Nouveaux explorateurs et vieilles ficelles

Série de documentaires diffusée sur Canal + depuis 2007, Les Nouveaux explorateurs jouit de l’impunité habituelle des productions liées au voyage. C’est un phénomène curieux : dès qu’on voyage et qu’on relate ses aventures, on devient inattaquable dans les médias. Pourtant, le récit de voyage est un champ de création qu’il faut regarder avec autant de sens critique que tous les autres genres narratifs.

Qu’on me pardonne une légère immodestie, ce blog est un des rares espaces où sont critiqués des voyageurs. Au risque de me faire durement tancé, La Précarité du sage a critiqué Michel Le Bris, la « littérature voyageuse », Christophe Ono-Dit-Bio, Priscilla Telmon et Sylvain Tesson. Cela m’a valu des volées de bois vert, dont je ne me plains pas. Paradoxalement, on me reproche aussi de dire trop de bien de certains écrivains et plasticiens du voyage : Jean Rolin, Chantal Thomas, Antonin Potoski, Caroline Riegel, Jean-Paul Kauffmann, Raymond Depardon, Catherine Cusset ou Bruce Bégout.

Ce n’est pas que les uns seraient nuls et les autres parfaits, mais il existe une ligne de fracture assez profonde dans la manière d’aborder le voyage depuis la deuxième guerre mondiale. Ceux dont je fais l’éloge savent que le monde a changé, qu’on ne peut plus découvrir le monde comme les anciens explorateurs. Ils explorent donc les banlieues, les bretelles d’autoroutes, les forêts et les fleuves avec prosaïsme et humour.

Ceux que je critique ne manquent pas forcément de talent, mais ils prétendent être des baroudeurs de la même trempe que les grands aventuriers des années 1930, ou imitent un peu bêtement les orientalistes du XIXe siècle. Ils s’autoproclament « explorateurs ». Ceux produits par Canal + mentent d’ailleurs effrontément : ils prétendent nous présenter des peuples indigènes purs de toute acculturation, alors même qu’ils communiquent en anglais, et qu’ils exhibent des costumes traditionnels au sein de réserves d’autochtones subventionnées, et habilitées à recevoir la visite de caméras.

La Nouvelle exploratrice de l’émission, dont j’ai oublié la date de diffusion, traverse le Brésil avec ce sentiment d’impunité : les tribus se laissent photographier en regardant ailleurs, et notre télévision nous vend cela pour de l’aventure nouvelle. Il ne s’agit pourtant que des mêmes vieilles ficelles des images prises par les explorateurs dominateurs, supérieurs, protégés par des puissances colonisatrices.

Emancipées, temps fort de Vaulx-en-Velin

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Jeudi 13 novembre au soir, vous êtes conviés à vous rendre à Vaulx-en-Velin, pour l’une des soirée Emancipées que propose le centre Charlie Chaplin.

Une soirée longue et riche, qui commence dès 18h30. D’abord une petite causerie où je parlerai de la place des femmes dans l’histoire de l’art classique, où son corps est infiniment représenté, chanté, glorifié et utilisé.

Puis Mademoiselle Else d’Arthur Schnitzler, adapté et joué par Anaïs Mazan.

Après quoi je réapparais et mène une nouvelle causerie sur les femmes comme « sujet de l’art », donc un survol de l’art du XXe siècle du point de vue des artistes femmes.

La soirée se poursuit avec une pièce de Virginia Woolf, tirée d’Une chambre à soi, mise en scène par Sylvie Mongin-Algan (compagnie « Les trois huit ») et jouée par Anne de Boissy.

 

Reportage chinois (1) Femmes en surplus

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Ci- dessous l’adresse de mon reportage diffusé sur la RTS. Un documentaire radiophonique sur les femmes chinoises célibataires.

http://www.rts.ch/la-1ere/programmes/detours/6169467-detours-du-08-10-2014.html

Vive François Hollande, président précaire

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La sagesse précaire a apprécié la campagne de François Hollande en 2012, s’est réjouie calmement de le voir élu, et n’a pas à se plaindre, à mi-mandat, de sa manière d’être président. Au contraire, l’impopularité du président ne nous le rend que plus attachant et plus proche de nous.

Il est temps de s’élever contre ce discours ambiant selon lequel les Français auraient besoin d’un grand monarque prestigieux, d’un chef à leur tête, d’une prestance ou d’une grandeur. Non, nous ne voulons plus de ces souverains à la noix. Je cite l’éditorial du Monde daté d’aujourd’hui : « Le risque est d’apparaître comme un président ordinaire, banal, éventuellement sympathique, mais aux antipodes de ce mélange d’autorité et de souveraineté que les Français continuent d’attendre du chef de l’Etat. »

C’est faux ! Nous ne voulons pas, nous n’avons jamais voulu de personnages autoritaires et souverains. Cette tendance française, incarnée par Louis XIV et Napoléon, ne nous intéresse qu’un peu, et est bien moins attachante que d’autres tendances, plus constructives, moins autoritaires, incarnées par Saint Louis, Henri IV ou Mendès-France. Un catholique, un protestant et un juif, voilà notre trio de tête. Que ceux qui désirent un grand chef règlent leurs problèmes de libido en optant pour des pratiques sexuelles appropriées.

Les gens sont déçus, dit-on. Mais pourquoi le sont-ils ? Avant les élections, nous savions qu’Hollande n’était pas de gauche, c’est même pour ça qu’il a remporté les primaires de la gauche. Nous avons voté pour le plus flou de tous les prétendants et le plus centriste, afin de faire barrage à Nicolas Sarkozy. Nous savions par avance qu’il ne ferait pas de miracle, qu’il ne saurait pas réduire le chômage, qu’il augmenterait les impôts, qu’il se reposerait exclusivement sur les « cycles » pour voir le retour de la croissance.

On nous dit qu’il a trahi, mais je ne vois pas qui, ni quoi. Il n’avait rien promis. Dans mon billet de 2012, où je défendais sa campagne, je louais déjà son caractère placide et sans idée : tout son génie était de se présenter aux Français comme une page blanche sur laquelle nous pouvions projeter ce que nous voulions. Ce n’est pas facile d’être une page blanche. Si, aujourd’hui, des gens sont déçus, c’est qu’ils avaient bêtement cru aux promesses qu’ils avaient eux-même projetées  à l’époque sur cet écran neutre qu’était le candidat Hollande.

Le sage précaire reconnaît au président une merveilleuse constance dans la fragilité, l’esquive et l’adversité. Il est impuissant, comme tous les présidents, mais avec lui, au moins, cela se voit. Grâce à Hollande, il est enfin clair que la politique n’a pas beaucoup de pouvoir, et que le gouvernement ne peut presque rien pour nous. Pour ce rôle de révélateur (je file l’air de rien la métaphore du film, de la pellicule, de l’écran, de la page blanche, j’espère que le lecteur ne m’en voudra pas d’être un peu didactique), pour ce rôle qui incarne la fin de la toute-puissance politique, François Hollande restera dans l’histoire.

Condamné à l’impuissance, il pourrait s’agiter, s’afficher, gesticuler. Il n’en est rien. Il reste un homme normal et je l’admire pour cela. Il paraît que tous les présidents de la Ve république pétaient les plombs, pas lui. Il voit sa cote de popularité chuter, et il reste souriant, bonhomme. Il paraît que c’est le bordel à l’Elysée, tant mieux.

Je lui suis reconnaissant de rester ce qu’il est, et de ne pas nous embarrasser comme le faisait Sarkozy. Avec Hollande, pas de casserole, pas de corruption, pas de scandales financiers qui lui soient directement imputables. Pas de Rolex, pas de stars. Comme le dit Sarkozy lui-même, « on dirait les Bidochon en vacances ». Vive le président pavillonnaire, qui ne fait que passer. On respire enfin. Ses histoires d’amour nous sont relatées par une presse dont c’est le métier, mais lui, au moins, on lui sait gré de ne pas chercher à nous les imposer. Hollande persiste à être pudique, et la sagesse précaire lui tresse des lauriers pour cela. Il a mille fois raison de refuser de répondre aux journalistes qui le questionnent sur sa vie privée.

Profitons-en, chers amis, car les prochains présidents n’auront pas cette délicatesse, ni cette constance dans l’échec, et nous regretterons notre placide président, qui ne détourne pas d’argent, qui fréquente une belle actrice en cachette mais au vu de tous, qui travaille en bonne intelligence avec son ancienne compagne, qui ne s’enrichit pas outrageusement, et qui, surtout, ne joue pas au monarque républicain.

Le réalisme d’Israël face l’angélisme international

"Jews and Arabs refuse to be enemies". Page Facebook
« Jews and Arabs refuse to be enemies ». Page Facebook

 

Les musulmans et les juifs peuvent-ils vivre ensemble ? C’est ce que veulent prouver des couples mixtes qui exhibent leur amour tolérant sur les réseaux sociaux. Et tous de s’enthousiasmer pour cet activisme cul-cul. Regardez ce message d’espoir, dit-on dans les médias. Pour répondre au « conflit » israélo-paestinien, rien de tel que des images d’amour, de paix et d’enfants.

Comme par hasard, ce mouvement porte un nom curieux : « Jews and Arabs refuse to be enemies« . Pourquoi le mot d’Arabe plutôt que celui de musulman ?

Tout cela dégoûte le sage précaire. Non pas que les gens s’aiment et s’unissent. Au contraire, la sagesse précaire encourage fortement les unions et les aventures sentimentales de toute espèce. Ce qui est dégoûtant, c’est de laisser planer l’idée que les juifs et les musulmans se détestent à cause de leurs différences culturelles, et que c’est à cause de l’intolérance qu’ils font exploser des bombes.

La vérité est que juifs et musulmans peuvent parfaitement vivre ensemble, et l’ont toujours fait. Si les Palestiniens se révoltent, ce n’est pas par haine du juif, mais parce qu’ils sont traités avec injustice. Si l’armée israélienne pilonne Gaza, ce n’est pas par haine du musulman (ou de l’Arabe), mais par une volonté de domination raisonnée et hégémonique.

Nous ne sommes pas devant un « conflit » égalitaire où des gens se battent par haine de l’autre. Nous ne sommes pas vraiment devant un conflit. Nous sommes devant un Etat surarmé qui dicte sa loi à des gens sans armée, sans Etat, sans ressource et sans droit. Quand la France et l’Allemagne se font la guerre, c’est un conflit. Quand Tsahal bombarde la bande de Gaza, c’est un régime qui déploie son pouvoir.

La droite israélienne a un projet froid, rationnel et déterminé : écraser les Palestiniens, au mépris du droit international, et imposer le grand Israël par la force et la colonisation. Si on donnait le droit de vote aux musulmans, c’en serait fini de l’Etat hébreux, donc on leur retire tous les droits. Et dès qu’ils se soulèvent, on envoie les chars. Il n’y a pas de haine là-dedans, juste un calcul implacable.

La droite israélienne met en pratique la doctrine du réalisme politique. Peu importe le droit, seule compte la force. On impose un état de fait, par tous les moyens, puis, avec le temps, cet état de fait deviendra un droit reconnu. Il suffit d’attendre et surtout d’être vainqueurs. Aujourd’hui, par exemple, plus personne ne conteste sérieusement la domination de Paris sur les régions françaises. Cela s’est fait par la force et la violence, au cours des siècles, et aujourd’hui, tout le monde se sent fier de sa région tout en reconnaissant l’existence d’une nation française. La force a triomphé et a fini par imposer un état de droit.

En Israël, ceux qui ont le pouvoir sont d’extrême-droite. Ils sont prêt à assumer une situation d’apartheid dans leur pays. Ils pensent que c’est le prix à payer pour assurer la pérennité d’un Etat juif. S’il faut en passer par l’oppression d’un peuple conquis et colonisé, ainsi en sera-t-il. Mais ce ne sera pas par haine. Ce sera seulement par souci d’aller au bout de la logique coloniale qui a présidé à la création de l’Etat d’Israël.

Que valent, au regard de ceci, ces pauvres couples qui clament leur respect mutuel ? Qu’est-ce que ça peut faire aux Palestiniens de savoir que l’on peut se marier avec un juif ? De son côté, le défenseur du grand Israël doute-t-il un seul instant qu’on puisse tomber amoureux d’un musulman ? Il s’en fiche royalement, pour lui, la question n’est nullement sentimentale.

Ils peuvent très bien « vivre ensemble », la seule question est : vivre ensemble oui, mais dans quel Etat, quelle nation ? Et qui aura des droits, et qui en sera dépourvu ?

Le droit, dit le réaliste (Nietzsche en l’occurrence), est un privilège que je m’octroie, par la force, sur le dos d’un autre.

Pollution en Chine

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C’est le seul point noir de mon voyage en Chine. La pollution n’est pas seulement préoccupante, elle est carrément rédhibitoire.

A Shanghai, encore, cela pouvait passer, grâce aux vents de la mer. Mais dès que j’ai pris le train pour me rendre à Nankin, j’ai cru changer de monde et entrer en territoire hostile. Une chape de grisaille épaisse recouvrait toute la campagne pendant des dizaines de kilomètres, au point de ne pas voir âme qui vive das les villes et les villages traversés.

A la gare de Nankin, je ne pouvais pas voir les tours qui bordent le lac Xuanwu. Il m’a fallu deux ou trois jours pour m’y faire et oublier un peu cet air saturé de pollution.

Tout le monde me disait que c’était un problème grave, mais qu’en ce moment, au début de l’été, c’était acceptable comparé à l’hiver. Apparemment, à l’approche de noël et du nouvel an chinois, les usines de l' »atelier du monde » tournent à plein régime et rendent l’air irrespirable.

Des amis m’ont dit qu’il y eut un jour plus grave que tous les autres, l’hiver dernier. Un jour catastrophique, cataclysmique, où les particules de pollution piquaient le visage de ceux qui roulaient à vélo. Un jour où ce n’était plus acceptable par personne, et où ceux qui avaient les moyens ont pris l’avion pour fuir n’importe où.

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Ceux qui ont des enfants se posent des questions. Cela leur fait mal au cœur de voir leur petits grandir dans un environnement impraticable, et ils notent, impuissants, toutes les maladies que leurs rejetons contractent.

Le gouvernement communique sur la question de la pollution. Le nouveau président, Xi Jinping, semble vouloir s’attaquer au problème. On verra ce qu’il réussira à faire. Une chose est sûre en tout cas, il communique.

En attendant de pouvoir changer les choses, on se borne à contrôler les instruments de mesure. Les applications de mesure de l’air que l’on peut télécharger sur son smartphone sont ainsi singulièrement mises au pas. Au même moment, l’application américaine jugeait l’air « unealthy« , tandis que l’application chinoise disait : « air légèrement pollué ».

 

Reporter furtif à Nankin

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En Chine pour revoir mes amis, j’en profite pour faire des reportages radio.

Ou plutôt non, c’est l’inverse. En Chine pour faire des reportages, j’en profite pour revoir mes amis. Et retourner sur des lieux aimés.

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Dans la Montagne Pourpre et Or, à l’ouest de Nankin, j’interviewe Neige qui répond à mes questions avec beaucoup d’aisance et sans manières. En particulier, elle parle de son travail d’écriture francophone, de ses blogs, de ses lecteurs et des passions qui l’ont conduite à écrire. Je suis ravi d’avoir enregistré ces sons, car j’étais persuadé qu’elle allait refuser, prétextant qu’elle ne voulait pas être sur le devant de la scène, qu’elle ne voulait plus entendre parler de ces blogs, etc.

Elle dit qu’elle n’écrit plus car elle est mariée et qu’elle a un enfant.

Ecrivain, c’est donc un métier de célibataire ? Neige rit. Elle dit oui, en quelque sorte. Je ne me souviens plus exactement des mots qu’elle a employés, ça m’avait fait rire. Il faut que je réécoute mes fichiers audio.

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Nous passons devant un temple en hommage à un grand lettré du VIe siècle. Plus loin, un autre jardin abritant une forêt de stèles en mémoire d’un des plus grands calligraphes de l’histoire. Neige en profite pour prendre furtivement quelques photos.

Un juste retour des choses : je prends des sons de sa voix, elle prend des images de moi. C’est le reporter reporté.

Carnet de route à Dublin : des écrivains irlandais à la télé française.

Ce soir, sur la 5, il y avait les Carnets de route, de François Bunel. A Dublin, capitale de l’Irlande. J’ai pris l’émission en retard, quand le journaliste interviewait John Banville.

Putain, John Banville à la télévision française ! J’étais tout émoustillé. Quinze minutes plus tard, c’était Edna O’Brien, dans une ruelle de Dalkey. Nom de Dieu, pensé-je, Edna O’Brien dans mon salon ! Un peu plus tard, Joseph O’connor résume brillamment, dans le parc St Stephen’s Green, les grandes étapes de l’identité irlandaise depuis l’indépendance des années 1920. Je suis ébloui. L’écrivain parle doucement, avec modestie, comme si ce qu’il dit était une banalité archiconnue. En fait, c’est une prodigieuse analyse, narrative, que je n’avais jamais entendue de personne.

Enfin, l’émission se termine chez la star, le grand écrivain, celui qui peut prétendre devenir un classique de notre temps : Colum McCann. Dans la banlieue de Blackrock, l’écrivain nous présente son père, ancien écrivain lui aussi, en fauteuil roulant. L’auteur de Transatlantique parle de tout et de rien.

Une émotion me serre le cœur.

Ces émissions sont l’honneur de la télévision française. Je me demande si, quelque part, des adolescents regardent ça avec la même émotion que celle qui m’étreignait quand je regardais Océaniques, dans les années 80, et les documentaires littéraires de Pierre-André Boutang.

Mais c’est une émotion compliquée. Me reviennent en mémoire ma vie à Dublin, la femme que j’aimais, mes déambulations. Surtout, me revient à l’esprit la difficulté que je ressens à écrire sur Dublin. Cela fait des années que je dois écrire un livre sur cette ville et son fleuve, et des années que j’échoue à le faire.

Reportage californien (3) Vivre sur l’eau à Sausalito

C’est hier que l’émission Détours, sur la RTS, a diffusé mon reportage sur le village flottant de Galilee Harbor, sur la baie de San Francisco.

https://www.rts.ch/la-1ere/programmes/detours/5734285-detours-du-14-04-2014.html

Je me suis rendu à Lyon pour faire le duplex avec Lausanne, dans les studios de Radio France, rue des Archers. Une femme, dont j’ai oublié le nom, m’a ouvert la porte et m’a installé dans un minuscule studio pour faire notre émission.

Entre les séquences enregistrées, il fallait faire ni court ni long, et plutôt moins que plus.

Tout s’est bien passé, et comme d’habitude, les choix musicaux étaient chouettes. Une certaine Sophie Maurin chantait Far Away, une chanson très entraînante et guillerette, en duo avec un chanteur anglais. Et un certain Neil Young nous gratifiait de Boxcar.

https://www.youtube.com/watch?v=RsrJNs1bTcE

Pendant que les chansons passaient, je lisais dans L’Equipe le compte rendu de la victoire de Lyon sur Paris.

C’était décidément une belle journée entre Rhône et Saône.

Je suis allé voir le spectacle de Dieudonné

Il fallait bien se faire une idée, après le délire médiatique de l’hiver dernier. Jamais un comique n’avait attiré une telle haine et provoqué une telle levée de bouclier.

De passage à Paris, j’ai réservé une place au théâtre de la Main d’or pour voir Asu Zoa, le dernier spectacle de Dieudonné en date. C’est une expérience que je recommande à tout le monde, que l’on ne regrette pas. Depuis le charme du passage parisien, qui rappelle les textes de Walter Benjamin, jusqu’au dernier geste du spectacle, percutant et bouleversant.

Le soir de la représentation, je ne suis pas en avance et la charmante caissière me dit qu’elle ne prend pas les cartes bleues, qu’elle m’attend si je vais retirer de l’argent liquide sur le faubourg Saint-Antoine. Quand j’entre dans la salle, je ne vois nulle part où m’asseoir, elle est remplie à ras bord, d’un public magnifique. Très mélangé, l’auditoire contient de nombreux noirs, de nombreux arabes et de nombreux blancs. Parmi tous ces gens, je crois repérer des hipsters à chapeau (comme moi), des beaufs, des bourges, des intellectuels, des banlieusards, des gens des cités, des bobos. Des gens qui se poussent pour se faire une place, dans une impeccable bonne éducation. Les gens se saluent avec cordialité et douceur. Nulle part ailleurs, n’est visible une telle diversité sociale et culturelle. Je ne ressens aucune tension, communautaire ou autre.

Dieudonné entre sur scène et glisse quelques quenelles sous des applaudissements nourris. Il a grossi et est assez mal fagoté. Il m’a l’air plutôt fatigué. Il porte une chemise raide et épaisse, un pantalon baggy et une paire de baskets. Toujours ces cheveux courts et cette barbe qui lui donnent l’apparence de musulman de banlieue.

Le mur du spectacle précédent est toujours sur scène. Elément de décor d’un spectacle interdit par les autorités de la république, le mur n’a pas d’utilité scénographique. Il est peut-être là pour rappeler la violence dont l’artiste est victime. C’est un mur du souvenir.

Puis Dieudonné se lance dans un spectacle sans temps mort. Il passe d’un sketch à l’autre avec un art consommé de la transition. Tout est très bien écrit, parfaitement calibré. Et les gens rient à se tenir les côtes. A côté de moi, un grand noir très costaud rit de bon cœur, en particulier aux blagues concernant les Africains, l’esclavagisme et les Antillais.

Dieudonné commence par nous, le public. Il rappelle que tout a été fait pour nous inciter à ne pas venir. Quelque part, le plan a été mal exécuté, ou mal conçu, puisque les amateurs viennent voir Dieudonné par centaines de milliers. On a beau faire peser sur eux la suspicion qu’ils seraient peut-être racistes, rien n’y fait. Le comédien rappelle qu’on le traite de nazi dans les médias, alors il les prend aux mots et essaie vainement de se mettre dans la peau d’un nazi.

Nous rions parce que l’humoriste est drôle.

« Hitler raciste ? Pas plus que nos présidents. » Dieudonné raconte alors que le président Hollande serait revenu récemment sur la question de l’esclavage dans l’histoire de France. Que c’était bien regrettable, une histoire bien tragique, mais qu’aucune compensation financière ne serait envisageable.

Dieudonné joue au con, feint la déception et laisse un silence s’installer. Puis il déchire le silence par un grand rire africain, qui emballe la salle.

Tout Dieudonné est dans ce grand rire joyeux et satirique. Un grand rire qui balaie tout sur son passage, l’hypocrisie des dirigeants et l’amnésie des blancs. Moi, en tant que blanc issu d’une nation colonisatrice, j’ai aimé ce rire et j’ai ri avec Dieudonné. J’ai senti que c’était un rire de générosité, non un ricanement de vengeance. Dieudonné nous disait : « Rions ensemble de cette tragédie et de tout ce bordel. » Rions plutôt que de pleurer éternellement.

Je n’avais jamais expérimenté auparavant un rire de cette qualité. Un rire de réconciliation.

Il termine le spectacle sur un thème important, dans lequel il excelle : le cancer. Il parvient à nous faire pleurer de rire avec cette maladie qui nous a tous touchés de manière directe ou indirecte. Je ne sais pas comment il a fait, c’est comme un tour de magie.

Il rend hommage à un jeune homme décédé récemment, un jeune homme atteint d’un terrible cancer et qui a voulu glisser des quenelles sur scène, dans ce théâtre même. Un jeune homme espiègle qui voulait rire une dernière fois, et qui adressait son geste irrévérencieux à toute la terre, à Dieu, à l’absurdité de la vie. Je ne sais toujours pas comment il s’y est pris, mais nous riions à gorge déployée face au souvenir de ce jeune homme qui avait reçu tellement de traitements chimiothérapiques qu’il en était devenu « radioactif ».

Dieudonné, lui, termine et résume son spectacle en faisant ce geste absurde, et en le soulignant d’une déclaration inattendue : « Une quenelle dans le fion de la peur ! »