Le genre touriste

Pour nous aider à sortir de nos préjugés sur les touristes, une des issues pourrait être d’aller voir dans le passé, au début de la littérature inspirée par le tourisme.

Charles Louandre, essayiste du XIXe siècle, a écrit quelques articles dans La revue des deux mondes qu’il intitulait « Statistique littéraire de la production intellectuelle ». 

Entre la géographie et l’histoire, il intercale les récits de voyage. Il parle des grands voyages faits avec Napoléon et de la littérature des explorateurs. Mais il traite d’un autre type de voyageur. Si le désir d’aventure attire des hommes dans de grandes solitudes,

« la simple curiosité, le désir de connaître des lieux illustrés par de grands souvenirs, le charme des beaux paysages et même l’attrait des bonnes tables peuplent chaque année toutes les routes de l’Europe d’un nombre considérable et toujours croissant de voyageurs qui courent le monde civilisé sous la sauvegarde du passeport par les chemins de fer ou les voitures publiques, et s’arrêtent là où finissent les hôtelleries et les routes carrossables. »

C’est une définition possible du tourisme : se déplacer dans tous les espaces investis par les transports mécaniques. Le plus beau arrive juste après :

« Cette seconde espèce forme le genre touriste, qui lui-même se subdivise en une foule de variétés, telles que le touriste romantique, le touriste archéologique, le touriste politique, etc. De ces nombreuses variétés sont les Guides, les Promenades, les Séjours, les Scènes et les Souvenirs de telle ou telle contrée, et enfin les Impressions de voyage, dans lesquelles le touriste parle de tout et principalement de lui-même. » Revue des deux mondes, n°4, 1847

De qui parle-t-il, exactement ? D’ouvrages en vogue écrits pas des gens comme Stendhal, Georges Sand, Gérard de Nerval, Flora Tristan. Nous connaissions déjà les Mémoires d’un touriste de Stendhal, mais c’est un mouvement d’une plus grande ampleur que prévu.

Quizz de Proust

Rien n’est plus exaspérant que ces gens qui disent du mal de Proust sans l’avoir lu. Je veux parler de ceux qui prétendent l’avoir lu, ou qui le laissent penser, tout en proférant des inepties.

Un écrivain turc, ou d’Amérique latine, posait quelques questions simples à ces gens-là. Ils ne trouvaient jamais la réponse et donnaient des excuses moisies qui ne trompaient pas l’amateur : ils n’avaient pas lu et auraient dû se taire. 

Est-ce que je parle de choses que je ne connais pas, moi ? Oui, dites-vous ? L’économie par exemple ? C’est vrai.

Bref, si vous n’êtes pas effrayé de passer un malotrus, ni de vous fâcher avec vos amis les plus snobs, faites-leur passer un petit test.

1- Avec qui Swann s’est-il marié ?

2- Pourquoi Charlus est-il habillé en noir ?

3- Où le narrateur rencontre-t-il Albertine ?

S’ils ne répondent pas sans hésiter, c’est qu’ils n’ont jamais lu la Recherche. S’ils connaissent les réponses, ça ne prouve rien, remarquez bien, mais au moins, vous écartez par ce petit quizz ceux qui font preuve de la plus outrecuidante ignorance.

Un jour, j’ai été même plus frontal avec un copain qui dévalorisait tous les écrivains, d’une manière qui me révoltait. Un jour qu’il prit un air suffisant pour rabaisser les Mémoires de Saint-Simon, je lui dis simplement qu’il n’avait jamais lu plus d’une page de Saint-Simon, celle que l’on trouve dans le Lagarde et Michard. Il était outré, mais c’était la vérité, alors que faire ? Il m’en a voulu, mais il l’avait cherché.

C’est ainsi, je le dis à tous les mythomanes qui lisent ce billet : on reconnaît au contenu de leurs paroles ceux qui prétendent avoir lu Saint-Simon, Proust et Joyce.

Même chose pour Musil. Moi, par exemple, je n’ai jamais fini L’homme sans qualité, mais je peux faire illusion en société, toute ma vie. Je peux en parler sans difficulté, je peux même faire un cours tout à fait intéressant et crédible sur cette oeuvre. Mais les rares qui l’ont vraiment lu sauront qui je suis, sauront que je mens comme un salaud. Ils ne diront rien par politesse, mais ils verront clair en mon jeu. C’est la limite de la politesse, elle se tue elle-même en laissant parler impunément des criminels.

Voilà. Le quizz, c’est une manière de nettoyer la mondanité des mensonges et des impostures qui appauvrissent les conversations. Mais bien sûr, il faut être prêt à supporter les réputations les plus dévastatrices.

Question subsidiaire, juste pour rigoler entre ami : Comment s’appelle le narrateur de la Recherche ?

Autre question subsidiaire, mais seulement pour rigoler, car la réponse est un dans un seul repli de texte, et il est rare qu’on ait fait gaffe à cela : Où se situe la « première fois » du narrateur ?

Voyages et merceries. L’art de Michel Jeannès

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Hier matin, un bouton décisif de mon jean était sur le point de se détacher. C’était du tracas, car il en manquait déjà un, et avec celui-ci qui se faisait la malle, je ne pouvais décemment plus porter le pantalon en question.

J’en changeai donc, et descendis l’escalier, lorsque je vis une lettre, à moi adressée. C’est un ami artiste qui m’écrit en réponse à un petit récit que je lui avais donné. Il m’avait confié une feuille cartonnée, sur laquelle je devais coudre un bouton et raconter l’histoire qui me liait à ce bouton. La lettre d’hier était un commentaire sur mon histoire.

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L’artiste en question, Michel Jeannès, renouvelle par ses histoires de boutons la dimension participative de l’art contemporain. Il se laisse emmener dans les histoires des populations rencontrées, du moment qu’elles partent du monde de la mercerie. D’ailleurs, son collectif artistique s’appelle La Mercerie. Entre autres travaux, ils encadrent les fiches cartonnées et en font des objets d’exposition. Nos récits de bouton prennent place dans un dispositif artistique beaucoup plus large, comprenant du visuel, de l’audio-visuel, de l’écrit et des publications, des voyages et des interventions variées dans des quartiers populaires.

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Michel Jeannès recueille des histoires, mais il ne se contente pas de les exploiter pour ses expositions et ses écrits. Il répond à chacun, en le remerciant de son histoire par un commentaire de celle-ci. Il appelle ces échanges un « chantier épistolaire ». Son commentaire de mon histoire m’a fait plaisir. J’avais cousu un bouton venant de la boutique qu’avait mon ancêtre à Rouen, avant la guerre. Dans mon récit, j’évoquais cet arrière-grand-père légendaire, que je n’ai jamais connu, mais qui me fascinait. Je m’étonnais que, ancien paysan et boutiquier, il n’ait jamais cherché à devenir propriétaire, ni à acquérir de patrimoine.

Voici ce que me répond l’artiste :

Ta narration dépeint une anté-origine terrienne à ton bisaïeul mercier.

Pour le plaisir de la controverse, la « morale paysanne faite d’économie et de méfiance » résulte d’une relation à la nature et des leçons que celle-ci sait donner, enseignant la vanité de la maîtrise sur les éléments. Ton ancêtre dispendieux aurait alors conservé la partie morale de la morale, sous forme d’une belle confiance en la vie et ce qu’elle offre.

De sa vie donnée en exemple, tu sembles extraire le modèle du « sage précaire » qui te tient à coeur comme prototype du non-possédant.

Ainsi que ta maman, tu choisis de coudre un bouton-fleur, signe d’une esthétique fragile de l’instant.

A l’orée de cet an neuf en bouton, reçois mes voeux de bons vents.

Michel

Belle interprétation, car moi, dans le billet que j’avais consacré à cet ancêtre boutiquier, je le tenais pour responsable d’une sorte de malédiction familiale, qui faisait de nous des gens incapables de progresser culturellement. Par son commentaire, mon ami artiste me réconcilie avec mes origines. Il fait d’un commerçant douteux un précurseur – qui l’eût cru ? – de ce blog et de ma vie de chercheur précaire!

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C’est cela, l’art des grands performers, des vrais artistes contemporains. Ils nous font voyager dans des souvenirs et dans les significations multiples des objets qui peuplent nos vies. Quand on fréquente Michel Jeannès, ou qu’on visite son site, ou qu’on lit son livre, ou qu’on visite une de ses expositions, on se rend compte de la richesse fabuleuse du bouton. Fabuleuse, de « fable ». On s’aperçoit que le bouton est un objet qui structure, non seulement nos habits, mais aussi nos façons de percevoir les « liens » de toutes sortes. Liens familiaux, atomes crochus, liens hypertextuels, liens distendus, amitiés perdues, création de lien social.

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Ce qui m’intéresse dans le travail de Jeannès, c’est son rapport à l’écriture du voyage. Dans Zone d’intention poétique, il y a un chapitre intitulé « Journal du fibulanomiste », où l’auteur prend note de la découverte des boutons dans la rue. On y découvre, par une fenêtre si étroite, la Chine, l’Argentine, Lyon, enfin la terre entière.

Et comme je suis sur le point de travailler moi-même sur les convergences esthétiques entre le récit de voyage et l’art contemporain, (le récit de voyage étant une forme d’essai à lire comme une « performance »), cette lettre apparue hier arrive à point nommé. Elle me rappelle que le récit de voyage ne doit pas s’inspirer des grands explorateurs, et ne doit pas verser dans la nostalgie d’une époque où il n’y avait pas de touristes, mais il doit se rapprocher de ces artistes qui interviennent constamment sur des territoires, les mettent sous tension, les transforment en zones d’échanges et en zones de transit.

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Bill Bryson à Paris

Ce doit être une tâche difficile d’écrire sur Paris. C’est une ville si connue, si visitée. Comment être original, comment être intéressant ? Il faudrait faire des efforts de perception, des efforts de réflexion… C’est un dur métier qu’écrivain voyageur à Paris.

Bill Bryson a relevé le défi dans un récit de voyage en Europe. Un seul chapitre concerne la France, et il s’intitule « Paris ». Son angle est simple et efficace : laisser libre cours à la détestation de la France et des Français qu’il partage avec quelques centaines de millions de personnes dans le monde.

Cela commence plutôt mal : « Les Français de nous aiment pas. Je suppose que c’est OK car personne ne les aime tellement non plus. » Fair enough. Il passe quelques paragraphes à montrer ce que tout le monde sait déjà, à savoir que nous sommes méprisables en tous points. Il s’étonne aussi que nous ne soyons pas reconnaissants avec les Américains du fait qu’ils nous ont libérés de l’oppression nazie.

Je lisais cela debout, dans une librairie de Belfast, incertain quant à la pertinence d’acheter le livre ou pas. J’avais déjà en main le classique de Paul Theroux, The Great Railway Bazaar. By Train Through Asia. Je résolus de finir le chapitre avant de me décider.

Je pensais que toute cette négativité était une fine manipulation d’écrivain. Il commence par une peinture sombre et dégoûtante, mais il trouvera le moyen, au fil des pages, de renverser la situation pour faire naître un enchantement tel qu’on peut en vivre dans les lieux les plus sordides.

Mais non, tout est vraiment pourri à Paris, et les habitants plus que tout le reste. Bill Bryson va donc se réfugier au musée. Le Louvre, impossible d’y entrer car les queues y sont trop longues. D’ailleurs, seuls les Américains font la queue, les Français passent devant sans aucune vergogne.

Là-dessus, j’ai été un peu déçu. Bryson veut-il suggérer que les Français vont au musée ? Qu’ils sont donc intéressés par des oeuvres d’art ? Non, il serait plus crédible d’écrire que seuls des Américains font la queue, et que les Français fument des Gauloises dans les cafés en refaisant le monde, en regardant passer les Américaines qu’ils admirent pour leur propreté, et en buvant des cafés qu’ils paient avec les allocations chômage que l’Etat leur prodigue.

Mais même cela donne une trop bonne image. J’abandonne, je suis trop patriote, au fond.

Pour le Louvre, il ne se souvient que d’une oeuvre, qu’il avait vu autrefois. Un tableau du 18ème siècle où l’on voit une femme enfoncer le doigt dans le cul d’une autre femme. Allez vérifier, si vous ne me croyez pas. Orsay, il l’a trouvé « wonderful, both as a building and as a collection of pictures. » Il n’en dira pas davantage, ce qui est dommage vu que c’est la seule chose qui soit wonderful à Paris. Mais enfin, de deux choses l’une, soit il n’est jamais allé au musée d’Orsay, soit il ne sait pas regarder un musée. Vous ne pouvez pas avoir une certaine pratique muséale, visiter Orsay, et écrire, dans un livre qui sera vendu aux quatre coins du monde, qu’il s’agit là d’un musée wonderful, tant au niveau du building qu’à celui de la collection of pictures. C’est impossible, ne serait-ce que pour les sculptures et la mise en espace qui constitue l’identité du musée d’Orsay.

Mais me voilà encore en train de faire l’arrogant connoisseur.

Non, il n’y aura aucun renversement de perspective, aucune espèce de transfiguration. Le travel writer le plus populaire du monde, celui qui vend le plus de livres en tout cas, n’a rien d’autre à dire de Paris que c’est un des endroits les plus antipathique de la planète. C’est un angle d’approche, que voulez-vous, un point de vue d’écrivain, qui en vaut d’autres et que d’autres valent.

Le centre Pompidou lui fait horreur. Il trouve que c’est de la frime, et il distille à ce propos de pénétrantes réflexions sur l’urbanisme moderne, comme quoi il est ironique que nous soyons devenus à la fois « so rich and so crasy ». Il nous fait partager l’idée de génie qui veut que si le centre Pompidou avait été construit dans un parc, les choses n’eussent pas eu le même effet.

Je vous laisse savourer les dernières lignes, dont j’assure la traduction : « Le chauffeur se retourne, me regarde comme si j’étais une grosse merde imparfaitement formée et, dans un soupir profondément dégoûté, enclanche la première. J’étais content de voir que certaines choses ne changent jamais. »

J’ai reposé le livre sur l’étagère et je suis allé à la caisse avec celui de Paul Theroux.

De la passion amoureuse

C’est un gros problème linguistique. Comment nommer la passion amoureuse, la vraie, celle qui rend fou ?

Le mot « passion » s’est transformé en un sens positif, proche de « sentiment très fort », « désir intense », « bonheur extrême d’être ensemble ». On a perdu le sens de souffrance, de passivité, de maladie, de folie, qui avait toujours été dans le mot.

Quand on parle d’une « passion amoureuse » avec beaucoup de plaisir sexuel, c’est qu’on est tout à fait égaré. La passion amoureuse ne peut être sexuelle. Précisément, elle se repère en ce qu’elle ne l’est pas. Quand il y a du sexe, la relation devient plus saine et la passion disparaît. Reste alors ce que les gens appellent aujourd’hui la passion, c’est-à-dire une belle histoire pleine de désirs, de sentiments échevelés, de souffle, de râles et de plaisirs.

Denis de Rougemont a analysé cela en des termes définitifs, dans L’amour et l’Occident. Il montre bien la constitution de l’ « amour passion » comme modèle supérieur de représentation, dans les mythes constitutifs de l’établissement de la Courtoisie, et dans la littérature qui a suivi. Il s’interroge sur la manière dont le mot s’est galvaudé au fil des siècles, au point d’être servi constamment dans les romans à l’eau de rose et dans les magazines féminins.

Soit. Cela ne me dérange pas que les mots changent de sens, et que la désignation d’un événement physico-mental de grand danger serve aujourd’hui à désigner une vie amoureuse riche.
Ce qui est ennuyeux, c’est qu’aucun mot n’est venu prendre la place de celui de passion. Pour décrire ce que vivent Tristan et Iseult, la Princesse de Clèves, Phèdre, nous n’avons pas d’autre mot que « passion amoureuse », alors même que la plupart des gens l’utilisent comme un truc super à vivre. Mais personne ne voudrait vivre ce que ces personnages ont vécu.

Denis de Rougemont, en bon catholique, a d’ailleurs une position très ambiguë sur la question. Tantôt il admet que la passion n’est qu’une maladie, due aux égarements hérétiques des Cathares qui voulaient faire régner une pureté de mauvais alois ; tantôt il exprime son admiration pour ces grands récits passionnels, et déplore la décadence de la littérature, qui, en perdant graduellement sa noblesse, a en même temps perdu le sens de la passion véritable.

Le contraire est plus juste : en perdant le sens de la passion, la littérature européenne s’est vautrée dans la décadence. C’est la thèse de Rougemont.

En bon catholique, il montre le remède nécessaire à la perversion puriste que représente la passion : le mariage et la consommation sexuelle. Que Tristan et Iseult se marient, que leur amour devienne possible et accepté par tous, et la passion est guérie.

Vous me direz que la chose est simple, qu’il suffit de prendre un autre mot et de laisser « passion » à ceux qui veulent lui donner un sens positif. Malheureusement, je me demande s’il n’y a pas, inconsciemment, une volonté sourde de ne pas se détacher de ce vieux fond cathare, pur et pervers : le fin amor des troubadours, qui transforme la femme qu’on aime en un Dame digne de la Vierge Marie.

Joyeux anniversaire Claude Lévi-Strauss

Heureux Français qui habitez Paris. Demain, grâce à vos allocations chômage, vos RTT, votre patron qui est compréhensif, vos parents qui vous entretiennent, vous pourrez aller fêter le centenaire de la naissance de Lévi-Strauss au Musée du quai Branly. Par ici le programme.

S’il vous faut une chose, une seule chose pour vous convaincre d’y aller, ce sont les lectures des textes tirés de son oeuvre. Des dizaines et des dizaines de personnalités vont lire des passages de Tristes tropiques surtout, mais aussi d’autres livres.

Vous y verrez vos intellectuels préférés, comme Julia Kristeva, Claude Lanzmann, George-Marc Benhamou. Vos ministres favoris, comme Valérie Pécresse (qui lira trois pages extraites de Saudades do Brasil). Des stars des médias, comme les frères Poivre d’Arvor, Ali Baddou, Raphaël Enthoven, Alexandre Adler, Gérard Miller.

Si j’étais méchant, je soulignerais le fait, ironique s’il en est, que notre BHL national lira, avec le talent qu’on lui connaît, un célèbre extrait de Tristes tropiques intitulé, dans le programme, « Notre ordure lancée au visage de l’humanité« . Faire cela au plus grand représentant des arts et des lettres françaises!

J’aurais bien aimé faire cette lecture moi-même, seul sur scène, baigné d’un halo de lumière faisant scintiller les poils noirs de ma poitrine déboutonnée :

« Voyages, coffrets magiques aux promesses rêveuses, vous ne livrerez plus vos trésors intacts. Une civilisation proliférante et surexcitée trouble à jamais le silence des mers. Les parfums des tropiques et la fraîcheur des êtres sont viciés par une fermentation aux relents suspects, qui mortifie nos désirs et nous voue à cueillir des souvenirs à demi corrompus.

Aujourd’hui où des îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud (…) Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité. »

Tristes tropiques, I, 4

Vous y verrez aussi vos écrivaines de chevet : Hélène Cixous, Claude Imbert, Danièle Sallenave, Irène Frain (qui lira « Faire l’amour, c’est bon », hi hi.)

La liste est trop longue. C’est un déluge de personnalités, mises en espace par Daniel Mesguich, cela promet d’être pétillant.

Si j’étais à Paris, j’irais, je crois, pour les lectures, pour écouter et me tenir aux aguêts, au cas où tout un tas d’idées se déclenchent. Car lire Lévi-Strauss, c’est souvent très stimulant, surtout quand on travaille sur le voyage et sur l’écriture.

Caroline Riegel, ingénieuse et marcheuse

En disant « Caroline Riegel, ingénieuse » je fais un jeu de mot. Comme je n’ai pas d’humour, j’explique mes blagues.

Ingénieuse, ici il faut le lire comme féminin d’ingénieur, car elle est ingénieur hydrologue, elle a construit un barrage dans la Montagne Noire (Dieu sait ce que c’est) et un au Gabon (mais où au Gabon, Dieu le sait.) Et puis elle a décidé de faire un long voyage du lac Baïkal au Bengale, en passant par les steppes et les montagnes d’Asie centrale.

Comme cela se peuple, dites-moi, l’Asie centrale ! Un nombre très élevé de livres de voyage paraissent ces temps-ci sur cette région du monde. On peut le comprendre pour différentes raisons : 1) Région riche en pétrole, elle intéresse toutes les puissances du monde. 2) Région riche en jolies femmes, elle intéresse tous les traîne-savate. 3) Région riche en cultures mélangées, elle passionne les ethnologues. 4) Région longtemps sous-visitée, elle représente quelque chose de neuf.

La carte générale de Caroline Riegel va un peu dans le sens d’une région très pure, très « neuve ». De même, les photos qui parsèment le livre sont toutes prises dans la nature. À feuilleter le premier tome de Soifs d’Orient, un léger malaise s’installe : on dirait que ces immenses territoires ne connaissent pas la ville, que les hommes qui peuplent ces lieux n’ont jamais rien construit. Puis quand on lit le récit de voyage, les villes apparaissent mais sont détestées par la narratrice. Elle les trouve sales, grises, sans charme.

Il faut s’interroger sur tous ces voyageurs qui n’aiment pas les villes. Ils y voient une perte d’authenticité. C’était déjà le cas chez nos orientalistes du XIXe siècle, qui allaient voir en Algérie et au Liban une humanité et une nature pas encore contaminées par la révolution industrielle. Nos grands voyageurs écologistes sont-ils vraiment tout à fait différents de nos grands artistes colonisateurs des siècles passés ?

Je pose seulement la question.

Reste que notre ingénieuse hydrologue féminise la cartographie. Du moins elle essaie, dans l’apparence.

La carte qu’elle place en début de récit est légendée ainsi : « Du Baïkal au Bengale : pérégrination d’une goutte d’eau. »

Sur une carte satellite, la ligne de l’itinéraire de l’ingénieuse Caroline est un peu impressionniste, comme un coup de pinceau assisté par ordinateur. Les lignes de l’itinéraire sont jonchées de gouttes d’eau.

Il n’y a pas à dire, c’est un bel itinéraire. Un grand zig-zag dans l’Asie centrale, qui n’est pas sans rappeler la figure symbolique du Yin et du Yang. Comme je n’ai pas de sens artistique, j’explicite et j’illustre mes idées plastiques. Avec des couleurs, sans quoi la vie est terne.

Au Baïkal, la formation scientifique de notre voyageuse s’avère précieuse. Elle en parle avec émotion et en connaissance de cause. Une telle masse d’eau pure, sur la terre, pour elle c’est une perle. D’ailleurs elle intitule son chapitre « La perle de Sibérie ».

Et moi, ce que je trouve précieux, ce qui m’émeut, c’est le destin scientifique de la voyageuse. Je l’aime d’autant plus qu’elle est une femme de science, qu’elle va voir des savants dans des instituts de limnologie (science des lacs), qu’elle s’informe et que le lecteur l’admire autant pour ses aventures de voyageuse que pour son savoir qu’on imagine vaste.

En réalité, on n’en sait rien, mais cela fait partie de la panoplie du voyageur, ses compétences supposées, les exploits qu’on lui prête, les mystères qui l’enrobent. C’est le crédit du voyageur.

Ecrivains voyageurs écolo : l’exemple de Sylvain Tesson

Il y a de nombreux types d’écrivains voyageurs. L’image promue par le mouvement Pour une littérature voyageuse ne relève que d’un type, sans doute majoritaire mais très circonstancié dans l’histoire. Masculin, solitaire, soixante-huitard et post soixante-huitard, fier de ses choix de pseudo-nomade, méprisant vis-à-vis de ceux qui sont restés chez eux, méprisant vis-à-vis des « petit moi » et des recherches formelles.

Heureusement, il y a d’autres voyageurs, et d’autres écrivains.

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La carte de ce récit de voyage, par exemple, vient d’un livre de jeunes voyageurs qui suivent un projet poétique et environnemental : le trajet du pétrole, depuis son extraction jusqu’à la mer méditerranée. Un photographe et un écrivain qui a l’habitude des steppes d’Asie centrale, pour les avoir déjà beaucoup pratiquées, à pied, à bicyclette et à cheval.

La carte, déjà, me plaît pour ce qu’elle montre de tentative personnelle. Ils y ont mis de la couleur, des dessins, de l’écriture manuelle. Il y a un effort.

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C’est un livre un peu cher, mais dont les photos sont remarquables, et le texte peut-être remarquable aussi (je n’ai pas encore eu le temps de lire.)

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L’Asie centrale est là, fascinante, avec ses populations mêlées, ces filles russes qui côtoient des filles chinoises ou turco-mongoles, dans des langues variées dont aucune ne peut véritablement s’imposer.

Asie centrale d’où éclatera peut-être le prochain conflit majeur, puisque toutes les grandes puissances sont là, armées à l’appui, à s’assurer de leur approvisionnement de pétrole.

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La carte de Nicolas Bouvier

Pour son long voyage, de juin 1953 à octobre 1956, Nicolas Bouvier avait une carte gigantesque. Une carte qui couvre le territoire de Genève à Yokohma, en passant par le Khyber Pass et l’île de Ceylan, ça ne se plie pas aisément dans les bouchons et les files d’attente aux feux rouges.

C’était un grand amoureux des cartes. Depuis l’enfance, il les admirait, les parcourait du regard. Je ne peux pas en dire autant, moi, je n’aime les cartes que depuis peu. C’est la philosophie qui m’a amené vers les cartes, j’en ai un peu honte. J’aurais préféré être un enfant cartographe, rêveur et lisant des romans d’aventure. Las, je n’étais que métaphysicien, comme tous les gamins d’artisans.

 Les surfaces de papier, je les coloriais, les maculais, comme s’il fallait toujours en achever le contenu.

Les écrivains voyageurs, quand ils publient leur récit, ne pensent pas assez eux non plus, aux cartes. Jean Rolin n’en a intégré qu’une seule, sauf erreur, dans ses livres – dans Ligne de front.  

Il est curieux que Bouvier n’ait pas imaginé d’en créer, dans son oeuvre, à sa manière. Il aimait le visuel et l’auditif autant que le littéraire, et il aimait les cartes. Qu’est-ce qui le retenait de se lancer dans des palimpsestes de lignes territoriales ? De faire vibrer les directions, les orientations, les itinéraires et les signalisations ?

Cartes et écriture

Un récit de voyage, traditionnellement, cela commence avec une carte. Le lecteur ouvre le livre et la carte le fait déjà rêver.

Moi, je suis peut-être un mauvais exemple, mais vous me montrez une carte, et je plane. Au début d’un récit de voyage, la carte fonctionne un peu comme un deuxième sommaire. Une pré-table des matières.

Du point de vue poétique, c’est une image qui provoque une tension, une excitation muette en attente d’un texte qui devrait normalement faire vivre, faire respirer ce réseau de lignes. Le lecteur est pris dans un double mouvement contradictoire : il commence à imaginer les paysages, et il s’interdit de le faire. Il ne veut pas trop dévoiler le mystère que propose toute carte, même les cartes des lieux dont nous sommes familiers.

Généralement, sur la carte, figure une ligne repérable : c’est l’itinéraire de l’écrivain voyageur. Là encore, excitation, tension. Une pauvre ligne qui indique le trajet d’un voyageur, ou d’un convoi, dans un pays, un continent : comment ne pas y voir le symbole du fil de la vie d’un individu, mortel, dans l’immensité du monde ? Et se demander : pourquoi par là plutôt que par là ? Pourquoi cette ligne droite, alors qu’il aurait été si enrichissant d’aller en zig-zag ? Et nous voilà dans le roman, dans l’intrigue littéraire, dans les dernières pages de L’éducation sentimentale de Flaubert. Les deux amis qui font le bilan ; toi et ta vie en zig-zag, moi et ma ligne droite, nous avons péché par excès ou par manque de rectitude.

La carte des récit de voyage mérite donc qu’on en fasse des analyses. On en parle beaucoup trop peu, beaucoup trop peu. C’est bien simple, on en parle presque jamais! Demandez-vous, quand avez-vous parlé la dernière fois des cartes figurant dans les récits de voyage ?

En voici quelques unes pour réparer ce manque d’attention.

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Ella Maillart, Oasis interdites (Payot, 2002 (1937)). Carte officielle de la Chine des années trente, les noms y sont écrits en transcription phonétique de l’époque. Les lignes de l’itinéraire sont des traits identiques aux lignes des frontières. Tracer sa route, dit Derrida, c’est équivalent à l’acte d’écriture, c’est tracer une frontière. On y voit encore la Mandchourie, on voit la date, on pense à l’histoire, aux Japonais, aux nationalistes, aux communistes, aux seigneurs de la guerre, à l’immense merdier qui régnait en Chine à cet époque. Elle va traverser ce territoire avec Peter Fleming.

« Qu’on soit historien, écrit Nicolas Bouvier, philologue, mystique ou voleur de chevaux, cette lente traversée de la côte chinoise à l’Inde moghole est sans doute le plus beau trajet de pleine terre qu’on puisse faire sur cette planète. Prenez la mappemonde et trouvez-moi mieux! »

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Le grand trajet de Bouvier lui-même. Beaucoup moins de ligne, tout d’un coup. Peu de noms, beaucoup de blanc.

Une carte, d’ailleurs, qui n’est certainement pas de Bouvier lui-même. C’est un des problèmes intéressants de ce sujet d’études : certaines cartes sont conçues par l’écrivain, d’autres le sont par l’éditeur. Comme Bouvier n’a pas écrit un seul livre sur l’ensemble de cet itinéraire, mais trois, plus des émissions de radio, cette carte est une reprise a posteriori, une synthèse générale du grand voyage des années 1950 qui allait l’inspirer pour le restant de sa vie.