L’amour des juifs plutôt que leur crainte

Je voudrais préciser que je suis un grand admirateur de nombreuses personnes de confession juive du monde entier. Non seulement j’ai des amis chers parmi eux, des juifs de France, des Etats-Unis, d’Israel, mais mon respect va beaucoup plus loin. J’ai lu avec passion de nombreux auteurs juifs qui m’ont influencé et m’ont construit. Ce que je leur dois à titre personnel est important. En tant que Français, je tiens pour un motif de fierté le fait que mon pays possède la plus forte communauté juive de tous les pays européens, et j’appelle de mes voeux qu’elle aille s’accroissant car ce que les juifs ont apporté à mon pays et à ma culture est très positif. Ce serait un malheur, une catastrophe, s’ils devaient tous émigrer je ne sais où, au moyen-Orient ou en Amérique.

On ne peut pas faire moins antisémite que moi.

Or, récemment, on a insinué que j’étais antisémite. Qui ? Des amis, qui n’étaient pas contents que je défende le travail de l’humoriste Dieudonné. Ils pensaient que, du fait que je ne trouve pas révoltants ses propos (mais quels propos, je ne le sais toujours pas), je devais être moi-même, quelque part, peut-être un peu antisémite. Ou qu’en tout cas, mon attitude « ambiguë » valait la peine que l’on s’inquiétât pour moi. Ces insinuations sur le fait que je serais, sinon antisémite, du moins compréhensif à l’égard de ceux qui le sont, me sont une douleur et me paraissent répugnantes.

J’ai monté ce blog en juillet 2007, et je l’ai fait héberger par lemonde.fr car c’est le journal en ligne que je lisais chaque jour. De plus, comme j’habitais en Chine, la censure bloquait les sites étrangers et se faire héberger par ce journal permettait de travailler sans se soucier des cyberpoliciers chinois. Pendant plusieurs mois, La Précarité du sage était référencé dans la sélection du monde.fr. Il y figurait quelques semaines, puis il en disparaissait quelques jours, puis il y réapparaissait, bref c’était un habitué de la sélection du journal. Du jour au lendemain, il en fut écarté, et de manière définitive. Cette exclusion a coïncidé avec un billet que j’ai écrit sur un humoriste, intitulé Dieudonné et les « nouveaux médias ». Ce billet date de septembre 2007, il est vieux de deux ans. Depuis cette date, ou plutôt depuis la fin de la discussion auquel il a donné lieu, mon blog s’est plutôt amélioré, pas tant au niveau de l’écriture qu’au niveau des recherches qui y trouvent leur théâtre, et pourtant, les modérateurs du monde.fr n’ont plus eu le goût de lui donner le plus faible écho.

Ils avaient d’abord, à une certaine période, tenté de bloquer quelques commentaires, puis ont décidé, semble-t-il, de ne plus prêter la moindre attention à ce blog. C’est leur droit et je ne leur en veux pas. Je ne fais aucune réclamation ni ne crie à l’injustice. Je souligne un petit fait intéressant qui illustre le climat de terreur qui accompagne toute référence aux juifs, à Israel et à ce qui entre en résonnance avec ces sujets-là. Dieudonné fait partie de ces sujets tabous qu’il est préférable, semble-t-il, de ne toucher que pour en dire le plus grand mal.

Pourtant, je crois n’avoir jamais dit quoi que ce soit sur les juifs, et il me semble bien que tout ce que j’ai jamais écrit sur eux se trouve dans ce billet, sous forme d’hommage sincère et respectueux.

Je ne me sens pas menacé, ni intimidé, ni bâillonné, mais à l’heure où ce même humoriste, Dieudonné M’Bala M’Bala, est tenu de s’expliquer devant la justice, comme le dit un article du Monde de cet après-midi, je rappelle ce micro-événement concernant mon blog car c’est avec une chaîne de micro-événements qu’on crée un climat, puis une influence et enfin un pouvoir. Le pouvoir médiatique a décidé d’effacer Dieudonné du paysage, c’est ainsi. D’abord en en parlant beaucoup et en contrôlant le contenu des paroles, pour le rendre abject, puis en cessant d’en parler, et en réduisant au maximum l’audience de ceux qui en parlent. L’article du Monde auquel je viens de faire référence est déjà retiré de la page d’accueil du monde.fr pour être recalé dans les archives, après deux heures d’existence.

Ce n’est pas avec ces méthodes qu’on va faire apprécier la culture et la communauté juives. Mais j’y pense, le but n’est pas de faire apprécier quoi que ce soit, le but est de propager la crainte. Je comprends le désir de se faire craindre, quand on est menacé, mais je crois que les médias auraient une meilleure carte à jouer, une autre stratégie à adopter, qui privilégierait l’admiration sur la peur, et le partage intellectuel plutôt que la menace et l’insinuation.

Bûchers orangistes

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Dans la rue qui relie le quartier républicain de Falls au quartier loyaliste de Shankhill, un très bûcher a été monté par de fervents protestants, qui le verront brûler en l’honneur de leur attachement patriotique au territoire d’Irlande du nord.

De tous les bûchers que j’ai vus, celui-ci est de loin le plus beau. Comme c’est un lieu stratégique, entre deux fiefs également engagés dans l’opposition communautaire, on a fait appel à de véritables architectes de rue, avec des rangs de pneus pour le plaisir conjoint des yeux et du nez. Une tour circulaire, comme la tour de Babel. Avec la colline de Cavehill et les Black Mountains en arrière plan, cela promet d’être un spectacle magnifique, pour peu que les habitants catholiques ne répondent à aucune provocation.

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Dans les autres quartiers, en particulier dans ceux qui ne jouxtent pas directement de hauts lieux catholiques, les bûchers ne ressemblent qu’à des piles de palettes de bois.

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Près de l’hôpital, sur Donegal Road, le bûcher est gardé depuis quelques semaines par des jeunes gens qui se relaient. On leur vole des drapeaux, alors ils montent la garde en buvant nuit et jour, non sans avoir écrit en toutes lettres cet appel magnanime : « YOU CAN STEAL OUR FLAGS BUT NOT R BONFIRE » (Vous pouvez voler nos drapeaux mais pas notre bûcher).

Je les ai abordés ce matin pour leur demander des précisions. Ils n’étaient pas encore trop ivres, et ils m’ont répondu que les réjouissances étaient prévues pour dimanche soir, minuit. Une douce musique sera déversée toute la nuit, où les dames seront invitées à danser et où l’on dégustera des spécialités alcoolisées de la région.

Avec l’hôpital en arrière plan, le spectacle promet d’être sans égal.

La correction politique en Irlande du nord

Avec le mois de juillet, nous entrons dans une période de festivité paradoxale en Irlande du nord. De nombreux événements culturels commémorent ou illustrent la problématique du conflit nord irlandais. Des films, des expositions, et bien sûr les fameuses marches dites orangistes.

Inutile de le dire, nombre de gens en ont plus que marre d’entendre parler de tout cela, mais enfin, c’est l’histoire et c’est une histoire qui n’est pas terminée, alors c’est difficile de ne pas en parler du tout.

J’ai rencontré plusieurs personnes, récemment, qui s’étaient mariées avec des individus de « l’autre camp ». Parfois ça a duré, parfois ça n’a pas duré. Ce qu’ils m’ont dit ressemblait à un discours de propagande. Ils étaient sincères, sans aucun doute, mais à mes oreilles de touriste précaire, cela sonnait comme une sorte de pensée unique. « La paix n’est pas encore assurée mais la distance parcourue est déjà extraordinaire, et, à force de travail, grâce à de grands efforts de réconciliation, en travaillant sur le dialogue entre communautés, on arrivera à ce que chacun accepte les différences de l’autre. »  

C’est le point que je veux souligner, et qui m’étonne le plus, dans ma grande ignorance : « accepter les différences », « tolérer », « développer la compréhension » et la « coopération ». Ce sont des mots bien abstraits… Peut-être grâce à cela sont-ils d’ailleurs plus efficaces, puisqu’il faut bien parler, même dans le vide, même et surtout lorsqu’il y a des sujets qu’il vaut mieux ne pas aborder.

Le sujet qui reste une pomme de discorde est très concret, au contraire, et très facile à poser : dans quel pays vivons-nous ? Voulons-nous vivre au Royaume-Uni ou en Irlande ? Ou est-ce qu’on s’en fout ? Je connais des catholiques qui m’ont dit qu’ils acceptaient sans problème les différences, les autres religions et les étrangers, mais au sein d’une république qui aurait pour nom l’Irlande. Ils ne veulent pas la guerre, pas la violence, mais ils continuent (je ne parle pas de tous les catholiques, ici, mais d’une majorité d’entre eux) de penser qu’ils n’appartiennent pas au Royaume -Uni.

Inversement, j’ai posé la question à plusieurs protestants, qui me disaient qu’à l’avenir la paix règnerait : la paix règnera dans quel pays ? Pensez-vous que les protestants accepteront que l’Irlande du nord se réunifie à la république d’Irlande ? La réponse était claire : jamais. Les personnes qui m’ont dit cela vivent et travaillent dans des environnements ouverts, non sectaires. Je ne parle même pas des habitants de mon quartier, dont les habitations sont couvertes de drapeaux britanniques.

C’est une expérience ethno-linguistique extraordinaire. Tant qu’on en reste aux généralités et aux discours de paix, tant qu’on déroule les mots « dialogue », « processus de paix », « compréhension », « coopération », « réconciliation », « intégration », la langue peut être entendue et utilisée par tous. Les individus des deux communautés peuvent utiliser le même langage et les mêmes idées. Mais dès qu’intervient un autre niveau de langage, ou plutôt un autre champ lexical, « nation », « pays », « appartenance », « pouvoir », « peuple », « histoire », on retrouve les mêmes divisions qu’au début du XXe siècle.

La burqa de Sarkozy chez les Britanniques

Le discours de Sarkozy devant le congrès à Versailles fait couler beaucoup d’encre au Royaume-Uni. A lire les journaux, le voyageur a l’impression que les Français ne parlent que de ça, et qu’ils fuient leurs soucis économiques actuels en se ruant sur les pauvres filles musulmanes, « dont beaucoup sont des catholiques converties », précisent le Guardian

A ce que je vois, les grandes oppositions politiques se départagent plus ou moins comme ceci : les gens de droite tendent à approuver l’interdiction de la burqa, et les gens de gauche se disent choqués par une telle décision.

Là où toutes les opinions convergent, c’est pour rejeter la position de la France, qui fait si souvent les choses « de manière arrogante et coloniale », comme le soutenait une dame, à la télévision, qui était pourtant en faveur de l’interdiction de la burqa, car dans son quartier, disait-elle, ce phénomène prenait des proportions inquiétantes et qu’elle ne voulait pas que sa fille « se fasses traiter de pute (tart) sous prétexte qu’elle s’habille à l’européenne dans la rue. » Ici, même si on est d’accord avec ce que la France décide, il est important d’afficher son désaccord avec elle. Etre pro-français, si cela veut dire quelque chose, c’est être très provocateur et courir le risque de n’être pas entendu, un peu comme quelqu’un qui serait pro-serbe dans les années 90, ou pro-américain dans les années 70. Passons.

Les journaux de droite sont plus doux pour Sarkozy. Ils ne s’acharnent pas sur les musulmans, loin de là, mais ils ont tendance, comme le Sunday Times d’aujourd’hui, à rapporter l’information avec une inhabituelle objectivité : ils ne sous-entendent pas qu’il y ait du racisme sous le discours officiel de protection de l’égalité entre les sexes, ils rappellent qu’une ministre française musulmane approuve l’interdiction, ils rappellent aussi que le coran ne mentionne nulle part le port de tels vêtements, mais au contraire stipule qu’un musulman doit s’adapter aux coutumes locales.  

Enfin, je crois que l’information est utile pour la communauté britannique de lancer un débat sur le sujet. Ils font porter à la France le rôle de l’infâme colonisateur, oppresseur et autoritaire, et peuvent derrière ce paravent, s’interroger avec calme.

Fête populaire et musique militaire

 

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Quand je suis rentré d’une longue promenade dans les hauteurs de la ville, j’ai vu du monde dans la rue. Spontanément, j’ai pensé que c’était peut-être un cortège officiel qui était attendu. Après la mort d’Omar Bongo, me suis-je dit, peut-être les gens de Belfast voulaient-ils lui rendre hommage.

C’était plus simple que cela : c’était un défilé de musique militaire. Marching bands, comme on les appelle ici. Quand j’ai demandé pourquoi aujourd’hui, on m’a répondu que c’était un concours. Sans doute un concours pour départager les meilleurs groupes avant les grands défilés du 12 juillet. Ou alors, plus simplement une répétition des défilés en question.

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Ce dont je voudrais témoigner, avant toute chose, c’est de l’aspect purement festif de cette manifestation. J’ai certes eu un peu peur en voyant tous ces gens boire de la bière et du cidre sur les trottoirs (moins peur, cependant, que mon colocataire pakistanais, qui avouait aimer cette musique, mais craindre « this kind of people »), mais la joie des enfants était réelle et sans une once de sentiment sectaire. Pour les enfants, il s’agit d’une journée de fête avec des costumes colorés et, surtout, beaucoup de percussion dans la musique. Rien n’a autant d’attrait pour un enfant, du point de vue de la musique, qu’un tambour ou une grosse caisse.

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Certains gamins étaient en transe, c’était magnifique à voir. Je me suis souvenu de moi enfant ; j’aurais été en transe, avec un bruit d’une telle ampleur. BOUM BOUM BOUM BOUM. Et le joueur de grosse caisse qui se démène et se déhanche comme une marionette. C’est le pays de Oui-Oui en plein Donegal Road.

Mais il n’y a pas que les enfants qui étaient sous le charme. Les adolescents se draguaient lascivement, et toute la communauté était dehors, soit en famille soit entre copains. De nombreuse femmes s’étaient mises sur leur trente-et-un, signe que c’est un événement lourd de connotations nuptiales. Talons hauts, cheveux lisses et décolorés, jambes passées aux rayons bronzants, pédicurées et maquillées, elles affichaient leurs charmes avec la même sensualité qu’en boîte de nuit. Voilà qui est bon à savoir pour celles et ceux qui cherchent une âme soeur : la période du 12 juillet pourrait bien être la grande occasion d’une rencontre menée tambour battant.

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J’insiste sur la joie sans mélange qui régnait dans la rue, car les défilés de ce type sont généralement associés – dans nos esprits – aux grandes oppositions entre les communautés. Quand on parle des « marches orangistes », on mentionne l’arrogance des protestants, la provocation des itinéraires, qui les fait passer dans des quartiers catholiques, les altercations qui y ont eu lieu. On imagine la volonté d’humiliation qui préside à ces marches.

Ricky, un camarade thésard catholique, m’a dit que pendant cette période, avant et après le 12 juillet, il restait chez lui. Il disait cela d’un air satisfait, pas vindicatif du tout. C’était un coup à prendre et il suffisait de laisser passer les célébrations : « On achète des bières au préalable, on fait de la musique avec des copains, on fait des barbecues dans le jardin. » Bref, les catholiques se cloîtrent, si j’en crois Ricky.

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De plus, la crise économique étant facteur de repli communautaire et de violence sociale, il n’est pas absurde de penser que cette année, le mois de juillet à Belfast sera très chaud.

Raison de plus pour souligner la joie des rues quand elle s’impose dans un quartier entier. Ambiance de fête foraine, de kermesse, odeur de steack haché et d’oignons frits, maisons ouvertes, grands-pères en cravate, torses bombés et drapeaux au vent. Joie d’être entre soi, et de sifflotter les airs de flûte lancinants qui tournoient dans le ciel nuageux de Belfast.

Dump Wood Here

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Près de l’hôpital civil, dans la route de Donegal, un endroit engrillagé est de plus en plus décoré. Il y a mois, il n’y avait guère que quelques palettes de bois et des gamins qui s’amusaient à en faire une cabane. Très vite, il y a eu des fauteuils et des canapés. Des drapeaux aussi, commençaient à fleurir.

Depuis le début du mois de juin, beaucoup de bois, plus un enfant n’est autorisé à jouer, et de plus en plus de jeunes adultes y passent du temps. Ils préparent les célébrations du 12 juillet, la grande fête des protestants qui commémorent la bataille de la Boyne, où les armées de William of Orange défirent celles du roi catholique James.

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Dans les quartiers protestants, les préparatifs se font au grand jour et on sent une excitation grandir dans les rues et les lotissements.

Sur la porte verte de cet enclos, attenant à l’hôpital, est écrit : DUMP WOOD HERE. Mettez le bois ici. Il y a de nombreux endroits comme celui-ci. Dans cette seule route de Donegal, deux ou trois terrains sont élus pour accueillir le bois.

C’est pour les bûchers. En plus des défilés, de la musique militaire et des drapeaux identitaires, les orangistes font de grands feux. Je tiens à être là pour observer tout cela.  

Seigneur, des bûchers!

Est-il absurde de désirer l’impossible ?

Epreuve de philosophie, baccalauréat de 2009.

Voilà plusieurs jours – deux, à vrai dire – que je me demande si je désire l’impossible. Je ne parviens pas à le savoir. Comme je suis terre à terre, je prends des exemple un peu olé olé. Les femmes. En général, je désire les femmes qui me paraissent imparfaites et médiocres. Dans un premier temps, je ne désire pas les femmes que je crois hors de ma portée. Souvent, je trouve une femme trop belle, trop intelligente, trop élégante, trop propre, trop riche, sentant trop bon, parlant trop bien, marchant trop vite, dansant trop bien, pour que mon désir se mette en marche.

Et dans un mouvement paradoxal, sans doute inspiré des Dieux, ce sont ces femmes parfaites et sublimes qui, parfois, trouvent un obscur intérêt pour moi, alors que les médiocres résistent à mes avances et restent froides à mon contact, muettes à mes plaisanteries fines. Et je me retrouve ainsi en situation de savourer des fruits délicieux que je pensais pour toujours destinés à d’autres hommes, ou à d’autres types d’êtres.

Pour le reste de mes catégories existentielles, la même règle opère : je désire des choses médiocres, je me satisfais de peu, et j’obtiens des choses invraisemblables. Je répondrais donc de manière oblique à la question du bac de philosophie : il n’est pas absurde de ne désirer que ce qui est du domaine du possible. Dans le but d’une vie heureuse, s’entend.

Mais il est vrai que si l’humanité n’était composée que de gens comme moi, on ferait peu de progrès : on n’aurait jamais inventé le capitalisme, par exemple, car personne n’aurait même imaginé qu’on pût désirer faire du profit. Encore aujourd’hui, je suis admiratif devant un système fondé sur la croissance. Les banquiers florentins et gênois qui, paraît-il, ont inventé les bases du capitalisme, sont à mes yeux des génies à l’égal de Mozart et de Descartes. Si l’humanité était composée de gens comme moi, en revanche, on aurait peut-être inventé des machines volantes, flottantes, nageantes, car tout ce que font les animaux me semble enviable. Mais précisément, si les animaux peuvent voler, c’est que c’est possible et que ce n’est pas, à proprement parler, un désir impossible.

L’immortalité, alors ? Voilà typiquement le truc à quoi on pense pour illustrer les désirs de l’impossible. Je me sens volontiers proche de ceux qui voient l’éternité dans la minute présente, dans l’instant paradoxal dans lequel on vit et qui nous échappe invariablement. Proche de ceux qui ne se projettent pas dans l’avenir et qui parviennent, par une ascèse de fou, à changer d’espace-temps. Et, de même que la plus belle femme du monde est gentille avec moi, de même je ne serais pas surpris de devenir temporairement immortel sans l’avoir vraiment cherché.

Evolution de la situation pakistanaise

Mon colocataire pakistanais n’a pas de bonnes nouvelles à m’annoncer. Sa famille reste bloquée dans la vallée Swat, et les Talibans menacent toujours.

Je note chez mon colocataire un changement de vocabulaire. Avant les événements, il était relativement favorable aux talibans. Il disait que les Américains faisaient d’eux des terroristes, mais que lorsqu’ils combattaient les Soviétiques, ils les appelaient les moudjahidines (combattants). Il rappelait avec fierté que ces gens n’avaient jamais été vaincus, de toute leur histoire.

A présent, il dit d’eux qu’ils sont des terroristes, ou à tout le moins que la loi islamique qu’ils veulent imposer dans le pays n’est pas le vrai Islam. Il dit qu’ils veulent obliger les gens à porter la barbe mais que nulle part dans le coran cette obligation n’est écrite. Mon colocataire s’énerve un peu mais il ne veut pas parler longtemps de cela. Il disparaît dans sa chambre où il écoute de longues chansons pakistanaises.

Le Pakistan chez soi, à Belfast

Dans une communauté, il y en a toujours qui travaillent plus que d’autres, c’est ainsi. Dans le couple, ce fut longtemps la femme qui travaillait plus que l’homme. Cet ordre tend à s’inverser, j’ai l’impression, ou alors c’est moi qui suis incapable de tomber amoureux de femmes douées manuellement. Je suis peut-être naturellement attiré vers les princesses et les pseudo-princesses qui n’en font pas une rame. Les sociétés humaines sont ainsi, paraît-il, ainsi que celle des fourmis, m’a-t-on dit. Des gens travaillent peu, ou pas. Il convient de s’y faire et de ne plus rêver aux sociétés voltairienne où chacun travaille et contribue au bien-être général.

Dans une maison aussi, à moins d’instaurer un ordre de ménage un peu ennuyeux, certains mettent plus la main à la pâte que d’autres. C’est tombé sur moi ces temps-ci, mais ce ne fut pas toujours le cas. Les premiers mois de ma vie à Belfast, je ne faisais pas grand chose. A cette époque, il y avait une fille dans la maison, c’est peut-être elle qui s’activait sans que je le sache.

Mon colocataire pakistanais contribue malgré tout au bien-être de la maison. En échange de mon surplus de travail domestique, j’apprends toute sorte de choses sur l’Islam, sur sa supériorité relative et absolue, ainsi que sur le Pakistan et sur l’histoire des Pachtounes. Il vient de la “Swatt Valley”, dans les montagnes de l’ouest, jouxtant l’Afghanistan. Il m’a tout expliqué sur son peuple, combien il est fier de ne pas provenir d’Inde. Cela le comble d’aise, car il déteste les Indiens. Son peuple vient des Juifs, voilà la théorie. Son peuple serait la fameuse tribu perdue dont parle l’ancien testament. Ce n’est qu’une théorie, il ne semble pas y avoir de preuves. Bizarrement, sa judaïté supposée ne le conduit pas à nourrir de sentiments affectueux pour le peuple juif.

L’autre matin, il était inquiet. Des violences avaient eu lieu dans sa région, entre l’armée pakistanaise et les Talibans réfugiés dans ses montagnes. Aujourd’hui, la presse anglaise fait état d’un million trois cent mille personnes sur les routes, dans la province où vit sa famille. Sa famille aimerait partir en exil, mais les routes sont bloquées à cause de l’exode actuel. Ils ont de la famille à Peshawar, et c’est là qu’ils aimeraient aller. Pour l’instant, ils sont un peu bloqués et mon colocataire continue d’aller à l’université tous les jours.

Je m’attendais à ce qu’il me donne une version des faits différente de celle qu’on voit dans les médias britanniques, mais pour l’instant, il traite les talibans de terroristes, ce qu’il ne faisait pas avant les événements.

Il faudrait vivre dans des maisons où se rencontreraient, depuis tous les coins du monde, des gens qui pourraient s’expliquer le monde à leur manière. Ce serait le journal télévisé chez soi, expliqué aux simples d’esprit et aux sages précaires.

Colocataires

Les matins ensoleillés, où l’on aime se réveiller aux côtés de belles femmes un peu grasses, je fais souvent l’objet d’attaques religieuses.

Mon colocataire pakistanais veut me convaincre que l’Islam est la religion la plus vraie. Il ne me convainc pas par des arguments affectifs, ni liés à l’espoir ou au désespoir, ni au supplément d’âme, ni à la vie après la mort. Non, c’est la vérité du Coran qu’il souligne sans arrêt, et son exactitude scientifique, non moins que son acuité logique. Il m’explique que la Vierge Marie, ce n’est pas logique. Moi, je suis prêt à tout accepter du moment qu’on me laisse préparer mon porridge. Il me parle aussi d’un personnage de la Bible qui tue « des milliers de Palestiniens avec une épée ». Voilà qui n’est pas scientifiquement admissible, à ses yeux. Moi ce qui m’étonne, c’est le mot « Palestiniens » dans la Bible.

Lui et le colocataire nord-irlandais se lancent parfois dans des disputatio à la limite du médiéval. Le nord-Irlandais est un chrétien assez fervent. (« Chrétien » tout seul, ça veut dire protestant, généralement évangéliste). D’après le Pakistanais, c’est même un dévot. A mes yeux c’est surtout un gourmand qui a récemment réduit ses portions de nourriture de moitié, et qui dit se sentir mieux depuis. Mais il mange quand même toute la journée.

Le musulman et le chrétien s’entendent bien, malgré tout, car ils ont un ennemi commun : le Slovaque. Responsable de la maison devant les propriétaires et un peu maniaque de la propreté, le Slovaque vaque à ses obligations avec un air ronchon, largement dû à ses horaires de travail – il travaille le jour et la nuit, pour faire court. Comme les deux religieux ne font strictement rien et salissent beaucoup, c’est au Français et au Slovaque qu’incombe la tâche d’éviter à la maison de sombrer tout à fait dans un statut de porcherie. Pour le moment, je le fais sans déplaisir car je ressens de la gratification à travailler pour la communauté. Mais le Slovaque est au bord de la dépression. La saleté et, surtout, l’indifférence des autres à ses injonctions, le poussent au désespoir. Il s’en ouvre à moi, parfois, quand on se croise dans la cuisine, dans de longs soliloques gromellés, mais je ne comprends pas la moitié de ce qu’il dit, alors je vaque, moi aussi, à mes occupations en opinant du chef de temps en temps pour faire bonne mesure.

L’Irlandais, en plus d’être paresseux et très sympathique, est de droite. Il dit être « républicain ». Mais en anglais, republican, ça peut vouloir dire plusieurs choses. Je dis « républicain irlandais » ? Il dit non, que la politique irlandaise ne l’intéresse pas. Non, « républicain américain ». Il adhère, en fait, au parti républicain de George Bush. Je ne savais pas que c’était possible en Europe et pour un non-Européen, mais après tout pourquoi pas ? Il n’aime pas Barack Obama, qu’il trouve trop désireux de plaire à tout le monde. « Diriger, ce n’est pas plaire », dit-il, ce en quoi je lui donne raison.

C’est aussi pour garder de bonnes relations avec mes colocataires que je fais sans rechigner le double des tâches ménagères depuis qu’ils sont arrivés. Je ne voudrais pas qu’ils fuient à chaque fois qu’ils me voient, comme ils le font avec le Slovaque. J’ai l’air de m’en plaindre, mais j’aime bien qu’on cherche à me convaincre d’adhérer ou de croire à quelque chose. Le prosélytisme, ça fait passer le temps. Et puis quitte à partager une maison, autant que ce soit dans de bonnes vibrations.