L’impolitesse de Proust

On croit souvent que Proust professe un mépris de classe car il se moque des « gens du peuple » dont il n’hésite pas à dire qu’ils manquent d’éducation. Mais Proust se moque bien plus férocement des grands de ce monde.

La fin du Côté des Guermantes est éclairante sur ce point. On se rappelle tous la fameuse scène des « souliers rouges » de la duchesse de Guermantes. Le narrateur et Charles Swann sont là, chez les Guermantes, pas vraiment invités, et il est clair que le couple ducal est en train de se préparer à sortir. Ils parlent de choses et d’autres et, franchement, l’ambiance n’est pas bonne. C’est alors que Swann annonce qu’il est mourant, au détour d’une conversation superficielle. Or la duchesse est en retard à un dîner en ville. Deux devoirs s’opposent. Il faut partir mais un ami aurait besoin de réconfort. Le duc presse sa femme jusqu’au moment où il voit qu’elle porte des souliers noirs avec une robe rouge.

La duchesse dit qu’ils sont trop en retard pour changer de souliers, alors le duc la rassure. On peut arriver en retard, c’est moins grave que de porter des chaussures noires avec une robe rouge.

Cette scène est censée nous faire comprendre que les aristocrates, même les plus grands, sont sans pitié et trouveront toujours du temps pour des détails vestimentaires quitte à blesser un vieil ami qui va mourir. Sècheresse du cœur.

Or, ce qui m’interpelle dans cette scène, c’est l’impolitesse conjointe du narrateur et de Charles Swann. Qu’ont-ils donc à rester là, dans le salon des Guermantes, et à demander des services, et à parler de leur maladie ? Dans la société d’où je viens, ça ne se fait pas. À leur place, j’aurais déjà déguerpi depuis longtemps.

Ce que je dis là paraît provocateur mais je vous demande de bien lire les dix dernières pages de ce volume et de me répondre : n’est-ce pas que le narrateur squatte l’appartement des Guermantes et impose sa présence de manière inappropriée ? Qu’est-ce qu’il fiche dans l’escalier, à observer les allées et venues ? N’est-il pas ridicule à épier la porte cochère ?

Et Swann, sur ces entrefaits, n’aurait-il pas dû comprendre déjà qu’il dérangeait ? Comment un homme aussi fin n’a pas compris que sa visite impromptue tombait au mauvais moment ?

De plus Proust fait dire à Swann que le tableau récemment acquis par le Duc ne peut pas être un Velasquez, comme le Duc voudrait le croire ! Excusez-moi mais ça, cette impolitesse, le sage précaire seul en est capable. Il n’y a que des rustres comme moi qui peuvent allez chez les gens pour critiquer leur décoration et annoncer qu’ils sont à l’article de la mort au moment précis où ces braves gens doivent partir.

C’est pourquoi je soutiens que Proust ne critique pas qui l’on croit. Il est infiniment plus intéressé et empathique vis-à-vis du prolétariat qu’on le dit, et moins fasciné par les têtes couronnées qu’il le prétend.

Proust für alle : comment le volume réputé le plus ennuyeux de la Recherche se révèle le plus drôle

J’ai trouvé un livre de Marcel Proust en français dans une boutique de livres d’occasion au centre historique de Munich. 4 euros pour Le Côté de Guermantes II. Le livre de poche (collection Folio) n’a pas été touché par des mains humaines.

Ce tome de La Recherche du temps perdu, je l’ai lu en 1997, lors d’une randonnée solitaire que je m’étais offerte après avoir travaillé à la Biennale d’art contemporain de Lyon. J’avais besoin de solitude, de nature et de temps. Pour m’accompagner dans ce parcours de Millau à Conques, j’avais emporté Proust car je lisais un volume de la Recherche chaque année.

C’est le tome réputé le plus ennuyeux de la Recherche, car il ne s’y passe pas grand chose. La fin de vie de la grand-mère (30 pages), un dîner chez les Guermantes (250 pages), une visite chez le Baron de Charlus (15 pages). Aux yeux du sage précaire, c’est l’un des meilleurs volumes car Proust s’en donne à cœur joie avec les métaphores délirantes et les analyses sociolinguistiques. Les manières de parler sont détaillées avec un scrupule hilarant. Voir par exemple la lettre d’un valet de pied que le narrateur lit sans qu’elle lui soit adressée. Un chef d’œuvre comique, un vrai sketch.

Cher ami, il faut te dire que ma principale occupation, de ton étonnement j’en suis certain, est maintenant la poésie que j’aime avec délices, car il faut bien passé le temps.

Proust, Guermantes II

Fort de cette passion dévorante pour la poésie, le valet parsème sa lettre de formules pompeuses glanées dans des recueils de poème. Le sage précaire rit de bon cœur, non parce qu’il se sent supérieur à l’auteur de la lettre, mais parce qu’il s’y reconnaît. Moi aussi, toute ma vie et sur ce blog comme ailleurs, j’ai essayé de m’exprimer en respectant le bon usage et la grammaire, en offrant aux lecteurs des milliers de coquilles qui sont autant de trébuchements de l’esprit… ça se dit, ça, « trébuchement » ?

Dans la même lettre, le valet annonce un décès dans la haute société qui l’emploie, et tâche d’élever son langage à la hauteur de l’événement. Pour ce faire, il se réfugie dans un poncif, ce qui est comique pour ceux qui tentent d’écrire sans clichés. Puis sans transition il passe à la narration de plaisirs triviaux, parce que la vitalité et le bonheur de vivre prend toujours le dessus chez certains individus un peu grossiers. Et là encore, je me reconnais dans cette personnalité du valet, qui veut bien pleurer aux enterrements mais qui ne perdra jamais le goût d’une course de motocyclette :

On a mis plus de deux heures pour aller au cimetière, ce qui vous fera bien ouvrir de grands yeux dans votre village car on nan fera certainement pas autant pour la mère Michu. Aussi ma vie ne sera plus qu’un long sanglot. Je m’amuse énormément à la motocyclette dont j’ai appris dernièrement.

Proust, Guermantes II

Conquérir le registre soutenu de la langue française est un combat qui peut prendre une vie. Pour moi, c’est un combat et un objectif que je n’ai jamais perdus de vue. Les bons auteurs savent mettre en scène cette bataille pour conquérir les codes de conduite et les registres de langue. Proust prend autant de plaisir à traquer les faiblesses des gens de la haute que les inflexions des gens du peuple. De ce fait Proust est vraiment un écrivain pour tous.

Le sage précaire ne partage rien avec l’homme Marcel Proust, et la Recherche ne parle que de choses qui ne m’intéressent pas, mais c’est avec ce contenu exotique qu’il parle à tout le monde.

Der Blaue Reiter, le livre

L’Almanach de 1912, dirigé par Kandinsky et Marc

Gardons à l’esprit que le mouvement Der Blaue Reiter est avant tout un projet éditorial. J’ai été très impressionné par ce fait dans l’exposition que j’ai visitée au musée Lenbachhaus, à Munich. Der Blaue Reiter est un livre avant d’être une exposition. Une revue savante qui sert de machine de guerre pour soutenir et accompagner les productions et diffusions des oeuvres d’art.

Les auteurs des articles de cette publication sont les artistes eux-mêmes, qui ne parlent pas de leurs propres œuvres mais de celles de leurs collègues. C’est ce que la sagesse précaire ne sait pas faire, par un mélange de paresse et de vieille morale, se mettre en situation collective pour que chacun fasse la publicité de l’autre. Moi, je découvre que La précarité du sage est cité ou mentionné à droite à gauche sans avoir été averti, ce qui est flatteur mais ne permet pas de faire système.

Peinture d’art populaire en illustration de l’Almanach Der Blaue Reiter.

Les images choisies pour illustrer cet Almanach (il n’y a eu que deux numéros du fait que le mouvement s’est dissout à l’occasion de la guerre de 1914) sont une belle surprise. Quelques dessins et peintures de nos chers Munichois, autant d’œuvres de grands artistes français perçus comme les parrains de l’entreprise (surtout Delaunay et Matisse), et une majorité d’images venues d’ailleurs.

Des photos de sculptures médiévales, beaucoup de Moyen-âge, des masques asiatiques, des décorations arabes, un peu d’antiquités égyptienne et gréco-romaine, et une forte présence d’art naïf. Art brut, art populaire, dessins d’enfants et de fous. Les expressionnistes trempaient leur imaginaire dans ce que la technologie moderne permettait de mettre à disposition du spectateur occidental curieux.

Quatrième de couverture, où l’on reconnaît la signature de Kandinsky.

La sensualité de Chateaubriand

Assoifé de culture, j’étais aussi assoifé de lecture. Incapable de lire en allemand et peu désireux de lire en anglais, je me rends à l’Institut français en semaine pour prendre une carte à la médiathèque. 14.50, la médiathèque est fermée. J’y retourne un autre jour à 11.00 : encore fermée. Heureusement la bibliothécaire a mis des livres à donner dans une corbeille devant la porte. « Servez-vous ». J’ai pris les deux volumes des Martyrs de Chateaubriand, dans la vieille collection « Les classiques pour tous » de la Librairie Hatier (1922).

Les pages craquaient. Personne n’avait jamais ouvert le tome 1. Le tome 2 paraît plus usé et sans doute un peu lu. Cela s’explique par le contenu : le tome 2 est plus centré sur l’histoire d’amour des deux époux martyrs.

Je lis ce classique comme un mort de faim se jette sur un plat du jour. On pourrait croire qu’il vaudrait mieux un désir plus subtil, mais la prose de l’Enchanteur, les multiples références à la culture antique, et le nombre élevé d’hapax, de mots savants, de préciosités archaïsantes, demandent que le lecteur de 2023 soit très affamé, sinon il abandonne la lecture dès la deuxième page.

Le plus remarquable est la sensualité débordante du poète, que je n’avais pas remarquée à ce point d’incandescence dans ses Mémoires ni dans ses Voyages. Que ce soit l’héroïne Cymodocée, ou la fée gauloise Veleda, les jeunes femmes sont à la fois vierges et tentatrices, blanches et désirantes, pudiques et toujours presque nues. Les voiles et les vêtements sont toujours décrits de manière à suggérer un érotisme accepté par la censure.

Exemple au premier chapitre. La jeune fille se prépare pour partir en voyage avec son père :

Cymodocée, dans un chaste asile, laisse couler à ses pieds son vêtement de nuit, mystérieux ouvrage de la pudeur. Elle revêt une robe semblable à la fleur de lis, que les Grâces décentes attachent elles-mêmes autour de son sein. Elle croise sur ses pieds nus des bandelettes légères, et rassemble sur sa tête, avec une aiguille d’or, les tresses parfumées de ses cheveux. Sa nourrice lui apporte son voile blanc des Muses, qui brillait comme le soleil et qui etait placé dans une cassette odorante. Cymodocée couvre sa tête de ce tissu virginal, et sort pour retrouver son père.

Chateaubriand, Les Martyrs, 1809, Livre premier.

Julia Cagé et les conseils de lecture. Une faille dans la rhétorique de nos élites

L’économiste Julia Cagé est un bon produit du système scolaire français. Dès le début de l’entretien qu’elle a accordé à Thinkerview, on sait qu’elle a fait une thèse en Amérique et qu’elle a fait une grande école en France. On ne sait pas encore laquelle.

Tout le long de l’entretien, elle parle de choses dont elle n’est pas spécialiste, mais elle se comporte avec le charme de quelqu’un qui a l’habitude de passer des oraux. Elle se dit : comment passer pour un connaisseur sur cette question alors que je n’y connais rien ? Pour le sage précaire, qui n’est spécialiste que de cela, le bullshit intelligent, la prestation de Julia Cagé est très encourageante.

Le seul gros défaut dans la roublardise de Mme Cagé se révèle à la fin de l’émission, quand elle doit pourtant répondre à la question la plus facile.

Une des questions finales des entretiens Thinkerview consiste à donner trois conseils de lecture. Franchement, c’est du pain béni pour bricoler des réponses avantageuses. Or, souvent, les intervenants sont fatigués à ce moment-là et donnent des réponses mal foutues. Même l’écrivain François Bégaudeau ne s’en est pas bien sorti et a lancé trois noms comme ça, à l’arrache, sans habiter sa réponse.

Julia Cagé est très amusante à observer dans cet exercice car elle joue le rôle qu’apparemment on enseigne dans les classes préparatoires et les grandes écoles : l’art de parler de tout avec éloquence et de paraître aussi convaincant que possible. C’est en tout ce dont se flattait l’historien Patrick Cabanel en son temps. On ne devrait pas être fier de cela, et le sage précaire n’est fier de ce talent que parce qu’il n’en a pas d’autre.

D’abord elle dit : « ouais ! » mais elle n’a pas encore les trois livres en tête.

Après un silence, elle cite un livre de Barbara Stiegler mais elle en dit juste assez pour impressionner. Elle ne l’a pas lu. Elle en a tout juste entendu parler.

Ensuite elle galère pour trouver un deuxième conseil. Elle soupire, pense à voix haute, se demande ce qu’elle a lu récemment, et rien ne vient. La honte pour une intellectuelle française. Ressaisis-toi Julia.

À court d’idées, elle lance un truc de baratineur que nous connaissons tous : « Alors là je vais vous dire, ça va vous étonner. Je vais vous faire bondir, là. » C’est génial de voir, ça nous rend les élites plus proches de nous. Tenez-vous bien, je vais vous conseiller un truc, mais c’est une dinguerie, retenez-moi ou je fais un malheur…

Elle conseille toute l’oeuvre de Hanna Arendt. Comme c’est ridicule, et pour se rattraper, elle prétend l’avoir relue récemment. Pour faire passer la pilule, elle n’a d’autre choix que d’insister, de grossir le trait : »J’ai tout relu du début à la fin », dit-elle, en vous regardant bien dans les yeux, pour s’assurer que ça passe. C’est évidemment un gros bobard. Elle en tire de pauvres idées sans grand intérêt, des choses à moitié fausses, du bla bla convenu sur Hanna Arendt, mais elle pense avoir produit son petit effet.

Son troisième conseil est un roman de Paul Auster, et là non plus elle n’est pas brillante. Bon, c’est la fin de l’émission, elle n’est clairement plus la fringante normalienne qu’elle est d’ordinaire.

À part ça j’aime bien Julia Cagé et je regarde cet entretien pour la deuxième fois, ce qui est assez dire.

Milan Kundera et son modèle de quadragénaire libertin

Quand j’ai lu La Vie est ailleurs la première fois, j’avais 19 ans et je m’étais identifié au personnage désigné comme « le quadragénaire ». J’avais l’âge du héros et nourrissais l’ambition d’être poète comme lui, mais c’est le vieux célibataire stérile qui m’inspirait, comme si je savais intimement, dès l’adolescence, que l’âge qui me conviendrait le plus était la quarantaine. Il incarnait la vie parfaite pour le petit sage précaire en devenir que j’étais.

Le quadragénaire vit seul, il a des maîtresses et des amis, il aime et est aimé sans attaches, sans lourdeur, sans devoir. Il est intellectuel, son appartement est plein de livres et d’œuvres d’art. Il travaille manuellement car le régime socialiste l’a obligé à retourner à l’usine. Il séduit des femmes de tous âges. Il est libre et jouisseur. La perfection pour moi qui n’avais pas de maîtresses mais qui rêvais d’en avoir.

Je relis ce roman en tant que quinquagénaire et je me rends compte que ce personnage est très faible sur le plan narratif.

D’abord il entre en opposition point par point avec Jaromil, le personnage du jeune poète. L’un est jaloux l’autre est libéral, l’un est adolescent l’autre mûr, l’un est amoureux sentimental, l’autre amant physique, l’un est lyrique l’autre rationaliste, l’un est dépendant de sa mère, l’autre vit seul. L’un représente le romantisme, l’autre l’esprit des Lumières. C’est donc un personnage qui remplit une fonction structurelle, mais qui a infiniment moins de vie que celui, plus détaillé et fouillé, du jeune poète.

Une question de masculinisme plus que de masculinité

Plus grave, je perçois trente ans après ma première lecture qu’à travers ce personnage, Kundera occulte les femmes, les traite en objets, en faire-valoir. Pire encore, le quadragénaire est plus qu’un macho, il incarne un rêve stérile de toute-puissance masculine. Cela commence par la scène de présentation :

Studio (solitude studieuse). Large divan devant un grand miroir (dispositif du libertin). Fenêtres donnant sur les toits et les cheminées (hauteur de vue). L’appartement du quadragénaire est en désordre mais la baignoire est « soigneusement recurrée ». L’homme lit dans son bain tandis que la sonnette retentit. Il n’aime pas être dérangé car sa solitude est seigneuriale. Il s’est arrangé avec « ses maîtresses et ses amis » pour que chacun utilise des codes avec la sonnette. Ainsi il impose à tous un emploi de temps auquel tous obéissent « docilement ».

J’avais gardé en mémoire que la même jeune fille fréquentait les deux hommes en même temps. Elle était amoureuse du jeune poète qui était d’une jalousie maladive. Du coup, sa liaison avec le quadragénaire était plus sereine car il n’est ni amoureux ni jaloux, il est à l’écoute.

Lire à ce sujet : Pornographie et Nouvel ordre amoureux

La Précarité du sage, 2009

Le quadragénaire ne trouve pas cette fille très avenante (« il a des maîtresses plus jolies ») mais il l’aime bien car elle avait « à peine 17 ans » quand il l’a rencontrée, qu’elle le divertit, lui fait des choses exactement comme il les veut, ne vient le voir qu’un jour par mois, et lui présente même d’autres filles pour ses « divertissements érotiques ». On est à la limite de la pédocriminalité et certaines phrases de ce chapitre pourraient se retrouver dans des livres de Gabriel Matzneff.

Kundera n’a pas froid aux yeux car il révèle là qu’il est un étroit masculiniste. Il va jusqu’à dire que le quadragénaire est « bon » avec ladite fille. Il essaie pourtant de la violer tandis qu’elle est en pleine détresse, mais cela n’a pas l’air de déranger Kundera qui, au contraire, voit dans cette concupiscence l’expression d’une vertu grandiose :

C’est peut-etre la pure bonté qui, par une mystérieuse transsubstantiation, se changeait en désir physique.

Milan Kundera, La Vie est ailleurs, Folio, p. 424.

Elle s’enfuit de ses bras et se blottit quelque part. Le quadragénaire la rassure, se rapproche d’elle, pose alors sa main sur son visage, et la fille pense que ce geste « exprime tant de bonté » qu’elle fond en larmes. Facile d’être bon quand la bonté consiste à faire si peu, à donner si peu de soi.

Kundera, plein de son fantasme libertin, réifie son personnage féminin au point de faire d’elle une innocente

Infiniment heureuse que le quadragénaire lui accorde un entracte.

Ibid., p. 418.

Dans l’imaginaire de Kundera, c’est si facile de rendre une femme heureuse. Il suffit d’être là, d’imposer sa volonté, la vie est simple.

Tout cela renvoie à un personnage qui est dans la toute-puissance, donc très loin de la morale sentimentale du sage précaire. S’il m’est arrivé, à moi aussi, de traiter certaines petites amies avec froideur et pour mon confort, je n’en suis pas fier et ne prendrais jamais cette attitude discutable pour de la bonté.

Bref, ayant tourné autour de l’âge du quadragénaire, j’ai procédé à retournement à 180 degrés, si l’on peut dire. Le roman dans son ensemble me paraît encore plus beau qu’à l’époque de ma première lecture, mais le personnage qui m’avait le plus impressionné est celui que je désapprouve le plus aujourd’hui, et qui représente le point faible romanesque de La Vie est ailleurs.

J’ai relu La Vie est ailleurs, de Milan Kundera

Cinquante ans nous séparent de l’époque où Kundera concevait La Vie est ailleurs.

Trente ans de distance séparent mes deux lectures de ce superbe roman et j’ai oublié tant de choses entre temps. Il y a des chapitres que j’avais l’impression de lire pour la première fois en septembre 2023, alors qu’ils furent écrits en 1973 et que je les avais lus en 1993. Une chose est certaine : La Vie est ailleurs reste pour moi une merveille de roman. Pas une page où l’on s’ennuie. L’histoire d’un poète qui mourut dans une Bohême socialiste avant l’âge de 20 ans.

Si c’est en effet une charge contre la poésie lyrique, avec le recul, je trouve que Kundera, même s’il se moque, temoigne dans ce récit d’un grand amour et d’une profonde connaissance de la poésie européenne.

C’est fort de cette connaissance et de cet amour qu’il a su construire ce personnage de Jaromil qui devient poète pour plaire à sa mère, puis pour trouver une place dans la société en dépit d’une virilité défaillante. Le lyrisme devient vite un écran de mauvaise foi qui a pour but d’exonérer le poète de l’action, de la responsabilité et des risques que l’on encourt quand on veut entretenir des relations concrètes avec une amoureuse et des amis.

Nous savons maintenant que Kundera a commencé sa carrière comme poète, puis qu’il a renié cette partie de son œuvre. Il nous impose de considérer son travail comme inexistant avant les années 1960 et la parution du roman La Plaisanterie. Comme s’il pouvait nous imposer quoi que ce soit. Il est urgent que des éditeurs français fassent enfin leur travail : qu’ils publient dans une bonne traduction l’œuvre poétique de Kundera, et tout ce que dernier a rendu public en langue tchèque quand il était jeune.

Désérable : la roublardise sympa de l’écrivain beau gosse

Aymeric Caron dévoile la fraude de François-Henri Désérable en 2013

Dans une époque normale, un écrivain ne devrait pas se relever d’une telle déculottée à la télévision. Aymeric Caron montre que le jeune auteur François-Henri Désérable a commis pour son premier livre un texte à la limite du plagiat. On comprend sans ambiguïté que le jeune homme a été malhonnête intellectuellement.

On voit aussi comment il a réussi à s’en sortir dans le milieu littéraire. Il suffit de voir comment, Dieu me pardonne cette perfidie, les autres journalistes défendent Désérable : l’un est du beau sexe, l’autre est homosexuel, et les deux sont sous son charme.

On va me taxer de jalousie. Il y aurait de quoi. Le sage précaire n’est ni aussi beau, ni aussi jeune, ni aussi athlétique, ni aussi successful que l’invité du soir. Or non, je ne ressens pas de jalousie. J’ai lu son récit de voyage en Iran sans déplaisir en soulignant, à mon habitude, sa dimension ethnocentrique, ignorante et néo-orientaliste. Je n’en veux pas à Désérable de profiter de la candeur des cons pour se faire une place dans le milieu. Au contraire, j’ai employé cette méthode bien avant lui, cela fait partie de la roublardise que la sagesse précaire a toujours préconisée.

D’ailleurs, quand je l’entends parler de sa profession de hockeyeur professionnel sur le plateau de télévision, je lui trouve un faux air de sage précaire se vantant d’être ouvrier ramoneur.

Au fond, je l’aime bien ce Désérable. Il est moins bon écrivain que moi, mais il ne pouvait pas tout avoir non plus. J’aime qu’il ait réussi à s’imposer dans le milieu littéraire sans réel talent. Il fonctionne comme un révélateur de la médiocrité des éditeurs et des journalistes. Il sait charmer son monde. Je le prends dans mon équipe.

Un Français en Iran. Désérable nous rassure : nous sommes bien supérieurs aux Iraniens

Un récit de voyage en Iran, écrit par un jeune écrivain reconnu par la scène littéraire. Un voyageur d’aujourd’hui qui met ses pas dans ceux de Nicolas Bouvier : je ne pouvais pas passer à côté de l’événement.

Titre de livre, le titre

L’usure d’un monde. Publié en 2023 par Gallimard. On reconnaît l’écho de Bouvier et de son Usage du monde publié en 1963. Un hommage rendu en forme de soixantième anniversaire du classique de la littérature de voyage.

L’usure d’un monde. On sent qu’outre le jeu de mot avec le livre de Bouvier, ce livre va nous expliquer que le régime des Mollah (un monde) est usé jusqu’à la corde, qu’il est en train de craquer et que c’est un monde destiné à s’écrouler. Très original (je plaisante). Aussi original que la dédicace mise en exergue :

Aux Iraniennes

vent debout

cheveux au vent

Encore un Français obsédé par le voile et les cheveux des femmes musulmanes. À l’opposé de Nicolas Bouvier qui montre dans L’usage du monde une gourmandise et une attraction pour la culture musulmane d’Iran.

Titre de livre, le livre

F.-H. Désérable fait, donc, le contraire de ce que fit Nicolas Bouvier en 1963. Désérable passe un mois en Iran pour nous rassurer sur nos clichés dépréciateurs, nos attentes et nos certitudes. Il tient le rôle du voyageur qui, plutôt que de nous déstabiliser sur des façons d’être différentes, nous confirme que nous, les Occidentaux, sommes dans le vrai, le bien et la douceur. Désérable remplit son office en consolidant nos préjugés déjà formés par les médias ; les autres sont bel et bien comme on le pensait : bornés, tyranniques et misogynes.

Le dernier mot du livre dit tout : « liberté ». Le voyageur occidental sait ce qu’est la liberté. Le lecteur qui lit Désérable sait aussi ce qu’est la liberté, et surtout où elle vit. Chez nous et nulle part ailleurs.

Où se situe le passage sur la peur dans L’Usage du monde ?

Je relis L’Usage du monde de Nicolas Bouvier avec délice. Je ne compte plus le nombre de mes lectures. L’Usage du monde fait partie de moi depuis que je l’ai découvert lors d’un voyage en Thaïlande et au Cambodge en 2005.

Aujourd’hui, printemps 2023, je le relis à l’occasion d’un article que je rédige sur la réception de Bouvier sur les îles britanniques, mais aussi pour aider une de mes élèves qui a choisi de traiter de la peur pour son Grand Oral du baccalauréat. La peur. Beau sujet de réflexion, et étrange intérêt. Pourquoi une jeune fille de 17 ans veut plancher sur la peur ? Je lui ai parlé de ce passage dans L’Usage du monde où Bouvier sent qu’il ne doit pas rester là. Il est pris par une panique inexplicable. Il dit que le lieu lui-même nous intime l’ordre de partir. Il dessine, ce faisant, une petite théorie de la peur comme instinct de conservation.

Mais où ce passage se trouve-t-il dans le récit du voyageur ? Je le recherche depuis quelques jours, en refusant d’aller voir les notes que j’ai prises quand je faisais ma thèse. Je tiens à relire le livre car j’en découvre à chaque fois de nouveaux passages oubliés, des couleurs inattendues, des tournures inouïes.

Je me retrouve dans le dernier quart du récit, en Afghanistan, et n’ai toujours pas retrouvé mon passage sur la peur. C’est troublant car j’étais persuadé qu’il se situait dans les Balkans. Mais je crois avoir relu très précisément tout le chapitre sur la Yougoslavie et être resté bredouille.

Alors j’en appelle à la sagacité et la générosité des lecteurs fidèles de La Précarité du sage. Avez-vous une idée ?