Positions du corps (3) L’Agenouillement de la Prière précaire

Je suis allé à la messe dimanche dernier en pensant que pendant la période de Pâques, il y aurait peut-être des choses à voir.

Il y avait en effet un membre de l’église plus important que d’habitude, qui portait une mitre et un bâton très impressionnant. En allant à la cathédrale, j’entendais les cloches sonner de manière désordonnée. Ce doit être un morceau de musique, pensais-je.

paques-a-belfast-006.1239707166.JPG

Plus tard, une amie me demanda si j’avais prié.

« Je ne sais pas prier », lui répondis-je.

Quand les autres prient, moi je me concentre et je pense à toutes sortes de choses.

« C’est ça, prier », me dit-elle. Je l’aurais embrassée. Les catholiques sont parfois dotés de cet esprit inclusif et baroque qui leur fait respecter les apparences autant que l’inapparent.

C’est une vraie question : comment prier ? Le sage précaire peut-il ne pas prier ? Précaire, cela vient de precare, prier en latin, selon certaines étymologies. Pour d’autres, cela vient de Prae: avant et de careo, es, ere : manquer de. Pour mettre tout le monde d’accord, posons que ce qui est précaire, c’est ce qui est obtenu « par la prière », d’où son aspect non assuré, imprévisible, à la remorque, à la dérive. La sagesse précaire est une sagesse suspendue au bon vouloir des autres, des circonstances, des remous de la vie. La différence entre un sage précaire et un chef religieux, ou un gourou, c’est qu’il ne peut rien promettre. C’est un peu désespérant, comme sagesse : on est là, et puis… ce qu’on a, on n’est pas certain de le garder… Ce qu’on n’a pas, on trouve normal de ne pas l’avoir… Non la sagesse précaire, il faut prévenir vos enfants, c’est vraiment en dernier recours.

paques-a-belfast-005.1239707049.JPG

Pour raccorder la prière à la question des positions du corps qui m’occupe, l’agenouillement est une torture pour moi. Rien n’est moins naturel que de faire reposer le poids de mon corps sur mes genoux. Je ne sais pas si les catholiques en ont contracté une réelle habitude, mais pour moi ce sont des moments intéressants car légèrement douloureux et propices à des prises de conscience : mon corps se retrouve déséquilibré, désarticulé, je me sens devenir marionnette sans colonne vertébrale, sans « assise » véritable. Après l’éloge des assis, il est temps de chanter les agenouillés.

Agenouillé, je ne peux plus penser ni aux pauvres ni aux diacres, ni à personne ni à rien. C’est la prière précaire. La prière de ceux qui essaient seulement de garder l’équilibre en attendant que cela cesse.

paques-a-belfast-002.1239708662.JPGL’orgue de St Peter Cathedral, Belfast.

L’autre cimetière de Belfast

milltown-cemetery-14-mars-6.1237298375.JPG

milltown-cemetery-14-mars-12.1237297545.JPG 

milltown-cemetery-14-mars-11.1237298554.JPG     

milltown-cemetery-14-mars-13.1237297838.JPG

milltown-cemetery-14-mars-15.1237297993.JPG

milltown-cemetery-14-mars-17.1237298178.JPG   

milltown-cemetery-14-mars-22.1237298266.JPG

Chant de la prière. Comment j’ai fêté mes trente ans

Tous les matins, le chant du Muezzin mérite son nom. C’est un vrai chant, rien d’agressif ni de perçant. Une voix grave qui part en de longues vocalises suaves et mélancoliques.

Le seul souvenir d’appels à la prière musulmans qui me revient à la mémoire, ce sont ceux que j’entendais à Tozeur, dans le sud tunisien. J’y étais seul, à l’hôtel, très heureux je ne sais pourquoi. Tout ressemblait à un film. J’étais un vrai héros de film, ma barbe poussait un peu, je devenais un aventurier. Je célébrais mes trente ans dans un voyage qui devait m’acheminer dans le désert. J’avais donné rendez-vous à tous mes amis, le dernier week-end de mars, dans un village encore plus reculé dans le sud. Je savais que personne ne serait là. Que je fêterais mes trente ans tout seul, ou plutôt avec des gens rencontrés sur la route, comme ces deux Américaines francophiles qui ne me lâchaient plus à partir du moment où elles ont compris qu’être en présence d’un homme, un vrai, leur économisait beaucoup de temps et d’énergie.

A Tozeur j’étais encore seul, sans Américaines, mais j’allais les rencontrer le lendemain. Le matin, le chant du Muezzin me paraissait très perçant, peu attirant. Un son de sono pas chère qui ne donnait pas envie de prier.

(Dieu, cela semble si ancien, alors que c’était il y a six ou sept ans. J’ai l’impression que c’était quelqu’un d’autre, et surtout je me revois comme un adolescent alors que je devenais trentenaire. Tant de choses se sont passées depuis. Nos vies sont courtes mais elles sont incroyablement remplies. Un tel fatras nous habite.)

A Istanbul, l’appel est sans aggressivité, endormant, extatique. Il fait sortir du sommeil pour faire entrer dans une autre forme de sommeil. Le fidèle ne doit pas quitter entièrement le sommeil, il n’a pas besoin que l’ensemble de ses facultés soient éveillées. La prière est une activité du corps et de la conscience qui s’accommode de la rêverie, de la somnolence.

Les dômes ottomans et l’écume philosophique

 istanbul-fev-09-065.1234392890.JPG

Les mosquées d’Istanbul sont des splendeurs urbaines. Elles donnent du relief à l’espace en le bombant mille et une fois. Ces multiplicités de dômes sont un défis à l’imagination du touriste. Les mosquées ici sont des concentrations de demi-sphères qui, vues de loin, donnent des impressions de planètes agrégées, ou de gros Bouddhas sans tête, ou même de mousse, d’écume qui fait des bulles.

istanbul-fev-09-054.1234393060.JPG

Je le sentais sans en avoir conscience. C’est à Sainte-Sophie, voyant les différents plans de l’église au cours de ses constructions que je vis l’importance du dôme et que tout s’éclaircit. Le dôme centrale de Sainte-Sophie représente l’univers, ou le monde, et les Ottomans ont ensuite mis des dômes à toutes leurs mosquées. Ils n’ont pas cherché à en faire de plus grandes, ils les ont seulement voulus plus nombreux. L’important est l’agrégation de ces boules dans l’espace. Le voyageur y voit la pluralité des mondes et la prolifération, l’idée de prolifération comme catégorie mentale. 

 istanbul-fev-09-066.1234392624.JPG

Les paysages d’Istanbul, avec ces majestueux amas de sphères, encadrés des minarets, amènent le fidèle à concevoir la multiplicité, le vertige de la reproduction, plutôt que l’unité.

istanbul-fev-09-035.1234394895.JPG

Le philosophe allemand Peter Sloterdijk a dû avoir Istanbul en tête quand il a inventé sa théorie de la « sphérologie ». Il en a fait une trilogie, trois bouquins sur l’idée de sphères, de bulles et d’écume. Dans tous ses états, la boule est une forme simple qui est, pour Sloterdijk, une représentation du monde, le centre de nombreux symboles. Mais c’est aussi une forme dans un sens beaucoup plus allemand, plus philosophique. Sloterdijk voit dans la mousse et dans l’écume une matière mi-gazeuse mi-liquide qui est à la fois extrêmement fragile et dévastatrice (grâce à la chimie moderne par exemple). Il y voit une lutte entre les différents principes matériels (solide, liquide, gazeux) qui aboutit à une « subversion de la substance », car l’écume est et n’est pas en même temps, elle est de l’air matérialisé, de l’eau non évaporée mais aérée tout de même. L’écume n’est ni une matière à part, ni de l’air, ni de l’eau : c’est la surface des choses, c’est du rêve éveillé, de l’apparence pure.

istanbul-fev-09-055.1234393801.JPG

« C’est ainsi, écrit Sloterdijk, que la tradition, la plupart du temps, a considéré ce « quelque chose » précaire – en se méfiant de lui comme d’une perversion. Structure instable d’espaces creux emplis de gaz qui prennent le dessus sur le solide comme s’ils menaient un coup d’État nocturne, l’écume se présente comme une inversion de l’ordre naturel au cœur de la nature. » Spères III

Les Ottomans ont compris tout cela. Leurs mosquées sont des jeux avec l’apparence du monde, une manière de dire au fidèle que la matière n’est qu’écume, jeux de boules, que le monde n’est qu’apparence et qu’il faut se laisser fondre dedans. Je me suis senti, à un moment donné, glisser vers l’Islam comme un mode d’existence propice à la sagesse précaire. La poésie intense qui se dégage de ces lieux de culte. Ecoutez encore Sloterdijk sur l’écume :

« Les rêveurs et les agitateurs sont chez eux dans l’écume, comme dans les châteaux de cartes. On n’y rencontrera jamais les adultes, les sérieux, ceux qui agissent avec mesure. Qui est adulte ? Celui qui se refuse à chercher un appui sur ce qui n’a pas d’appui. Seuls les séducteurs et les escrocs, prenant le parti de l’impossible, veulent emporter leurs victimes dans leur excitation sans fond. »

Les Ottomans ont certainement eu cette âme de charmeur, de séducteur. Ils ont construits des rêves en pierre et en mot. Le sage précaire est sur la voie, c’est ce que l’on peut espérer. Lui aussi est un escroc et un bonimenteur, un fameux roublard qui cherche à prendre appui sur l’instabilité des choses.

Chant de marbre à Sainte-Sophie

 istanbul-fev-09-048.1234377140.JPG

Sainte-Sophie est le haut lieu de la chrétienté touristique en Turquie. Elle fut construite il y a presque 2000 ans, détruite et reconstruite plusieurs fois. Transformée en mosquée puis, sous la République, transformée en un musée.

C’est un grand lieu en travaux, un grand lieu où il fait froid, un grand espace mal éclairé, où des pigeons volent, donnant une touche de romantique décrépitude, rappelant au voyageur qu’il se trouve dans une ruine.

istanbul-fev-09-047.1234376912.JPG

N’allez pas visiter Sainte-Sophie si vous n’aimez pas l’histoire, l’architecture ou la religion. D’ailleurs, si rien de tout cela ne vous intéresse, ne voyagez pas, ne sortez pas de chez vous, vous risquez inutilement d’être déçu par le monde et les hommes. Ces derniers ont toujours tenté d’exprimer leur sentiment religieux dans des formes architecturales aberrantes, et ont toujours investi dans l’histoire plus que ce que ce qu’elle pouvait leur offrir en retour.

istanbul-fev-09-045.1234376971.JPG

Ce qui m’a frappé au bout d’un moment de visite, outre la pure grandeur du lieu, sa vastitute et sa solennité, c’est sa matérialité : le marbre est omniprésent et il est superlatif. Les gens du premier millénaire chrétien devaient avoir une adoration pour le marbre, un peu comme les Chinois avec le Jade. Il faut imaginer les éclats de voix devant chaque colonne de marbre, et le sentiment de trangression sacrée chaque fois qu’ils marchaient sur un sol de marbre.

istanbul-fev-09-043.1234377196.JPG

On pouvait aller chercher le marbre dans des carrières aussi éloignées qu’il était imaginable. Bien sûr, l’architecture byzantine, c’est surtout les mosaïques et les fonds dorés, les grands yeux, ou simplement les yeux qui vous fixent. Ces trois choses superbes, mosaïque, or et yeux, fascinent les fidèles et détournent le voyageur de ce marbre extraordinaire, pur trésor naturel qui est exposé dans toute l’église, en panneaux.

  istanbul-fev-09-040.1234377021.JPG

Ce n’est pas qu’à Sainte-Sophie qu’on voit du marbre. C’est là seulement que j’ai pris des photos. Au grand palais des Sultans, le « Topkapi », il est omniprésent et splendide. 

istanbul-fev-09-038.1234372074.JPG

Il nous faut retrouver notre âme d’ingénieur. Si la tour Eiffel intéresse l’humanité, c’est parce qu’elle représente une prouesse technologique : on n’avait jamais construit aussi haut car le poids de la matière aurait fait s’écrouler la tour sur elle-même. Il fallait un matériaux nouveaux, l’acier, modulable, à la fois solide et souple. Il fallait des connaissances techniques pointues pour élaborer la forme et l’orientation les plus résistantes au vent, etc. Même chose pour les colonnes de marbre au Ve et au VIe siècle. Et même chose pour ces chapiteaux tellement sculptés qu’on les croit en dentelle, et qui pourtant soutiennent le plus grand édifice du monde chrétien.

istanbul-fev-09-046.1234377059.JPG

Les réseaux de lignes des plaques de marbre sont si extraordinaires que quelques touristes, comme moi, les photographient. Mais attention à ne pas se faire avoir. Il faut aller voir de près pour s’assurer qu’il s’agit bien de pierre. Dans un certain nombre d’endroits, les conservateurs turcs ont peinturluré les murs blancs pour faire illusion. Parfois, le travail de ces illusionnistes est admirable, mais quand il est pris en photo par des touristes, c’est généralement que le peintre en a trop fait et qu’il a inventé des couleurs et des lignes infidèles aux principes de la géologie.

istanbul-fev-09-039.1234372122.JPG

Femmes voilées

Dans le voyage, il y a toujours des moments d’abattement, d’hébétude ou d’ahurissement. Une fatigue très profonde vide le voyageur de toute force, et cela peut durer quelques heures, ou quelques jours.

Il y eut un jour comme cela à Istanbul ou je n’avançais plus. J’avais peu dormi à cause des départs variés depuis l’Irlande et à cause de l’appel à la prière tôt le matin. Mais ce n’est pas la seule explication. La lenteur et l’abrutissement que je ressentais, je les ressens dans presque tous les voyages que je fais. C’est comme un passage rituel intime. Je deviens une larve et je n’ai plus la forme, plus de forme.

Je me suis retrouvé en bas d’une côte que j’avais descendue, poussé par la gravité. Près d’une grande mosquée, mais laquelle, je ne saurais dire. Je m’assis sur un banc un temps indéterminé. La vue était jolie mais je ne pouvais ni sortir mon appareil photo, ni mon carnet de notes, j’étais perdu dans le passage des gens. Les Stambouliotes, se promenaient, c’était un bel après-midi.

J’ai beaucoup apprécié la diversité des femmes. Les unes sont voilées, les autres se décolorent les cheveux, et on voit tout le kaléïdoscope des femmes musulmanes dans une indifférence bienveillante qui me plaît. La coquetterie est partout. Il n’y a pas de séparation provocation/pudeur, ou séduction/conservation. Les femmes voilées sont, aussi, très charmantes et sensuelles, c’est ce qui m’a impressionné. Deux femmes entièrement voilées de noir, comme dans les peintures des orientalistes, s’amusaient avec un homme, peut-être le chef de famille qui les sortait. Les deux femmes riaient sur leur banc, et lorsqu’elles se sont levées et ont marché, elles ont crevé l’écran. On ne voyait rien de leur peau et rien de leurs membres, et pourtant, elles montraient assez d’elles-mêmes pour dégager une sorte de beauté. Une démarche élégante et sensuelle, une silhouette majestueuse, un profil général prestigieux. Elles peuvent sans conteste donner envie à des petites filles de suivre leur exemple.

Je ne sais pas combien de temps je suis resté, prostré sur mon banc. Je ne me souviens pas de ce que j’ai fait après m’être secoué de ma torpeur.

Infamie de la charité

Je suis entré dans une église presbytérienne, et très vite j’ai eu une révélation. 

J’ai été surpris d’entendre une voix de femme prêcher. Encore plus surpris de voir les diapositives qu’elle montrait aux fidèles. Ce service ressemblait plus à un congrès de missionnaires qu’à une messe dominicale. Elle parlait de son projet de développement au Malawi. L’église était pleine de gens richement vêtus, qui allaient faire faire preuve de générosité encore une fois, pour aider ces pauvres Africains.

Je ressentais une gêne, mais une gêne difficile à définir. Ces gens n’ont pas à être critiqués, ils aident leur prochain en donnant de l’argent. Ils sont charitables, ils font la charité. C’est ça, c’est la charité qui me parut épouvantable. L’impression que j’avais, très forte et inexpliquée, était que ces gens allaient donner, un peu pour aider l’autre, et beaucoup pour leur propre confort. Pour se gratifier eux-mêmes d’abord, mais cela n’est pas un mal ; mieux vaut vivre avec des gens qui ont une meilleure image d’eux-mêmes quand ils donnent que quand ils pillent, trucident et humilient. Mais il y a pire : il s’agit pour eux de défendre leur confort matériel, c’est l’impression que j’avais.

En y réfléchissant un peu, au bord de la mer, il m’a semblé que la charité elle-même était un système inventé par les riches ayant pour unique but de sauvegarder la situation d’iniquité qui leur permettait d’être riche.

Souvent, les privilégiés, les aisés, n’aiment pas faire face aux réalités violentes de la vie. La vie humaine n’étant pas douce ni confortable, quand on vit dans la douceur et le confort, c’est qu’on profite d’un état des choses particulier : d’autres sont écrasés, en guerre, exploités, pour que nous puissions vivre tranquillement. Si nous sommes en paix, en Europe, c’est parce que nous ponctionnons sans cesse les autres continents. Le situation de l’Afrique est évidemment dans notre intérêt.

C’est pourquoi voir des Occidentaux se donner une bonne conscience en donnant un peu d’argent à des organisations humanitaires est un spectacle douloureux, pour le sage précaire.

Il voudrait se changer en cynique grec, entrer tout nu dans les maisons et dire aux gens : « N’avez-vous pas honte de ce luxe, de ce calme, de ce confort ? Croyez-vous vraiment avoir aussi bon fond que vous le prétendez ? »

L’histoire de l’Irlande en quelques mots

Avant, il y avait des Irlandais qui parlaient une langue bizarre, très difficile à prononcer. Ils étaient catholiques.

Au XVIIe siècle, les Anglais et les Ecossais sont venus s’implanter, faire des colonies, comme en Amérique. Ils étaient protestants.

La domination des Britanniques sur l’île à duré jusqu’au XXe siècle.

Guerre d’indépendance. 1921, traité de Londres qui donne à l’Irlande son autonomie et qui la sépare : L’Irlande du nord restera britannique.

Guerre civile en Irlande, jusqu’en 1937, date de l’indépendance du pays, toujours séparé du nord de l’île.

Au nord, les catholiques militent pour la réunification de l’île. Les protestants veulent rester unis à la couronne. 

1969, des violences éclatent au nord et commencent ce qu’on appelle les Troubles (prononcez « trabowls », « trobelz », ou « treubeulss » selon les accents et les goûts). Attentas, bombes, terrorisme, grèves de la faim, chansons, peintures, tout devient machine de guerre.

1998 : Accords de paix. L’île est toujours divisée.

Conclusion provisoire, la violence a payé à un seul moment de l’histoire irlandaise : le début du XXe siècle.

Deux messes catholiques

J’ai assisté à deux messes catholiques, depuis six mois que je suis à Belfast, et aucun office protestant.

C’est peu, vous me direz. C’est vrai, c’est peu. En même temps, je ne crois pas en Dieu, alors, vous n’allez pas commencer à me faire suer le burnous, si ?

Deux catholiques, donc. L’une dans un quartier catholique (hier), et l’autre dans un quartier dit « interface », c’est-à-dire supposément mixte (au mois de septembre). Dans le quartier catholique (cathédrale Saint Peter), l’assistance était clairsemée, comme dans un pays où l’on ne pratique plus vraiment. Sur Ormeau Road en revanche, quartier « interface », l’église était pleine, et le parking était plein de voitures. La majorité des fidèles rentraient chez eux en voiture, ce qui n’est le cas ni dans le quartier catholique, ni dans les autres paroisses – protestantes – du quartier « interface ».

Ce que j’ai écrit là, ce sont les faits. A partir de là, tout n’est qu’interprétation.

D’autres faits : la cathédrale Saint Peter bénéficie d’un orgue au son très pur, et d’un très bon organiste. Des fidèles, plus des traîne-savates comme moi, sont même restés longtemps après le service pour écouter la fin du morceau, et applaudir avant de partir.

Autre fait : la chorale est superbe, à Saint Peter. Par moments, j’étais transi d’émotion. Je me disais, mais ces chants de messe sont extraordinaires, on dirait Fauré, on dirait Mozart, on dirait…

Le père Kennedy, « Very Rev Dr. Hugh P. Kennedy », dont on apprend, sur le site de la cathédrale, qu’il est né à Belfast et qu’il a étudié la philosophie à Queen’s, nous a expliqué à la fin de la messe que la chorale avait chanté une messe de Haydn. Ah voià, me dis-je, ça explique tout. Et voilà que mon Father Kennedy nous parle de Haydn, de sa jeunesse difficile, de son influence sur la musique européenne. Il précise aussi que la vocation de Haydn lui est venue dans le choeur de sa cathédrale, où il chantait, enfant. Au cas où l’on n’aurait pas compris, Father Kennedy précise que les parents qui le souhaitent, peuvent amener leurs enfants passer des auditions, qu’on ne sait jamais, un futur Haydn va peut-être émerger de ce petit groupe de chanteur.

En sortant, j’ai emprunté la très célèbre rue Falls road, sur laquelle on peut voir tant de fresques à caractère politique. Des murals en soutien à la cause palestinienne, pour l’anti-racisme, et autres messages adressés -entre autres – au tourisme international.

Beauté des Anglaises et passion amoureuse

J’aime dire que je n’ai pas de type. Qu’aucune femme n’est plus mon type qu’une autre.

C’est un peu vrai, même si j’ai plus d’inclination pour les peaux mates, les peaux… Oui, les peaux mates. La fille peut êtres très blanche ou très jaune ou très noire, peu m’importe.

La peau des femmes britanniques est rarement très mate. Donc vivre dans ces régions du monde est pour moi d’un grand repos pour les nerfs. Je peux être un gentleman avec ces dames, leur tenir la porte ou leur adresser la parole sans être troublé outre mesure, ce qui est moins le cas en Italie, en Chine ou en France. Surtout le sud de la France.

Et pourtant c’est une femme anglaise qui a provoqué en moi une violente passion, il y a sept ou huit ans. Une femme dont la peau n’avait rien de mat. Elle n’était pas très belle, selon mes pauvres critères (le mat, on dira ce que l’on veut, c’est un critère de jugement esthétique un peu limité.) Elle était à l’opposé de ce qui m’attire habituellement, mais je fus obsédé par elle matin, midi et soir, pendant un an. Incapable de rien faire d’autre que de penser à elle, d’imaginer des stratagèmes pour la voir, être près d’elle, évoluer dans le champs irradié de ses territoires. Je crois être devenu un peu fou. Tout ce que je lisais, écrivais, écoutais, était relié à elle, d’une manière ou d’une autre.

J’ai compris, après coup, que c’était la passion. Une maladie particulière, qui vous aliène complètement et vous rend misérable comme ces anciens combattants, qu’on ne comprend plus et dont on tolère les petites manies parce qu’aussi bien elles sont inoffensives. Une maladie qui vous fait rouler à contre-sens, sur des routes dangereuses.

L’amour normal vous guérit parfois de cette glue poisseuse qu’on n’appelle plus la passion, car le mot passion a perdu de son sens. L’amour pour une fille à la peau mate, par exemple.

Et voilà qu’en écoutant Purcell dans mon ipod, l’image d’une jeune femme typiquement britannique hante mon esprit. Son visage vient se superposer à tout ce que je juge anglais, musique, langue, accent, tournure d’esprit, couleurs et assortiment de couleurs, chevelure, mode, manière d’être. Elle devient la déesse de l’Angleterre, sans être anglaise elle-même (mais les Anglais sont un peu partout et se sont reproduits aux quatre coins de l’Albion)

Ce ne sera pas la passion à nouveau, car avec l’âge et la sagesse, on apprend à repérer les signes annonciateurs du chaos sentimental. Il s’agit peut-être de ce que la langue anglaise nomme infatuation. Je n’ai jamais saisi ce que cela voulait dire, alors comme je ne comprends pas non plus le sentiment que cette fille provoque en moi, je me dis que ce signifiant et ce signifié ont une chance d’être faits l’un pour l’autre.

J’en profite pour lancer l’idée que la passion amoureuse est probablement à l’origine du sentiment religieux. Si j’avais été un homme primitif, j’aurais construit un totem en l’honneur de mon Anglaise. La passion vous fait croire à la puissance surhumaine de la personne que vous aimez. Vous l’imaginez capable de tout. Même sa tristesse, sa déprime, ses soucis merdiques sont prestigieux à vos yeux. Aussi sordide que sa vie puisse être, vous transfigurez toute médiocrité en gloire, en majesté, en beauté éclatante.

Cela vous fait devenir fou, ou artiste, ou criminel, ou saint.

Les juristes, en créant la notion de « crime passionnel », ont compris cette réalité que les philosophes subliment, que les psychologues méprisent, que les sociologues ignorent.

Cette fois, ce ne sera pas la passion, donc, mais c’est le retour de cet étrange phénomène : une attirance inexplicable pour une femme, relativement indifférente à moi, mais bienveillante et sympathique. Une femme sans étincelle, plutôt froide, mais dont l’image prend des proportions ridiculement grandes dans mes rêveries.