Les genres littéraires sont à observer comme une épopée. Les genres naissent, ils luttent, ils se battent les uns contre les autres, ils s’épousent, s’unissent. Ils voyagent, se transforment, ils disparaissent. Certains renaissent.
Aujourd’hui, beaucoup croient que les genres sont passés de mode, mais ils ne sont jamais passés de mode. Bien sûr, on pense au Moyen-Âge et à tous ces genres impossibles à différencier vus d’ici, les gestes, les fabliaux, les épopées, les sagas, les légendes. On pense être bien sortis de cette forêt rhétorique, mais c’est le contraire qui arrive. Les genres continuent de se livrer des batailles sans pitié.
Un petit exemple : vous lisez un poème d’Eluard ou de Desnos. Un poème de Prévert, tenez. Vous en connaissez tous. Tous. Vous en connaissez tous. « La terre est bleue comme une orange », « Il dit non avec la tête mais il dit oui avec le coeur », « Rappelle-toi Barbara, il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là », « Avec un cheval / Ou bien un chameau / On peut aller jusqu’au Sénégal », etc.
Et maintenant, dites-moi : combien de poèmes contemporains connaissez-vous ? Presque aucun. Tellement peu que ce serait honteux de venir frimer. Les poèmes en vers libres, qui étaient si importants pendant l’entre-deux-guerres, ont presque disparus. Ils portaient des mouvements artistiques fondamentaux de notre XXe siècle, comme le surréalisme, et aujourd’hui, plus personne n’en lit, n’en écrit, n’en publie et n’en achète. Et je ne parle pas des poèmes en vers rimés.
Notre époque est dominée par le roman. Le roman est le genre absolu, celui qui accueille des textes qui d’ailleurs n’ont plus rien de romanesque. Aujourd’hui, on écrit n’importe quoi, et on le nomme roman, sinon cela passe inaperçu. Les seuls genres que l’on aperçoit sont les « sous-genres », je veux dire par là les spécifications du roman (aventure, science-fiction, policier, fantaisie, etc.). Les types d’écriture qui ne sont pas fictionnels sont presque condamnés à disparaître du champs de la littérature.
C’est un peu pourquoi la littérature du voyage n’est pas appréciée à sa juste valeur. Le genre même du récit de voyage a perdu de son aura, de son prestige. Mais il lutte, il se bat aveuglément, et d’excellents récits de voyage continuent de s’imposer dans notre monde de romans, contre vents et marées. Quelques exemples :
Danube de Claudio Magris (1986) n’a pas cessé d’inspirer des auteurs de tous poils, dont votre serviteur. Un récit magnifique et érudit qui va de la Forêt noire à la Mer noire. Voyage à travers l’Europe à l’époque où elle était encore divisée par le rideau de fer.
La montagne de l’âme de Gao Xingjian (1989), une longue balade dans les montagnes du sud-ouest de la Chine.
Les passagers du Roissy-Express de François Maspero (1990), toujours très étudié par les Anglo-saxons dans les « Travel Writing studies ». Un voyage d’un mois sur la ligne de RER qui va de Roissy à Saint Rémy lès Chevreuse. Il avoue avoir été inspiré par le récit de Claudio Magris cité plus haut.
Ces trois auteurs ne sont pas des défenseurs du genre. Ils s’en moquent certainement, de la disparition ou de la résistance du récit de voyage. Mais qu’ils s’y intéressent ou pas, c’est un fait qu’ils ont fait, chacun, au moins un livre qui en est un ET qui a su donner l’impression d’être autre chose, d’être un « livre », un « texte », un « essai », quelque chose de respectable, un peu en dehors des genres.
Les récits de voyage qui se présentent comme tel, ceux de Nicolas Bouvier par exemple, sont snobés par le lectorat général.
Ce n’est pas la faute des lecteurs. C’est la situation des genres, de leurs rapports de force.
