de travail sur une conférence.

 

Appel à contributions – Ouvrage sur Jean Rolin

Un numéro de la série « Voyages contemporains » (Lettres modernes Minard – Éditions Garnier) sera consacré à Jean Rolin et tout particulièrement à ses écrits de voyage. Qu’on préfère désigner ses rapports à l’espace comme des dérives, des flâneries, des « mises en orbite », des séjours, des explorations, des randonnées ou des déambulations, il s’agira d’un ouvrage collectif sur le voyage d’écrivain selon Jean Rolin.

Au tournant du XXIe siècle, parmi les auteurs de littérature viatique, Jean Rolin se distingue à plus d’un titre. De Chemins d’eau (1980) à Peleliu (2016), ses récits semblent faire la synthèse d’un certain nombre d’éléments constitutifs du récit de voyage tel qu’il s’est développé en France depuis la seconde guerre mondiale. Les décennies d’après-guerre avaient vu les auteurs français pratiquer le récit de voyage de manière pour ainsi dire clandestine. On le trouve enchâssé dans d’autres genres tels que les mémoires (Simone de Beauvoir), le reportage (« Les villes américaines » de Jean-Paul Sartre), l’autobiographie intellectuelle (Claude Lévi-Strauss), l’expérimentation littéraire (Mobile, de Michel Butor), l’essai sémiologique (L’Empire des signes, de Roland Barthes), et bien sûr la fiction (depuis les Hussards jusqu’à Le Clézio). Or, le travail littéraire de Jean Rolin se trouve à la croisée de ces différentes formes d’écriture. À mi-chemin de l’ethnologie, du reportage, de l’expérimentation littéraire et de l’autobiographie, son œuvre demeure hybride, tout en insufflant un sentiment d’unité due aux aspects esthétiques de son projet narratif. S’il est vrai que des écrivains contemporains produisent parfois des récits de voyage sans le revendiquer ouvertement, Jean Rolin admet que la période de son œuvre qui s’étend de Zones (1995) à Un chien mort après lui (2009) s’inscrit dans une « écriture factuelle, littéraire et géographique », ce qui peut dessiner les contours génériques du récit de voyage contemporain.

L’ouvrage que nous préparons comportera une douzaine d’article de 30 000 signes. Il accueille des articles qui se situeront dans l’optique de ces pistes de travail :

  • Littérature géographique. Le récit de voyage en tant que genre.
  • Littérarité de l’écriture non fictionnelle. À quelles conditions se manifeste-t-elle ?
  • Poétique du grand reportage.
  • Littérature ambulatoire et land art.
  • L’écriture de Rolin aux confins de la danse, du cinéma
  • Postures du corps, dispositifs de déambulation, performance du narrateur.
  • La question des territoires voyagés : Afrique, Paris, Amériques, réseaux de transports.
  • Le monde maritime, l’épopée des conteneurs, grandeur et déclin de la poésie des cargos.
  • Le voyage et le monde ouvrier, l’aventure syndicale, l’exploration des friches industrielles.
  • Le rapport à l’animalité.
  • La psychogéographie : les rapports entre les récits de Rolin et les dérives situationnistes, ainsi que les flâneurs londoniens (Iain Sinclair, Will Self).

Ces sujets de recherche ne sont en aucun cas exclusifs.

Veuillez adresser une proposition d’article de 300 mots / 1500 signes à Guillaume Thouroude, g.thouroude@unizwa.edu.om, avant le 15 juin 2017.

Pays en paix et en diversité

Nous vivons des temps historiques, par définition, mais il est toujours amusant pour l’esprit de se demander de quelle histoire il s’agit.

En ce moment, j’ai la sensation que le sultanat d’Oman vit une période de grande harmonie et de paix qui, avec l’aide du très haut, va perdurer, mais qui pourrait aussi bien se détériorer.

En deux mots, avant 1970, et la prise de pouvoir du sultan actuel, Oman était un pays encore assez pauvre et divisé.

Les grands récits qu’on peut lire, ceux des explorateurs britanniques des années d’après-guerre, décrivent tous un pays parcouru de grandes tensions, des seigneurs locaux régnant sur leur tribu et refusant tout compromis avec les puissances de la « modernité ». A la fin du Désert des déserts, Wilfred Thesiger montre même que mon petit village, Berket el-Maouz, et tout le massif montagneux de la montagne verte, est aux mains d’un imam ouvertement hostile au sultan de Mascate.

Ce qui s’est passé entre les années 50 et aujourd’hui, pour que le pays soit unifié, je ne le sais pas en détail, je suppose que le pétrole et la croissance économique y est pour beaucoup, mais je dois confesser mon manque de lumière. En tout cas, le sultan est aujourd’hui la seule figure de pouvoir légitime dans le pays.

Et ce qui est remarquable, c’est la diversité de la population. La présence d’un monarque absolu et l’unicité des hommages qu’on lui rend donne une impression d’homogénéité anthropologique. De même pour les habits qui définissent l’appartenance nationale, robe blanche pour les hommes, robe noire pour les femmes. En réalité il n’en est rien, et les habits traditionnels sont beaucoup plus bariolés et chamarrés que ceux qui sont portés au quotidien actuellement. Les visages aussi sont variés : Arabes des plaines, Bédouins du désert, tribus de la montagne, à cette diversité s’ajoutent tous les Omanais d’origine africaine.

Il n’est pas rare d’entendre parler swahili, par exemple, et mes amis arabophones me disent que l’arabe parlé ici est mâtiné de mots indiens et philippins.

C’est pour la tolérance et l’apparence d’harmonie qui règne dans ce creuset que j’espère voir durer cette page d’histoire pacifique.

 

Plusieurs films dans la même balade à vélo

Un vélo qui s’ennuyait dans un garage de Villefontaine rigole et scintille désormais sur les hauteurs de Villeurbanne. Un jour qu’il faisait trop chaud pour courir et pour écrire, le sage précaire a décidé d’aller voir plusieurs films dans des salles de cinéma distancées les unes des autres sur la commune de Lyon, et de faire tous les trajets à vélo pour faire quand même un peu d’exercice.

Pour aller à l’Institut Lumière, rue du Premier film (8ème arrdt), il me fallait passer par le parc Blandan. Ancienne caserne militaire, je découvre ce qu’ils en ont fait. Pas mal du tout ces herbages, cet art du jardin un peu déstructuré, un peu urbain, un peu prairie et herbes folles. Bon, j’apprécie l’urbanisme doux que les Lyonnais veulent développer dans leur vieille cité industrielle.

On arrive à l’Institut Lumière, pour découvrir que tout a changé par rapport aux années 1990. De mon temps, les salles de cinéma se trouvaient dans le château lui-même (une demeure néo-je-ne-sais-quoi, datant des année 1900, avec des tourelles et une polychromie due aux différentes pierres de l’édifice). Aujourd’hui les salles sont dans l’ancien hangar qui a vu naître le cinéma. Au fond du jardin.

Je paie ma place et m’installe dans les sièges hyper confortables de l’Institut. Il y a un festival Orson Welles. Je me rends compte en cours de route que, finalement, je n’aime pas trop Orson Welles. Son Macbeth, après plusieurs visions, je peux dire que je n’aime pas. J’ai même eu la révélation que je n’aimais pas tellement Shakespeare non plus. Je suis trop vieux pour me mentir à moi-même. D’accord pour les comédies de Shakespeare, mais ses tragédies métaphysiques et brumeuses, c’est trop de drame pour le sage précaire.

Trop d’ambiance sombre, trop de fausse profondeur, trop de prophéties. Trop de crimes, trop de sorcières, trop de costumes ridicules.

Trop de chaos, de guerres, de folie, de bruit et de fureur.

Il faut être un peu adolescent pour être impressionné par tout ce cirque. Le sage précaire, qui est un éternel quadragénaire, préférera toujours Racine. (Le soir même, de retour à Villeurbanne, il pendra un exemplaire de Britannicus et dès la première scène, des les premières tirades d’Agripine, il sera conquis, ravi, emporté). Avec Racine, j’ai l’impression de me baigner dans une eau claire. Avec Shakespeare, de ramper dans la boue.

Repris mon vélo pour suivre le cours Gambetta jusqu’au Rhône, que j’ai longé jusqu’à la rue Berthelot, où l’on retrouve le cinéma Comoedia. Je vais voir Trois souvenirs de ma jeunesse, d’Arnaud Despléchin. Beaucoup trop long, et beaucoup trop adolescent là aussi. Trop de drague inexperte, trop de fantasmes masculins, trop de filles objets. Le sage précaire prend alors conscience qu’il n’aime pas énormément Despléchin, mais c’est un sentiment plus facilement avouable avec Despléchin qu’avec Shakespeare ou Orson Welles.

Pour rentrer au quartier de la soie, à Villeurbanne, il faut emprunter une longue rue qui d’abord s’appelle Félix Faure, puis Jean Jaurès et enfin Léon Blum.

Faure, Jaurès, Blum : du président de la république « qui se croyait César et qui ne fut que Pompée », jusqu’au héros du Front populaire, on se balade dans l’histoire de la république, du centre modéré jusqu’à la gauche triomphante. C’est cette balade à vélo qui aura été la plus grande émotion esthétique de la journée, en définitive. Comme quoi, il ne faut jamais douter de rien.

Ainsi parle le sage précaire.

Comment se conduire avec un écrivain qu’on a critiqué

Cette table ronde avait une saveur particulière. J’avais égratigné assez sévèrement le dernier livre d’un des auteurs invités. Je l’avais égratigné pour des raisons que j’avais exposées ici, mais j’avais proposé aux organisatrices qu’elle l’invitent pour la table ronde, car son livre était parfaitement calibré pour notre journée d’étude. Donc sur l’échelle de la méchanceté j’avais été modéré, presque éliquilibré.

J’anime avec Anaïs, une des organisatrices du colloque, cette session de discussion entre les écrivains et le public grenoblois. Tout se passe à merveille dans la belle Librairie du Square, ledit écrivain est charmant avec tout le monde, même avec moi.

Heureusement que j’ai écrit ma critique avant de faire sa connaissance. D’abord parce qu’il est extrêmement sympathique, ensuite parce qu’il est beau comme un demi-Dieu. Blond, baraqué, tatoué, yeux bleus, souriant, il fait craquer les filles et les dames qui se pâment et lui font signer des exemplaires de son récit de voyage.

Si j’avais critiqué son livre après notre rencontre, on aurait dit que c’était par jalousie.

Au restaurant, le soir, voilà mon écrivain voyageur qui m’apostrophe à voix haute : « J’ai bien apprécié ton article très critique« . Je suis surpris et déstabilisé. D’habitude, ceux qui me lisent ne croisent pas ceux que je descends en flèche. Je me récrie : « Oh, critique, comme tu y vas. Ce n’était pas très critique… » C’est la première fois que je me retrouve dans cette situation.

Comment se comporter avec un homme qu’on a critiqué ? Passé ce moment de désorientation, je préconise qu’on reste confiant, sans proférer d’excuses, à moins qu’on ait fait un sale boulot. Je préconise surtout de ne pas se justifier, car se justifier vous amènerait immanquablement à remuer le couteau dans la plaie et à redoubler la critique d’un inutile renforcement.

La France d’ailleurs

Retour de Grenoble, où s’est déroulée une belle journée d’étude sur « La France d’ailleurs ». C’était un colloque sur la littérature des voyages, consacré aux territoires et départements d’outre-mer. Organisée par deux doctorantes qui m’ont contacté sur ce blog même, sur la page de biographie du sage précaire.

Etaient invités des chercheurs venus de la France entière, (et je dis bien la France entière, car il y avait une Réunionnaise et un écrivain originaire de Saint-Pierre et Miquelon) et surtout quelques étrangers de marque, comme Charles Forsdick dont j’ai déjà parlé ici.

Comme d’habitude, j’ai fait une conférence sans lire mes notes pour la rendre vivante, et comme d’habitude je sors de cette performance avec l’idée désagréable que le monde universitaire préfèrerait que l’on lise ses notes. Il va falloir que je travaille mes conférences, à l’avenir, pour trouver un équilibre entre mon désir de divertissement et les exigences de rigueur de l’exercice académique.

Ma conférence portait sur L’Arche des Kerguelen de Jean-Paul Kauffmann. L’ancien otage au Liban (1985-1988) s’était rendu sur l’archipel des terres australes françaises quelques années après sa libération, et le livre qu’il en a tiré est prémonitoire de toute son oeuvre à venir. Historique, sensible, sensualiste, à la recherche de lieux suspendus, à l’identité flottante. Ce qui caractérise les récits de Kauffmann, ce sont les territoires concrets qui sont décrits comme s’ils étaient des régions de l’imagination, de la sensibilité. Ce sont des lieux où le réel se sert de la fiction pour pouvoir exister.

Forsdick a fait une belle conférence sur le bagne de Guyane. J’ai beaucoup appris de sa façon de faire, et je me fais le serment de prendre le chercheur de Liverpool comme modèle. Pour la prochaine conférence que je vais donner, en mai à Oxford ou en juillet à Belfast, je vais suivre exactement son exemple, avec un support powerpoint de même facture. Moi aussi je prendrai une voix suave et arrêterai cette gesticulation d’halluciné qui caractérisent mes interventions.

Ce qui m’émerveille chez Forsdick, c’est sa personnalité sans ombre. Il a su construire une carrière splendide sans se faire un seul ennemi. Je crois qu’il a réussi ce prodige en distinguant très nettement le monde des paroles et le domaine des écrits. En situation mondaine, il est toujours d’accord avec son interlocuteur, il reste pondéré, modéré, et drôle. Par contre, dans ce qu’il écrit, il n’hésite à avancer des idées osées, et même parfois totalement polémiques.

Au fond la sagesse précaire aurait mieux fait d’être représentée sur terre par Charles Forsdick que par Guillaume Thouroude, elle y aurait gagné. Thouroude fait exactement le contraire de ce qu’il faudrait faire : il aime la confrontation au moment de prendre un verre, et il est conciliant dans ses prises de position officielles.