Traits chinois : autour de Gao Xingjian

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L’après-midi avec Gao était plannifié d’une manière on ne peut plus floue. Chaque fois qu’on me demandait quand allait « parler » le prix Nobel de littérature, je répondais confusément : « Eh bien, il parlera un peu tout le temps. Il sera là avec nous et beaucoup dépendra de sa bonne volonté et de la vitalité du public… »

Dans les faits, ma collègue et moi étions parfaitement incapables d’affirmer que nous avions la situation en main.

Tout cela pouvait prendre des directions variables. Une conférence d’introduction à l’oeuvre de Gao allait être donnée par un universitaire de Hong Kong, traducteur de Gao en anglais. Je pensais aussi diffuser quelques extraits des films ou de l’opéra de Gao, pour montrer d’autres facettes de sa créativité à un public qui, dans l’ensemble, ne le connaissait presque pas. J’avais enfin prévu une lecture collective d’extraits de La Montagne de l’âme, effectuée par des thésards de notre école doctorale, ravis de faire un peu de théâtre, et ce dans sept ou huit langues (quelque chose, au mieux, de musical, au pire de bordélique.)

Or, la conférence du Hong-kongais s’est avérée atrocement longue. À un moment, je me suis demandé s’il n’était pas en train de faire une performance à la Joseph Beuys, qui durerait jusqu’à la nuit tombée. Il fallait ensuite trouver assez de temps pour montrer un peu des films de Gao, et aussi permettre aux doctorants de faire leur lecture pour laquelle ils avaient répété : mais je craignais qu’à cause de toutes ces choses, Gao lui-même soit assommé et ne puisse plus vraiment parler, voire qu’il n’ait même pas le temps de s’exprimer, ce qui aurait rendu toute l’entreprise absurde et inepte.

D’ailleurs, Gao était confortable dans son fauteuil de cinéma, et ne se pressait pas pour prendre la parole. Il disait : « Non non, parlez entre vous, c’est très intéressant. » La modestie ayant ses limites, il fallait quand même qu’il se déplaçât et se montrât un peu à la foule.

Il fit plus que cela. Il sut parler avec douceur et sensibilité. Il sut aussi répondre à côté des questions, afin de reproduire des périodes rhétoriques ciselées ailleurs, dans d’autres rencontres et d’autres invitations. Ce qui me touchait le plus, chez lui, c’était sa présence physique, son visage enfantin et sage, son corps menu et sa voix fluette, qu’on se sent contraint de respecter. Il théorise la fragilité de l’être humain, il la met en scène, mais il l’incarne aussi dans sa façon d’être, sans fausse timidité. J’ai profondément apprécié sa capacité à affronter gentiment l’audience, à accepter toutes les demandes de photos, de signatures, avec grâce.

Tout s’est donc très bien déroulé. Pour moi, qui tremblait que tout foirât, ce fut une espèce de miracle. A l’heure exacte où nous devions aller manger des petits fours, Gao avait suffisamment parlé, les extraits de films avaient été vus, les lectures jouées, la conférence hong-kongaise bouclée. Peu de gens avaient quitté la salle, même des non-francophones étaient restés.

Après la réception, aux délicieux amuse-bouche, nous avons mangé dans un des meilleurs restaurants de la ville, et nous fûmes quelques uns à finir au pub John Hewitt dans le quartier de la cathédrale. Pas Gao, notez bien, qui, à 70 ans, avait mieux à faire, mais avec une joyeuse bande de vingtenaires et trentenaires sympatiques et brillants.

Civilisation féminine ?

Du coup, je me pose des questions. Dans mon premier blog, Nankin en douce, je parlais beaucoup de femmes chinoises. J’écrivais un blog pour exprimer l’enchantement qui était le mien à leur contact. Que ce fût des amoureuses, des amies, des collègues, des étudiantes, elles accompagnaient ma vie et la rendaient plus facile. De nombreuses femmes occidentales me reprochaient soit d’abuser de ces femmes, soit au contraire d’être naïvement abusé par des manipulatrices. C’est comme si, dans une situation post-coloniale, il était impossible d’avoir une relation égalitaire interraciale. 

La première année de ma vie en Chine, malgré tout, j’étais ravi par cette présence féminine que je sentais partout, et dans laquelle je me sentais baigné. Je pensais faire l’expérience d’une « civilisation féminine ».

A l’opéra traditionnel, la féminité ma paraissait avoir trouvé une expression ultime, irrésistible. Dans la littérature, avec le roman des romans, Le rêve dans le pavillon rouge, je me trouvais à nouveau dans une oeuvre où les femmes étaient l’élément vivant, essentiel. Je paraphrasais Nietzsche, qui disait que la Grèce du Ve siècle avant J-C, que la France du XVIIe siècle, avaient développé l’art de la masculinité à son niveau le plus élevé. Je voyais en Chine une culture de la féminité qui avait travaillé pendant des siècles pour raffiner l’art d’être une femme. Un art d’être, de bouger, de parler, qui atteignait une sophistication presque insupportable pour l’homme sensible arrivé d’ailleurs.

En lisant Pierre Loti, je me demande si je ne suis pas tout simplement un néo-colonialiste moi-même, dans le seul fait d’avoir vu tant les femmes et si peu les hommes. N’est-ce pas une manière de se sentir inconsciemment en « terre conquise » que de voir des femmes charmantes partout, et de ne voir que cela ? J’avais des moments de doutes là-bas aussi, je m’interrogeais sur mon éventuel « néocolonialisme sentimental« .

Je suis gêné aux entournures, en lisant Loti, du style esthète de ce petit mec qui parle des femmes étrangères comme si elles étaient de beaux objets. Je me demande avec mélancolie si je ne faisais pas cela, moi aussi.

Pierre Loti : « Je t’avais prise pour m’amuser »

kitagawautamaro_flowersofedo.1265461377.jpgKitagawa Utamaro

Trois récits de Loti racontent l’histoire d’un Européen qui arrive dans un pays du Proche-Orient, d’Asie ou d’Océanie, se marie avec une femme du coin, et s’en va a la fin en abandonnant la femme.

Loti a peut-être créé, pour cette raison, une forme d’érotisme exotique. L’exotisme est par définition lié à l’érotisme, car traditionnellement, l’étranger inquiète, dérange, effraie : l’ailleurs devient exotique lorsqu’il n’est plus dangereux, et alors il inspire des désirs de domination. Domination, sexualité et voyage, nous abordons avec Loti la complexe question de la littérature coloniale.

Quand l’étranger devient pictural, pittoresque, sexuellement attrayant, c’est qu’il est devenu accessible et inoffensif. Pour le rendre inoffensif, il a fallu le contrôler, le dominer, c’est pourquoi l’exotisme comme catégorie esthétique est souvent inséparable de la catégorie politique du colonialisme et de l’impérialisme.

Pierre Loti (1850-1923) n’était pas colonialiste stricto sensu mais il collabora toute sa vie à une armée colonialiste. Officier de marine, il a eu des prises de position courageuses lors de la conquête de l’Indochine, publiant un livre qui fit de grandes vagues sur la cruauté des Français au Vietnam.

Il voit dans les pays visités des civilisations féminines. Dans ses récits, on rencontre souvent des femmes et très peu d’hommes. Au Japon, il choisit une femme mignonne, et s’il s’ennuie vite avec elle, il n’oublie pas de la regarder et de dresser des petits portraits :

 « Après vient la toilette de nuit. Avec une certaine grâce, elle laisse tomber la robe du jour pour en mettre une plus simple, en toile bleue, qui a les même manches pagodes, la même forme, moins la traîne, et qu’elle s’attache aux reins par une ceinture en mousseline de couleur assortie. »  

Dans Madame Chrysanthème (1887), un officier de la marine décide de se marier avec une Japonaise avant même d’accoster. Le mariage avec Chrysanthème (c’est le nom de la mariée) est donc une chose délibérément rêvée, fantasmée ou inventée comme une aventure littéraire à raconter. Il paraît que cela se faisait, à l’époque au Japon, des mariages arrangés au mois, assez chers, qui n’empêchaient pas les jeunes femmes de se remarier lorsque l’étranger partait.

Le roman décrit un peu les transactions entre l’entremetteur et les parents de la belle, et fait mention des autres couples mixtes qui se sont constitués avec les autres officiers du navire qui mouille dans la rade de Nagasaki. Loti révèle que tel couple a divorcé, tel autre ne se porte pas mal, tel autre est en pleine fusion amoureuse.

180px-yveschrysanthemepierreloti1885.1265461495.jpgLoti, sa femme et son frère

Loti et Chrysanthème vivent dans une maison traditionnelle sur les hauteurs de Nagasaki, avec les murs et les fenêtres en papier. Les châssis coulissant aisément, le logis peut s’ouvrir intensément sur les montagnes brumeuses. Chrysanthème joue de la guitare à long manche, dont elle tire des sons tristes, et Loti s’emmerde.

Il s’ennuie mais ce qu’il écrit de son ennui reste malgré tout, pour le lecteur, passablement fascinant. Loti n’aime pas beaucoup sa femme, il a la nostalgie de la Turquie et de la sensualité des Ottomanes. Son frère Yves, alter ego simple, fort et fidèle à son épouse restée en France, rend visite au couple et s’amuse beaucoup avec Chrysanthème.     

Après quelques mois de vie conjugale nippone, le navire de guerre doit bientôt quitter le Japon pour aller en Chine. La séparation du couple est drôle et pénible pour le lecteur. Loti entend Chrysanthème chanter gaiement, et l’observe vérifier que les pièces qu’il lui a données, selon les arrangements du départ, sont bien authentiques. Il se dit vexé ne pas voir chez elle de tristesse, mais cela lui plaît finalement car il ne voulait pas d’effusion : « Allons, pas plus pour Yves que pour moi, rien ne s’est passé dans cette petite cervelle, dans ce petit coeur. » 

Il décrit certes avec franchise ce qui se passe dans le coeur d’un homme qui a le désir de passer de bons moments avec une femme, sans que cela débouche sur d’éprouvantes responsabilités. Mais pourquoi cette langue aussi peu respectueuse de la femme ? Pourquoi présumer qu’elle ne pense pas ? C’est ce que le sage précaire ne peut pas partager avec Loti. Profiter de la vie, oui. Payer pour rendre les échanges plus explicites, soit. Abandonner et fuir, passe encore. Mais mépriser les femmes avec qui l’on fait un bout de chemin, cela je ne le comprends pas et je le lis avec déplaisir.

« Allons, petite mousmé, séparons-nous bons amis ; embrassons-nous même, si tu veux. Je t’avais prise pour m’amuser ; tu n’y as peut-être pas très bien réussi, mais tu as donné ce que tu pouvais, ta petite personne, tes révérences et ta petite musique ; somme toute, tu as été assez mignonne, dans ton genre nippon. »

Je dois avouer que j’ai de la peine à croire Loti : il joue au militaire vaillant, au mercenaire à l’épaisse carapace. Malgré tout, cette expression de « genre nippon » me chagrine.

Le dernier chapitre est une prière aux dieux locaux, qui pourrait bien être récitée par le narrateur comme par la jeune femme. Maintenant que tout est fini, faites que l’on se refasse une virginité pour affronter de nouvelles aventures :

« O Ama-Terace-Omi-Kami, lavez-moi bien blanchement de ce petit mariage, dans les eaux de la rivière de Kamo… »

Neige nous quitte

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Voilà. Il semble bien que ce soit terminé. Neige, la petite Chinoise francophone, a donné les raisons pour lesquelles elle a décidé d’arrêter d’écrire son blog.

Ce n’est pas la première fois qu’elle arrête, mais d’habitude elle le fait dans un coup de colère, un caprice ou un coup de fatigue. Son premier blog, Le papillon ou la neige (2006), elle l’a même détruit dans un geste de révolte ou de détresse. D’habitude elle cherche à provoquer une réaction de la part de ses lecteurs/commentateurs. En novembre 2007, c’est Ben, entre autres commentateurs, qui avait trouvé les mots pour la débarrasser de sa fausse honte et la faire continuer. Aujourd’hui, elle tire sa révérence calmement, en remerciant celles et ceux qui l’ont suivie et soutenue.

La faute en revient à un malheureux collègue qui lui a dit avoir pris connaissance de son blog. Jusqu’à présent, elle écrivait de manière clandestine, dans une langue inconnue de la plupart des Chinois. Elle pouvait parler des choses et des gens sans que personne le sache dans son entourage. Son blog est devenu connu, quelque chose de publique, et elle ne peut plus continuer. Un équilibre a été rompu, et Neige doit trouver d’autres moyens, qui lui conviennent, de s’exprimer.

La cyber-écriture est à cet égard plus intéressante que ce que l’on en dit habituellement. Souvent, on décrit les blogueurs comme des gens qui se « répandent » sur la toile, de manière informe et incontrôlée. « Se répandre » est le verbe que j’ai le plus souvent entendu, et dont la portée péjorative est nette : il s’agit de vomir, d’uriner ou de déféquer, voire d’éjaculer, selon les personnes qui utilisent le verbe. Le blogueur est vu, c’est ainsi, comme un solitaire sans éducation qui étale au grand jour ses petites manies, sa petite existence qui n’intéresse que lui. Par conséquent, la grande rumeur consiste aujourd’hui à dire que les blogs ont en moyenne un seul lecteur, l’auteur du blog lui-même.

La vérité est que certains blogs expérimentent des types d’écriture mi intimes mi ouverts, entre le privé et le public. A la différence des livres et des journaux, qui sont diffusés aveuglément, dans toutes les librairies possibles, les blogs forment des petites communautés plus ou moins consistantes. Certains ont très peu de lecteurs, et font exprès d’être difficiles d’accès ; on va sur leur blog comme dans un appartement ou un atelier sombre, et on s’y sent accueilli seulement si on a été introduit au préalable. On y lit des choses qui n’ont pas pour but d’intéresser le tout venant.

Le blog de Neige avait su attirer autour de lui une petite communauté de lecteurs, en Europe, en Afrique et en Amérique. Nous apprenions des choses que personne ne nous dit jamais sur la Chine. La vie d’une étudiante, les désirs des jeunes Chinois, les coutumes familiales à la campagne, les arrangements troubles des uns et des autres, nous suivions tout cela avec étonnement et ravissement. Neige ne cherchait pas de nouveaux lecteurs, elle ne provoquait pas les commentaires, mais elle répondait à ceux qui laissaient un mot, toujours gentiment et sans prétention. Et si l’on peut mesurer un blog à l’intensité de la lecture, à la fidélité des visiteurs, à la vitalité des échanges, à la bienveillance des regards et à l’exploration des territoires méconnus, alors Pays de Neige fut un très grand succès.

高行健, le nom de Gao Xingjian

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高 Gao : « Haut ».

行 Xing : « Marcher ». Par extension : « d’accord », « ça marche ».

建 Jian : « Santé ».

Le nom de famille de Gao Xingjian signifie « haut », et cela est le fruit du hasard. Mais les parents de l’écrivain lui ont donné un prénom qui allie la marche et la santé. Et par extension, donc, l’accord aussi, le deal.

Il semble que le nom concentre et enveloppe le contenu du grand récit de Gao. La Montagne de l’âme se déroule dans les hauteurs des montagnes de Chine. On a diagnostiqué au narrateur un cancer du poumon. Il est las d’être pris dans les tourments du monde, et il aspire à fuir les conflits. Le long voyage, à pied, dans les montagnes, est une manière de quête de la santé.

Les choses peuvent se combiner différemment, selon l’humeur du moment. On peut aussi dire qu’il s’agit de chercher l’ « accord » (entre le narrateur et « elle », entre l’homme et le paysage, entre ses propres identités « je », « tu », « il ») dans une double quête de hauteur et de santé.

Pour citer mon amie Huang Bei, à qui j’ai demandé si cette interprétation du nom de Gao n’était pas trop loufoque, si c’était acceptable du point de vue d’un Chinois : « Pour être un vrai « Gao Xingjian », il faut être grand et en bonne santé, et tout cela à travers une belle marche! »

Moi, du moment que Huang Bei est d’accord avec mes idées farfelues, tout le monde peut me dire que je raconte des salades, je suis comme le roi d’un pays plus vieux.

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Qu’est-ce que La Montagne de l’âme de Gao Xingjian ?

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On s’interroge beaucoup sur le genre auquel appartient La Montagne de l’âme, de Gao Xingjian. On le présente comme un livre total, un livre somme, un mélange des genres. La plupart du temps, on le désigne comme un roman, Gao lui-même le fait au cours du récit. Il y a ce dialogue du narrateur avec un « critique » conservateur, qui ne comprend pas qu’on puisse composer un livre aussi peu règlementaire. Si l’on en croit ce critique, à la page 600, Gao est encore « un moderniste qui tente en vain d’imiter l’Occident ». Gao proteste mollement qu’il s’agit plutôt d’un « roman oriental ». Cela fait exploser le critique qui se lance dans la tirade la plus éclairante du livre, pour ce qui concerne sa propre identité générique :

En Orient, on trouve encore moins vos procédés bizarres : réunir des récits de voyage, recueillir des bribes d’histoires et des notes au fil du pinceau, mélanger de la théorie à l’essai ; on n’invente pas comme ça des fables qui ne ressemblent guère à des fables, on ne recopie pas quelques chants ou romances populaires avec en plus quelques histoires de fantômes créées de bric et de broc, qui n’ont rien à voir avec des mythes pour réunir le tout et l’appeler finalement « roman »!

C’est donc que Gao voit ce livre comme un roman, et cela devrait suffire.

Pour moi, ce n’est pas suffisant. La Montagne de l’âme est aussi un récit de voyage. À mes yeux il est par dessus tout un récit de voyage. Il en possède les qualités les plus déterminantes : la structure est celle d’un itinéraire, qui débute dans les montagnes du Sichuan, et qui se termine à Pékin. Entre-temps, le narrateur est allé jusqu’au Yangze et a visité de nombreux « pays » de minorités ethniques. Le texte est ainsi principalement non-fictionnel et, à ce titre, se lit davantage comme un récit de voyage que comme un roman.

Ce qui fait de ce livre un roman est également important, mais c’est très mince : d’abord la « montagne de l’âme » est un élément fabuleux, dont la quête impossible nimbe le récit d’une irréalité essentielle ; ensuite le narrateur est en constant dialogue avec une femme qui semble être autant sortie de son imagination que de la réalité.

Cependant, ce qui fait de ce livre une lecture fascinante pour moi, ce sont les chapitres où Gao trouve les mots pour nous faire rencontrer un paysage, une scène de village, une coutume, une effroyable peur dans la solitude d’une forêt d’arbres à laque. C’est aussi le noeud de réflexion qui lui vient quand il est à Shaoxing, à la fin de son voyage. C’est la ville de Shaoxing elle-même qui lui permet de parler en même temps d’un écrivain moderne important, d’un ancien lettré et d’une stèle antique. La manière dont Gao relie ces trois composantes est magistrale, mais ce chapitre n’est possible et pensable que dans le cadre d’un récit de voyage, parce que Shaoxing est une étape, c’est-à-dire l’équivalent littéraire d’une péripétie romanesque.

Maillart, Thesiger et Bouvier contre l’Europe

Dans un entretien radio-diffusé, Ella Maillart dit d’abord une chose scandaleuse : « En vieillissant on a le temps de réfléchir. »

D’un sens, c’est vrai : à partir du moment où l’on vieillit, on entre dans le domaine sublunaire des mouvements locaux et temporels, et c’est là-dedans qu’on prend le temps de réfléchir. Mais ce que veut dire la voyageuse, c’est qu’on ne réfléchit qu’en étant vieux. Elle continue:

« Réfléchir veut dire aussi fléchir un peu le genou. N’être plus très sûr de soi-même. En réfléchissant je pense que je voulais voir le contraire de l’Europe. En allant en Mongolie, en Asie centrale, au Tibet. »

C’est exactement l’impression que j’ai quand je lis Nicolas Bouvier. Les gens et les valeurs qu’il décrits sont le contraire des Suisses de son époque. Ils ne sont pas riches, savent vivre de peu, ont le sens du sacré, et plus il va vers l’est, plus les gens sont anti-suisses.

Thesiger, quand il évoque les marais d’Iraq avec l’émotion que connaissent les voyageurs quand ils ne peuvent plus se défaire des émerveillements d’un moment, précise : « peace and continuity, the stillness of a world that never knew an engine. »

Et alors, serait-on tenté de demander ? « Un monde qui n’a pas connu un moteur ». Dans l’esprit de cet explorateur, le moteur est donc la chose qui fait basculer l’humanité. De tous les progrès humains, de toutes les révolutions, les voyageurs en choisissent souvent une qui étonne le lecteur par sa superficialité. Que leurs barques soient munies d’un moteur, est-ce que cela aurait nécessairement fait mourir les Arabes en question ?

The stillness. Valeur et mystique de l’immobilité.

Catherine Cusset, les cycles de New York

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New York, journal d’un cycle (Paris : Mercure de France , 2009)

Récit cyclique (donc féminin selon les critères stéréotypés de certains critiques).

Les premières pages sont consacrées à des scènes de vélo dans la rue, les voitures, les cris, les incivilités, le manque de fluidité dans le trafic, qui font que la cycliste est agressée autant par les voitures que par les piétons. Jusqu’à ce qu’elle pense être enceinte. Elle est tellement sûre d’être enceinte qu’elle s’adresse à l’enfant : « les taxis ne te voient pas, mon corps qui te porte est maintenant si précieux. » En regard de cette scène, la page fait face avec la photo d’un vélo abandonné dans la rue, mutilé, sans selle, la roue avant voilée, sans pédales. Signe annonciateur d’échec, d’accident, de mutilation, de décrépitude. Mais assez tôt, le test de grossesse se révèle négatif.

Dans le récit cyclique, le paysage, les rues, entrent en résonnance avec les saisons, qui symbolisent à la fois le passage du temps et le retour des cycles. « New York est une ville rose. » La couleur rose renvoie au soleil couchant, aux bourgeons des arbres mais aussi au pourpre du test de grossesse, par opposition au blanc du test qui annonce l’échec et aux lignes blanches de la piste cyclable, qui, elle, s’effacent dangereusement.

Les cycles menstruels rythment le récit, qui consiste en promenades à bicyclette et en rollers. La femme à vélo, son mari en rollers. Elle veut faire un enfant, mais il faut calculer les « bonnes » semaines. Calcul et chiffres deviennent une rythmique existentielle, une tyrannie arithmétique qui s’amenuise avec son dénombrement :

pour une femme, douze occasions par an normalement, pour moi, dix à peine à cause de mes cycles irréguliers, et quand mon psychisme se met de la partie, il en reste seulement sept ou huit. L’été, je suis en France. Il n’en reste que cinq ou six, et chaque fois seulement vingt-cinq pour cent de probabilités de réussite.

Les occasions s’amenuisent encore avec les pertes d’emplois et autres vicissitudes qui donnent à la stérilité du couple la fatalité des mathématiques, elles-mêmes prises dans un cycle vertigineux : « les chiffres tournoient dans ma tête, les chiffres me donnent envie de pleurer, les chiffres me donnent envie de crier. »  Car il faut aussi compter sur le désir aléatoire du mari. La scène centrale du livre est une scène de ménage où la femme est dans l’obligation de faire le décompte lugubre des occasions manquées, rabattant l’érotisme sur la comptabilité et l’amour sur une mécanique grippée : 

Mais c’est justement cette semaine-là, rappelle-toi : en janvier tu venais de perdre ton boulot, on pensait à autre chose et on n’a pas fait attention à la date ; fin février, le jour où je suis partie pour la France c’était juste le bon moment mais j’étais en retard pour faire mes valises, on n’a pas eu le temps et tu m’as dit ça n’est pas grave, ce sera la prochaine fois, dans un mois ; maintenant c’est avril, c’est le moment que tu m’avais promis, dans une semaine ce sera trop tard, et la prochaine fois je serai en France. D’une voix froide, il répond : Je n’y peux rien, c’est comme ça, maintenant je ne peux pas, écoute ce que je dis. Je pleure. On n’y arrivera jamais, dis-je, jamais.

Tournoiement collectif, de toute la ville, dans une ronde tripartite, selon les âges : « Le mouvement circulaire des danseurs produit un effet hypnotique. (…) Je comprends soudain ce que veut dire melting pot, cette marmite bouillonnante où fondent des ingrédients de toutes les couleurs. » Effet hypnotique des rayons du vélo sur le bébé d’une amie qui interrompt leur scène de ménage. La fascination pour le fait de tourner prend alors son sens, et l’effet hypnotique du tournoiement prend aussi une dimension psychologique. Faut-il rappeler que Freud, à ses débuts, et Charcot à Paris, utilisaient l’hypnose pour guérir les femmes de l’hystérie ?

Littérairement parlant, Cusset nous convie à une pratique de la circularité, non seulement pour représenter les cycles menstruels mais dans le récit même, pour tenter de réparer la relation amoureuse de ce qui fait qu’elle « ne tourne pas rond ». Cette circularité se retrouve dans les mots mêmes, qui semblent porter plus qu’un désir, un pouvoir magique d’intervention dans la vie des choses. Comment ramener le thème de la bicyclette sur celui du désir d’enfant ? « Vélo volé, l’anagramme et le chiasme sont parfaits, les deux mots sont faits pour s’accoupler. En verlan c’est lové, comme un fœtus dans le ventre de sa mère. »

Cette technique réussit presque, semble-t-il, puisqu’après avoir beaucoup tourné et dansé dans la ronde urbaine, « de retour à la maison, nous nous sommes déshabillés d’un accord tacite et tendre. » Mais c’est un faux retour, un faux démarrage du cycle, et la mécanique se grippe à nouveau : « Au moment d’entrer en moi, il débande. »

Suit une méditation sur les coursiers, qui vont vite, en zigzag, sans regarder le paysage. Les coursiers sont ceux qui apportent les nouvelles, ce sont les annonciateurs comme l’archange Gabriel « annonce » à Marie qu’elle est enceinte. L’Annonciation, c’est l’enfantement promis à Marie sans acte sexuel, mais Cusset, la narratrice, sait qu’il lui faut passer par l’acte sexuel, ce qui l’entraîne dans un cycle de détresse, de dépression stérile, d’impuissance face à la vie : « (Je suis) de plus en plus triste. L’impuissance est un cercle vicieux. » L’usage du terme « impuissance » est appliqué à la femme autant qu’à l’homme. Elle se prend alors à rêver d’un homme sans fragilité, qui lui « fasse l’amour au bon moment ». Elle réprime cette pensée et dirige son attention sur la bicyclette, son importance dans sa vie, et le contrôle qu’elle a sur elle, à la différence de la mécanique sexuelle qu’elle n’est pas en mesure de maîtriser :

Une des choses au monde les plus importantes pour moi, c’est mon vélo. La répétition cyclique des jours. (…) le vélo est aussi une manière de ne pas trop réfléchir. Evacuer plutôt. (…) Avec un vélo on ne dérive pas. (…) On peut se perdre, mais en gardant le contrôle de la machine entre ses jambes. (Je souligne.)

Le vélo devient alors un substitut du phallus, une machine qu’elle peut contrôler, qui peut la mouvoir, la faire avancer au-delà d’elle-même. Image de l’harmonie impossible avec son mari, agencement entre un corps et une machine qui fonctionne, qui « tourne » bien. Finalement, l’insatisfaction la gagne là aussi, mais ce n’est pas pour une question d’amour, de sentiment ou de sexualité ; c’est l’idéal de contrôle qui est insatisfaisant :

Ce que je veux, c’est arriver au point où je perds tout contrôle, pas dans la violence mais dans une douce acceptation des choses. Je souhaite le renoncement au terme d’un trajet de souffrance qui me révèle mon impuissance. 

Le livre se termine quand le couple arrête de tournoyer. La femme et l’homme s’assoient et regardent le soleil qui se couche.

Typologie spatiale des récits de voyage

Certains disent qu’il est impossible de faire une typologie des récits de voyage. Que les récits de voyage sont trop divers, trop hybrides, trop ouverts, trop inclassables.

Il existe pourtant des différences schématiques qui distinguent les uns et les autres. Elles sont liées aux rapports à l’espace qu’ils entretiennent. Il semble y avoir une phénoménologie des déplacements que l’on peut réduire à une opposition binaire : le cercle et la ligne droite.

1- Le Cercle
Ce sont les voyage qui consistent à faire un tour. Non seulement les Grand Tours des aristocrates britanniques du XVIIIe, mais aussi les tours du monde, les circumnnavigations. Les célèbres « Voyage en Orient » de nos romantiques sont de bons exemples de cercle. Ils visitaient tous plus ou moins les mêmes lieux, et gardaient toujours en tête le retour au pays. Ces voyages, consistant en tours, ont donné le terme de « tourisme ». Une des particularités du touriste est qu’il revient invariablement chez lui, et donc que son voyage se structure mentalement sur une opposition « ailleurs/maison » qui détermine ce qu’il voit et perçoit.

De nos jours, on assiste aux récits qui longent les frontières d’un territoire, les voyages liminaires : Zones de Jean Rolin par exemple, qui fait le tour extérieur de Paris. Mais il ne s’agit pas de tourisme car il n’y a pas de retour chez soi envisagé, plutôt une « mise en orbite » (pour reprendre une expression de Rolin lui-même) à côté ou autour de chez soi. Et puis le tour de Paris n’est même pas complet, Rolin passe du cercle à une figure fractale et fragmentaire.

On assiste aussi aux récits cycliques, comme New York. Journal d’un cycle, de Catherine Cusset. Cette dernière connecte la bicyclette, les tours de la ville, avec les cycles menstruelles de la femme qui veut un enfant. Quand la narratrice va mal, elle dit que ça ne « tourne pas rond » dans sa vie, et elle essaie de remettre sa vie sur le bon chemin en tournant, en pédalant, en se fondant dans l’immensité cyclique des circulations et du trafic universel.

2- La ligne droite
Ce sont les itinéraires. Les récits qui partent de A pour arriver à B, sans nécessairement revenir à A (ou du moins sans narrer le retour). Ces trajets ne sont pas en ligne droite, bien entendu, de la même façon que les tours décrits plus haut ne forment pas de vrais cercles. La ligne est la réduction phénoménologique de l’itinéraire. L’Usage du monde de Nicolas Bouvier en est un exemple célèbre en langue française, avec Chemin faisant de Jacques Lacarrière. Ce dernier parle même de diagonale, on ne peut pas être plus clair. Le voyage d’Ella Maillart qui traverse la Chine en 1937 tient aussi beaucoup de la ligne droite, en ceci qu’il était question d’entrer par effraction dans un territoire interdit aux étrangers, de se faire discret, d’être rapide, de jeter un coup d’oeil, de rencontrer quelques personnes et d’en sortir aussi vite que possible, après avoir traversé ce territoire, le Xinjiang, de part en part.

Une fois qu’on a établi cette opposition structurelle, il reste des types cruciaux de récit qui semblent résister à ce modèle.

La flânerie, en premier lieu. De Baudelaire (Le Spleen de Paris) à Régine Robin (Mégalopolis : Les derniers pas du flâneur 2009) , en passant par Léon-Paul Fargue (Le Piéton de Paris, 1939) , Jacques Réda (Les Ruines de Paris, 1970)  et Bruce Bégout (Lieu commun, 2001), c’est une vraie tradition qui se fait jour. Une tradition qui, si elle possède une forte branche française grâce à Paris qui est la ville au monde où l’on marche, est repérable dans le monde entier et dans l’histoire. Flâner, c’est aller ni en ligne, ni en cercle, mais c’est couvrir un territoire, d’une manière qui n’apparaisse pas comme méthodique.

Il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour que je vois dans les itinéraires de Ibn Battuta une forme ancienne de flânerie. De même pour Chroniques japonaises de Bouvier.

Le voyage immobile en second lieu. Les récits de séjour qui se consacrent à un seul territoire, sans insister sur les déplacements, les itinéraires et les étapes. Les récits où il n’y a pas vraiment d’étapes au sens voyageur du terme. Le Poisson-scorpion (1970) de Bouvier, immobile à Ceylan pendant des mois. Mais aussi Saisons japonaises (1999), de Nicole-Lise Bernheim, qui raconte une année passée dans une famille de Koyasan.

Je me demande s’il est possible de rabattre la flânerie et le voyage immobile sur l’une des deux formes géométriques citées plus haut, s’ils ne sont qu’une forme dérivée d’elles, ou s’ils forment un autre modèle, autonome, de récit de voyage. On pourrait par exemple penser que la flânerie à Paris, cela revient à la fois à un voyage immobile, à un ensemble de lignes droites, combinées à des tours. La flânerie serait alors moins une résistance aux structures des récits de voyage traditionnels qu’une prolifération de ces figures.

Nous, les illettrés de la musique

Les gens de ma génération ont une pratique culturelle qui montre un décalage étonnant entre l’éducation qu’ils ont reçue et les compétences auxquelles ils prétendent. Pour être clair, nous sommes assez bons avec l’écrit et presque nuls en musique, alors que nous mettons la musique au centre de notre vie culturelle. Nous lisons de manière très informée, mais nous écoutons comme des primitifs.

Non seulement nous avons lu de grandes œuvres du répertoire mondial, mais nous avons suivi une scolarité grâce à laquelle nous avons appris à interpréter des textes, à analyser des poèmes, à approfondir des approches, à évaluer des argumentations, à contextualiser des documents. Au-delà de ces cours obligatoires, et des productions écrites qu’ils exigeaient, nous avons été actifs : nous avons écrit nos propres poèmes, nos chansons, nos journaux intimes, nos lettres, nos pièces de théâtre, nos récits. Par dessus le marché, nous avons lu tout ce qui nous passait par les mains, faisant alterner les classiques et les contemporains, les auteurs réputés « exigeants » et les œuvres mineures, sans parler de la presse, des emails et de l’internet. Par conséquent, quand nous lisons un livre, nous avons les moyens d’en jouir pleinement, d’en apprécier de multiples dimensions.

En revanche, nous n’avons aucune éducation musicale et nous ne nous rendons même pas compte que lorsque nous écoutons une symphonie, nous n’apprécions que l’écume de ce qui a été inventé par le compositeur. Nous entendons un son global, plaisant ou non, que nous jugeons sur des critères que nous nous bricolons à la va-vite. Nous sommes si ignorants en musique que nous ne percevons pas le gouffre qu’il y a entre des compositions de musique savante et des chansons de variété. Nous pouvons poser des hiérarchies à l’intérieur de la variété car, cela, nous sommes en mesure de le comprendre, et nous disons d’un air fin : « Le blues, j’en suis fatigué. Deux accords majeurs et un accord septième distribués en douze mesures, ce n’est quand même pas très développé, comme musique. » Combien de fois ai-je entendu des amis faire preuve de ce snobisme ? L’apparente technicité du jugement cache mal le fait qu’ils étaient incapables de déchiffrer la moindre partition.   

En musique, nous passons le plus clair de notre temps à écouter des choses qui ont été composées dans les cinquante dernières années. Nos rares incursions dans les temps plus anciens sont timides, stériles et peu déterminantes. De même, nous écoutons de la variété en immense majorité et nos incursions dans le jazz, les autres musiques du monde et la musique savante contemporaine sont elles aussi à la limite de l’indigence. En littérature, à l’inverse, nous baignons aisément dans tous les siècles, et nous savons prendre un plaisir éclairé, tant à lire l’équivalent de la variété musicale que les créations contemporaines les plus audacieuses. Nous sommes armés pour cela.

Sortez un trentenaire de sa léthargie, éteignez son i-pod ou sa chaîne hi-fi, et donnez-lui une lettre de Mme de Sévigné : il s’y délectera sans même s’apercevoir que ce plaisir est le signe d’une culture relativement raffinée. Il décèlera sans difficulté les traits d’humour, les moments mélancoliques, les audaces immorales, la tendresse maternelle. Laissez-lui un peu de temps et, sans effort, il tissera des liens entre la lettre qu’il a sous les yeux et d’autres écrits du XVIIe siècle. Il reconstituera, sans qu’on le lui demande, un contexte littéraire, une ambiance intellectuelle, qui lui permettront de pénétrer plus avant dans la lettre. Sous l’angle comique, il repensera à Molière ; sur le plan du moralisme il songerera à La Bruyère et La Rochefoucault ; au niveau des tons plus sombres de la prose, ou du vocabulaire religieux, il convoquera Bossuet ou Pascal ; du point de vue du récit historique, il opèrera des connexions avec Saint-Simon et le cardinal de Retz. Notre trentenaire « cristallisera » sur une oeuvre vieille de 350 ans. Il pourra entrer, s’il le désire, dans une relation de proximité avec cette pièce de littérature, car il est éduqué pour cela.

A présent faites-lui écouter une pièce de Louis (ou même de François) Couperin. S’il est en public, notre trentenaire saura frimer quelques minutes en citant quelques noms, en bavardant un peu, en disant ce qu’il ressent, mais ce ne sera pas convaincant. Il sera vite sec comme un arbre mort, inapte à une compréhension détaillée du morceau. D’ailleurs s’il connaît le nom d’une poignée de compositeurs baroques, il n’a pas la moindre idée des spécificités de l’un et de l’autre. Et il s’en contrefout puisque, aussi bien, il écoute la musique classique par fragments, non pas des oeuvres entières, mais des morceaux noyés dans un ocean de musique populaire actuelle. Les nouvelles technologies qui font disparaître les disques pour privilégier les playlists signent à cet égard le triomphe de la forme et de la durée des chansons.   

Pour prendre la mesure de notre pauvreté musicale, il faut imaginer un amateur de littérature qui ne saurait ni lire ni écrire, ni même déclamer, et qui n’aurait accès aux oeuvres écrites qu’au travers des films et téléfilms produits d’après les livres. Son éducation dans ce domaine serait autodidacte, intuitive, tâtonnante, personnelle, influencée par les médias et les critiques, sensible au bouche à oreille. A la fin, il connaîtrait des choses, c’est certain, mais sa connaissance serait effroyablement superficielle ne serait-ce que pour la raison première qu’il ne sait pas lire. 

C’est ainsi que nous prenons du plaisir avec la musique, et que nous investissons dans le sonore plus que dans l’écrit, et même plus que dans le visuel parfois, sans que notre culture musicale ne dépasse véritablement ce qu’elle était quand nous regardions les émissions de variété du samedi soir.