Raphaël Enthoven, prof de philo sans élèves

La Précarité du sage comprend parmi ses missions d’opérer une veille philosophique. La France étant un des rares pays où la philosophie conserve une espèce de prestige, le paysage médiatique est régulièrement parcouru par des gens que l’on désigne comme « philosophes ». Il nous revient d’evaluer leur pertinence et leur utilité sociale. Raphaël Enthoven est de ceux-là, qui bénéficie d’un taux d’invitations dans les médias incommensurable à sa productivité intellectuelle. Il est invité pour un oui ou pour un non, qu’il ait ou non une « actualité » (un truc à vendre).

Je suis allé voir ses nombreux livres grâce à ma fréquentation des grandes bibliothèques. Ils consistent tous en des trancriptions de ses émissions de radio, ou des collections de ses chroniques. Comme personne n’achète ni ne lit ces pages, il est clair qu’Enthoven se sert de l’industrie livresque pour avoir « une actualité » toute l’année, afin de donner un prétexte à l’industrie médiatique pour l’inviter sur les plateaux télé.

L’importance la plus manifeste de la pensée d’Enthoven est d’avoir rencontré des personnalités du tout Paris et d’avoir inspiré par sa seule présence des œuvres considérables. Exemples.

Raphaël Enthoven est le fils d’un éditeur important de la maison Grasset, grâce à quoi les éditeurs l’accueillent les bras ouverts. Il est l’ancien mari de la fille de BHL, Justine Lévy, qui tira de son histoire avec le philosophe le livre autobiographique Rien de grave. En même temps qu’il vivait avec Justine, il fut l’amant notamment de la future première dame Carla Bruni, qui écrivit à son propos la chanson Raphaël.

Il manquait son témoignage à lui, ce qui fut fait en 2020, avec l’épais volume de ses mémoires, Le Temps gagné (Les éditions de L’Observatoire, 525 pages). Un livre que je recommande car il offre une plongée honnête dans la grande bourgeoisie culturelle parisienne. On y voit que les privilèges ne rendent ni heureux ni intelligents. Ils aident, et c’est bien normal, à intégrer les dispositifs sélectifs de la reconnaissance sociale.

Enthoven nous explique comment il est devenu prof de philo, mais sans exercer la profession de prof de philo. Il n’a pas d’élèves et n’en aura jamais. Son but est d’avoir l’appellation « prof de philo » pour être invité à parler, et pour gagner sa vie comme homme médiatique.

Hitler ou Moscou ? D’André Germain

La fiche Wikipedia d’André Germain n’existe qu’en allemand car l’écrivain a laissé une trace plus vive à Berlin qu’à Paris. À tel point d’ailleurs qu’il aurait inspiré un personnage du roman Mephisto de Heinrich Mann alors qu’il n’a rien inspiré à personne en France. Nul n’est prophète…

Ce n’est donc pas étonnant que j’aie pu trouver ses livres en éditions originales à la Bibliothèque nationale de Bavière. J’ai emprunté notamment Hitler ou Moscou ? publié en 1933 chez Denoël. Contrairement à ce que le titre laisse penser il s’agit d’un récit de voyage, ou d’une série de rencontres, de portraits et de reportages en Allemagne, à un moment très précis de l’histoire. Le livre est entièrement écrit entre les élections de 1932, qui ont donné la majorité relative à Hitler, et la nomination de Hitler au poste de chancelier. C’est donc le portrait d’une nation nerveuse, énervée, à bout de nerfs.

Au début du livre, on ne sait pas encore si Hitler va gouverner le pays, s’il accepterait un poste de ministre dans un gouvernement de droite, s’il sera capable de travailler en coalition. Germain insiste sur le fait que ses supporteurs sont fanatiques et qu’au moindre faux-pas la jeunesse nazie peut passer aux communistes.

Car selon notre voyageur qui était brillant germaniste, la vie en Allemagne réside aux extrêmes.

L’Allemagne est saturée d’esprit révolutionnaire. L’observateur impartial sent de plus en plus que la force et la vie sont aux extrêmes, aux extrêmes révolutionnaires de gauche et de droite.

André Germain, Hitler ou Moscou ?, 1932, p. 107.

Il admire les communistes et les nationaux-socialistes, et nomme « bouillie » les partis démocratiques qui font vivre la république de Weimar. Chez les communistes, il admire surtout les grands écrivains. Il fait la recension de plusieurs pièces de Brecht, notamment,

À la fin du livre, Hitler a bien été nommé chancelier et on comprend que la preférence de Germain, s’il fallait choisir, pencherait plutôt pour Hitler que pour Moscou. Non par haine des juifs car Germain ne semble pas habité par cette maladie, mais par un raisonnement bizarre selon lequel les nazis incarnent involontairement un projet chrétien, et qu’il faut bien faire un choix de civilisation en définitive. Quand les peuples et les médias soortent de leurs gonds, ils ressortent les vieilles chimères civilisationnelles, comme aujourd’hui et les vieux racismes qui exultent.

Dans les nationaux-socialistes on ne voit plus que des antisémites. C’est confondre la partie avec le tout ; ou plutôt c’est attribuer une importance excessive à un phénomène infiniment regrettable, mais qui s’atténuera, sous la pression des problèmes plus profonds.

Ibid., p.209.

Germain ne pouvait pas se tromper davantage. L’extrême-droite massacre les innocents précisément pour cacher les problèmes plus profonds.

Découverte d’un auteur oublié : André Germain

La Bibliothèque nationale de Bavière me met entre les mains des livres d’André Germain, homme de lettres richissime complètement oublié. Et pour cause, il n’a écrit aucun chef d’œuvre. Les étudiants en lettres le connaissent pour les critiques qu’il a écrites sur Proust. Des critiques très dures, assez géniales, qui disent beaucoup sur le prestige de Proust de son vivant.

André Germain, c’est le double de Proust, c’est l’ombre du grand homme. Homosexuel et fils à papa, il finance des revue littéraires qui publient ses articles, Germain n’a jamais eu le courage de tout abandonner pour se consacrer à une œuvre. Sa santé était trop bonne pour qu’il se sente mourir jeune, par conséquent il se laisse vivre et n’écrit que des textes courts. Mêmes ses livres se lisent comme une succession de courts chapitres, analogues à des billets de blog.

Il est jaloux de Proust, c’est entendu, mais parfois la jalousie occasionne des idées hilarantes. Les amateurs de Proust aiment rire et ils riront de bon cœur des critiques assassines de Germain. Il compare La Prisonnière à une soupe aux choux, la jalousie du narrateur à un phénomène de constipation :

De notre auteur, notre bourreau, nous réclamons à la fin un clystère, ou une cuvette.

André Germain, De Proust a Dada, 1924.

Il y a même quelquefois des idées bizarres et presque justes. À propos du Côté de Guermantes II, et alors que Proust est toujours vivant, il prétend ne pas connaître l’auteur de la Recherche, et l’imagine être en fait le pseudonyme d’une « vieille demoiselle » dont il fait la biographie. Il s’agirait d’une fille de la petite bourgeoisie, ayant profité d’une « excellente éducation » et qui travailla comme institutrice dans des familles de la haute. Amoureuse d’un cocher, cette vieille fille arrive à la maturité et écrit ses mémoires dans lesquels ne se trouvent que des « des grands seigneurs et des domestiques ».

Ce livre, encombré de leur double procession, dégage des parfums à la fois élégants et ancillaires et, par leur mariage, je ne sais quelle vive impression de cuistrerie. De la pédanterie dans la frivolité, une énorme exégèse de quelques saluts et de quelques hoquets, voilà ce qui finalement nous étreint.

André Germain, « Le dernier livre de Marcel Proust », juillet 1921.

Je trouve cela brillant et drôle, et même un peu vrai si l’on excepte la cuistrerie. Je me réjouis de lire cet esprit de second rang, capable de saisir le génie de Proust mais incapable de s’y hisser. J’ai de la tendresse pour ce type de penseurs un peu vains et talentueux.

Comment j’ai publié mon premier livre

Tout a commencé en 2010 ou 2011. J’avais écrit plusieurs livres depuis l’âge de quinze ans mais aucun de ces manuscrits n’avaient trouvé d’éditeurs. À l’approche de la quarantaine, j’étais donc ce qu’on appelle communément un raté. Je travaillais alors sur une thèse de doctorat consacrée à l’histoire et la philosophie des récits de voyage.

Un jour, dans le cadre de mes recherches doctorales, je lis une interview d’un couple d’éditeurs qui sont en charge d’une collection de livres de voyages très intéressants et qui renouvellent, à mes yeux, la littérature ethnologique. Marianne Paul-Boncour et Patrick de Sinety expliquent dans cette interview les attendus de leur collection, ce qui me donne envie de leur proposer ma contribution.

Plutôt que d’écrire un manuscrit et de chercher un éditeur après coup, j’écris d’abord un mail à ces deux éditeurs sans avoir la moindre idée de la moindre ligne d’un manuscrit.

Je leur dis qui je suis et ce que je fais. Habitant en Irlande du nord, je propose un livre de voyage sur cette province magnifique. Comme cette collection s’intéresse à des peuples méconnus, minoritaires et fantasmatiques, je leur parle de communautés nord-irlandaises que je trouve passionnantes, loin des stéréotypes touristiques et journalistiques des Irlandais.

Mon mail semble produire son effet. Je reçois une réponse de Patrick de Sinety qui se dit intéressé par une ligne, au milieu de mon message. Il aimerait en savoir plus sur ce peuple nomade que j’appelle les « Travellers », et il voit tout de suite, en bon éditeur, le potentiel livresque d’une population pareille.

Le plus dur était fait. Un éditeur était ferré. Je pouvais répondre à sa demande en entrant à fond dans son imaginaire d’écrivain voyageur enthousiaste.

Rendez-vous est pris avec Marianne et Patrick à Paris pour discuter de tout cela autour d’un café. Moi, surmotivé par cette perspective, je promets de leur envoyer avant ce rendez-vous un document Word de dix ou vingt pages pour qu’ils se fassent une idée plus précise de mon style d’écriture.

La rencontre est un petit coup de foudre amical entre nous. Je suis d’emblée sous le charme de ces deux trentenaires souriants et intelligents, qui se complètent et s’épaulent. Ils forment le duo le plus efficace et le plus puissant que j’aie jamais vu. En combinant leurs qualités et leurs compétences respectives, ils forment une équipe qui est à la fois visionnaire, rigoureuse, énergique, réfléchie, organisée, enthousiaste, intelligente, prospective, synthétique, empathique et commerciale. Depuis cette époque, j’ai appris que Patrick était décédé dans une noyade et que Marianne avait disparu des radars. Leur collection a disparu avec eux. Revenons à nos moutons.

Comme ils ont lu mes dix pages, ils ont obtenu de leur patron, l’avocat et écrivain Emmanuel Pierrat, de me faire signer un contrat, mon tout premier contrat d’éditeur.

Comme le stipule ce contrat, ils me donnèrent un chèque de 500 euros et la même somme me serait versée à la réception du manuscrit dans sa version finale et approuvée. Je sortis du café dans un état de grande joie.

Il fallut alors battre le fer tant qu’il était chaud et je me mis à enquêter, à écrire, à lire toutes les publications en langue anglaise sur les Travellers irlandais. En français, je ne lisais rien pour une raison simple : il n’y avait rien. Sans abandonner ma thèse de doctorat, je passais mes soirées et mes fins de semaine à composer ce qui allait devenir mon premier livre. Mon excitation ne retomba pas une seconde pendant les mois que dura l’aventure.

Marianne et Patrick allaient extrêmement vite dans leur traitement des chapitres que je leur envoyais. Je pensais leur communiquer des versions préparatoires, à retoucher en fonction de leur ligne éditoriale. Ils me renvoyaient mes chapitres réécrits, corrigés, améliorés et recadrés. Moins d’une année s’est écoulée entre mon premier mail et la parution de mon livre.

Bienvenue chez les Mapuches et les Gagaouzes

Article paru dans le journal Le Monde, dans l’édition du 18.05.2007

Les petites éditions Cartouche lancent d’insolites invitations au voyage

Le mot d’ordre est simple : « Faites des étonnants voyages ! » et partez à la découverte des Gagaouzes, Mapuches, Chleuhs, Baloutches, Bobos, Avars, Micmacs, Mizos et autres peuples atypiques mais authentiques qui vivent, en 2007, sur un territoire précis et identifié de la planète. Cette collection « Voyages au pays des… » lancée aux éditions Cartouche a été inspirée par les écrivains Nicolas Bouvier ou Claudio Magris. Connus pour leurs récits de voyage, ils sont des piliers du festival Etonnants Voyageurs, fondé en 1990 par Michel Le Bris. Les éditions Cartouche ont été fondées en 2004 par Emmanuel Pierrat, avocat et écrivain, avec l’aide de Léo Scheer. Les deux premiers titres, Voyage au pays des Gagaouzes, de Marianne Paul-Boncour et Patrick de Sinety, et Voyage au pays des Mapuches, d’Alain Devalpo, ont paru en janvier. A l’automne sortira Voyage au pays des Baloutches, de Stéphane Dudoignon. Ce dernier, historien spécialiste de l’islam, vient de connaître une notoriété involontaire. Le 14 avril, il a été relâché par les autorités iraniennes, après avoir été retenu en captivité pendant deux mois et demi, alors qu’il étudiait justement cette minorité sunnite du Sistan-Baloutchistan.
A l’est de l’Europe, la Gagaouzie existe, les deux envoyés spéciaux de ces guides littéraires peuvent en témoigner. Le point de départ de cette découverte a d’ailleurs été la rencontre d’une Gagaouze qui tient un restaurant à Paris. De là, les deux Tintins reporters n’ont eu qu’à remonter le fil et se sont rendus dans cette région autonome, née en 1990 sur les décombres de l’URSS, à un bout de la Moldavie, ce pays si proche de la Syldavie d’Hergé…

« Le pari est d’écrire des récits de voyages contemporains qui servent aussi de guide », résume Emmanuel Pierrat. Le tout en une centaine de pages et pour 10 euros. L’originalité repose sur le choix des destinations rares et toutes orientées sur des peuples ignorés. Les Mapuches vivent sur les hauteurs de la cordillière des Andes, entre le Chili et l’Argentine. Ils ont la réputation de n’avoir jamais été soumis par les Conquistadors. Les Chleuhs et les Micmacs, dont les noms sont entrés dans la langue courante, sont le premier un peuple du Haut-Atlas marocain, le second une tribu d’Indiens du Canada. Quant aux Bobos, les vrais, il s’agit d’une peuplade du Sénégal. Tous doivent trouver leur biographe.

Chaque guide s’ouvre sur une carte situant géographiquement la population en question et comprend des conseils pratiques : comment s’y rendre, y dormir, etc. Plus un lexique : par exemple, « je suis malade » se dit « kütrangelen » en mapuchedungun et « je ne comprends pas », « bän annamerim » en gagaouze. Enfin, le livret se clôt par une bibliographie. Emmanuel Pierrat, quant à lui, rêve d’écrire sur les Mizos du Mizoram, le plus petit Etat de la fédération indienne, à la frontière tibéto-birmane dont la population se vit comme une des tribus perdues d’Israël… Faites des étonnants voyages.

Alain Beuve-Mérie

Bonn, bataille des cafés

Le sage précaire en camping dans la rue Dorothée, à Bonn

Quand on campe en ville, il faut songer aux questions sanitaires et hygiéniques de manière rationnelle et optimale. Après la sûreté et la légalité, ce qui compte le plus est la possibilité d’aller aux cabinets et de faire un brin de toilette. D’où l’importance des cafés et des avis donnés sur internet par leurs utilisateurs.

Le café doit être ouvert très tôt car il est fréquent que le campeur se réveille à l’aube. Il doit être équipé de sanitaires appropriées. Il est indispensable qu’on puisse s’asseoir à une table autant de temps qu’on veut pour se reposer, regarder les gens, lire et écrire.

Le Lighthouse café coche toutes les cases. Dans une rue piétonne, coincé près d’une très belle façade d’église du XVIIe siècle, la serveuse est très jolie et parle un anglais parfait. Il y a certes des touristes comme moi, mais la plupart des gens que j’y ai vus travaillaient ou étudiaient dans le quartier. Je m’y suis senti assez bien pour lire un récit de voyage en Allemagne étonnant dont je parlerai prochainement ici.

Le Camus café, en revanche, m’a un peu moins plu. Il se donne des airs littéraires, il passe du jazz, il exhibe des portraits d’écrivains mythiques dont celui qui a donné son nom au café. Ses toilettes sont fantastiques. Le plus gênant est la présence de mecs à la con qui lisent et écrivent sur leur table en bois. Ceux-là je les détestent, ils me donnent envie de fuir.

Le Camus café, dans un quartier bobo de Bonn.

Proust et la fin de vie

En 1921, Marcel Proust n’a plus qu’une année à vivre. Il est à l’agonie quand paraît Le Coté des Guermantes. C’est maintenant un écrivain reconnu qui a reçu le prix Goncourt pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs en 1919. Il n’a plus rien à prouver. En revanche il doit vivre assez de temps pour finir son cycle romanesque, À la recherche du temps perdu.

Finir n’est pas le mot, car Proust a fini depuis longtemps son cycle romanesque. En 1907, il a dit à Céleste, la gouvernante, « Cette nuit, j’ai commencé et terminé un très gros livre. » Il a donc écrit sa conclusion, ses dernières scènes, ce qui explique que le dernier tome du cycle, Le Temps retrouvé, se lit si facilement. C’est probablement le tome le mieux travaillé, le plus parfait.

Proust sait qu’il lui reste peu de temps à vivre quand il termine Le Côté des Guermantes, ce qui a plusieurs conséquences. D’abord il se fiche éperdument d’être divertissant ou élégant. Il peut se permettre des longueurs effroyables s’il les considère comme utiles à l’économie générale de l’œuvre. Ensuite, il peut faire dire à Swann qu’il est mourant car c’est ce que lui, l’auteur, ressent.

Enfin cela explique l’incroyable impudeur et impolitesse de Swann à l’endroit du duc et de la duchesse de Guermantes. J’ai déjà parlé de cela dans un autre billet.

L’auteur est mourant, il panique, son personnage préféré est mourant aussi, il brise toutes les règles de politesse : en passant par la fiction, Marcel Proust essaie de s’accrocher à la vie en faisant de son personnage un plaintif casse-pied.

L’impolitesse de Proust

On croit souvent que Proust professe un mépris de classe car il se moque des « gens du peuple » dont il n’hésite pas à dire qu’ils manquent d’éducation. Mais Proust se moque bien plus férocement des grands de ce monde.

La fin du Côté des Guermantes est éclairante sur ce point. On se rappelle tous la fameuse scène des « souliers rouges » de la duchesse de Guermantes. Le narrateur et Charles Swann sont là, chez les Guermantes, pas vraiment invités, et il est clair que le couple ducal est en train de se préparer à sortir. Ils parlent de choses et d’autres et, franchement, l’ambiance n’est pas bonne. C’est alors que Swann annonce qu’il est mourant, au détour d’une conversation superficielle. Or la duchesse est en retard à un dîner en ville. Deux devoirs s’opposent. Il faut partir mais un ami aurait besoin de réconfort. Le duc presse sa femme jusqu’au moment où il voit qu’elle porte des souliers noirs avec une robe rouge.

La duchesse dit qu’ils sont trop en retard pour changer de souliers, alors le duc la rassure. On peut arriver en retard, c’est moins grave que de porter des chaussures noires avec une robe rouge.

Cette scène est censée nous faire comprendre que les aristocrates, même les plus grands, sont sans pitié et trouveront toujours du temps pour des détails vestimentaires quitte à blesser un vieil ami qui va mourir. Sècheresse du cœur.

Or, ce qui m’interpelle dans cette scène, c’est l’impolitesse conjointe du narrateur et de Charles Swann. Qu’ont-ils donc à rester là, dans le salon des Guermantes, et à demander des services, et à parler de leur maladie ? Dans la société d’où je viens, ça ne se fait pas. À leur place, j’aurais déjà déguerpi depuis longtemps.

Ce que je dis là paraît provocateur mais je vous demande de bien lire les dix dernières pages de ce volume et de me répondre : n’est-ce pas que le narrateur squatte l’appartement des Guermantes et impose sa présence de manière inappropriée ? Qu’est-ce qu’il fiche dans l’escalier, à observer les allées et venues ? N’est-il pas ridicule à épier la porte cochère ?

Et Swann, sur ces entrefaits, n’aurait-il pas dû comprendre déjà qu’il dérangeait ? Comment un homme aussi fin n’a pas compris que sa visite impromptue tombait au mauvais moment ?

De plus Proust fait dire à Swann que le tableau récemment acquis par le Duc ne peut pas être un Velasquez, comme le Duc voudrait le croire ! Excusez-moi mais ça, cette impolitesse, le sage précaire seul en est capable. Il n’y a que des rustres comme moi qui peuvent allez chez les gens pour critiquer leur décoration et annoncer qu’ils sont à l’article de la mort au moment précis où ces braves gens doivent partir.

C’est pourquoi je soutiens que Proust ne critique pas qui l’on croit. Il est infiniment plus intéressé et empathique vis-à-vis du prolétariat qu’on le dit, et moins fasciné par les têtes couronnées qu’il le prétend.

Proust für alle : comment le volume réputé le plus ennuyeux de la Recherche se révèle le plus drôle

J’ai trouvé un livre de Marcel Proust en français dans une boutique de livres d’occasion au centre historique de Munich. 4 euros pour Le Côté de Guermantes II. Le livre de poche (collection Folio) n’a pas été touché par des mains humaines.

Ce tome de La Recherche du temps perdu, je l’ai lu en 1997, lors d’une randonnée solitaire que je m’étais offerte après avoir travaillé à la Biennale d’art contemporain de Lyon. J’avais besoin de solitude, de nature et de temps. Pour m’accompagner dans ce parcours de Millau à Conques, j’avais emporté Proust car je lisais un volume de la Recherche chaque année.

C’est le tome réputé le plus ennuyeux de la Recherche, car il ne s’y passe pas grand chose. La fin de vie de la grand-mère (30 pages), un dîner chez les Guermantes (250 pages), une visite chez le Baron de Charlus (15 pages). Aux yeux du sage précaire, c’est l’un des meilleurs volumes car Proust s’en donne à cœur joie avec les métaphores délirantes et les analyses sociolinguistiques. Les manières de parler sont détaillées avec un scrupule hilarant. Voir par exemple la lettre d’un valet de pied que le narrateur lit sans qu’elle lui soit adressée. Un chef d’œuvre comique, un vrai sketch.

Cher ami, il faut te dire que ma principale occupation, de ton étonnement j’en suis certain, est maintenant la poésie que j’aime avec délices, car il faut bien passé le temps.

Proust, Guermantes II

Fort de cette passion dévorante pour la poésie, le valet parsème sa lettre de formules pompeuses glanées dans des recueils de poème. Le sage précaire rit de bon cœur, non parce qu’il se sent supérieur à l’auteur de la lettre, mais parce qu’il s’y reconnaît. Moi aussi, toute ma vie et sur ce blog comme ailleurs, j’ai essayé de m’exprimer en respectant le bon usage et la grammaire, en offrant aux lecteurs des milliers de coquilles qui sont autant de trébuchements de l’esprit… ça se dit, ça, « trébuchement » ?

Dans la même lettre, le valet annonce un décès dans la haute société qui l’emploie, et tâche d’élever son langage à la hauteur de l’événement. Pour ce faire, il se réfugie dans un poncif, ce qui est comique pour ceux qui tentent d’écrire sans clichés. Puis sans transition il passe à la narration de plaisirs triviaux, parce que la vitalité et le bonheur de vivre prend toujours le dessus chez certains individus un peu grossiers. Et là encore, je me reconnais dans cette personnalité du valet, qui veut bien pleurer aux enterrements mais qui ne perdra jamais le goût d’une course de motocyclette :

On a mis plus de deux heures pour aller au cimetière, ce qui vous fera bien ouvrir de grands yeux dans votre village car on nan fera certainement pas autant pour la mère Michu. Aussi ma vie ne sera plus qu’un long sanglot. Je m’amuse énormément à la motocyclette dont j’ai appris dernièrement.

Proust, Guermantes II

Conquérir le registre soutenu de la langue française est un combat qui peut prendre une vie. Pour moi, c’est un combat et un objectif que je n’ai jamais perdus de vue. Les bons auteurs savent mettre en scène cette bataille pour conquérir les codes de conduite et les registres de langue. Proust prend autant de plaisir à traquer les faiblesses des gens de la haute que les inflexions des gens du peuple. De ce fait Proust est vraiment un écrivain pour tous.

Le sage précaire ne partage rien avec l’homme Marcel Proust, et la Recherche ne parle que de choses qui ne m’intéressent pas, mais c’est avec ce contenu exotique qu’il parle à tout le monde.

Un autre admirateur talentueux de Jean Rolin

Jean Rolin, photo de Julien Barret, parue sur son site « Autour de Paris »

Quand je suis tombé sur ce « Guide de Paris« , et que j’ai déroulé le chapitre sur l’écrivain Jean Rolin, j’ai eu la sensation étrange de lire quelque chose que j’avais moi-même écrit.

Or, comme je suis retourné sur ce site et que je l’avais oublié entre temps, ma mémoire a joué son rôle dans ma lecture, si bien que je pensais vraiment l’avoir écrit en partie.

C’est en lisant les commentaires que je me suis retrouvé pour de bon : j’avais laissé un commentaire qui montrait ma différence avec ce brillant blogueur que je ne connais pas personnellement. Ce commentaire aussi je l’avais oublié mais je l’ai relu avec plaisir car je souscris toujours aux mêmes idées qu’à l’époque. En revanche j’ai vu que le webmaster du site m’avait répondu avec beaucoup d’urbanité.

Tout ceci est à lire ici : https://autour-de-paris.com/project/jean-rolin-profession-arpenteur