Belfast et Charlie hebdo : une affaire de réputation

Une petite polémique agite un peu l’université de Belfast où j’ai fait ma thèse. Un débat, ou un symposium, était prévu en juin sur Charlie Hebdo, et a été « annulé » par la hiérarchie, pour deux raisons : la sécurité et la « réputation » de l’université.

La « réputation », on croit rêver. Qu’est-ce qu’on s’en fout de la réputation, je vous le demande.

D’habitude, ce genre de nouvelle n’intéresse personne et l’administration poursuit son office avec l’aveuglement dont elle est coutumière. Cette fois-ci, on ne sait pourquoi, cela a créé des remous, et le sage précaire s’en félicite.

L’écrivain Robert McLiam Wilson a dit dans un tweet qu’il n’était pas très fier de sa ville natale, et qu’il était au contraire « BEYOND proud » d’écrire dans les colonnes de l’hebdomadaire satirique. Ses romans Ripley Bogle et Eureka Street se déroulaient partiellement à Belfast et ont assuré à l’auteur une très grande affection de la part des lecteurs francophones et anglophones. Il séjourne à Paris depuis des années et semble avoir beaucoup de mal à écrire de nouveaux livres. Il exprimait déjà dans ses romans une espèce de mépris pour la grande institution universitaire de sa province natale. Ripley Bogle raconte l’histoire d’un pauvre catholique né dans les ghettos ouest de la ville, et qui réussit à intégrer Cambridge, comme par miracle, avant de sombrer dans la clochardise à Londres. Toute évocation de Queen’s university of Belfast est chez lui accompagnée de moquerie ou de dédain. Dans ses écrits de fiction, de « non-fiction » ou dans ses interviews, on note une même prise de distance méprisante. L’affaire de l’annulation du débat sur Charlie lui donne une nouvelle occasion pour railler cette université « provinciale » et « étroite d’esprit ».

Les réseaux sociaux ont pris le relais de l’information, la presse anglaise aussi, puis la presse française. C’est la hiérarchie de l’université Queen’s qui a dû être choquée. D’habitude, elle étouffe la liberté d’expression en silence, ou elle intimide les personnels en catimini ; il est rarissime que l’on fasse la publicité de ses méfaits. J’imagine d’ici la panique qui s’est emparée de certains bureaux de University Square. La réputation de leur temple, qu’ils voulaient protéger, était en train de voler en éclat en révélant une nature craintive, brutale avec les faibles, courbée devant d’obscures puissances.

J’avais raillé moi aussi, en d’autres temps, l’étrange arrogance de cette institution nord-irlandaise qui voulait se faire plus grosse qu’un boeuf. J’avais aussi écrit sur le malaise qui me serrait le cœur devant l’auto-satisfaction qu’elle mettait en scène. Elle voulait de toute force jouer dans la cour des grands et procédait à de multiples décisions plutôt navrantes pour la liberté d’expression et pour l’éthique de la recherche.

Depuis l’annonce de l’annulation, et le tweet de McLiam Wilson, j’entends plusieurs membres du personnel sortir du bois et avouer tout haut leur désaccord avec leur hiérarchie. Cela fait plaisir de voir des enseignants chercheurs prendre enfin le risque de se faire taper sur les doigts. On ne se rend pas assez compte que les carrières universitaires sont des choses fragiles, qu’on peut être bloqués à cause d’une prise de position, d’une inimitié ou même d’un écrit jugé inapproprié.

Un autre écrivain de Belfast (qui en compte une myriade, il faut le préciser, car Belfast est une ville hautement littéraire, tout à fait à la hauteur de l’Irlande tout entière et même du Royaume-Uni), Glenn Paterson, s’est aussi décidé à prendre position, tout en précisant un fait important : il gagne sa vie en enseignant à Queen’s, car les écrivains ne peuvent pas vivre de leur plume. Donc écrire sur un blog qu’il se désolidarise de sa hiérarchie, même à propos d’un événement mineur, c’est prendre un vrai risque pour lui.

Au final, c’est un beau couac de communication que vient de nous offrir l’université, un couac qui va entacher précisément sa précieuse réputation.

Number one by mistake

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Comme le montre cette capture d’écran, mon petit récit indépendant se hisse parfois en tête des ventes dans la catégorie « Guide touristique du Brésil ».

Pourtant, Dieu sait que ce n’est pas un guide touristique, mais le sage précaire ne fait pas la fine bouche. Ce qui fait sourire, c’est certainement de se trouver devant le Guide du Routard et Lonely Planet, les deux guides que trimballent des millions de touristes. Il va sans dire que je n’ai pas vendu des millions d’exemplaires, loin de là, mais il est plaisant d’imaginer des voyageurs qui, à Rio, Recife ou Salvador de Bahia, se servent de mon livre comme un vademecum décalé.

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Autant on m’a beaucoup parlé des relations familiales qui sont à l’oeuvre dans Lettres du Brésil, ou des émotions variées qui y sont exprimées, autant je n’ai encore jamais entendu de commentaires sur la dimension viatique du récit.

Si, à la réflexion, quelques personnes m’ont dit que leur curiosité avait été titillée concernant le Brésil. Mais nulle part, pour l’instant, de critique massive sur cette question. Pas encore de : « Vous n’avez rien compris à ce pays », ni de « votre vision est européocentrée ».

 

Cela va peut-être venir si des gens achètent mon livre par erreur, pensant que c’est un meilleur guide que le Routard, contenant de meilleures adresses, et des « bons plans » encore plus chauds. Qui sait ? Peut-être qu’un jour vous verrez ce livre dans les rayonnages des bibliothèques d’auberges de jeunesse, remplis de livres d’occasion laissés par les voyageurs.

Le monologue de Lucky. Beckett revivifié par Lambert-wild

735C6E22-F7C4-4B1B-BD46-3B12F1982A0D Lire la suite « Le monologue de Lucky. Beckett revivifié par Lambert-wild »

Lettres du Brésil, le livre broché

 

Lettres du Brésil, broché, ISBN 1508497532
Lettres du Brésil, broché, ISBN 1508497532

La saga Lettres du Brésil continue. On sait que ce livre a d’abord paru en version numérique, publié sur la plateforme d’édition pour Kindle.

Mais l’expérience s’est révélée frappante : les Français sont encore extrêmement rétifs à la lecture sur liseuse électronique. Beaucoup de raisons peuvent être invoquées pour cela, mais c’est ainsi, les Français de 7 à 107 ans préfèrent le papier, la colle et l’encre.

Par conséquent, de nombreuses personnes m’ont fait savoir qu’elles ne pouvaient ni l’acheter, ni le télécharger, ni le lire, ni rien.

Je lance donc la deuxième salve de mon expérimentation. La fabrication de mon livre en papier bien palpable.

La publication à la demande est une technique qui permet de limiter au maximum les problèmes de stockage : vous achetez le livre sur le site de la librairie, et automatiquement, le livre est imprimé, broché, fabriqué et envoyé à votre adresse. Tout cela pour le prix modique de 12,67 euros.

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Il reste le problème d’Amazon. Beaucoup de Français pensent qu’acheter sur Amazon est un acte aussi répréhensible que de tuer un chaton, ou de faire chuter une grand-mère dans la rue. A tous ceux-là, je suggère de contacter directement les vastes offices de la Sagesse précaire, et l’on trouvera une solution de remplacement.

La double rhétorique d’Ibn Battuta

Automate verseur de vin, 1354.
Automate verseur de vin, 1354.

Cela étant dit, il serait réducteur de s’arrêter à ces épisodes. Certes, Ibn Battuta a construit sa réputation sur son statut de juriste et doit parfois se montrer intraitable avec la loi islamique. Mais, plus important encore, sa délectation à décrire des mœurs différentes des siennes le rend bien plus subtil à mes yeux. Sa curiosité est joyeuse, ses étonnements sont ceux d’un penseur et d’un hédoniste. À travers les épisodes négatifs décrits dans le billet précédent, Ibn Battuta vise un objectif non dit, adopte une stratégie de voyageur qu’il est temps de dévoiler.

En Afrique subsaharienne, peut-être parce qu’ils sont musulmans, il ne pardonne pas aux « Noirs » de laisser leur femme aussi libres. Elles ne sont pas voilées, et elles fréquentent des hommes qu’elles appellent des « amis ». Les femmes noires sont vues par des hommes qui ne sont ni le frère, ni le père, ni l’oncle, mais n’importe quel énergumène que les maris eux-mêmes, pas plus jaloux que cela, appellent eux aussi un « ami ». Ibn Battuta fait semblant de s’offusquer de cela, alors qu’il a eu maintes fois l’occasion de voir, en Asie, combien les femmes pouvaient être libres, souveraines et rebelles[1]. Le rapport entre hommes et femmes est un invariant des récits de voyage, chez les Arabes comme chez les Européens, et en l’espèce, notre voyageur a pour but d’étonner, voire de provoquer le rire, chez le lecteur : « Un massûfite peut entrer chez lui et trouver son épouse en compagnie de son ami, sans qu’il s’en formalise[2]. » Ibn Battûta prétend être tellement outré qu’il refuse d’honorer les invitations des musulmans qui ont de telles pratiques. Ne faut-il pas malgré tout relire ce passage avec un peu de recul ? Il semble qu’il y ait chez le voyageur sinon un double langage, du moins une rhétorique qui contraint le lecteur à opérer une double lecture. D’un côté, il montre un masque de raideur orthodoxe, et ne manque pas d’être choqué de voir ces femmes prétendument musulmanes parler avec des hommes. Mais le ton qu’il emploie, de l’autre côté, amadoue son lectorat, composé essentiellement de lettrés, de dirigeants et de clercs. Au moment où il se met en scène en train de s’offusquer, il montre à ses contemporains que d’autres façons de se comporter existent.

De plus, loin de peindre ces mœurs libérales sous d’horribles couleurs, il présente l’harmonie, le calme et la concorde qui semblent en découler dans les familles. Il met dans la bouche d’un massûfite ces paroles explicatives : « Les liens d’amitié qui unissent les hommes aux femmes chez nous sont francs, respectueux et sans équivoque. Les femmes ici ne ressemblent pas à celles de votre pays[3] ! » Francs, respectueux, sans équivoque, voilà de belles paroles qui peuvent s’accorder, à qui sait lire entre les lignes, avec les valeurs de n’importe quelle religion. L’hypothèse est ici qu’Ibn Battûta cherche moins à juger les peuples étrangers qu’à en décrire les mœurs pour le bienfait de ses contemporains. J’avais déjà évoqué cette question dans cet ancien billet sur Ibn Battuta.

D’ailleurs, comme un fait exprès, il affirme que la sécurité règne sur le pays, qu’il n’y a même pas de nécessité de caravane pour circuler. Sans vouloir déformer la pensée de notre explorateur médiéval, on ne peut s’empêcher de percevoir une relation de cause à effet entre la paix qui règne entre les hommes et le rapport d’amitié que ces mêmes Africains développent avec leurs femmes. De même le voyageur n’a pas besoin d’emporter de provision car à chaque étape, des femmes peuvent lui vendre des choses à manger, prodige qui n’est possible que dans les sociétés où les femmes sont autorisées à traiter librement avec les hommes.

S’il ne faut pas faire d’Ibn Battuta un libéral avant l’heure, il est utile cependant de se garder de le réduire entièrement aux préjugés de son époque et de sa société. Il a su, par ses voyages, par sa vie, par ses choix narratifs et par son ouverture auctoriale, créer une œuvre qui dépasse ses propres jugements. En tant qu’écrivain voyageur, il sait jouer sur les apparences, changer de masque pour survivre et pour s’adapter aux situations. Tantôt juge sévère de la loi coranique, tantôt hédoniste dans les jardins et les plaisirs, il sait donner à son livre toutes les apparences du conservatisme rigoureux pour introduire dans les bibliothèques respectables de Fès les femmes noires, les femmes asiatiques, les femmes instruites, les femmes libres et les femmes souveraines.

[1] Voir notamment la scène où l’une d’elles, qu’il prend pour épouse, refuse de se marier. Rihla, p. 928, 936, 973.

[2] Rihla, p. 1027.

[3] Rihla, p. 1028.

La question de l’altérité dans le récit de voyage arabo-musulman

Carte du monde d'Al Idrissi, orientée sud/nord, Sicile, 1154.
Carte du monde d’Al Idrissi, orientée sud/nord, Sicile, 1154.

Une des raisons principales qui pousse les voyageurs musulmans à effectuer leurs longues pérégrinations, c’est précisément celle d’arpenter l’étendue du monde islamique (qu’on le désigne par la notion de dâr al-islam ou de Al-Umma). L’erreur de perspective que l’on commet le plus souvent consiste à voir Ibn Battuta comme un routard qui rêve d’ailleurs et de dépaysement. L’exotisme et le désir de dépaysement n’étaient pas tout à fait à l’ordre du jour au XIVe siècle. Au contraire, les voyageurs arabes tendent à vérifier et à approfondir l’unité et l’identité du territoire de l’Islam, tout en mettant en lumière, de manière pittoresque, les variations, les différences et les singularités.

Sur ce point, les voyageurs arabes sont plus proches des pérégrins chinois[1] que des explorateurs européens. Il s’agit pour eux de voyager à l’intérieur de l’empire ; s’aventurer à l’extérieur est possible, mais n’est pas autant valorisé dans le récit. Des historiens ont vu dans cette tendance une différence fondamentale entre le mode arabe et le mode européen de voyager. Selon ces critiques, les Européens répondraient à une « herméneutique de l’altérité » alors que les voyageurs islamiques procèderaient à « une construction exégétique du même[2] ». Il serait néanmoins abusif de se laisser trop séduire par ces oppositions binaires. Outre que la rhétorique de l’altérité, mise en avant par Michel de Certeau[3], correspond aux explorateurs de la Renaissance qui découvrent le Nouveau monde, et ne s’appliquent pas aux contemporains européens d’Ibn Battuta, l’opposition « altérité/même » ne paraît pas opératoire pour rendre compte de la richesse stylistique et de l’universalité potentielle de la Rihla.

Al Idrissi, carte du monde orientée sud/nord.
Al Idrissi, carte du monde orientée sud/nord.

Car c’est ici que la lecture d’Ibn Battuta est la plus troublante et la plus stimulante. Tour à tour et tout à la fois, il pratique le conservatisme moral le plus brutal tout en se délectant des mœurs étrangères, différentes et alternatives. Cette ambiguïté est au cœur de la Rihla et nécessite d’être explorée pour en tirer une interprétation satisfaisante.

Que ce soit en Asie ou en Afrique subsaharienne, les paroles d’Ibn Battuta peuvent être extrêmement choquantes pour un lecteur moderne. Le voyageur se montre volontiers intolérant, raciste, sexiste et même cruel. Quelques exemples très rapides du côté sombre de sa personnalité, avant de trouver de nouvelles lignes de compréhension plus fines : aux Maldives, quand il exerce la charge de Cadi (ministre de la justice), il fait bâtonner dans la rue les gens qui n’ont pas assisté à la prière du vendredi, et châtie les hommes qui gardent chez eux les femmes qu’ils ont répudiées[4]. Il se marie plusieurs fois pendant son voyage et répudie ses femmes à tour de bras, surtout lorsqu’elles souffrent[5]. Au Mali, il n’aime pas ceux qu’il appelle « les Noirs », qu’il trouve très impolis « à l’égard des Blancs » (les Blancs, dans son récit, ce sont les Arabes, non les Européens), et traite par le mépris les présents qu’il reçoit d’eux. Tous ces éléments narratifs pourraient le condamner à nos yeux, et les études postcoloniales abondent de condamnations définitives infligées contre des auteurs qui avaient le malheur de partager les préjugés de leur temps.

[1] Richard E. Strassberg, Inscribed Lanscapes. Travel Writing from Imperial China, Berkeley, University of California Press, 1994.

[2] Houari Touati, Islam et voyage au Moyen-âge, op. cit., p. 11.

[3] Michel de Certeau, L’Écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975.

[4] Rihla, p. 936.

[5] Rihla, p. 940.

Ibn Juzayy, le scribe poète d’Ibn Battuta

Illustration du Hadîth Bayâd wa Tiyâd (XIIIe s.)
Illustration du Hadîth Bayâd wa Tiyâd (XIIIe s.)

Ibn Juzayy, d’ailleurs, ne se contente pas de tenir le calame. Il signe le texte et apparaît au lecteur dès la première ligne :

 Le cheikh Abu Abd’Allah raconte : Je quittai Tanger, ma ville natale, jeudi 2 rajab 725, dans l’intention de faire le pèlerinage de la Mekke [1]

Le lecteur comprend donc qu’il y a un intermédiaire entre le voyageur et le texte présent sous ses yeux. Mais cela ne suffit pas, le scribe revient sur le devant de la scène dès le second paragraphe et impose sa présence :

Ibn Juzayy fait remarquer qu’Abu Abd’Allah lui avait dit à Grenade qu’il était né à Tanger le lundi 17 rajab 703.

Mais revenons au récit :

Je me mis en route sous le règne de l’Emir des Croyants [2]

Celui qui dit « je », c’est Ibn Battuta, mais quand le scribe parle en son nom propre, il donne son nom de plume et parle à la troisième personne. Ce faisant, le poète (Ibn Juzayy) ne se limite pas à annoncer son nom et son origine (Grenade). Il indique au lecteur qu’il connaît Ibn Battuta depuis longtemps, qu’ils ont voyagé ensemble, gage d’une grande confiance réciproque. Cette marque de confiance est un invariant du récit de voyage au Moyen-âge, qui va de pair avec la déclinaison des titres honorifiques du narrateur-voyageur : un homme si croyant et si droit ne saurait mentir et tout ce qu’il racontera pourra être pris pour argent comptant. De même, celui qui tient le calame, le scribe ou le secrétaire, doit lui aussi montrer patte blanche pour participer à cette exigence de véracité et de sincérité.

Plus subtilement, Ibn Juzayy glisse une notation qualitative sur le livre dont on vient de commencer la lecture. Il fait comprendre qu’on est venu le chercher, lui l’Andalou, jusqu’à sa ville natale, pour accomplir cette mission de rédaction. Et si l’on a fait tout ce chemin, c’est qu’il n’est pas un écrivain de bas étage. Et si ce livre de voyage demande tant d’investissement, c’est qu’il ne s’agit pas d’un récit comme un autre, mais de la plus grande Rihla du monde. Le lecteur, loin d’apprendre seulement la date de naissance d’Ibn Battuta, est dès lors prévenu qu’il tient en main un livre unique et admirable. Non seulement le plus long de l’histoire des récits de voyage, mais le plus excellent, le plus complet, la référence ultime en la matière.

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Tout le long du récit, la présence d’Ibn Juzayy se fait sentir. D’abord il annonce dès l’introduction que son travail a consisté à « polir et châtier le style » pour rendre la parole du voyageur « claire et intelligible[3] ». Puis il reprend régulièrement la parole jusqu’à la fin du livre, au point parfois de donner l’impression d’écrire un deuxième récit, en contrepoint du premier. Ainsi, à Grenade, quand Ibn Battuta parle des personnalités qu’il a rencontrées dans un jardin, il omet de citer le scribe, alors ce dernier le fait lui-même :

 Ibn Juzayy ajoute : J’étais avec eux dans ce jardin. Le cheikh Abu Abd Allah nous captiva avec le récit de ses voyages[4].

Il donne sa perspective sur les lieux visités, et en mentionnant d’autres personnes que celles mentionnées par Ibn Battuta, en citant de nombreux poètes, il procède à un partage des rôles : Ibn Battuta parle des princes, tandis que lui parle des intellectuels précaires, comme dans une pièce de Molière, les personnages de nobles et de serviteurs font voir deux mondes sociaux différents sur la même scène.

Il est impossible de savoir qui, exactement, est l’auteur des phrases que l’on est en train de lire. Selon l’historien américain Ross Dunn, le rôle d’Ibn Juzayy dépasse de beaucoup la saisie des souvenirs d’Ibn Battuta. Il aurait aussi complété le récit en compilant des descriptions de lieu et des scènes, chez Ibn Jubayr notamment.

La Rihla interroge donc la question de l’auteur, et l’on verra une autre fois comment Ibn Battuta vise, à-travers l’ipséité de l’auteur, à relancer les cartes de l’autorité (ou de l’auctorialité comme on dit à l’université.) Preuve, s’il en faut, que la lecture d’Ibn Battuta peut affecter la critique contemporaine du récit de voyage.

 

[1] Ibn Battuta, Rihla, dans Voyageurs arabes, textes traduits, présentés et annotés par Paule Charles-Dominique, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1995, p. 369-1050, ici p. 376.

[2] Rihla, p. 375.

[3] Rihla, p. 375.

[4] Rihla, p. 1020.

De la poétique d’Ibn Battuta

Traité de géodésie, 1507, Perse
Traité de géodésie, 1507, Perse

Le monde musulman a favorisé l’éclosion de nombreux écrivains voyageurs qui entrent de plein droit dans l’histoire universelle du récit de voyage.

Dès la formation de l’islam, les marchands arabes voyagent jusqu’aux confins de l’empire, et d’un autre côté, à l’occasion d’un gros travail de traduction des géographes grecs, le monde lettré arabe fonde une géographie dès le VIIIe siècle. Petit à petit, on assiste à l’éclosion d’une littérature géographique basée sur l’expérience subjective de l’écrivain voyageur. Du IXe au XVIIIe siècle, c’est une véritable tradition qui se développe et se métamorphose, depuis la rédaction anonyme des Documents sur la Chine et sur l’Inde  jusqu’aux récits d’al-Warthilânî (1710-1779).

Ibn Battuta se situe à l’apogée de ce genre littéraire, même si l’on peut préférer Ibn Fadlan et Ibn Jubayr, car il en représente le plus haut degré de perfection du point de vue de l’exhaustivité du monde décrit et celui de la prose : il s’agit d’une écriture capable d’exprimer tout le spectre des expériences du voyage. Tant dans sa forme que dans son fond, le récit d’Ibn Battuta est le classique indiscuté du récit de voyage en langue arabe.

Multiplicité de l’auteur

Très informé des autres récits écrits avant lui, Ibn Battuta prend la mesure, pendant ses voyages, de ce qui l’attend lorsque viendra le moment de la rédaction. Il fait alors appel à un professionnel de l’écriture, le poète andalou Ibn Juzayy[1]. Comme Marco Polo, qui dicta ses souvenirs à Rusticello, ou même Montaigne, qui commença son Voyage avec la plume d’un secrétaire, Ibn Battuta se sert des compétences spécifiques des uns et des autres pour donner à son livre la dimension totale qu’il ambitionne : il veut produire un chef d’œuvre, une œuvre d’art, aussi impressionnante du point de vue du style que de celui des informations rapportées. Il veut créer un ouvrage qui embrasse le monde entier, une œuvre universelle[2].

C’est pourquoi il prétend être allé partout et avoir rencontré tout le monde. Il ne faut pas lésiner sur les prodiges, quand on veut embrasser le monde. Il veut être « le voyageur des Arabes et des non-Arabes » (p.961) comme le lui déclare un grand cheikh, vieux de 150 ans, jeûnant depuis quarante ans dans les montagnes de l’Inde, aux confins du Tibet et de la Chine. Il veut être prodigieux. Il veut être le voyageur des voyageurs.

Pour ce faire, il faut produire le récit des récits, le Livre des merveilles.

De fait, il s’agit d’un texte grandiose qui résulte d’un long travail de collaboration d’au moins trois personnalités : Ibn Battuta lui-même, le rédacteur Ibn Juzayy et le mécène, l’émir Abu Inan Faris, onzième sultan mérinide. Dès l’introduction, il est dit que c’est lui qui a ordonné à Ibn Battuta et Ibn Juzayy d’écrire ce livre ensemble, et un long panégyrique lui est consacré lors du retour du voyageur dans son pays natal[3].  Chacun de ces trois individus poursuit son intérêt propre dans cette entreprise, le sultan glorifiant son règne par un intense mécénat culturel, mais tous s’accordent et se donnent les moyens de constituer un livre de voyage hors du commun.

Plusieurs années seront nécessaires pour élaborer la Rihla, qui ménage harmonieusement les descriptions urbaines, les mœurs étranges, les passages comiques, les réflexions politiques, les preuves de religiosité, les notations sensuelles et les éloges lyriques. Tous les aspects génériques du récit de voyage prennent place dans ce texte et donnent l’impression de se fondre les uns dans les autres, dans une « disparité d’écriture[4] » qui se combine à une cohérence d’ensemble irréprochable.

 

[1] A. Miquel, « Ibn Djuzayy », Encyclopédie de l’Islam, nouvelle édition, III, Paris, 1971, p. 779.

[2] A. Miquel, « Ibn Battûta », Encyclopédie de l’Islam, nouvelle édition, III, Paris, 1971, p. 758-759.

[3] Rihla, p. 1006-1012.

[4] Paule Charles-Dominique, Rihla, Notice, p. 1145.

Le merveilleux impensable : le titre de la Rihla

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Une traduction plus étrange du livre d’Ibn Battuta, et plus profonde, peut même être tirée du titre : Présent aux contemplateurs des étrangetés et des choses impensables.

Selon mon ami Abdelkader Damani, les mots arabes employés pour désigner le « merveilleux » possèdent aussi la connotation de l’« impensable », ce qui nous renvoie à la racine latine de « merveilleux », mir : on retrouve ce même radical dans admirable, mirobolant, et surtout miraculeux. Il faut donc lire le titre dans son sens le plus fort : Ibn Battuta nous emmène dans une quête hors norme et extraordinaire, loin du simple désir de tourisme qui, d’ailleurs, n’existait pas encore au Moyen-âge.

Il se déplace pour des raisons précises, il a des missions à effectuer, des pèlerinages à accomplir, des ambassades à accompagner. Ibn Battuta est payé pour ces longs déplacements, il est pris dans un maillage très serré de règles et d’étiquettes qui ne lui permettent pas de se rendre où le vent le porte. Ses voyages ne sont donc pas des errances (du verbe errer, qui a donné le terme d’erreur), mais des déplacements très méthodiques[1]. Il n’est pas poussé par une attraction hasardeuse mais par une série de raisons rigoureuses. Cela étant dit, le bonheur de voyager est constamment présent dans la Rihla, malgré le danger extrême des navigations en mer et des mauvaises rencontres.

[1] Houari Touati, Islam et voyage au moyen-âge. Histoire et anthropologie d’une pratique lettrée, Paris, Seuil, coll. L’univers historique, 2000, p. 9.

Ibn Battuta en son temps

Groupe de pèlerins

Replaçons Ibn Battuta dans son contexte historique et esthétique, c’est-à-dire dans son rapport à la poétique du genre littéraire qui est le sien.

Un des dangers, en effet, serait de parler de lui de manière abstraite et générale, comme d’un globe-trotter céleste, libre de toute attache, un vagabond magnifique, et de l’abandonner dans une singularité insignifiante. Pour qu’il puisse nous parler aujourd’hui, et pour qu’il retrouve sa puissance créatrice, il est nécessaire de comprendre les enjeux littéraires, moraux et politiques, de sa double activité de voyageur et d’écrivain.

Né en 1304, mort en 1377, Ibn Battuta part en pèlerinage la première fois en 1325 et dicte sa Rihla en 1355. Vingt-cinq ans de voyage et de narration, dans une vie contemporaine de celles de Marco Polo et de Jean de Mandeville (auteurs des deux récits de voyage les plus influents du moyen-âge chrétien).

L’époque où vit Ibn Battuta est très troublée et pouvait inciter un naturel aventurier à partir en voyage. Le monde musulman connaît un déclin relatif dans ses confins, avec des dynasties qui chutent en Inde et des guerres de plus en plus difficiles dans la péninsule ibérique. Après le pèlerinage à la Mecque, le désir de voyage d’Ibn Battuta penche vers l’Asie, où règne un empire mongol considérable de taille et de puissance. Les grands voyageurs occidentaux, qu’ils partent d’Europe ou d’Afrique, vont au moins une fois en Chine, c’est-à-dire dans l’empire du grand Mongol. Toutes les autres destinations sont essentielles pour des raisons internes aux communautés : la Mecque pour les musulmans, la terre-sainte pour les croisés.

Tanger, la ville de natale d’Ibn Battuta, est l’écrin prédestiné pour un grand voyageur. Porte de l’Espagne, au croisement des ambitions diplomatiques, internationale depuis la création des nations,  Tanger fut le tremplin des conquérants comme Tarik Ibn Ziad et, donc, des explorateurs comme Ibn Battuta. Tanger est une invitation à partir voir les curiosités des confins de l’empire.

Le titre complet de sa Rihla sera d’ailleurs : Présent à ceux qui aiment à réfléchir sur les curiosités des villes et les merveilles des voyages.

Fondamentalement, Ibn Battuta est mu par un désir d’aller voir du pays dans la mesure même où l’ailleurs peut constituer un déploiement harmonieux de l’ici.