Cliché libre de droit généré quand j’ai saisi « Genius Wanderer »
Chère XXX
Merci à vous pour cet échange.
Restons-en là puisque à partir de maintenant nous allons tourner en rond. Vous ne voyez rien de politique chez cet auteur, très bien. Moi, j’ai fait ma part de travail sur ce point et ai publié les fruits de mes recherches en différents endroits. Depuis quelques années, d’autres prennent le relais de ce dévoilement d’une idéologie réactionnaire à l’œuvre dans un courant de littérature de voyage qui se fait passer pour sympathique et humaniste.
Cela étant dit, votre passion me permet de mesurer combien le travail marketing de Tesson, son « story telling » et sa mise en image, a été très efficace. Naturellement l’identité de son père, grand patron de presse et flamboyant journaliste, lui a donné toutes les cartes du jeu promotionnel. Grâce à un carnet d’adresses extraordinaire, Tesson fils a su tirer remarquablement son épingle du jeu. Certes, il est né et a grandi au centre du pays, au centre de la bourgeoisie et au centre d’un monde médiatique dont il a très tôt maîtrisé les rouages. Mais cela ne suffit pas pour trouver le succès commercial. Il a su profiter de manière optimale de ses privilèges en développant un sens aiguë des affaires et de l’entreprise. Selon moi, Tesson n’est pas un bon écrivain mais c’est assurément un très bon homme d’affaire. Sa place serait plus légitime à l’assemblée du Medef qu’au Printemps des poètes. Il a mérité sa place parmi les grands « écrivains médiatiques » qui bénéficient d’une image de marque. Réussir à imposer sa marque, imprimer son image, c’est rare et c’est ce qu’ont réussi à faire les Houellebecq, Nothomb, Beigbeder, Moix, BHL, Onfray, Matzneff, etc. En général, ce sont de mauvais auteurs, mais ce n’est pas automatique.
La tribune, quant à elle (ce n’est pas une petition mais une tribune) n’a rien de scandaleux, et ne demande en rien l’effacement d’un auteur. Il n’y est pas exprimé de haine ni de mépris. Elle n’est sans doute pas écrite comme je l’aurais écrite. D’ailleurs, il ne me serait jamais venu à l’esprit de lancer une telle tribune. Je l’ai signée et je la relaie car je soutiens ceux qui veulent faire déciller les yeux des gens exposés aux médias de masse. Quand on vous assène des centaines de fois, sur toutes les chaines, que Tesson est un génial vagabond, que Houellebecq est un génial visionnaire, que Nothomb est une géniale excentrique, il est normal qu’on se laisse influencer.
La tribune des poètes qui protestent contre la nomination de Sylvain Tesson comme parrain du Printemps des poètes reçoit beaucoup de critiques dans les médias. À la télévision comme sur les réseaux sociaux, journalistes et politiciens apportent leur soutien à l’écrivain le plus médiatisé de sa génération.
Les signataires sont déclarés ineptes du fait qu’ils ne sont pas célèbres : vous êtes des obscurs et vous osez prendre la parole ? Mais pour qui vous prenez-vous ?
Seuls les gens déjà médiatisés ont le droit de dire ce qu’ils pensent. Il y a quelque chose de scandaleux à voir des gueux faire irruption dans les médias.
Malgré leur obscurité, les signataires sont qualifiés de « médiocres », de « ratés » d’auteurs sans talent. Ils ne sont pas lus mais on sait par avance, on sait de toute éternité, que leurs productions sont nulles. La preuve ? Celle de Sylvain Tesson est appréciée des lecteurs du Figaro.
On reproche aux signataires de vouloir « interdire », « effacer » l’écrivain voyageur. On leur fait le reproche de participer à cette fameuse culture de l’effacement, brandie à chaque fois que des subalternes se permettent de proposer une lecture des faits divergente de celle imposée par les médias ou le pouvoir.
Tous ces gens qui travaillent la langue et la poésie se sentent insultés qu’on leur impose un parrain qui combine les deux défauts d’être réactionnaire politiquement et médiocre littérairement. C’est leur opinion. Le fait qu’ils l’expriment est plutôt un signe de vitalité. On les fait passer pour des salauds.
Les signataires n’ont jamais demandé qu’on retire les livres de l’auteur en question des tables de libraires. Ils ne protestent pas non plus contre ses invitations à la télévision.
Ils prennent juste le droit de critiquer la nomination d’un homme à un mandat pour un événement qui les concerne, eux, en première ligne.
Il est passionnant de lire deux autobiographies en parallèle, Deux singes ou ma vie politique de François Bégaudeau et Le Temps gagné de Raphaël Enthoven.
Les deux hommes sont nés au début des années 1970, étaient de bons élèves. Ils passent à la télé et dans les médias, les deux sont engagés politiquement, et sont d’excellents orateurs. Ils publient tous deux des livres. Ils sont agrégés, l’un de lettres l’autre de philosophie. Le parallèle se fait de lui-même.
Or, le lecteur fait une expérience radicalement différente quand il lit Le Temps gagné et Deux singes.
Dans le livre d’Enthoven, il n’apprend rien et reste assis dans son rôle de spectateur.
Dans le récit de Bégaudeau, le lecteur est debout et il se déplace. Il n’est pas spectateur, il participe à un atelier. Le texte fonctionne comme une proposition narrative qui explique comment la politique s’introduit dans une vie, et comment un indivu l’appréhende. Le lecteur est donc invité à chaque page à faire ce même travail de mémoire et de politique.
Quand on lit Bégaudeau, on n’est pas impressionné. On n’est pas au spectacle, on n’admire ni ne déteste jamais le petit Bégaudeau narrateur, car on est mis en mouvement. La fonction lecteur est dynamisée, et on est invité à se mettre au travail.
Enthoven, au contraire, prend soin de nous mettre à distance et de nous dire regardez-moi. Quand il parle des coups de son beau-père, de la défécation de sa femme, de la maison de Carla Bruni, c’est Raphaël qui danse devant nous, sur cette scène majestueuse que le monde éditorial et médiatique a construite pour nous. Raphaël n’oublie pas de se donner le mauvais rôle parfois pour ne pas apparaître malhonnête.
Bégaudeau, lui, parle de lui comme Sartre le faisait dans Les Mots, parce qu’une vie humaine en vaut une autre. Bégaudeau sait que sa vie n’est pas plus intéressante que la nôtre. Il traque son enfance dans ses éléments concrets pour trouver à quel moment et pourquoi il est devenu « de gauche », alors que son frère et sa sœur se fichent de la politique. Le déterminisme familial facile étant évacué, on peut chercher des déterminismes plus fins, plus complexes, et c’est une quête passionnante à poursuivre.
Le poète dont je parle est surtout connu pour son Anabase, dont j’ai entendu parler dans un cours de grec ancien. On m’enseignait le grand texte du même titre de Xénophon, un grand poète qui a vécu à la même époque que Socrate, et qui a écrit, comme Platon, des dialogues socratiques et une Apologie de Socrate. Il me reste comme souvenir qu’Anabase était un récit poétique narrant une campagne militaire, et pleins d’autres détails indicibles.
Le professeur nous informa alors que Saint-John Perse avait repris le titre d’Anabase pour en faire une version modernisée et largement métaphorique. Il ne nous en dit pas beaucoup plus.
Avec le recul, je rapproche le poète français qui réécrit un classique grec avec l’Irlandais James Joyce qui publia Ulysse dans les mêmes années. Je pense qu’ils se connaissaient, au moins de réputation.
Pour le plaisir je partage avec vous quelques vers délicieux du poète antillais, vers écrits en Chine dans les années 1920.
Début du chant VII d’Anabase, de Saint-John Perse
L’obscurité volontaire de cette poésie ne doit pas nous empêcher d’apprécier au moins la rythmique et la mélodie envoûtantes des vers de ce qui est en effet un chant. Petit conseil : lisez ce texte sur le rythme de l’octosyllabe, surtout après le premier vers, composé de deux octosyllabes un peu dissimulés. Lisez en prononçant les « e » muets et faisant chanter les vers, sur un rythme binaire :
L’été plus vaste que l’empire
Un deux trois quatre / Un deux trois quatre
Suspend aux tables de l’espace
Un deux trois quatre / Un deux trois quatre
Plusieurs étages de climat.
1 2 3 4 /1 2 3 4
Et puis des ruptures ternaires (« sous la cendre ») permettent de ne pas s’endormir dans une musique trop répétitive.
Et enfin d’autres ruptures, même pas ternaires, pour rompre avec la facilité tout en revenant à chaque fois à l’octosyllabe fondamental. Voir le dernier vers de cet extrait :
Et mon cœur prend souci d’une famille d’acridiens…
1 2 3 4 5 6 / 1 2 3 4 5 6 7 8
Je rappelle qu’Anabase est un mot grec qui signifie la montée vers la terre, depuis les bords de mer. C’est dans le désert central de la Chine (« terre jaune », « l’Empire », « chamelle », « la fumée des songes »), que Saint-John Perse songea à reprendre à sa manière l’épopée de Xénophon.
J’ai vu chez ma mère les volumes de la Pléiade qui appartenaient à sa cousine psychanalyste. Cette cousine habitait et exerçait à Lyon, à deux pas de la faculté de philosophie où j’étudiais. Ma mère s’occupait de sa cousine lorsque cette dernière devint âgée. Je n’ai jamais eu la présence d’esprit de la connaître personnellement et d’écouter cette femme qui avait étudié en Angleterre et qui devait être un puits de science. Petit con comme je l’étais, je n’avais que mépris pour la psychanalyse freudienne et je ratai pour toujours l’occasion de communiquer avec ce membre de ma famille qui avait plus de connaissance que j’en aurai jamais.
Arrogance de la jeunesse. La seule fois où je bus un café avec la cousine psychanalyste et ma mère, au siècle dernier, je lui parlai de mes héros de l’époque, le philosophe Gilles Deleuze et le psychiatre Felix Guattari. On ne pensait que du mal de Freud, et on préférait de loin la psychiatrie et ses médicaments.
Je repense à ce café des quais du Rhône avec ma mère et sa cousine comme d’une séance amère.
Je lui parlai de la fameuse performance radiophonique d’un certain Abraham (si c’est bien son nom) qui séquestra son psy pour dévoiler les mécanismes de domination à l’œuvre dans la cure freudienne. La cousine de ma mère m’écoutait avec patience et tolérance, et tenta en vain de défendre gentiment sa pratique thérapeutique qui avait été toute sa vie. Ce fut un rendez-vous manqué, par ma faute.
Une fois, je fus invité à pénétrer dans sa bibliothèque, dans ce vieil appartement bourgeois du quai Claude-Bernard. Il y avait des tonnes de livres, des trésors. Une ligne de volumes de la Pléiade, les œuvres complètes de Freud dans l’édition d’Oxford. Une grande photographie vivante de l’esprit d’une femme intellectuelle des années 1960 aux années 1990.
Quand sa cousine mourut, ma mère fut bien triste car elle l’avait accompagnée dans sa fin de vie des années durant. Comme héritage, ma mère fut autorisée à choisir les livres qu’elle désirait dans cette immense bibliothèque. Ma mère se souvint de mon admiration devant la collection des volumes de la Pléiade. Elle en prit donc une brassée.
C’est ainsi qu’il y a la poésie de Saint-John Perse chez ma mère. Édition publiée en 1972. Ces volumes luxueux sont passés d’un grand immeuble bourgeois à un petit appartement de HLM. Cette année, alors que je fêtais Noël avec ma mère, j’ouvris le livre du prix Nobel 1960.
Le tout premier poème des Œuvres de Saint-John Perse parle de couleurs de peau et, entre autres, de relations de domination. Rappelons que le poète était un créole blanc. Il est né en Guadeloupe et y a passé son enfance.
Ses poèmes de jeunesse témoignent aussi d’un rapport homme-femme assez peu émancipateur. Le masculinisme de l’attitude comporte beaucoup de puissance poétique pour certains intellectuels.
Je me demande ce qu’en pensait la cousine de ma mère. Avait-elle une lecture psychanalytique de ces poèmes ?
Né en 1769, comme Napoléon, Humboldt fut le plus grand voyageur de l’ère romantique. Mais alors pourquoi le sage précaire ne l’a-t-il pas abondamment lu, commenté, imité, voire vilipendé ?
La réponse est simple : je savais qu’il était un grand voyageur, je savais qu’il était un grand scientifique, mais je ne le connaissais pas comme écrivain du voyage. J’avoue. Le titre de son grand récit de voyage n’y est pas pour rien : Le Voyage de Humboldt et Bonplan… Tout laisse à penser que c’est une relation ecrite par quelqu’un d’autre, une sorte de travail journalistique.
La vérité est que l’histoire des idées n’a pas été étrangère à l’oubli relatif que les récits littéraires viatiques de Humboldt connaît. En effet, les théories qui se sont imposées sont les études postcoloniales, à cause de quoi l’accent est porté sur les voyages en Orient et on tend à occulter les récits vers l’ouest. De plus Humboldt s’oppose au colonialisme, on ne peut donc pas en faire un salaud. Enfin, le voyageur allemand développe une parole scientifique et attentive à la nature. Cela le rend trop peu croustillant.
Mais tout cela va changer à partir de maintenant. La sagesse précaire va étudier l’œuvre de Humboldt du point de vue de l’écriture des voyages.
Je suis entré dans l’écriture par la voie trompeuse des compliments pour enfants doués.
Raphaël Enthoven, Le temps gagné, p. 197.
Publié aux éditions de L’Observatoire en 2020, l’autobiographie du pittoresque philosophe médiatique est intéressante car l’auteur y essaie d’être honnête. Il a la lucidité d’admettre que son œuvre ne débordera pas les capacités d’un bon élève qui reçoit des satisfecits. Le Temps gagné confirme cela.
Or, l’honnêteté l’oblige à se montrer sous des couleurs peu flatteuses, donc à révéler une personnalité globalement déplaisante, à laquelle le lecteur ne s’identifie jamais. Son rapport aux femmes par exemple est ignoble, non parce qu’il couche avec elles sans amour, mais parce qu’il croit faire de bonnes actions en agissant de la sorte :
C’est comme ça, à force de dire oui à tout, qu’en Don Juan kantien à qui plaire suffirait mais qui se sent le devoir de coucher j’ai joué un rôle capital dans la vie de femmes qui avaient peu d’importance pour moi. C’est même comme ça que je me suis marié. Pourtant, je n’en avais pas très envie.
Ibid., (p. 367).
Alors évidemment, c’est souvent ennuyeux à lire, mais ce n’est pas de la seule faute de Raphaël Enthoven. D’abord ce n’est pas de sa faute s’il est un individu plutôt ennuyeux et fat. Ensuite l’éditeur aurait pu faire un travail de relecture et un effort d’édition un peu plus soutenu. Il ne faut donc pas blâmer le seul Enthoven pour la médiocrité relative du Temps gagné.
Par ailleurs, il y a des passages qui méritent d’être lus.
Une scène d’humiliation ouvre le livre : son beau-père ne se borne pas à lui infliger des sévices corporelles, il se moque aussi de lui intellectuellement. C’est le petit plus de la grande bourgeoisie parisienne. Le petit Raphaël se vante devant un copain d’avoir lu Les Frères Karamazov. Le beau-père entend cette vantardise et, pour confondre le petit prétentieux, lui demande comment s’appellent les frères du roman de Dostoïevski. Incapable de répondre, le narrateur est foudroyé sur place.
Cela dit beaucoup sur la personnalité de Raphaël Enthoven, car le livre dans son ensemble est la confession d’un gros menteur, d’un imposteur qui passe sa vie à faire croire qu’il lit, qu’il connaît, qu’il réfléchit, qu’il enseigne, alors qu’en réalité il peaufine seulement des apparences et il s’imprègne d’un milieu socio-culturel privilégié. Il réussit à s’éloigner de son beau-père et à rejoindre son père éditeur, grâce à qui il mime les tics des intellos parisiens :
Je faisais pareil, je disais : « Platon, ça fait chic à la fin des disserts, n’est-ce pas ? » Ou « Le problème des heideggeriens, finalement, c’est qu’ils ont tout écrit sur du sable. » Je jouais au phénomène intéressant. (…) Devant eux, je pouvais me vanter tranquille d’avoir lu Les Frères Karamazov : ils ne l’avaient pas lu non plus.
Ibid., p. 172.
Il théorise cela en rappelant que son propre père lui a appris à « gagner du temps », d’où le titre du livre.
Gagne du temps, disait papa, il faut gagner du temps… » Quitte à faire semblant. (…) Commence par la fin. Gagne du temps. Au péril de ta modestie. Décrète le talent d’un tel – ou bien son infamie. Résume un livre en une phrase et jubile de tutoyer les génies.
Ibid., p. 193.
On reconnaît bien là le Raphaël Enthoven apparaissant à la télévision, arbitre des élégances et jubilant de s’écouter parler.
Un aveuglement social
Lisez cette citation exquise, qui explique à elle seule l’intérêt sociologique de lire ce récit :
Nous étions en 1995, en pleines grèves inutiles, qui n’auraient aucune incidence sur ma vie car je n’habitais pas loin de l’Ecole, et je me déplaçais à vélo.
Ibid.,p. 411.
Les grèves de 1995 furent très utiles pour la société française. Il faut vraiment être indifférent pour ne pas s’en rendre compte. Mais comme il cite Bourdieu quelques lignes plus loin, on suppose qu’il joue au sale fils à papa avec son lecteur marxiste. Il manie l’ironie car il se sait scruté :
Moi qui, en 1990, étais déjà macronien, atlantiste et futur partisan de la guerre du Golfe…
Ibid., p. 277.
Il s’agit donc de l’éducation sentimentale d’un grand bourgeois parisien, mais un bourgeois qui se voit comme désargenté. Incapable de voir la réalité sociale, il se plaint depuis toujours de ne pas avoir assez. À 13 ans, il fait une crise car il veut inviter un fille au restaurant et que son père rechigne à lui donner de l’argent pour cela. Sa belle-mère lui dit qu’à son âge, on va au McDo, pas dans une pizzeria.
Moi, comme toi, lecteur, à 13 ans, je n’espérais même pas recevoir assez d’argent pour aller au McDo. Je n’ai commencé à inviter les filles au restaurant que lorsque je gagnais ma vie.
Le narrateur, adolescent, vit chez son père mais profite d’une chambre de bonne qui a vue sur les toits de Paris, où il jouit d’une autonomie au centre de la capitale dont nous aurions tous rêvé. Et avec tout cela, le philosophe devenu quadragénaire ne voit toujours pas son statut de privilégié. Comme Sylvain Tesson qui joue à l’ermite dans une villa lacustre, Enthoven médite sur l’argent qu’il n’a jamais eu :
Parce que je mettais du parfum et que je portais des vêtements de marque, les filles venaient chez moi en pensant aller dans un palais, et elles se retrouvaient dans une chambre de bonne où (avec leur consentement) un adolescent affamé leur mangeait le cul. (…) on m’a toujours attribué des moyens que je n’avais pas.
Ibid., p. 266.
On t’attribue, cher Raphaël, les moyens que tu déclares : à 14 ans, tu avais une chambre à toi où tu pouvais explorer ta sexualité tranquillement, tout en portant du parfum et des vêtements neufs. Nous tous, sais-tu, n’avons pu avoir ce luxe qu’après l’âge de 18 ou 19 ans. Les gens normaux n’ont aucun lieu pour explorer leur sexualité.
Un roman à clés : BHL, Onfray et les autres
On reconnaît facilement quelques personnes parce qu’ils sont célèbres. Par exemple, on comprend vite que Faustine est probablement Justine Lévy (fille de Bernard-Henri Lévy) qui a écrit son histoire avec Raphaël dans un livre à l’immense couverture médiatique.
BHL lui-même est facilement reconnaissable sous les traits du personnage Élie. Pour éviter les procès, j’imagine, il a changé les noms et il a fait d’Elie un mec qui mange beaucoup. Quand le narrateur a 17 ans, il accompagne BHL à l’École normale supérieure où l’intellectuel star donne une conférence sur la guerre en Bosnie. Comme les étudiants rient du ridicule de BHL, Enthoven les décrit avec les habituels termes depréciatifs de « meute », de « barbares », de « hyènes ».
Dans un même chapitre, il nous parle de Michel Onfray et de Justine Lévy. Un chapitre bizarrement construit. Le narrateur rejoint Michel Onfray, à qui il donne le nom d’Octave Blanco, à un vernissage. Il y va avec son amoureuse « Faustine » parce qu’il n’a rien à lui dire. Il juge la fille de BHL de manière peu généreuse : « Elle n’était pas vraiment jolie mais elle avait des joues » (p. 337). Onfray, lui, ne sort pas d’un pur rôle mondain. Ils boivent une coupette de champagne,ne se disent rien de spécial, puis le narrateur retourne à Faustine et lui déclare son amour. Résultat troublant : « Nous étions sur le point de passer – sans raison, par peur – les huit années à venir agrippés l’un à l’autre » (339). Chapitre au ton camusien (je pense à l’Étranger et à ce côté « j’ai pris cette décision sans raison, sans savoir pourquoi… ») mais qui n’a pas sa place dans un récit qui se prétend proustien et explicatif des intermittences du cœur.
Il n’a pas plus d’émotion quand sa compagne est enceinte, ni même quand elle avorte. Ce qui excite vraiment Enthoven, ce qu’il tient à nous raconter, c’est son parcours scolaire. Il raconte par le menu ses classes de 4e, de seconde, de première, il parle de ses lycées. On s’en fout mais lui semble fasciné par ces détails de scolarité. Il se souvient des noms de ses professeurs, ce qui indique quelque chose de sa personnalité, mais quoi ?.
En revanche, il est normal qu’il insiste sur les épreuves scolaires qui déterminent la sélection de l’élite de la nation. La distinction et la production de l’elite est un phénomène qui mérite d’être étudié. Sa réussite au concours de l’ENS, son échec à l’agrégation de philosophie, sa deuxième tentative soldée par une réussite.
On n’apprendra pas grand-chose de philosophique, mais pour vous faire « gagner du temps », sachez que les pages que l’auteur a crues les plus croustillantes, il les a mises à la toute fin. Il s’agit de son histoire avec Carla Bruni, sa manière de tromper Justine Lévy, et sa méthode pour embobiner BHL. Le chapitre où il jure à BHL qu’il n’a jamais couché avec Carla, que tout cela n’est qu’une rumeur, est drôle à lire.
La conclusion est longue, et plus encore que tout le livre, nombriliste à un point de gêne que je n’avais pas encore expérimenté dans l’exercice de la lecture :
– Raphaël…
– Oui ?
Fin
Ibid., p. 523.
Ce sont les derniers mots du récit. Finir un livre sur son propre prénom et sur un oui que l’auteur voudrait nietzchéen, le héros qui dit enfin oui à la vie, c’est un peu trop de narcissisme pour le sage précaire qui, pourtant, peut en remontrer dans cette discipline. Sans doute, Enthoven s’est projeté dans un futur incertain où les historiens chercheront à comprendre notre époque où un président met ses initiales comme nom de parti, son nom comme seul programme. Cette époque, Raphaël concourt pour en être l’écrivain.
La Précarité du sage comprend parmi ses missions d’opérer une veille philosophique. La France étant un des rares pays où la philosophie conserve une espèce de prestige, le paysage médiatique est régulièrement parcouru par des gens que l’on désigne comme « philosophes ». Il nous revient d’evaluer leur pertinence et leur utilité sociale. Raphaël Enthoven est de ceux-là, qui bénéficie d’un taux d’invitations dans les médias incommensurable à sa productivité intellectuelle. Il est invité pour un oui ou pour un non, qu’il ait ou non une « actualité » (un truc à vendre).
Je suis allé voir ses nombreux livres grâce à ma fréquentation des grandes bibliothèques. Ils consistent tous en des trancriptions de ses émissions de radio, ou des collections de ses chroniques. Comme personne n’achète ni ne lit ces pages, il est clair qu’Enthoven se sert de l’industrie livresque pour avoir « une actualité » toute l’année, afin de donner un prétexte à l’industrie médiatique pour l’inviter sur les plateaux télé.
L’importance la plus manifeste de la pensée d’Enthoven est d’avoir rencontré des personnalités du tout Paris et d’avoir inspiré par sa seule présence des œuvres considérables. Exemples.
Raphaël Enthoven est le fils d’un éditeur important de la maison Grasset, grâce à quoi les éditeurs l’accueillent les bras ouverts. Il est l’ancien mari de la fille de BHL, Justine Lévy, qui tira de son histoire avec le philosophe le livre autobiographique Rien de grave. En même temps qu’il vivait avec Justine, il fut l’amant notamment de la future première dame Carla Bruni, qui écrivit à son propos la chanson Raphaël.
Il manquait son témoignage à lui, ce qui fut fait en 2020, avec l’épais volume de ses mémoires, Le Temps gagné (Les éditions de L’Observatoire, 525 pages). Un livre que je recommande car il offre une plongée honnête dans la grande bourgeoisie culturelle parisienne. On y voit que les privilèges ne rendent ni heureux ni intelligents. Ils aident, et c’est bien normal, à intégrer les dispositifs sélectifs de la reconnaissance sociale.
Enthoven nous explique comment il est devenu prof de philo, mais sans exercer la profession de prof de philo. Il n’a pas d’élèves et n’en aura jamais. Son but est d’avoir l’appellation « prof de philo » pour être invité à parler, et pour gagner sa vie comme homme médiatique.
La fiche Wikipedia d’André Germain n’existe qu’en allemand car l’écrivain a laissé une trace plus vive à Berlin qu’à Paris. À tel point d’ailleurs qu’il aurait inspiré un personnage du roman Mephisto de Heinrich Mann alors qu’il n’a rien inspiré à personne en France. Nul n’est prophète…
Ce n’est donc pas étonnant que j’aie pu trouver ses livres en éditions originales à la Bibliothèque nationale de Bavière. J’ai emprunté notamment Hitler ou Moscou? publié en 1933 chez Denoël. Contrairement à ce que le titre laisse penser il s’agit d’un récit de voyage, ou d’une série de rencontres, de portraits et de reportages en Allemagne, à un moment très précis de l’histoire. Le livre est entièrement écrit entre les élections de 1932, qui ont donné la majorité relative à Hitler, et la nomination de Hitler au poste de chancelier. C’est donc le portrait d’une nation nerveuse, énervée, à bout de nerfs.
Au début du livre, on ne sait pas encore si Hitler va gouverner le pays, s’il accepterait un poste de ministre dans un gouvernement de droite, s’il sera capable de travailler en coalition. Germain insiste sur le fait que ses supporteurs sont fanatiques et qu’au moindre faux-pas la jeunesse nazie peut passer aux communistes.
Car selon notre voyageur qui était brillant germaniste, la vie en Allemagne réside aux extrêmes.
L’Allemagne est saturée d’esprit révolutionnaire. L’observateur impartial sent de plus en plus que la force et la vie sont aux extrêmes, aux extrêmes révolutionnaires de gauche et de droite.
André Germain, Hitler ou Moscou ?, 1932, p. 107.
Il admire les communistes et les nationaux-socialistes, et nomme « bouillie » les partis démocratiques qui font vivre la république de Weimar. Chez les communistes, il admire surtout les grands écrivains. Il fait la recension de plusieurs pièces de Brecht, notamment,
À la fin du livre, Hitler a bien été nommé chancelier et on comprend que la preférence de Germain, s’il fallait choisir, pencherait plutôt pour Hitler que pour Moscou. Non par haine des juifs car Germain ne semble pas habité par cette maladie, mais par un raisonnement bizarre selon lequel les nazis incarnent involontairement un projet chrétien, et qu’il faut bien faire un choix de civilisation en définitive. Quand les peuples et les médias soortent de leurs gonds, ils ressortent les vieilles chimères civilisationnelles, comme aujourd’hui et les vieux racismes qui exultent.
Dans les nationaux-socialistes on ne voit plus que des antisémites. C’est confondre la partie avec le tout ; ou plutôt c’est attribuer une importance excessive à un phénomène infiniment regrettable, mais qui s’atténuera, sous la pression des problèmes plus profonds.
Ibid., p.209.
Germain ne pouvait pas se tromper davantage. L’extrême-droite massacre les innocents précisément pour cacher les problèmes plus profonds.