Les voyageurs en Irlande et la réputation des Irlandais

roberts.1276526189.jpg Un paysage « italianesque », de Thomas Roberts

Pour reprendre cette vieille question que je me pose sur l’image de l’Irlande, rien de tel que d’explorer les récits de voyage en Irlande depuis les siècles passés. Je ne sais s’il en existe avant le XVIIIe siècle, mais c’est à partir de l’âge des Lumières que j’en parlerai dans ce billet. Il faut dire que je suis accompagné d’un grand spécialiste du récit de voyage anglais, Glenn Hooper, qui a écrit un chapitre sur ce sujet dans l’ouvrage collectif le plus incontournable sur la littérature des voyages :  The Cambridge Companion to Travel Writing (2002).

Dans un billet de mars 2009, j’en restais au stade de l’hypothèse, car je n’avais pas encore lu beaucoup de choses sur l’histoire des voyages en Irlande. Les choses ont changé et je suis devenu un petit connaisseur. En mesure de confirmer ou d’infirmer mon hypothèse (selon laquelle cette belle réputation d’un peuple bavard, drôle, buveur et gentil n’avait été construite que très récemment, après la seconde guerre mondiale), je dirais aujourd’hui que je n’avais pas tort fondamentalement, mais que j’avais omis quelques moments importants de cette histoire. Mon intuition était bonne en ceci que cette belle image est récente, mais j’ai eu tort sur les dates.

En effet, il ne fallait pas oublier le renouveau culturel « gaélique » du tournant du XXe siècle. Quelques poètes anglais, Alfred Austin en tête, avec Spring and Automn in Ireland (1900), chantent leur amour pour l’Irlande, et cherchent à sentir dans ce peuple frère un beau mariage entre le « Saxon » taciturne et le « Celte » affable. La vogue de ce type d’écrits, par des gens de lettres aussi célèbres qu’Austin, ne manquait pas de faire de l’Irlande une destination touristique attrayante.

Instabilité et attraction

Mais reprenons la chose avec recul. Une vue panoramique des récits de voyage montrent que ce qui domine, chez les voyageurs en Irlande, sont les questionnements politiques. Ce qui les préoccupe, de 1700 jusqu’aujourd’hui, c’est la stabilité de l’île. Stabilité sociale, économique, politique, démographique… le pays inquiète les voyageurs britanniques par ses déséquilibres, sa violence et ses croyances. Au XVIIIe siècle, ils s’occupent peu de l’image poétique des Irlandais car, avec les rébellions, les soulèvements (sans oublier les forces françaises qui tentent de prêter main forte aux révolutionnaires irlandais), l’île présente des dangers. Elle se montre rétive et insoumise. La « révolution » de 1798 a fait, paraît-il, 30.000 morts, et a fait réfléchir les voyageurs. 

Gardons cela en mémoire : trente mille morts.

1800, Acte d’Union. Aux yeux de nombreux Britanniques, cette fusion des îles britanniques assure la paix et la stabilité de l’Irlande, et favorisent les voyages. Ils y vont, mais ils s’aperçoivent que la population crève de faim, et que les propriétés sont horriblement gérées. Les propriétaires font gérer leurs terres par leurs gens, et partent jouir de la vie en Angleterre. Un voyageur écrit en 1834 : « Everybody in Ireland who has got money to spare, has gone to England to spend it. »

Puis s’abat la famine, et là, nul besoin de préciser que les voyageurs sont horrifiés de ce qu’ils voient. Après la famine, comme la population a décru de plusieurs millions de personnes (décédées ou émigrées), l’Irlande redevient une terre attirante, mais pour occuper des terres laissées en jachère, non pour communiquer avec une population charmante. Très vite, l’agitation populaire reprend et de nombreux voyageurs britanniques accusent le catholicisme d’être la cause de tous les troubles irlandais. James Macaulay (1872) par exemple, compare l’Ulster (à majorité protestante) avec le reste de l’Irlande et en conclut que seul le protestantisme et ses valeurs de travail pourra sauver ce pays qui s’écroule « with its filthy cabins, swarming beggars, decaying villages, and its Catholic faith. »

Revival culturel et violence identitaire 

S’ouvre ensuite une période, courte mais cruciale, de renouveau culturel en Irlande. De nombreux artistes, poètes, dramaturges, se tournent vers la tradition celte, la mythologie ; ils cherchent à donner à l’Irlande une littérature propre. La figure représentative de ce mouvement est W.B. Yeats, qui a obtenu le prix Nobel de Littérature en 1923. Avec la fameuse Lady Gregory, il a fondé le célèbre Abbey Theatre où une nouvelle dramaturgie, presque une nouvelle langue, furent créées.

Paradoxalement, peut-être, beaucoup de ces intellectuels sont protestants et d’ascendance britannique. Certains font pourtant l’effort d’apprendre le gaélique, et d’aller voyager dans l’ouest du pays. Ce revival permet de créer une belle image du pays, que les voyageurs anglais et écossais reproduisent et diffusent dans leurs récits, comme je l’ai dit à propos d’Austin. Ce faisant on oublie un peu les tensions et la violence.

connemara_girl.1276516909.jpg« Connemara Girl » de Augustus N. Burke (1865)

Cela ne dure pas, car avec la création de groupements paramilitaires en 1913, le grondement de l’instabilité irlandaise revient comme un démon national (aux yeux des voyageurs britanniques, s’entend). Soulèvement de 1916, indépendance, guerre civile, l’image d’un pays dangereux reprend le dessus dans les récits de voyage.

Ce que dit Glenn Hooper, dans son article « The Isles/Ireland: the wilder shore », c’est qu’à partir des années trente, les temps paisibles, neutres internationalement, et peu développés économiquement, produisent une image romantique du pays. Si les voyageurs continuent de parler de l’instabilité et de la pauvreté, ils donnent en même de l’Irlande « a forceful image as a place of pastoral innocence ». 

Ce que je percevais comme une réputation provoquée par le désir des Européens d’aller dans un pays rural et intact des perversions de la modernité, Hooper l’a dit avec ses mots, meilleurs que les miens, mais l’a fait remonter à quelques décennies de plus que mon hypothèse le supposait.

Les « Étonnants voyageurs » et la réécriture de l’histoire

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On va encore me taxer de haine, de hargne, de violence et de castagne, moi qui ne suis qu’amour et joie.

Le festival « Étonnants voyageurs » est certes très sympatique et, lorsqu’on assiste à tant de succès populaire, pour des livres et des films, autant laisser faire et même encourager.

(Populaire, populaire, entendons-nous : les gens que l’on y rencontre sont grosso modo le peuple vieillissant des professeurs de collège et de lycée, de France et de Navarre, mélangé à des élèves et étudiants des établissements voisins, quelques voyageurs, de nombreux journalistes. Pas mal d’étrangers aussi, qui combinent vacances, détente et pratique culturelle. Donc, pour résumer, oui, un grand succès populaire.)

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Le problème de Saint-Malo, c’est en même temps sa grande force : c’est son directeur. Michel Le Bris, dont j’ai déjà écrit sur ce blog (un portrait général et une critique plus précise, qu’il a critiquée lui-même dans un commentaire, ce pour quoi je lui rends hommage.)

Dans un billet du mois de mai, Pierre Assouline cite un chat où Le Bris compare son travail aux pionniers de la revue NRF. Cela fait rire. Pour lire une belle critique, approfondie et informée, de tout ce pseudo-mouvement de « littérature voyageuse », je ne peux que recommander Travel in 20th-Century France and Francophone Cultures, de Charles Forsdick. A ce jour, rien de mieux n’a été publié sur ce point, non plus que sur bien d’autres points. Et puis, sur le passage du manifeste de 1992 à celui, plus célèbre, de 2007, un article du même chercheur anglais : « From “littérature voyageuse” to “littérature-monde”: The Manifesto in Context ».

Ce que j’en dirai, moi, pour ne pas répéter Forsdick, c’est que Le Bris a réussi à faire croire que la littérature de voyage avait connu une traversée du désert, après la guerre, et ce jusqu’aux années 70. Le Bris a fait croire que Sartre (« l’engagement »), Lévi-Strauss et Barthes (« le Signe roi ») le Nouveau roman (« jeux de mots stériles ») avaient fait mourir la littérature du voyage en France.

Ce faisant, il nie les récits de voyage de Sartre (aux Etats-Unis, en Italie, in Situations III et IV) et de Simone De Beauvoir (L’Amérique au jour le jour, ainsi que de longs passages de ses écrits autobriographiques). Il nie, en définitive, toute la philosophie de Sartre, qui, à la Libération, était un grand « courant d’air qui vous pousse dans le dos » (Deleuze).

Dans le même mouvement, Le Bris nie aussi Tristes tropiques de Lévi-Strauss. Il nie L’Empire du signe de Barthes. Il nie Mobile de Butor. Il nie toute la collection « Terre humaine » de Jean Malaurie, fondée chez Plon en 1955, etc.

Comment diable s’y est-il pris, pour faire croire que les décennies d’après guerre furent une période sombre du récit de voyage ?
Tous ces livres que je cite, loin d’avoir asphyxié la littérature du voyage, l’ont régénérée, l’ont fait muter, lui ont permis d’approfondir et son rapport au monde, et son rapport au langage.

Alors je pose la question : pourquoi tant de haine contre la littérature française d’après-guerre, monsieur Le Bris ?

L’ennui, c’est que cette réécriture de l’histoire littéraire se cache sous cette plaisante rencontre printanière des « Etonnants voyageurs ». Nous sommes donc dans l’obligation d’apprécier Saint-Malo et le festival, mais de prendre nos distances avec le discours sous-jacent. Il eût été tellement plus facile de ne pas proférer de discours et de manifestes.

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Les voyageurs de Saint-Malo

Il fallait que j’y aille au moins une fois. Le festival « Etonnants voyageurs » fait figure de lieu incontournable pour ceux qui étudient le récit de voyage contemporains. (Mais sommes-nous nombreux ?)

Il se trouve que j’ai de la famille qui habite à Saint-Malo. Trop de cousins et d’oncles, d’ailleurs, pour que je puisse tous les voir. S’il y en a qui ont appris que j’étais passé à Saint-Malo et qui n’ont pas eu l’honneur de me voir vider leur frigo, boire leurs bières fraîches, je leur en demande pardon par la présente.

Pour ce qui est du festival, j’ai pu assister à quelques cafés littéraires qui mettaient en scène des écrivains haïtiens. Mon plus beau souvenir sera d’avoir entendu Frankétienne : le vieux poète a ouvert et clos une table ronde. Pour l’ouverture, il fit une invocation vaudou à une déesse « qui apporte la lumière ». C’était d’une beauté poignante, et cela valut tout ce qu’on a pu dire sur l’art narratif des habitants de cette île unique.

Pour clôre la séance, Frankétienne a chanté une chanson populaire de Haïti qui, là aussi, m’a pétrifié de plaisir. Mais, c’est connu maintenant, rien ne me fait autant vibrer que les chansons populaires. Frankétienne, qui, de son propre aveu, fut autrefois un chanteur d’opéra, a une voix au timbre extrêmement souple et le souvenir de ses chants laisse une impression de grave et d’aigu mélangés, de tremblement et de transe chaleureuse. Moi qui ai peu voyagé, cela m’a littéralement mis par terre d’émotion.

J’ai moins apprécié la pièce de théâtre du même, que je voulais voir absolument. Je ne voudrais pas me faire passer pour un critique de théâtre, alors je ne dirais qu’une chose : je me suis endormi.

L’honnêteté doit me pousser à avouer que je me suis beaucoup endormi à « Etonnants voyageurs », et je crois avoir inventé une méthode de repos alternatif : la micro-sieste. Des périodes de dix minutes où ma tête repose sur n’importe quoi, mes mains par exemple, mes yeux se ferment, et mon esprit s’échappe. Quelques minutes sans rêve.

Entre deux séances d’écrivains, je rejoignais ma cousine Sarah et nous nous trempions les pieds dans la mer.

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Voyages au Xinjiang : Les archéologues de la Belle Epoque

Quand on lit les récits de voyage contemporains, on note que les auteurs actuels se sentent proche des grands explorateurs médiévaux, Rubrouck et Marco Polo, mais qu’ils ignorent ou dénigrent les grands savants des années 1900. Pourtant, ces derniers font rêver le sage précaire à un point d’intensité proche de l’incandescence.

 pelliotcave2.1272443972.jpg P.Pelliot examinant les manuscrits, 1906.

Profitant de la période de paix dans la région, due en grande partie à la puissance de la dynastie Qing, et à sa volonté de sécuriser les provinces occidentales de l’empire, trois grandes missions explorèrent la région à des fins archéologiques. Quelques noms illustrent cet âge d’or : le Britannique Aurel Stein, l’Allemand Von Le Coq, le Suédois Sven Hedin et le Français Paul Pelliot.

Les écrits et les photos produits par Pelliot et ses camarades donnent une image du Xinjiang assez sino-centrée, peut-être parce que la Chine était à l’époque le garant de la paix à leurs yeux, ou peut-être parce qu’en tant qu’archéologues, ils furent fascinés par les découvertes de documents écrits en chinois datant de l’antiquité. Les manuscrits trouvés et étudiés par Paul Pelliot dans les grottes de Dunhuang, étaient des trésors insondables. La plupart de ces documents ont été achetés si peu cher qu’aujourd’hui, les Chinois crient au vol. 

 aurel-steine28094caves.1272444374.jpg Dunhuang, photo A.Stein, 1906.

La langue la plus répandue parmi les documents trouvés par les archéologues était le chinois, et pour cela au moins, ces derniers pouvaient difficilement considérer ce territoire comme étranger à la Chine. Les théories archéologiques prévalant à cette époque faisaient la comparaison entre les postes avancés de l’armée chinoise antique dans les territoires du Turkestan et les légions romaines aux confins de l’empire romain. Ce parallèle montre, de la part d’hommes formés à une solide culture humaniste et classique, un respect pour la civilisation chinoise : de même que la civilisation latine est vue par la tradition nationaliste de l’historiographie française comme le moyen pour les Gaulois d’entrer dans le monde du droit, de même, une ancienne civilisation du livre, retrouvée dans les ruines et le sable des déserts asiatiques, donne à cette terre une identité antique et civilisatrice. Ainsi, l’impression donnée par la lecture de ces quatre explorateurs est qu’ils attribuent à la Chine les valeurs d’ordre, de culture et de progrès que les historiens français du début du XXe siècle attribuaient au régime de César et de Marc Aurèle.

Depuis, les Chinois autant que les écrivains voyageurs contemporains méprisent Pelliot et ses camarades. Ils les font passer pour des « rôdeurs » qui ont « volé » ces manuscrits à la Chine. Le rejet des archéologues de la Belle époque serait donc seulement moral ? S’ils n’avaient rien volé, ils seraient aujourd’hui célébrés par nos baroudeurs humanitaires ? J’en doute. Mon hypothèse sur ce point, c’est qu’aujourd’hui, la seule attitude mentale qui est acceptée, concernant le Xinjiang, est le sentiment « anti-chinois ». Il faut dénoncer la Chine, et pour la dénoncer, il faut montrer qu’elle est colonisatrice et exterminatrice. Pour prouver cela, il faut s’assurer qu’elle n’est pas chez elle dans le Xinjiang. Or, si des archéologues montrent qules Chinois étaient là depuis deux mille ans, cette mission anti-chinoise est clairement affaiblie. C’est à mon avis une des raisons qui poussent les reporters, photographes et voyageurs actuels à passer sous silence les grandes aventures de Paul Pelliot.

En revanche, pour ceux que cela intéresse, le magnifique Musée Guimet, à Paris, lui rend hommage dans une salle qui expose, entre autres choses, quelques-uns des manuscrits qu’il a rapportés des grottes de Dunhuang.

Voyages dans le Xinjiang : Guillaume de Rubrouck et Marco Polo

 700px-route_rubrouck_1253_55.1270825600.jpgTrajet de Rubrouck

Si on considère les récits en langue française, alors on remonte à l’origine des voyages européens en Chine.

On oublie trop souvent les siècles d’or de notre Moyen-âge, les XII et XIIIe siècle. Revenons à nos fondamentaux.

On oublie souvent qu’au XIIIe siècle, la France n’était pas vraiment une nation consciente d’elle-même, mais qu’elle n’en était pas moins la culture dominante dans le monde occidental. Les rois d’Angleterre étaient français et luttaient contre leurs cousins rois de France pour régner sur les royaumes qui comptaient. Le proche-Orient était disputé entre le royaume de France et l’empire ottoman. Norman Davies, l’historien anglais, montre bien qu’il y eut des années, aux XII et XIIIe siècle, où les possessions françaises formaient une sorte d’empire d’occident, ou d’empire colonial avant l’heure. Si les historiens anglais le disent, c’est que c’est vrai. Les voyageurs nous apprennent qu’en Asie, à la cour du grand Mongol, à Karakorum, les chrétiens du monde entier parlaient soit en latin soit en français.

Or c’est à cette époque que le roi de France d’un côté, le pape de l’autre, ont tenté de joindre l’autorité mongole qui régnait alors sur toute l’Asie. En Europe, on voulait une alliance contre les musulmans de la Terre sainte, mais aussi une conversion des Mongols au catholicisme, ainsi qu’une fragile assurance que ces nomades des steppes d’Asie centrale ne viendraient pas nous envahir.

C’est dans ce contexte que les premiers Européens ont écrit des récits de leur voyage en Chine. Avant, il y en eut de nombreux à s’y rendre, mais ils n’étaient jamais revenus chez nous avec un texte. C’est la grande nouveauté de mon héros médiéval : Guillaume de Rubrouck (1215-1295).

Proche de Saint Louis, il était avec son roi en Terre sainte lors de la septième croisade lorsque ce dernier l’envoya en mission chez le grand Khan. Il lui a dit : « Guillaume, je te fais confiance. Toi qui es un baroudeur, derrière ton apparence de moine pervers, je t’offre de réaliser ton rêve : traverser les plaines et les montagnes pour aller trouver mon impie homologue tartare, afin de conclure un traité d’alliance avec lui, et qu’il vienne botter le cul de Saladin par derrière, cependant que je l’asticote par devant. » L’alliance ne fut jamais faite, mais Guillaume de Rubrouck a fait le voyage et le texte qui en est sorti, Voyage dans l’Empire mongol  (1255) est un chef d’oeuvre de la littérature géographique.

Ce n’était pas vraiment un livre, mais une longue lettre écrite au roi, en latin. Mais une lettre aussi longue qu’on peut en faire un livre aujourd’hui.

Rubrouck est encore sur une géographie proche de celle d’Hérodote, et emploie des termes similaires (« Scythie ») pour décrire l’Asie. Cependant, ses descriptions sont précises et très attentives aux moindres détails ethnologiques et techniques des peuples rencontrés. Quand Rubrouck écrit sur les Ouïghours, il ne se limite jamais à parler d’eux, mais fait constamment intervenir d’autres peuples et des individus d’autres tribus, signe que l’Asie centrale est réellement un creuset de civilisations. La relation de voyage de Rubrouck est très sérieuse, car adressée à un public royal qui avait besoin d’être renseigné avec fiabilité sur l’état des choses à l’est de l’Europe.

En même temps, c’est très vivant, comme récit, c’est plein de détails, plein de portraits et de scènes intéressantes. Quand il finit par voir le grand Khan, Mongke (« Mangou » dans le texte), l’entrevue est un échec car tout le monde est bourré, des interprètes jusqu’au grand Mongol. Guillaume, qui ne comprend plus rien à ce qu’on lui dit, n’a plus qu’à saluer tout le monde et à s’éclipser.

mongol_dominions.1270825467.jpgTrajet aller de Marco Polo

Marco Polo (1254-1324) est le plus connu des voyageurs francophones du Moyen-âge. C’est paradoxal mais c’est ainsi.

Il est plus connu que Rubrouck pour plusieurs raisons. La plus grande des raisons, malgré les erreurs géographiques et les insuffisances du texte, c’est qu’il a donné à son récit une dimension merveilleuse. Marco Polo écrit pour un autre public que Rubrouck. Il écrit en français, et non en latin, preuve qu’il s’adresse aux bourgeois et aux marchands comme lui, et non à un pieux souverain qui veut être informé et éclairé.

Polo est expéditif à propos de bien des contrées traversées : ces gens adorent Mahomet, ils ont de nombreuses villes, ils font pousser telle et telle plante, et j’en ai assez dit! En revanche, quand il approche du désert Taklamakan, qu’il n’a pas traversé lui-même, il prend son temps pour raconter les sortilèges qui arrivent aux voyageurs : « Ce sont choses merveilleuses à ouïr, et difficiles à croire, ce que font ces esprits. Et pourtant c’est comme je vous ai dit, et encore bien plus surprenant. »

Le Vénitien raconte des choses que les lecteurs ont envie d’entendre, et c’est toujours réjouissant d’être en présence de prodiges et d’étrangetés. A Camul, par exemple (Hami, dans le Xinjiang), les hommes aiment danser et chanter. Cette réputation suivra des siècles les différents habitants de cette province. Les voyageurs contemporains aiment imaginer une telle passion pour la musique chez les Ouïgours. Et puis là-bas, à Camul, les hommes sont si hospitaliers qu’ils laissent leur femme à l’étranger pour qu’il se sente bien accueilli : « Et les femmes sont gaies, jolies, folâtres, et fort obéissantes à tout ce que leur mari leur ordonne, et elles aiment cet usage beaucoup. »

On imagine la réaction des lecteurs médiévaux. De même que, plus tard, les photos ethnographiques et les peintures orientalistes allaient être des prétextes à se rincer l’oeil, de même la description de ces coutumes sexuelles nourrissait des rêves de paradis terrestres chez les Européens fascinés.

Xinjiang and Travel Writing

A la fin du mois d’avril, je vais participer à un colloque d’une journée sur ce thème : « Xinjiang et Récit de voyage ». Cela se déroulera à l’université de Liverpool, dans un centre de recherche au nom des plus mystérieux : SOCLA (School of Cultures, Languages and Area Studies). Cliquez ici pour le programme.

Je suis très excité à l’idée de participer à cette rencontre. D’abord, je crois que c’est un sujet essentiel, peu étudié et pourtant central, tant au niveau littéraire que culturel ou politique. Le Xinjiang ne peut que devenir, avec le temps, une région nodale dans les échanges internationaux. J’en ai assez parlé, sur ce blog et sur mon blog chinois, pour ne pas avoir à me répéter ici.

En outre, je vais rencontrer à Liverpool des personnalités d’importance considérable pour moi. Des chercheurs que je lis depuis des années et qui influencent mes recherches. Alex Hughes d’abord, dont le livre France/ China: Intercultural Imaginings m’a accompagné dans mes recherches shanghaïennes. Mais aussi, et en particulier, un prof de Liverpool qui représente à mes yeux Le chercheur dans le domaine de l’écriture du voyage en langue française. J’allais dire qu’il était le meilleur au Royaume-Uni, mais en réalité il n’a pas d’égal en Amérique. Pour la France, je ne sais pas car je suis devenu un étranger dans mon propre pays.

Charles Forsdick est ainsi la référence absolue pour tout ce qui touche à la littérature du voyage en langue française, au XXe siècle. A chaque fois que j’avance dans mes recherches et que je repère un impensé, un domaine à explorer, je m’aperçois quelque temps après qu’il avait déjà lancé des pistes pour combler ces lacunes. Il est l’un des rares, par exemple, à opérer un très difficile rapprochement entre les théories « françaises » sur la littérature, et les théories « anglo-américaines » sur le travel writing. Quand on mesure l’abyssale incompréhension qui règne entre nos deux pays, sur ce thème, on comprend que c’est un chercheur incontournable pour moi.

De fait, il est incontournable pour plein de gens. Moi, je ne l’ai jamais rencontré, mais tout le monde me dit qu’il est jeune et sympathique. Ce que j’en sais, c’est qu’il a rassemblé autour de lui un ensemble de chercheurs de niveau assez élevé. Je ne fais pas partie de ce réseau, d’abord parce que je n’ai pas de niveau repérable, mais aussi parce que je suis trop critique, trop réfractaire, trop français vis-à-vis de certains points de doctrines postcoloniales et féministes.

J’avais déjà parlé de lui, sans le nommer, dans un des premiers billets de ce blog, dont j’aurais honte s’il n’était pas aussi bien écrit ni aussi drôle. Je racontais une nuit blanche passée à Paris, où j’essayais de lire un de ses livres, entouré de femmes nyctalopes à la langue vicieuse.

A ce colloque de Liverpool, il y aura aussi des orientalistes distingués, dont une sinologue qui va nous parler des récits de voyage chinois de l’époque de la reconquête des Qing. J’attends cela avec impatience, car nous, dans le champs du Travel writing, avons une lourde tendance à ignorer les récits non occidentaux. 

Surtout, il y aura une ethnologue reconnue comme l’une des meilleures spécialistes du Xinjiang. D’origine hongroise, Ildiko Bellér-Hann a fait des études magistrales sur le terrain. Elle parle le ouïgour et ses publications font autorité. J’attends avec fébrilité sa conférence sur les récits du grand archéologue allemand Von Le Coq, qui fut l’un des principaux explorateurs de la Belle époque, un de ceux qui découvrirent et exploitèrent les grottes bouddhistes de la Chine occidentale.

Comme par hasard, je serai le seul « rien du tout » dans ce superbe Aréopage. Le seul moins que rien, le seul imposteur, et c’est le rôle de ma vie. C’est le moment pour le sage précaire de montrer combien ses pirouettes peuvent faire illusion.

Genre littéraire et territoires : Chine et Amérique

Chaque genre littéraire connaît des moments de bifurcation, qui le mettent en danger et qui lui donnent la possibilité de se régénérer.

Aujourd’hui, le récit de voyage connaît une profonde secousse due au poids politique et idéologique dont les territoires sont marqués. On ne peut plus voyager innoncemment, de manière purement esthétique ou hédoniste quand on est en terre-sainte, au Tibet, dans le Xinjiang, en Afrique ou même en Irlande du nord.

Vous mettez le pied à Jerusalem, ou à Lhasa, et que se passe-t-il ? Vous voyez partout un peuple opprimé et un peuple oppresseur, c’est-à-dire que vous voyez de la politique partout, dans la moindre route, le moindre dispensaire, le moindre temple. En Amérique, vous ne pouvez pas décrire la vie des gens autrement qu’avec l’idée qu’ils font partie de la plus grande puissance du monde, et que leur mode de vie est en avance, pour le meilleur et pour le pire, sur le nôtre.

Les territoires étant devenus très singuliers et surinvestis par la politique et l’idéologie, les récits de voyage doivent le devenir aussi. Au XIXe siècle, les voyageurs avaient le même style pour des récits concernant l’Amérique, l’Afrique et l’Asie. Ils adoptaient tous un ton d’explorateur et d’observateur intéressé. Aujourd’hui, les lieux influencent le style même.

Un récit américain est différent d’un récit en Chine. L’Amérique du nord invite à une prose lyrique, dans lequel Jean Baudrillard s’est distingué : une parole prophétique, qui se laisse aller aux excès et à la généralisation. Cela s’explique, je pense, par le fait que les Américains ont un mode de vie en avance sur le nôtre. Le voyageur est ainsi conduit à contempler son propre avenir. Pour saisir ce qu’il y perçoit, il doit se lancer dans un style qui annonce l’avenir, d’où le style apocalyptique des récits de voyage postmodernes aux Etats-Unis. 

En Chine, on trouvera des différences fondamentales entre un récit concentré sur les grandes villes de l’est et un récit qui se déroule à l’ouest, au Tibet et au Xinjiang. A l’est, on peut encore trouver du lyrisme dont j’ai parlé pour l’Amérique, car les voyageurs récents aiment bien voir la Chine comme un lieu futuriste. De fait, qu’on le veuille ou non, la Chine est un pays qui surprend, qui prend de court, car c’est un pays qui bifurque, qui prend des chemins que personne ne peut jamais prévoir à l’avance. Pour cela, le style des récits de voyage en Chine est instable.

Si la prose des récits en Amérique est installée dans la prophétie incantatoire, c’est parce que l’Amérique ne nous surprend pas. Son avenir, c’est l’avenir qui n’est que le dépliage de l’après-guerre. Toujours plus de rapidité, de virtualité, de propreté, de médias. La Chine, on ne sait jamais ce qu’elle nous réserve, et on ne sait comment écrire.

Un marin magnifique qui fait triompher l’errance

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La longue route de Bernard Moitissier, est la narration de la fameuse course autour du monde sans escale, le Golden Globe de 1969. J’ai déjà narré l’aventure shakespearienne du malheureux Crowhurst, mais je n’ai pas rendu hommage au Français génial et solitaire qui incarne la sagesse précaire dans ce qu’elle a de plus physique.

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Mon ami Daniel, un Américain qui enseigne l’histoire à l’université Queen’s, avait ce livre dans son bureau, en français, depuis quelques années déjà. Daniel me surprend encore en étant très au fait de l’histoire de ce marin, ainsi que de nombreux autres marins. Il me raconte, dans son bureau tapissé de livres, comment Moitissier, arrivé à la fin de son parcours, avait décidé d’abandonner la course, et de repartir pour un second tour du monde en repartant vers le sud de l’Afrique. En fait il fera un demi-tour du monde en plus de celui qu’il avait déjà réalisé, et il accostera à Tahiti. Moi, bon public et traîne-savate, j’écoutais Daniel en poussant des Oh! et des Ah!, bien calé dans mon fauteuil.

J’emprunte le livre à Daniel et le lit au cottage de Tullyquilly, qui lui appartient et qu’il me prête par moments. Je m’amuse comme un enfant de ces aventures de marin dont je ne comprends rien. Pourquoi les gens cherchent-ils à traverser des mers ? Pourquoi se mettent-ils en tête de vivre sur un bateau ? C’était une chose que je n’avais jamais compris, et encore moins désiré, bien que je compte dans ma famille un cousin skipper, un oncle marin, un frère passionné de voile et un père dont le seul regret dans la vie aura été de n’avoir jamais été un marin accompli.

Partir seul sur un bateau, c’est combiner, à mes yeux, tout ce que la vie recèle de moins drôle. La platitude de l’immensité, le risque des tempêtes, la froidure des vagues, l’absence de solidarité, l’absence de conversation, l’accompagnement incessant de soi-même, les soucis interminables de la maintenance du rafiot. Sur un bateau, il me semble qu’on oscille entre la douleur et l’ennui, exactement ce que disent de la vie les philosophes pessimistes qui invitent au suicide.

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Je lis avec plaisir le récit que Moitessier a  écrit vingt ans après la course. Il se laisse aller à des méditations dont j’imagine bien qu’elles font vibrer les amateurs d’aventure qui ont des sentiments esthétiques mais qui ne veulent pas lire des auteurs littéraires (au prétexte peu convaincant qu’ils sont trop littéraires et de ce fait coupés de la vraie poésie qui, elle, réside dans la houle et la proue caressée par la brise et le frimas). En fait de poésie, je reste dubitatif devant le paragraphe qui parle du cap Horn. Il semble que « le Horn », ce soit le grand truc pour les marins. Quand on aime la mer, on frémit devant l’évocation du Horn, de la même manière qu’on fait silence devant les sources du Nil quand on est explorateur anglais.

Or, Moitessier se réveille trop tard, une nuit, et il a passé le Horn sans rien voir. Il se le reproche, car s’il avait entendu le réveil sonner, il aurait dirigé son bateau de façon à passer tout près pour le bien voir. Mais non, il se sait dans l’Atlantique à présent, et il ne verra jamais le Horn. Quand même, il ne peut se passer d’un petit passage qui marque le fait d’y être passé, fût-ce en dormant. J’aime bien ce passage car c’est précisément le type de poésie qui nous guette tous, nous qui écrivons de la littérature de voyage :

Je regarde. Je n’arrive pas à y croire. Si petit et si grand. Un monticule pâle et tendre dans le clair de lune, un rocher colossal, dur comme le diamant. Le Horn, c’est long, toute la Terre de Feu depuis 50° de latitude Pacifique jusqu’à 50° de latitude Atlantique. Pourtant c’est ce rocher posé seul sur la mer, seul sous la lune, et qui porte toute la grandeur des glaciers, des montagnes, des canaux, des icebergs, des coups de vent et des belles journées de la Terre de Feu, l’odeur du varech, les couleurs de toutes les aurores australes et la sérénité inaccessible des grands albatros aux ailes immenses qui planent au ras de l’eau sans bouger une plume, dans les creux et sur les crêtes, et pour qui toutes choses sont égales.

Tous les clichés semblent y être, et s’ils n’y sont pas, il n’en manque pas beaucoup.

Ce qui me fascine, dans La Grande route, c’est la relation qu’entretient Daniel avec lui. S’identifie-t-il à un marin solitaire, avec sa ferme et son terrain vague ? S’identifie-t-il à l’aventurier qui écrit qu’une femme et une famille ne peuvent pas décider pour soi ? Est-il lui aussi de la trempe des gens qui, soudain, dérivent, déclinent, incurvent et abandonnent, pour se donner de nouvelles règles ?

moitessier-3.1268306235.jpgJe me permets de classer Moitessier parmi les sages précaires parce qu’à le lire, on sent qu’il est conduit par des forces et des impressions qu’il ne comprend pas et qui sont trop grandes pour lui. Il est à l’écoute, si je puis dire, des flux qui le mènent à écrire des choses parfois ridicules et parfois somptueuses. J’aime cette incomplétude, cette confusion, cette imperfection. C’est ce qui lui permet de prendre cette décision à la fois lâche et courageuse, égoïste certes, mais confiante dans l’affection réciproque de ses proches, la décision d’abandonner la course et de fuir. Il ne fera pas un deuxième tour du monde, mais en faisant dérailler la course, il a remis l’errance au centre de la navigation maritime. Pour cela seulement, il mérite d’être pris pour un modèle et un père spirituel.

Le nez de Napoléon

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Sur cette photo prise depuis la fenêtre de mon toit, on voit la montagne de Cave Hill, qui se découpe sur le ciel. Les gens de Belfast trouvent que cela ressemble à un visage couché. Le nez serait aquilin, d’où le nom donné à ce paysage : Napoleon nose.

D’autres personnes ont vainement cherché à créer une autre légende, à laquelle je n’accorde aucune foi mais qui est pratique quand on fait visiter la ville à ses amis, pour avoir quelque chose à dire. Jonathan Swift aurait été inspiré par cette montagne en zigzag pour inventer un géant, couché sur le sol d’une île lointaine. Ce géant, il l’a nommé Gulliver.

Ce qu’il faut savoir, si l’on vient me rendre visite à Belfast (ou si l’on y vient sans intention de me voir) c’est qu’il est aisé de se rendre à Cave Hill et qu’on peut y faire une très belle promenade, assez sportive et très revigorante. Depuis la zone escarpée qui, de loin, fait penser à une lèvre de visage, ou à l’arête du nez, on contemple la ville, les docks et la mer. C’est donc un visage que l’on regarde de loin, et dont les yeux, escamotés dans le paysage, sont en fait logés dans le corps des randonneurs de la ville montés là-haut pour respirer et prendre du recul. 

Hantologie : L’exotisme spectral de Pierre Loti

loti_salon_turc_ottoman.1267273603.jpgLoti dans sa maison de Rochefort

Pierre Loti, cependant, dit des choses sur le Japon qui sont troublants de pertinence, mais qu’il ne compare pas à son pays d’origine. Contrairement à ce qu’une critique paresseuse dit des écrivains voyageurs, qu’ils structurent toujours leur perception des territoires sur un modèle de hiérarchie binaire de type « home/away », il semble que le récit de voyage opère des comparaisons décalées, où le « chez soi » et l' »ailleurs » prolifèrent et se troublent. L’espace se brise en une myriade de lieux auxquels des coefficients de familiarité et d’étrangeté peuvent être appliqués librement et provisoirement.

Bon, c’est un peu abrupt comme début de billet, et pour un samedi matin. Et un matin qui succède à une victoire française contre le Pays de Galles dans le tournois des six nations ! Pour celles et ceux qui ont mal aux cheveux, je reprends d’une voix douce.

Au Japon, Loti a l’impression, pour prendre un exemple concret, que les langues européennes sont trop épaisses, trop riches, trop grasses ou trop onctueuses, pour pouvoir décrire une réalité basée sur l’absence, le peu, le vide et la retenue. Voici ce qu’il écrit dans Madame Chrysanthème : 

« Dans d’autres pays de la terre, en Océanie dans l’île délicieuse, à Stamboul dans les vieux quartiers morts, il me semblait que les mots ne disaient jamais autant que j’aurais voulu dire, je me débattais contre mon impuissance à rendre dans une langue humaine le charme pénétrant des choses.

Ici au contraire, les mots, justes cependant, sont trop grands, trop vibrants toujours; les mots embellissent. »

La comparaison du Japon avec d’autres lieux exotiques est intéressante car l’ “ailleurs” n’est pas vu comme un bloc monolithique. Dans l’ailleurs il y a des lieux plus significatifs que d’autres, plus réels que d’autres. Pour Loti, le haut lieu de référence est la Turquie. Il y a aime passionnément une femme et a toujours été fidèle à la cause ottomane. Plus tard, quand il quitte son logement japonais, il décide d’en faire un croquis, “comme jadis, a Stamboul”. La capitale ottomane est devenue une forme de chez soi pour Loti, et contrairement a ce qu’on dit trop souvent, le voyageur ne compare pas les pays avec son pays d’origine, mais avec d’autres pays étrangers qu’il a cru comprendre, ou avec lesquels il a construit quelque chose : 

« Il semble vraiment que tout ce que je fais ici soit l’amère dérision de ce que j’avais fait là-bas… »

Pensée spectrale de Loti. Le deuxième voyage est la répétition fantasmée et comique du premier, comme Marx le disait de l’histoire qui se répétait comme une farce : une premiere version d’un événement était jouée sur le mode héroïque ou tragique (révolution de 1830), suivie par une deuxième version, comique et parodique (révolution de 1848). Jacques Derrida, qui a beaucoup écrit sur les spectres et les fantômes, écrit que le spectre est « ce qui, quand il revient, fait événément. » Si cela est vrai, alors le Japon pour Loti est le véritable événement, tandis que la Turquie, profondément aimée, n’était qu’un songe incroyable. « Chaque fois qu’un spectre est présent, dit Derrida, c’est l’événement même, tout autre. » En effet, le Japon c’est l’exotisme même pour Loti, l’autre absolu (exotique vient du grec « exotikos », étranger). Au contraire, son « Orient » turc séducteur, la Turquie, est devenue complètement familière pour Loti ; il l’a ingérée, digérée, intégrée.

pierre_loti_par_henri_rousseau.1267273560.jpgLoti, par le Douanier Rousseau

Les mots français sont donc trop amples au Japon, ils manquent de finesse mais aussi de raffinement : ”Pour raconter fidèlement ces soirées-la, il faudrait un langage plus maniéré que le nôtre.” Mais voilà, dans l’esprit polyglotte de Loti, « notre » langage n’est pas forcément le français. C’est une langue de fantôme, mêlant le turc et le basque, le breton et la langue d’oïl. Si Loti se transforme lui-même, s’il se déguise, s’il se maquille, s’il se travestit, c’est pour devenir un spectre. Pour habiter et se tenir toujours ailleurs

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« A ce Japon, il manque décidément je ne sais quoi d’essentiel : on s’en amuse en passant mais on ne s’y attache pas. »

C’est ainsi que nous retournons à la dialectique du nomade déjà notée par Bouvier. S’attacher/S’arracher. Si Pierre Loti ne peut s’attacher au Japon, alors il l’exclut de sa vie de nomade, et il ne s’en arrache même pas. Le Japon aura été comme un espace irréel, dont l’essence est lacunaire (il manque « quelque chose d’essentiel »), ce qui convient, me semble-t-il, parfaitement à une nomadologie spectrale, ou à une « hantologie » des voyages.