Marché du livre numérique : Lettres du Brésil

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Suite du petit bilan de la mise en vente de Lettres du Brésil.

Il convient de faire un bilan au tout début, car plus tard d’autres facteurs interviendront. Dix jours après le lancement, il n’y a aucun phénomène de bouche à oreille. Il n’y a qu’un texte qui se présente devant le monde, et la réaction immédiate de quelques centaines d’acteurs potentiellement intéressés.

Comme on l’a dit hier, nous en sommes à 23 ventes, soit une moyenne de 2,3 par jour. On a vu combien cela était peu. Aujourd’hui, on va contempler le verre à moitié plein.

Une moyenne de deux ventes par jour peut être perçue comme une très belle moyenne. Imaginez qu’elle se maintienne pendant cent ans : cela fait 73 000 exemplaires vendus, c’est énorme ! Voyez, tout nuage a son liseré lumineux.

Plus sérieusement, il ne faut pas oublier que le livre numérique est très peu développé en France. Et que les livres, même en papier, se vendent de toute façon très mal. Il a fallu deux ans, par exemple, pour écouler les mille ou deux mille exemplaires de mon Voyage au pays des Travellers, malgré une couverture médiatique étonnamment bonne (le sujet était assez pointu mais l’intérêt pour l’Irlande est quand même bien ancré en France). Au fond, pour ce livre déjà, les ventes se sont faites sur une moyenne de deux exemplaires par jour, et ce n’est pas celui qui a le moins bien marché dans la maison d’édition.

Une autre chose est intéressante sur le marché frémissant des livres numériques. La librairie en ligne Amazon tient toute sorte de classements, et on peut voir en direct les variations des meilleures ventes. Or, il suffit de vendre vingt exemplaires d’un livre pour figurer une journée dans le le trio de tête en France. Mes Lettres du Brésil se sont retrouvées plusieurs fois n°1 des ventes dans la catégorie « Voyage », ou dans la catégorie « Brésil », grâce à l’exploit relatif d’avoir été achetées plus d’une fois dans une journée.

Enfin, il ne faut compter sur des succès fulgurants quand on écrit. Il convient, au contraire, de faire preuve de patience et de miser sur le long terme. Quand les gens prendront l’habitude de se promener avec leur bibliothèque dans leur poche, grâce aux technologie du numérique, ils viendront peut-être à vos oeuvres, si elles tiennent la distance.

Moralité : tout précaires que nous sommes, tout fragiles que soient nos travaux et nos jours, nous devons écrire chaque page comme si elle allait être lue plus tard, dans un métro ou un avion, sur un écran fin et glissant.

Lettres du Brésil et le marché, premier bilan

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Après dix jours de présence sur le marché, Lettres du Brésil mérite un petit bilan.

Les lecteurs de La Précarité du sage ayant été mis à contribution pour le titre, le mode de publication et la couverture de cet ouvrage, il est normal qu’ils soient tenus au courant de la petite cuisine interne.

Par où commencer ? Les ventes ? Si vous voulez : il y a eu 21 ou 22 ventes en dix jours. Cinq le premier jour, sept le deuxième, puis cela varie les autres jours, entre zéro et trois.

On peut penser que c’est très peu, compte tenu d’un prix très attractif, et du fait que ma présence sur internet (blog et réseaux sociaux) me permet d’informer des centaines de personnes de la parution du livre.

On peut penser que c’est beaucoup, aussi. On peut penser ce qu’on veut, au fond, et le sage précaire se réjouit d’un tel état de fait.

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Mais considérons dans un premier temps le verre à moitié vide. Je parlerai demain du verre à moitié plein (quel art du teasing, ma mère !).

Sous l’angle du relatif échec commercial, mon « récit de voyage balsamique » montre une moyenne de deux ventes par jour, ce qui est proche de zéro, mathématiquement. Pourtant, le livre ne partait pas de zéro, et l’annonce de sa parution ne tombait pas dans l’oreille d’un sourd : les milliers de personnes qui fréquentent ce blog chaque semaine aiment la lecture, a priori, donc l’information selon laquelle le blogueur publie un livre est ici bien ciblée. Nous sommes dans le même secteur d’activité ; ce n’est pas comme si j’annonçais la création de stages de mécanique auto. De plus, les lecteurs de LPDS ne sont pas foncièrement contre la création multimédia (sinon ils ne suivraient pas de blogs), par conséquent l’idée d’un livre numérique ne devait rebuter qu’une portion marginale de cette communauté.

Le canal entre le blog et le livre semble être constitué d’une tuyauterie passablement bouché.

Ensuite, ce petit livre, qui met en scène un dialogue entre un père et un fils, peut aussi intéresser les membres de la famille élargie. Or, cette famille compte une bonne centaine de personnes puisque mon père et ma mère sont issus d’énormes fratries. Mais on ne dénombre que quatre ou cinq personnes curieuses d’en savoir davantage. Là encore, le canal entre la famille et le livre s’avère un tuyau percé.

Le livre est plus que jamais une denrée fragile. Le chemin qui mène jusqu’au clic de la vente est un chemin tortueux et délicat. Un chemin obscur. Ce n’est peut-être même pas un chemin.

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Rappelons aussi que les Français ne sont pas encore très habitués à la liseuse électronique et au livre numérique. Quand je voyais les Chinois lire des livres sur leur téléphone, à Shanghai ou à Nankin, une réaction feutrée, en moi, s’offusquait, comme si j’étais toujours attaché au papier. Donc, oui, un livre qui se présente sur l’unique marché du numérique part avec un net désavantage.

Pour ce qui est du rejet d’Amazon, et du refus d’y acheter quoi que ce soit, je pense que c’est marginal. Je respecte ces scrupules, j’en avais moi-même avant de publier, mais je pense qu’il s’agit là surtout d’une posture morale et politique : ceux qui annoncent qu’ils boycottent Amazon, n’achèteraient pas le livre s’il était publié ailleurs.

Ce qu’il faut conclure, provisoirement, de la modestie des ventes, c’est que les livres se vendent peu, lentement et difficilement. Qu’il faut en prendre soin et se dire que chaque vente est une petite victoire. Si vous vous apprêtez à publier, permettez au sage précaire de vous donner un conseil : n’espérez pas obtenir un grand succès mais au contraire sachez être heureux d’entendre les éloges d’une seule personne. Quand vous en aurez dix, vous aurez la sensation d’être le roi du pétrole. Alors moi, avec mes vingt lecteurs, vous imaginez mon exultation.

 

Lettres du Brésil, le livre

 

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C’est fait, mes lettres brésiliennes sont accessibles en un clic. Mon livre se jette à l’eau.

Grâce à Pierre (Ebolavir), qui a oeuvré diligemment pour transformer le fichier Word en livre numérique, j’ai le plaisir de voir mon récit de voyage épistolaire en vente sur la plus grande librairie du monde.

Alors je sais, Amazon, c’est le diable. Sur Facebook, des amis me préviennent qu’ils n’achèteront pas mon livre sur ce site infâme, et qu’ils attendront une librairie alternative. Avec l’aide de Dieu, des choix et des solutions apparaîtront.

En attendant, je suis content que ce texte connaisse une vie publique. L’avantage qu’il soit un « produit » numérique est qu’il n’encombre personne. Il ne pèse rien, ne prend pas la place d’un autre, ne se bat pas pour être vu sur une table de libraire, ne sera pas retourné parmi les invendus.

Il ne consomme aucun papier, n’utilise aucune substance polluante comme l’encre et la colle. Il ne sera pas épuisé.

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Et puis encore une fois, les grosses entreprises numériques peuvent être les alliés des plus petits artisans de la plume. Dès la mise en vente de mon livre, des lecteurs ont pu se le procurer, pour une poignée de dollars, au Canada, aux USA et au Brésil. Pour mes amis chinois, ça va être un peu plus dur, peut-être, je ne sais pas.

Autre chose, qui va faire hurler dans les chaumières : Lettres du Brésil peut se lire sur un téléphone. Je le sais, un de mes frères est en train de le faire, et il se dit très satisfait. Cela me plaît infiniment que ma petite prose puisse s’infiltrer ainsi, sur différents supports et sur différents continents.

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Petits libraires et grosses baleines

« Pour Amazon, écrit un commentateur, le livre est une canette de soda, un moyen comme un autre de faire du business ».

Et pour les autres libraires, est-ce vraiment différent ? Je note que les libraires sont des gens formidables mais qu’ils sont malheureusement parfois un peu arrogants avec les livres et les auteurs sans prestige. Je me suis vu rejeté plusieurs fois par de petits libraires, alors que les gros (Fnac, Decitre, Sauramps, Amazon) ne faisaient pas la fine bouche. Au final, c’est Amazon qui a le plus vendu mes livres.

Paradoxalement, ce sont les très grosses structures qui sont les meilleures alliées des tout petits poissons comme moi.

Couvertures

 

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Puis arrive le moment fatidique de la couverture du livre. Que choisir ? Une tonalité minérale ? Océanique ? Culturelle ? Doit-on privilégier la sensualité ? La nostalgie ? L’érudition ?

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Le titre a été trouvé par Pierre, qui s’occupe de la création informatique du livre numérique. Après lecture du manuscrit, il a modifié le titre pour le rendre plus fidèle au contenu. Je l’en remercie.

C’est encore Pierre, plus connu sous le nom de plume d’Ebolavir, dont le blog fait les beaux jours de la culture chinoise francophone, qui se trouve aux manettes du graphisme final. Il propose ces quatre couvertures, où l’on reconnaît trois photos que j’ai prises au Brésil, et une carte de la Renaissance.

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Encore une fois, je fais appel aux lecteurs de La Précarité du sage pour m’aider à faire un choix. Je suis vraiment dans l’embarras du choix et, pour tout dire, j’aimerais proposer aux acheteurs éventuels qu’ils choisissent la couverture qu’ils préfèrent. A l’ère du numérique et de l’internet, ce genre de service devrait être monnaie courante.

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Pour l’heure, il faut discriminer. Quelle couverture vous plaît le plus ? La réponse à cette question ne vous engage à rien et n’est lié à aucune obligation d’achat.

 

En route pour le Brésil en numérique

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Après une vaste consultation, le comité de soutien, le comité de rédaction, et le conseil des sages de La Précarité du sage, a voté pour la publication d’un livre numérique sur la plateforme Kindle d’Amazon.

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Merci aux nombreux commentateurs, sur ce blog et sur les réseaux sociaux, qui m’ont aidé à prendre cette décision, c’est-à-dire à vaincre mes résistances.

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Ce n’est pas la question du support qui me posait problème. Il me paraît préférable d’utiliser moins de papier par les temps qui courent. Mais il y avait cette question morale concernant une grande entreprise, Amazon, peu recommandable sur le plan des ressources humaines, et peu éthique sur le plan des négociations avec les éditeurs et les Etats.

 

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Une autre réticence venait du fait qu’il est toujours préférable d’être publié chez un éditeur professionnel. Mais je ne voulais pas que ce manuscrit un peu particulier attende des années dans un tiroir. Il doit pouvoir se lire facilement, se feuilleter. Il ne s’agit en rien d’un chef d’oeuvre, il n’y a pas lieu d’exiger un traitement de professionnel, ni une quelconque couverture médiatique. C’est un peu un document familial, pour les amis et les proches.

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L’ennui, pour le sage précaire, c’est que les proches habitent souvent au loin. Si loin, si proche.

C’est justement un ami qui habite en Chine qui prend en charge le travail de transformation du fichier Word en livre numérique. C’est dire si les proches sont lointain.

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Pour le titre, en revanche, ma religion n’est toujours pas faite (c’est comme ça qu’on dit ?)

Je crois qu’au final, le titre demeurera Correspondance brésilienne. Le nom du fichier Word pour enregistrer mes travaux d’écriture. Avec un sous-titre, du genre « Lettres viatiques pour aider mon père à mourir ».

Après l’écriture gratuite du blog, et celle, plus confidentielle, du livre édité, je suis relativement excité de voir ce qui va advenir avec le livre numérique vendu une poignée d’euros. On verra à l’usage si c’est une voie à creuser ou une voie sans issue.

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Un éditeur pour les lettres brésiliennes

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Ceci est un appel à votre sagacité, chers lecteurs de La Précarité du sage.

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J’ai mis au point un manuscrit qui cherche maintenant ses lecteurs. Pour trouver ses lecteurs, il a besoin d’un éditeur. J’ai déposé une copie de ce manuscrit chez deux ou trois éditeurs qui me paraissaient convenir, de par leur catalogue et leurs collections, au contenu et au ton de mon livre. Ces manuscrits étaient naturellement accompagnés d’une lettre de présentation précise, qui tâchait de montrer combien mon récit entrait en écho avec leur ligne éditoriale. J’attends les réponses, sans espoir et sans appréhension.

De quoi s’agit-il, me demanderez-vous ? Quand je voyageais au Brésil, mon père vivait ses derniers jours, et comme je ne savais pas quelle attitude adopter, je lui ai écrit tous les jours. Ce sont ces lettres à mon père que j’ai réunies en un volume, et qui constituent l’essentiel de mon livre.

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Il s’agit donc d’une correspondance d’un type particulier, puisque le destinataire n’était plus en mesure de répondre. Un récit de voyage balsamique, voilà comment j’appelle cela. « Balsamique », pas comme le vinaigre, mais comme le baume qui soulage et soigne. Un récit balsamique pour alléger les douleurs de mon père, pour le faire rigoler et pour le faire voyager une dernière fois.

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N’ayant pas le temps ni le désir de faire de nombreuses photocopies, je préfère ne pas bombarder d’autres éditeurs.

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On me propose, donc, de publier cela en bouquin électronique, sur la plate-forme d’édition de Kindle, dirigée par Amazon. L’avantage est que cela est peu coûteux, l’inconvénient que beaucoup de lecteurs préfèrent les livres en papier.

Un autre inconvénient de taille est le statut d’Amazon, en tant qu’entreprise. Est-ce éthique, quand on est un sage précaire, de collaborer si activement avec ce grand méchant loup ?

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C’est ici que je fais appel à votre sagacité. Que pensez-vous de cela ? Dois-je éviter à tout prix le géant de la vente en ligne qui fait tant de mal, paraît-il, à nos libraires ? Dois-je attendre que l’on accepte mon manuscrit ? Que dois-je dire à ceux qui désirent le lire ? Dois-je refuser le livre électronique et conserver le livre en papier ?

Connaissez-vous des solutions alternatives ?

Attentats de Charlie Hebdo. Trop d’émotion tue l’émotion

Depuis les assassinats qui ont eu lieu cette semaine, le pays est submergé par une émotion médiatique assez pénible à endurer. Notre émotion, à nous tous, était inévitable, mais la manière dont elle est étirée, allongée, étalée toute la journée, donne un goût amer, à force. La formule de ralliement, « Je suis Charlie », je ne la comprends même pas. Les Philippe Val, sur les plateaux de télévision, qui exhibent leur douleur insurmontable, et parviennent à jouer pendant des heures, et sous les projecteurs, la souffrance éplorée, le sanglot maîtrisé, je n’en peux plus.

La sagesse précaire n’est pas soluble dans l’émotivité larmoyante qui dégouline de nos écrans de télévision, de nos postes de radio et de nos journaux.

Et toujours ces excès de rhétorique. Toutes les deux phrases, on entend ou on lit les mots de « résistance », de « liberté d’expression », de « peuple debout », de « vivre à genoux », que sais-je ? de « sursaut citoyen ». L’ineffable Bernard-Henri Lévy, que l’on aimerait plutôt entendre dénoncer les crimes de l’armée israélienne, vient donner des leçons de morale aux musulmans, en parlant de « moment churchillien de la Ve république ». Ras le bol.

Luz, le dessinateur historique de Charlie Hebdo, a pris ses distance avec toutes ces célébrations symboliques dans une interview aux Inrocks, et sa parole fait du bien :

Des gens ont chanté la Marseillaise. On parle de la mémoire de Charb, Tignous, Cabus, Honoré, Wolinski : ils auraient conchié ce genre d’attitude. Les gens s’expriment comme ils veulent mais il ne faut pas que la République ressemble à une pleureuse de la Corée du Nord. Ce serait dommage.

Le maire de Lyon : tout pour Charlie Hebdo

Grand salon de l'Hôtel de ville de Lyon, 07 janvier 2015

Hier, les représentants de la presse étaient reçus à l’Hôtel de ville de Lyon pour le déjeuner des vœux du maire. Tout le monde s’attendait que l’on parle de La Précarité du sage, qui avait fait tant couler d’encre en 2014. Gérard Collomb passa entre nous, me serra la main sans me regarder, ce que je pris pour une confirmation qu’il ne pensait qu’à ce blog qui dérange, et prit la parole sur son estrade.

« La tragédie qui a eu lieu ce matin à Paris change bien sûr le contenu de notre réunion. »

Quelle tragédie ? On chuchote dans l’auditoire. J’entends des bribes. Charlie par-ci, Kalash par-là. Evidemment, pas un mot sur la sagesse précaire, qui était a priori le sujet incontournable. Coïncidence ? A mon avis c’est un complot. Ils ont bon dos, les terroristes.

Nous prenons place, chacun à notre table. Moi, j’étais à la table dite « La Confluence », en compagnie de l’adjoint à l’urbanisme. Personne n’était au courant de l’attentat puisqu’il avait eu lieu autour de 11.00 et que nous avions rendez-vous à l’hôtel de ville autour de midi. Nous étions tous en chemin quand l’événement fur relayé par la presse.

C’est en mangeant que nous avons appris le décès de Cabu, de Charb. Les nouvelles venaient petit à petit, et, bien sûr, tout le monde ne parlait que de ça. Tout le monde, sauf le sage précaire et son voisin qui discutaient du prix de l’immobilier dans la ville de Lyon. Quand le maire reprit la parole, entre l’entrée et le poisson, pour nous informer qu’un rassemblement serait organisé sur la place des Terreaux, nous nous transformâmes tous en reporters de guerre.

Descendant verres de Saint-Joseph après verres de Saint-Véran, nous étions suspendus à nos portables, à la pointe de l’info, à échanger des opinions sans pertinence particulière. Pour ma part, je me demandais ce qu’était devenu le dessinateur Luz, que j’ai connu autrefois. Lui aussi est-il une victime ?

Une promenade dans la « Zone à défendre »

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Dans la maison, l’ambiance est bonne. Tous ceux que nous voyons sont jeunes, ils ont l’âge d’être étudiants, certains le sont peut-être mais nous ne nous sentons pas autorisés à poser des questions. Catherine en pose quand même, car elle se sent plus à l’aise que moi. On apprend que l’eau leur a été coupée, mais qu’il leur reste la source. Ils ont donc de l’eau courante.

On apprend qu’ils se chauffent au bois, mais que le bois sec leur est fourni par des sympathisants de la région. D’ailleurs, ils sont tous éberlués par la solidarité dont ils font l’objet. Les gens leur apportent des victuailles à foison. Etant donné qu’ils sont bloqués sur la zone, que la gendarmerie ne les laisserait pas aller et venir, ils doivent se faire parvenir des vivres depuis l’extérieur, et la question de la survie se pose bel et bien.

Une fille est d’accord pour nous accompagner jusqu’à une intersection. Nous marchons dans la boue et nous retrouvons seuls dans les bois.

Au loin deux silhouettes approchent. Deux femmes d’âge mûr. Elles ne sont pas des zadistes à proprement parler, mais soutiennent leur combat. L’une est la mère d’un des zadistes de vingt ans. Elle se pose donc des questions sur l’éducation et l’avenir de son fils mais, malgré une légère inquiétude, est plutôt apaisée et confiante quant au choix qu’il fait de s’engager dans cette vie militante.

C’est une des choses qui nous intéressent ici : dans quelle mesure les ZAD sont aussi des lieux de socialisation et des lieux d’éducation pour les jeunes. Il est probable que, comme beaucoup de phénomènes de militantisme, le mouvement des ZAD soit aussi pour certains une forme d’université, une école de la vie, dans laquelle ils apprennent des notions de bricolage, voire de jardinage, des méthodes de survie et de combat, mais aussi des rudiments de politique, de stratégie, de leadership, de gestion… Peut-être sont-ce des lieux de transmission des savoirs, et l’un des savoirs majeurs, pour le coup, serait celui de la sociologie des organisation.

En se constituant comme un mixte de camp de scout, d’usine, d’école, de caserne, de syndicat, de lieu de rencontre, de famille, les ZAD expliquent peut-être leur succès dans la jeunesse française (et dans les générations précédentes). L’attraction qu’elles exercent vient peut-être de cette concentration et cette multiplicité de réalités sociales et politiques dont elles sont le théâtre. Après tout, de nombreux écrivains, journalistes, patrons de presse et responsables politiques d’aujourd’hui ont été formés à la seule école du militantisme, dans les années 68 et 70. On les retrouve en costume sur les plateaux de télévision, mais ils ont tout appris sur des barricades, dans des affrontements et des négociations avec la police, dans des bagarres contre des « fachos », dans des AG interminables et des guerres picrocholines.

Nous devons repartir, Catherine doit être rentré à Lyon pour la sortie des classes. Nous proposons de faire du covoiturage, et faisons la route du retour avec un zadiste. Il compte se rendre à Paris en stop. Nous apprendrons qu’il est actuellement en master de sociologie dans une université parisienne, et qu’il écrit un mémoire sur « l’agriculture de proximité ».