Liseuse, Facebook, portable, blog : l’éternel réflexe technophobe

Ces conversations sur la liseuse numérique nous rappellent celles que nous avions autrefois vis-à-vis de chaque nouvelle technologie qui entraient dans nos vie.

Rappelez-vous les années 90 et 2000, vous n’aviez pas encore de téléphone portable. Rappelez-vous ce que vous disiez des téléphones portables. Je m’en souviens bien, moi, car mon amoureuse m’en avait offert un en cadeau de rupture. Les gens disaient jusqu’en 2002 ou 2003 qu’ils n’en posséderaient jamais, et ils trouvaient de nombreux arguments contre cet instrument inoffensif. Ils disaient que cela encourageait la frime, le narcissisme, l’infidélité, le manque de fiabilité et tous les vices de Sodome et Gomorrhe.

Et bien entendu, comme d’habitude, ils reprochaient au portable un manque d’authenticité. L’authenticité est toujours invoquée quand il s’agit de dénigrer une technologie, quelle qu’elle soit.

Lorsque l’usage du mobile a vraiment progressé, il s’est trouvé des « résistants » auto-proclamés qui annonçaient avec fierté qu’ils n’en avaient toujours pas. J’ai des amis qui organisaient des repas entre mobile free people. Je ne sais pas s’ils avaient d’autres points communs entre eux que de préférer le téléphone fixe au téléphone portable. Mais à l’époque, ils faisaient leur petit effet, en soirée, quand ils faisaient part de leur particularité.

La même attitude se retrouve aujourd’hui avec les réseaux sociaux. On peut encore frimer en disant : « moi, Facebook, connais pas ». Ce qui n’empêche pas, en général, de se plaindre d’un réseau social trop restreint, car l’attitude technophobe est fondamentalement illogique.

Rappelez-vous encore les débuts d’internet en France. C’était surréaliste de connerie, ce qu’on entendait dans les « médias traditionnels ». Des imbéciles professionnels tels que Philippe Val, dans les colonnes de Charlie Hebdo, ou sur les ondes de la radio, déversaient une haine incompréhensible et obscurantiste contre les sites ouèbe. Puis ils s’y sont fait et n’y trouvent plus rien à redire.

Et les blogs alors ? Encore aujourd’hui, j’aurais honte d’avouer que j’ai un blog, si je n’étais pas un sage précaire, et que je n’avais pas encore bu toute honte. Le blog est, dans l’esprit des technophones de la décennie 2002-20012 l’exact synonyme de mauvaise écriture, style relâché, absence de forme, indigence intellectuelle, nombrilisme et, pour faire bonne figure, inauthenticité.

La liseuse électronique n’est qu’une pierre de plus à l’édifice des techniques qui ont été snobées avant d’être adoptées.

 

Nos librairies résisteront. Celles de Lyon en tout cas

bal des ardents 1  Un commentateur nous dit que les librairies traditionnelles sont quand même préférables pour faire des découvertes. Je suis entièrement d’accord avec cela et j’en profite pour déclarer publiquement que je reste un grand amoureux des livres classiques, de ceux qui les vendent et de ceux qui les promeuvent en bibliothèque.

Quand un nouveau média apparaît, il n’est pas nécessaire qu’il évince les autres. Le cinéma n’a pas tué le théâtre. La photo n’a pas tué la peinture. Le disque n’a pas tué les concerts. De la même façon, rien ne tuera le papier, et rien ne tuera la librairie « en dur ».

Quelle que soit la progression de la lecture numérique, qui va s’accentuer énormément, nous continuerons de publier et d’acheter des livres en papier. Mais on peut espérer qu’ils seront de meilleure qualité, que seuls les produits inventifs sauront se faire une place. Les mauvais romans, par exemple, qui pullulent chez nos éditeurs et nos librairies, quelle nécessité de leur faire l’honneur d’un papier délicat et d’une reliure de qualité ?

Quelles librairies souffrent vraiment de la concurrence des librairies numériques ? Les grandes chaînes, comme la FNAC ou Virgin. Au Royaume-Uni, les grandes chaînes ferment les unes après les autres, il est vrai, mais la sagesse précaire n’a pas à pleurer la disparition des supermarchés de la culture.

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En revanche, ce qui continuera d’exister, ce sont les vraies bonnes librairies, qui font un travail de rencontres et de découvertes. Quand je me promène à Lyon, je ne manque pas de faire un tour dans la très belle librairie Le Bal des Ardents, au n° 17 de la rue Neuve (dans le 1er, entre l’opéra et la bourse). Et si j’en sors sans achat, c’est que je me suis lié les mains dans le dos, tel Ulysse séduit par le chant des Sirènes.

Aux dernières nouvelles, Le Bal des Ardents est une affaire qui marche, et qui est moins menacée par Amazon qu’elle ne l’était par les grandes enseignes du centre ville. Même chose pour la librairie Le Passage, que je connais moins, ou pour Raconte-moi la terre, qui me déçoit pourtant un peu dans ses choix et son offre.

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Les libraires, aujourd’hui, doivent avoir les reins solides, mais ils doivent surtout avoir du talent. Ils ne peuvent se contenter de poser des livres neufs sur des tables. Ils doivent apporter un supplément d’âme, et ceux qui réussiront à créer des espaces chaleureux, accueillants et stimulants, résisteront.

La liseuse de mon père

Quand mon père a commencé à se faire vieux, il avait des difficultés pour lire les livres et les journaux. Il fallait des loupes, des lumières, des lunettes.

Un jour je lui ai présenté ma liseuse électronique. Mon père n’était pas doué avec les nouvelles technologies, mais il n’était pas technophobe non plus. Sans a priori, il s’est emparé de ma liseuse et l’a considérée sans enthousiasme particulier.

Très vite, il a compris qu’on pouvait agrandir la taille des lettres. Son oeil s’est soudain éclairé. Voilà un progrès utile ! Il a vu ensuite que l’on pouvait télécharger gratuitement de nombreux classiques du répertoire et se faire à moindre coût une bibliothèque légère et facilement lisible.

Je lui ai prêté ma liseuse pendant un ou deux mois, le temps qui nous séparait de notre prochaine rencontre. Plutôt que d’acheter un objet électronique sur un coup de tête, autant l’avoir en main quelque temps pour s’assurer qu’on en appréciait l’usage.

L’expérience fut concluante. Mon père reprenait goût à la lecture grâce aux livres électroniques. Il relisait Montaigne, Virgile et Saint Augustin. Il prit aussi connaissance de livres contemporains que j’avais achetés et prit bien du plaisir avec Touriste de Julien Blanc-Gras.

Je décidais donc de lui offrir une liseuse sans attendre. Il la reçut par la poste et fut agréablement surpris de ce « Noël en octobre ». Ensemble, nous ouvrîmes un compte chez Amazon et nous téléchargeâmes de nombreux classiques. Il acheta Touriste, du même Julien Blanc-Gras, ainsi que quelques oeuvres complètes. Et il n’a plus quitté sa liseuse jusqu’à la mort.

C’est ainsi que la liseuse est la meilleure amie à la fois des fous furieux de l’existence et des grands-pères en fin de vie.

Le meilleur ami des clochards célestes

Avec ma vie de patachon, on pouvait s’attendre à ce que, dès les années 90, la technologie du livre numérique m’enthousiasmerait.

Chacun de mes déplacements occasionnait une gêne terrible ; je trimballais toujours plusieurs bouquins dans les poches, c’était encombrant. Chacun de mes déménagements un crève-coeur : il me fallait les mettre en carton et les déposer Dieu sait où. A partir du moment où j’ai vécu à l’étranger, mes déménagements devinrent des tragédies : les livres étaient éteint trop lourds, ils ne pouvaient plus me suivre, il fallut m’en séparer.

Pouvoir accumuler des centaines, des milliers de livres dans un seul petit objet, pas plus lourd qu’un seul livre, c’était pour moi un idéal inaccessible, un rêve devenu réalité.

Le livre numérique est le meilleur ami des voyageurs, des nomades post-modernes.

Arguments contre et pour le livre numérique

Depuis des années, on entend des amoureux de la lecture clamer leur amour du livre en papier, et lutter de toute leur force heuristique contre les livres numériques. Je voudrais reprendre ici quelques uns des arguments que j’ai le plus souvent entendus.

1 – Je préfère le papier car j’aime le « charnel », j’aime toucher. Le livre numérique est « dématérialisé », on l’appelle d’ailleurs parfois « livre virtuel ». Je préfère le réel au virtuel.

2 – Le livre en papier est plus naturel, plus traditionnel. Il renvoie à une vie plus proche de la nature et des rythmes de vie plus traditionnels.

2 bis – Le livre en papier est plus « authentique ».

3 – Un livre en papier (codex) encourage la rencontre avec une oeuvre complète, alors que la liseuse électronique encourage la fragmentation de la lecture. L’ebook, c’est le zapping de la lecture.

Ces arguments, je les entends depuis toujours et je ne les ai jamais compris. Même intuitivement, en faisant un effort d’abstraction, je ne saisis pas ce que veulent dire mes amis. Je suppose qu’ils parlent de quelque chose qu’ils ne connaissent pas, qu’ils fantasment sur un mode technophobe extrêmement en vogue dans certaines couches de la population.

Je réponds brièvement à ces arguments.

1 – Une liseuse électronique est aussi charnelle qu’autre chose. Vous avez un objet entre les mains, et ce sont bien les yeux qui impriment sur la rétine la forme des lettres ; il y a bien du noir sur du blanc, de la matière. Ne soyons pas magiciens : rien n’est dématérialisé. Rien n’est virtuel, tout est bien réel.

2 – Le livre en papier n’est pas écologique, le papier est cause de déforestation. L’encre et la colle puent, polluent et salissent les mains. Le livre en papier renvoie à l’histoire de l’imprimerie, donc de la modernité économique, de la révolution industrielle et du capitalisme. Vous repasserez avec vos rythmes lents et naturels : le livre et l’écriture sont technologie, communication, rapidité, signe extérieur de richesse, etc.

2 bis – Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

3 – Moi, je lis des œuvres complètes sur ma liseuse sans aucun problème. Le codex n’est qu’une étape récente des techniques de la lecture, et n’est en rien son essence.

On n’écrit pas d’œuvres qui ont la taille d’un livre codex, sauf les genres modernes comme le roman de gare. Nombre de genres littéraires produisent des « oeuvres » qui sont trop courtes pour occasionner la production d’un livre : poème, fable, conte, nouvelle, lettre, aphorisme, note, cas, saynète, etc. D’autres genres sont trop longs et débordent le livre : geste, mémoires, journal intime, saga, récit mythique, roman fleuve, oeuvres complètes, somme, etc.

Même des romans modernes, pourtant conçus pour la forme « livre en papier », aiment déborder le format et se répandre en plusieurs tomes. Voyez Proust, Tolstoï ou Martin-Du-Gard.

Pierre Rabhi (2), Qu’avez-vous fait du héros de ma jeunesse ?

jardin sauvage

En même temps, j’ai toujours été un peu sceptique quand j’entendais parler des méthodes agricoles mise en place par mon héros Pierre Rabhi.

J’aime ses pages de sensations, quand il tombe de sommeil sur sa mobylette, par exemple.

Je suis moins enthousiaste quand il ressasse des formules toutes faites sur la beauté de la nature et sur l’humanisme.

Et je deviens franchement dubitatif quand j’entends parler d’agro-écologie, et des miracles que cette méthode produirait, dès le moment où le sol se verrait dynamisé et débarrassé de ces diableries que sont les pesticides et des engrais chimiques.

Quand je vivais dans les Cévennes, j’en entendais beaucoup parler, mais il y avait toujours quelque chose d’un peu magique dans les paroles. On me disait que si le compost était fait comme ceci, ses résultats étaient extraordinaires. J’en vins à penser que le compost était un art en soi, et que j’étais dépourvu du talent nécessaire pour y réussir. J’entendais encore que si l’on cultivait comme cela, les productions seraient magnifiques. Sauf que personne n’était en mesure, apparemment, de cultiver « comme cela ».

Le chose la plus importante et la plus impressionnante était la question de l’eau. Il est dit et répété qu’avec très peu d’eau, on peut réussir à cultiver la terre avec des résultats qui n’ont rien à envier à l’agriculture conventionnelle. Que Pierre Rabhi, puisant dans ses origines sahariennes, savait recréer les conditions d’un oasis en pleine sécheresse. Que c’est pour cela qu’il a créé des lieux d’expérimentation et de formation à Gorom Gorom, au Burkina Faso. Evidemment, cet aspect nous faisait intensément rêver, et suscitait un espoir fou. Mais était-ce réel, était-ce fiable, était-ce tangible ?

butte tomate mildiou

Je n’ai jamais eu les preuves sous les yeux des méthodes révolutionnaires de Pierre Rabhi. J’ouvrais les bouquins de technique d’agro-écologie publiés par « Terre et Humanisme », et je ne voyais que des illustrations en dessin, des pétitions de principe. J’avais l’impression qu’on était devant un phénomène de croyance : le sage a parlé, il a expérimenté, il faut le croire.

Un film a été produit l’année dernière, Pierre Rabhi, Au nom de la terre. Un documentaire signé Marie-Dominique Dhelsing, co-produit par « Terre et Humanisme », l’association principale de la nébuleuse agro-écologique (qui fut d’abord créée sous l’appellation « Les Amis de Pierre Rabhi »). En terme d’indépendance de point de vue, on a fait mieux, dans le domaine des documentaires.

Je suis allé voir ce film avec ma mère, et nous n’avons rien appris de nouveau. La salle du superbe cinéma de Villefontaine (Le Fellini) était pleine à craquer, signe de la starisation croissante du penseur. La réalisatrice était présente pour répondre aux questions, et dans le film comme dans les débats, il n’était question que de planète, de respect, d’humanisme, de « terre nourricière », de mots creux et d’idées vagues.

J’aurais voulu avoir des preuves et des démonstrations qu’il était possible de nourrir des populations entières avec très peu d’eau et sans pesticides. Qu’on pouvait concrètement vivre de sa ferme en agro-écologie, c’est-à-dire qu’on mette en scène des comparaisons de méthodes de culture, sur des sols équivalents, et des comparaisons de production. Qu’on nous montre concrètement les miracles dus au compost et aux systèmes d’irrigation inventés malgré la sécheresse. Qu’il y ait un suivi probant des expérimentations faites en Afrique.

Rien de tout cela. Les images de terre et de jardin sont toutes décoratives, jamais explicatives. Les images de Gorom Gorom n’étaient vraiment pas engageantes. Et tout le long du film, on voit Pierre Rabhi sur tous les continents, en train de parler. En ceci, ce n’est pas seulement un film de propagande, c’est aussi un film extrêmement bavard. Tourné vers la communication et l’idéologie bien plus que vers la terre et l’agriculture.

mais

Sans le vouloir, on a fait du héros de mon enfance un communicant et VRP d’une cause que je ne comprends toujours pas clairement.

Prostitution et journalisme

Prostituées chinoises

Il est ironique de voir les pieux journalistes de Libération s’étonner devant le côté lugubre de la prostitution, car le journalisme moderne fonctionne sur un modèle économique assez proche de celui qui a amené Jade a accepté la brutalité sexuelle de DSK.

Peut-on penser sérieusement que les journalistes de Libération sont payés convenablement ? Qu’avec ce travail digne et prestigieux, ils sont en mesure de loger et nourrir leur famille ?

Prenez le cas du tout jeune homme qui a écrit le reportage sur les prostituées chinoises de Belleville (nord-est de Paris). Il est pigiste donc il est payé à l’article (lorsque celui est publié). Ce reportage lui a été payé moins de 400 euros, et lui a valu plus d’une semaine de travail. On n’infiltre pas un réseau de prostituées chinoises en quelques jours. Une rapide recherche sur internet montre que ce journaliste publie en moyenne un article par mois depuis moins d’un an, il gagne donc trop peu pour se loger à Paris. Vue la teneur de ses articles, il ne bouge guère de Paris, donc il réside chez ses parents, ou ses parents l’aident, ou il bénéficie d’un héritage.

En tout cas, comme la prostituée, sa vie va vite tourner au lugubre s’il ne se sort pas du journalisme avant l’âge de quarante ans.

Ouvrez n’importe quelle chaîne de télévision : le reportage en Afrique de quelques minutes, produit par l’AFP, a été payé 600 euros à un journaliste qui s’est débrouillé pour le transport, l’enquête, le logement, le tournage et le montage. On versera les mêmes émoluments pour un reportage réalisé à deux pas de la boîte de production.

Allumez la radio, le reportage qui vous tient en haleine pendant une heure a demandé des semaines de travail et a été payé 800 euros, sans prise en charge des frais de déplacement.

La question des frais de déplacement est essentielle car elle explique la centralisation de nos médias. Même les émissions de voyage finissent par multiplier les sujets centrés sur la capitale, non parce que c’est intéressant, mais parce que les journalistes ne peuvent plus dépenser la totalité de leur rémunération en frais de transport.

La rémunération des pigistes explique aussi pourquoi les enquêtes sont bâclées et pourquoi le journalisme ne peut plus honorer sa mission d’information : notre reporter de Libération n’a pas « infiltré » de réseaux chinois à Belleville, il s’est borné à prendre rendez-vous avec Médecins du Monde, et en un seul jour son article était virtuellement bouclé. L’association lui a montré ce qu’elle voulait, lui a fait rencontrer qui elle voulait. Ne restait plus au jeune homme, tout juste sorti de l’école, d’écrire pour donner l’impression d’une plongée au coeur des ténèbres urbaines.

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Alors, franchement, entre la prostituée du Carlton de Lille, qui n’était qu’une mère aimante poussée à bout, et le journaliste prêt à tout pour joindre les deux bouts, je ne vois pas de différence fondamentale. Le même délabrement moral et économique préside à leur destinée.

Les prostituées du Carlton avaient donc besoin d’argent ?

Après son jogging quotidien et sa douche, le sage précaire s’est rendu au Café de la Soierie pour prendre un café et connecter son téléphone au réseau wifi. Sur la première table de libre, deux journaux étaient pliés et attendaient le sage, comme s’il les avaient lui-même commandés : Le Progrès de Lyon et Libération, tous deux datés du jeudi 11 février 2015.

Ce matin, Libé propose sept pages sur la prostitution, en comptant la une. On sait que le sage précaire est intéressé par la question, lui qui tente en vain de gagner de l’argent en proposant des prestations sexuelles tarifées. (Les rares femmes qui veulent de son corps s’obstinent à en profiter gratuitement, ce qui est une insulte au droit du travail. Mais qui défend les droits de la sagesse précaire ? Qui s’en soucie ?) 

Neuf journalistes ont été sollicités pour réaliser ces sept pages. Six auteurs de texte et trois photographes. Mme Schwartzbrod pour l’éditorial, une « envoyée spéciale » à Lille, une correspondante à Stockholm, un certain A. Gé. relégué aux brèves, Sonya Faure pour le « décryptage » et un reporter resté à Paris. Toute la panoplie du journalisme est donc requis.

Les articles en question insistent lourdement sur le fait que la vie des prostituées n’est pas jolie jolie, qu’elles ont besoin d’argent et que c’est pour cette étrange raison qu’elles ont « vendu leur corps ». L’édito reprend cette formule impropre : vendre son corps. Pourtant, personne n’a acheté le corps de ces femmes, puisqu’aussi bien elles témoignent à Lille en qualité d’ « anciennes prostituées » qui aujourd’hui font autre chose de leur corps.

Les journalistes de Libé viennent de découvrir la précarité, avec effarement.  Ils réalisent soudain que les gens sont pauvres, que la misère existe aujourd’hui encore, et qu’on se sent poussé parfois à des extrémités. Mais cela ne semble les émouvoir que dans la mesure où les pauvres en viennent à se prostituer. Les précaires moins beaux, les hommes, les pauvres femmes moins attractives que les escorts du Carlton, n’ont même pas cette opportunité de gagner quelques centaines d’euros en échange de prestation sexuelle. Donc, nous tous, comme nous ne nous prostituons pas, notre pauvreté reste acceptable, voire enviable.

Marché du livre numérique : Lettres du Brésil

Lettres du brésil n°1

Suite du petit bilan de la mise en vente de Lettres du Brésil.

Il convient de faire un bilan au tout début, car plus tard d’autres facteurs interviendront. Dix jours après le lancement, il n’y a aucun phénomène de bouche à oreille. Il n’y a qu’un texte qui se présente devant le monde, et la réaction immédiate de quelques centaines d’acteurs potentiellement intéressés.

Comme on l’a dit hier, nous en sommes à 23 ventes, soit une moyenne de 2,3 par jour. On a vu combien cela était peu. Aujourd’hui, on va contempler le verre à moitié plein.

Une moyenne de deux ventes par jour peut être perçue comme une très belle moyenne. Imaginez qu’elle se maintienne pendant cent ans : cela fait 73 000 exemplaires vendus, c’est énorme ! Voyez, tout nuage a son liseré lumineux.

Plus sérieusement, il ne faut pas oublier que le livre numérique est très peu développé en France. Et que les livres, même en papier, se vendent de toute façon très mal. Il a fallu deux ans, par exemple, pour écouler les mille ou deux mille exemplaires de mon Voyage au pays des Travellers, malgré une couverture médiatique étonnamment bonne (le sujet était assez pointu mais l’intérêt pour l’Irlande est quand même bien ancré en France). Au fond, pour ce livre déjà, les ventes se sont faites sur une moyenne de deux exemplaires par jour, et ce n’est pas celui qui a le moins bien marché dans la maison d’édition.

Une autre chose est intéressante sur le marché frémissant des livres numériques. La librairie en ligne Amazon tient toute sorte de classements, et on peut voir en direct les variations des meilleures ventes. Or, il suffit de vendre vingt exemplaires d’un livre pour figurer une journée dans le le trio de tête en France. Mes Lettres du Brésil se sont retrouvées plusieurs fois n°1 des ventes dans la catégorie « Voyage », ou dans la catégorie « Brésil », grâce à l’exploit relatif d’avoir été achetées plus d’une fois dans une journée.

Enfin, il ne faut compter sur des succès fulgurants quand on écrit. Il convient, au contraire, de faire preuve de patience et de miser sur le long terme. Quand les gens prendront l’habitude de se promener avec leur bibliothèque dans leur poche, grâce aux technologie du numérique, ils viendront peut-être à vos oeuvres, si elles tiennent la distance.

Moralité : tout précaires que nous sommes, tout fragiles que soient nos travaux et nos jours, nous devons écrire chaque page comme si elle allait être lue plus tard, dans un métro ou un avion, sur un écran fin et glissant.

Lettres du Brésil et le marché, premier bilan

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Après dix jours de présence sur le marché, Lettres du Brésil mérite un petit bilan.

Les lecteurs de La Précarité du sage ayant été mis à contribution pour le titre, le mode de publication et la couverture de cet ouvrage, il est normal qu’ils soient tenus au courant de la petite cuisine interne.

Par où commencer ? Les ventes ? Si vous voulez : il y a eu 21 ou 22 ventes en dix jours. Cinq le premier jour, sept le deuxième, puis cela varie les autres jours, entre zéro et trois.

On peut penser que c’est très peu, compte tenu d’un prix très attractif, et du fait que ma présence sur internet (blog et réseaux sociaux) me permet d’informer des centaines de personnes de la parution du livre.

On peut penser que c’est beaucoup, aussi. On peut penser ce qu’on veut, au fond, et le sage précaire se réjouit d’un tel état de fait.

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Mais considérons dans un premier temps le verre à moitié vide. Je parlerai demain du verre à moitié plein (quel art du teasing, ma mère !).

Sous l’angle du relatif échec commercial, mon « récit de voyage balsamique » montre une moyenne de deux ventes par jour, ce qui est proche de zéro, mathématiquement. Pourtant, le livre ne partait pas de zéro, et l’annonce de sa parution ne tombait pas dans l’oreille d’un sourd : les milliers de personnes qui fréquentent ce blog chaque semaine aiment la lecture, a priori, donc l’information selon laquelle le blogueur publie un livre est ici bien ciblée. Nous sommes dans le même secteur d’activité ; ce n’est pas comme si j’annonçais la création de stages de mécanique auto. De plus, les lecteurs de LPDS ne sont pas foncièrement contre la création multimédia (sinon ils ne suivraient pas de blogs), par conséquent l’idée d’un livre numérique ne devait rebuter qu’une portion marginale de cette communauté.

Le canal entre le blog et le livre semble être constitué d’une tuyauterie passablement bouché.

Ensuite, ce petit livre, qui met en scène un dialogue entre un père et un fils, peut aussi intéresser les membres de la famille élargie. Or, cette famille compte une bonne centaine de personnes puisque mon père et ma mère sont issus d’énormes fratries. Mais on ne dénombre que quatre ou cinq personnes curieuses d’en savoir davantage. Là encore, le canal entre la famille et le livre s’avère un tuyau percé.

Le livre est plus que jamais une denrée fragile. Le chemin qui mène jusqu’au clic de la vente est un chemin tortueux et délicat. Un chemin obscur. Ce n’est peut-être même pas un chemin.

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Rappelons aussi que les Français ne sont pas encore très habitués à la liseuse électronique et au livre numérique. Quand je voyais les Chinois lire des livres sur leur téléphone, à Shanghai ou à Nankin, une réaction feutrée, en moi, s’offusquait, comme si j’étais toujours attaché au papier. Donc, oui, un livre qui se présente sur l’unique marché du numérique part avec un net désavantage.

Pour ce qui est du rejet d’Amazon, et du refus d’y acheter quoi que ce soit, je pense que c’est marginal. Je respecte ces scrupules, j’en avais moi-même avant de publier, mais je pense qu’il s’agit là surtout d’une posture morale et politique : ceux qui annoncent qu’ils boycottent Amazon, n’achèteraient pas le livre s’il était publié ailleurs.

Ce qu’il faut conclure, provisoirement, de la modestie des ventes, c’est que les livres se vendent peu, lentement et difficilement. Qu’il faut en prendre soin et se dire que chaque vente est une petite victoire. Si vous vous apprêtez à publier, permettez au sage précaire de vous donner un conseil : n’espérez pas obtenir un grand succès mais au contraire sachez être heureux d’entendre les éloges d’une seule personne. Quand vous en aurez dix, vous aurez la sensation d’être le roi du pétrole. Alors moi, avec mes vingt lecteurs, vous imaginez mon exultation.