Départ de Ftiss

Fin de partie dans la ferme de Ftiss.

Nous avons bien travaillé et peu dormi pendant ce séjour. Nous avons été surpris par le froid et la pluie. Mais je préfère de loin me couvrir au mois d’avril que mourir de chaud en juillet.

Les beaux-parents ont besoin d’aide et grâce à Dieu, une voisine vient tous les jours faire du ménage et de la cuisine.

J’ai baptisé les quatre chiens qui gardent la ferme : Billy, Abrag, Malik et Amir. La voisine a alerté Hajer du fait qu’en m’amusant avec les chiens, je les laissais « me faire des baisers » ce qui est dégoûtant et exige un lavage scrupuleux.

Nous avons trait les brebis et produit un délicieux fromage frais.

Il est temps de partir et de passer une dernière nuit dans un hôtel de Tunis

Nos ancêtres de Ftiss : ruines et saints

Mes beaux-parents vivent dans une campagne qui fut une terre extrêmement riche de culture dans l’antiquité. Les ruines en témoignent abondamment.

Une simple promenade à pied à travers champs ou en voiture entres les nids de poule vous met en présence de vestiges vertigineux, que ce soit des objets nomades, des bâtiments romains ou des tombes de saints islamiques.

L’ancêtre d’Hajer, le vieux Nahdi qui avait accumulé de nombreux hectares de terre au XIXe siècle, était un saint.

Comment la sainteté se manifestait-elle ?, ai-je demandé à mon épouse.

Les paysans venaient chez lui pour se faire soigner. Il « lisait un peu de coran sur eux », et probablement leur donnait-il deux ou trois choses à grignoter.

Toi aussi tu es une sainte, lui répondis-je. Quand je vais mal, tu apposes les mains sur moi et tu récites du coran en marmonnant. Le résultat ne se fait jamais attendre : je vais mieux et j’ai toujours guéri.

29 mars 2026, le sage précaire a 54 ans. Un anniversaire en sourdine

Depuis des années je ne célèbre pas mon anniversaire et je suis même gêné qu’on le fasse pour moi.

Cette année nous avons fêté cela avec les braves paysans non francophones de Ftiss en Tunisie, et c’était très bien ainsi. Ils n’avaient pas l’habitude de ce genre de fête donc c’est resté à un niveau très élémentaire. Je ne me souviens même plus de ce que nous avons mangé ce jour-là.

En revanche, à Hajer qui tenait absolument à m’offrir quelque chose, je me souviens de que je lui ai demandé : une œuvre d’art confectionnée de ses propres mains.

Hajer fait parfois des collages, des peintures, des assemblages ou des installations qui me bouleversent. Il lui arrive de colorier des toiles de jute qu’elle a trouvées je ne sais où, des trucs industriels ou commerciaux, et elle en tire des miracles de finesse.

Je ne sais pas ce que j’adore le plus dans ce qu’Hajer crée : probablement le fait qu’elle ne se rend pas compte qu’elle crée.

Toutes ces « choses », ces « artefacts », elle les bricole sans penser à l’art ni à l’œuvre. Elle passe le temps, elle se laisse aller, elle suit un mouvement interne qui finit souvent par être génial.

Avec le recul, je crois que c’est un poulet rôti qu’on a acheté pour mon anniversaire. Avec une salade mechouia, c’était un délice bien suffisant et bien satisfaisant.

Le miracle tunisien

En ce jour anniversaire de la naissance du sage précaire, me voilà en Tunisie. Pays, disons-le sans détour, miraculeux pour qui aspire à cette forme particulière de sagesse qui ne tient qu’à peu de chose, parfois même à rien.

Car ici, il suffit que je pose les pieds pour devenir, aux yeux du monde, un homme bon.

Je n’exagère pas. Ma belle-famille me regarde avec une reconnaissance parfaitement imméritée. Je suis entouré, étreint, porté par une tendresse dont je ne saurais dire si elle m’est réellement destinée ou si elle procède d’un récit qui me dépasse. Je ne fais rien. Ou si peu. Je conduis une voiture de location, j’acquiesce, je souris, j’aide à peine aux tâches de la ferme, et pourtant les compliments pleuvent. Je serais quelqu’un de bien.

Je soupçonne fortement mon épouse d’être à l’origine de cette inflation de vertus. Il suffit parfois d’une parole bien placée, répétée avec conviction, pour édifier une réputation plus solide que n’importe quel acte.

L’autre jour, une jeune femme s’est jetée dans mes bras. Elle était sur le point de se marier. Elle m’appelle « Tonton Guillaume » avec une évidence désarmante. Je dois avouer que j’ai eu un instant de flottement. Son visage m’était vaguement familier, mais sans plus. Son futur mari, lui, est venu me voir avec une phrase qui m’a laissé songeur :

« Bonjour mon frère, j’ai bien entendu parler de toi. Tu es le tonton qui emmenait les enfants à la mer. »

À la mer ? J’ai fait ça moi ?

J’ai cherché dans ma mémoire. Quelques images diffuses, rien de très net. Et pourtant, il semblerait que cela ait existé. Que j’aie, à une époque, embarqué des enfants pour quelques heures de route, direction la mer. Une escapade. Pas seulement à la mer d’ailleurs, je me souviens maintenant être allé à Kairouan car ma belle-mère en rêvait, à Djerba pour mes propres recherches sur l’architecture ibadite, à Sidi Bou Saïd car une belle-sœur en rêvait…

Mais voilà : dix ans plus tard, ce type de geste est devenu une légende.

Je suis désormais cet oncle généreux qui offrait des vacances à des enfants déshérités.

Et moi, au milieu de tout cela, je reste perplexe, car je ne me souviens pas d’avoir été aussi bon.

C’est peut-être cela, entre autre chose, la précarité du sage : une réputation qui repose sur des actes minuscules, amplifiés par la mémoire des autres, embellis par le temps, et que l’on finit par habiter comme un vêtement un peu trop éclatant.

En Tunisie, il suffit d’un souvenir heureux pour devenir quelqu’un de bien.

C’est le miracle de Ftiss.

Débloqué : le sage précaire enfin dans de beaux draps en Europe

Tandis que les attaques iraniennes s’intensifient sur l’Arabie saoudite, j’ai pu quitter le territoire et m’envoler vers Paris, où j’ai attendu une journée entière avant de prendre un avion pour Munich.

Dans une librairie de l’aéroport Charles-de-Gaulle, j’ai quelques emplettes roboratives, telles que le Terre des hommes illustré dont j’ai parlé dans le billet précédent, les derniers ouvrages de Julian Barnes, de Jérôme Ferrari et de Gaspard Koening.

À Munich j’ai découvert une pratique qui m’a estomaqué : comme les vélos sont trop nombreux dans les résidences, les concierges leur mettent des pastilles rouges et annoncent à tous les habitants que dans quelques mois, les vélos qui ont toujours une pastilles rouges seront enlevés et mis au rebut.

J’ai fait moi-même l’essai : les bicyclettes sont non seulement abandonnées mais elles sont même détachées, leur antivol ayant été retiré pour faciliter la tâche du Hausmeister. Les bécanes sont purement et simplement offertes à la population. Servez-vous avant qu’elles partent à la casse. Et personne ne les vole.

Je n’ai jamais vu ça nulle part au monde.

Aujourd’hui, président Trump annonce avoir commencé de très bonnes conversations avec le régime iranien et fait espérer que le conflit pourrait entrer dans une phase de désescalade.

Si notre espoir de paix est suspendu à la parole de ce président, c’est que nous sommes dans de bien beaux draps. A propos de draps, pour ma part, je me réjouis d’avoir trouvé refuge auprès de ma blonde. Ils peuvent bien nous confiner ou nous bloquer autant qu’ils le veulent, maintenant, je suis sauvé.

Bloqué à Riyad le jour de l’Aïd

Je suis toujours à Riyad, en Arabie saoudite, et le vol prévu pour mon retour en Europe a été annulé. Je pense donc à mon avenir en cherchant concrètement ce que je peux faire pour partir d’ici et rejoindre ma femme à Munich.

Bloqué loin de chez moi par la guerre, je pense automatiquement à la nécessité pour la sagesse précaire de fuir le monde pour aller faire un jardin. Toute cette agitation dans les aéroports, ces incertitudes, me ramènent à une intuition que j’ai depuis longtemps. Cela fait déjà depuis 2008 ou 2009 que j’évoque sur ce blog l’idée d’un affrontement majeur entre les États-Unis et la Chine. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que nous sommes entrés dans une phase de conflit mondial qui ne dit pas encore son nom, mais qui se manifeste par différentes zones de tension.

Dans ce contexte, les tensions entre l’Iran, les pays du Golfe, Israël et les États-Unis s’inscrivent dans un mouvement plus large. Et parmi les conséquences possibles, il y a des questions très concrètes comme l’accès à l’eau. De plus en plus de médias évoquent des difficultés d’approvisionnement en eau potable.

Tout cela renforce chez moi une conviction personnelle : il faut se recentrer sur ses proches et sur un ancrage territorial concret. Depuis plus de dix ans, j’ai acheté un terrain à Aiguebonne, dans les Cévennes, avec cette idée en tête. C’est un lieu isolé, mais accessible, avec de l’eau grâce à une source. Ce n’est pas un lieu de repli au sens défensif ou survivaliste.

L’idée n’est pas de se cacher ni de se préparer à affronter des ennemis. L’idée est de créer un espace de vie simple et beau, un lieu où l’on peut accueillir la famille et les amis. Il ne faut pas se crisper sur ce que l’on possède ni se refermer sur soi-même. Il faut au contraire construire quelque chose qui s’ouvre amplement sur ses affinités électives, cultiver un terrain, faire un jardin.

Un jardin, ce n’est pas seulement pour produire. C’est un espace de jeu, un lieu de respiration, un endroit où peuvent se développer l’amitié, les échanges et une certaine forme de vie commune. C’est une manière de rester humain dans un contexte qui peut devenir de plus en plus tendu. Je nous vois d’ici lire des livres à l’ombre de mes arbres fruitiers, composer des salades et des airs de guitare, nous baigner dans le bassin de mon terrain pour nous rafraichir pendant la canicule.

Je pense à tout cela aujourd’hui, interdit de mouvement, le jour de l’Aïd 2026.

En ce jour d’Aïd, je souhaite une bonne fête à tous les musulmans de la Précarité du Sage, ainsi qu’à tous ceux qui ne sont pas musulmans.

Et pour les Lyonnais qui ont vu perdre l’OL hier contre un club espagnol qui ne le méritait pas, je dirais simplement : consolez-vous en cultivant votre jardin.

Sous un ciel incertain : chronique d’une promenade ordinaire devenue alerte aérienne

Hier soir, après le seul repas de ma journée en cette période de jeûne, je suis sorti prendre l’air pour faciliter la digestion. Une marche tranquille, avec un objectif simple : vérifier si le magasin de réparation de vélos était encore ouvert. Mon pneu crevé attend depuis plusieurs jours, et je nourrissais l’espoir d’enfin régler ce détail de mes transports.

La ville semblait calme. Puis une détonation a retenti dans le ciel. Un bruit sourd mais puissant, sans suite immédiate. Un grand boum, suspendu dans l’air, sans origine visible ni explication évidente. Autour de moi, les regards se sont levés. Mais il n’y avait ni cris, ni panique ; juste une attention collective.

Quelques instants plus tard, une lumière est apparue dans le ciel. Un point brillant en mouvement, que j’ai d’abord pris pour un feu d’artifice. Je me suis dit que c’était des jeunes qui fêtaient en avance la fin du Ramadan. Pourtant, quelque chose n’allait pas. Ce n’était ni festif, ni attendu. Les jeunes autour de moi semblaient inquiets, comme s’ils craignaient que cette chose éclate au-dessus de nous et fasse pleuvoir des débris. Leur nervosité m’a gagné. Par réflexe, je me suis légèrement mis à l’abri tout en continuant d’avancer. Pourquoi fêterait-on l’Aid alors que le Ramadan a encore un jour devant lui ?

La lumière a fini par s’éteindre. Puis, après quelques secondes de silence, une nouvelle détonation a résonné. C’est à ce moment-là que le doute s’est installé : feu d’artifice ? Drone ? Incident militaire ? Dans le contexte actuel, la question n’avait rien d’absurde.

Pourtant, la rue ne basculait pas dans la peur. Les gens regardaient le ciel, attendaient, observaient. Une tension diffuse, mais contenue. Comme si personne ne savait vraiment quoi penser ni quoi faire.

Puis quelques gouttes de pluie sont tombées. Un détail anodin mais suffisant pour me convaincre de rentrer. Tout en fin de compte conspirait à écourter cette promenade.

C’est en chemin que mon téléphone a retenti. Pas une notification ordinaire : une alarme gouvernementale, stridente, impossible à ignorer. Le message était clair : menace aérienne en cours, rester chez soi ou dans un lieu sûr, loin des portes et des fenêtres.

Heureusement, je n’étais pas loin de mon logement. Une fois à l’intérieur, j’ai fermé les portes des chambres donnant sur la rue et me suis installé dans le salon. Puis les alertes ont commencé à se succéder. Tantôt rassurantes, la menace est passée, tantôt alarmantes, restez à l’abri.

Ce va-et-vient d’informations fragmentaires laisse un étrange sentiment. Celui d’être au cœur d’un événement sans vraiment en comprendre les contours. L’information circule peu, ou mal. Je finis par m’endormir sans être vraiment inquiet.

Aujourd’hui, il ne me reste plus qu’à patienter. Attendre un vol retour vers Munich, prévu vendredi ou samedi, du moins, en théorie. Car lui aussi a déjà été reporté, modifié, incertain ; comme tout le reste.

Les derniers jours du Ramadan

Il y a, dans les derniers jours du Ramadan, une fatigue particulière. Elle n’est pas brutale, elle s’installe lentement, comme une marée qui monte. On la connaît, on l’a déjà vécue, mais elle surprend toujours un peu lorsqu’elle s’impose.

Pendant presque tout le mois, j’avais trouvé mon rythme d’exercices physiques pour me maintenir en forme. Une centaine de pompes, une centaine d’abdominaux, des assouplissements, et cette heure de vélo quotidienne pour aller travailler et rentrer. Un équilibre simple. J’en étais satisfait, non pas comme d’une performance, mais comme d’une discipline tenue.

Or, depuis deux jours, quelque chose a cédé.

Hier, je n’ai pas fait de sport. À la place, j’ai marché jusqu’au travail. Une ou deux heures de marche, plus lentes, plus diffuses, comme si le corps cherchait une autre manière de continuer sans rompre totalement avec l’effort. Aujourd’hui, c’est encore différent : je n’ai rien fait. À l’heure où j’écris, pas une seule pompe. Une hésitation persiste : me forcer un peu, maintenir le fil, ou accepter cette pause et aller simplement faire quelques courses pour préparer un plat chaleureux pour ce soir et demain, peut-être un plat tunisien qu’Hajer m’a enseigné.

Je pense en particulier à un délicieux ragoût de viande d’agneau mijotée dans une sauce tomate avec des petits pois et des cœur d’artichauts. J’y ajouterai probablement des carottes et des pommes de terre. C’est le fameux Jilbenna (جلْبانة).

Mais au fond, le fait le plus marquant n’est pas là. C’est la fatigue.

Une fatigue dense et agréable. Hier, elle m’a rattrapé d’une manière inhabituelle : assis à mon bureau, en train de relire et corriger un article sur la politique des musées destiné à la presse arabe, je me suis endormi. Littéralement endormi, devant l’ordinateur. Cela ne m’arrive jamais.

C’est peut-être cela, la vérité des derniers jours du Ramadan : un ralentissement imposé, une forme de dépouillement. Le corps lâche un peu, l’énergie se retire, et il reste une autre forme d’abandon que l’on peut toujours espérer voir interprétée comme une chose spirituelle.

D’habitude, c’est à ce moment-là que je cesse d’écrire sur ce blog. Aujourd’hui, j’écris justement pour traverser cette fatigue, pour en laisser une trace. Comme un témoignage modeste : celui d’un corps qui tient tout le mois, puis qui, à la fin, demande simplement à être reposé.

Loin des bombes, dans le Golfe persique

Je me trouve en Arabie saoudite au moment où l’Iran bombarde les pays du Golfe, ce qui terrifie ma chère épouse restée au pays. Elle me demande de rentrer en Europe au plus vite mais je ne sens pas les choses ainsi.

Mon obsession par rapport aux états guerriers du monde n’a pas bougé depuis les débuts de ce blog : la guerre décisive, celle qui va mener à un grand cataclysme et à un nouvel ordre mondial est devant nous. C’est la grande confrontation qui se prépare entre la Chine et les États-Unis. Le reste n’est qu’une myriade de petits affrontements sans conséquences réelles. On peut y laisser sa peau bien sûr, et je ne suis pas à l’abri d’un drone perdu, ni des éclats d’explosion qui pourraient m’atteindre lorsque je suis sur mon vélo dans le quartier des ambassades de la capitale saoudienne.

L’autre jour, je roulais vers les bureaux de la commission des musées quand je me suis fait arrêter par la police saoudienne qui surveille les entrées dans le quartier diplomatique. Pourquoi ne vous arrêtez-vous pas, me disait-il ? Je ne m’arrête jamais, je travaille là-bas. Mais tous ces gens dans leur voiture travaillent dans ce quartier, vous voyez bien qu’ils s’arrêtent tous et qu’ils se font fouiller. Pardon, dis-je, je n’avais pas fait le rapprochement. Le rapprochement entre quoi et quoi ? Pardon, dis-je ? Bon, vos papiers.

Le supérieur des policiers vient me voir pour calmer son collègue excédé : l’ambassade américaine a été bombardée, vous n’êtes pas au courant ? Vous ne regardez pas les informations ? Désolé mais mon arabe est encore trop élémentaire et je ne comprends pas bien les nouvelles ici. Mais vous pourriez quand même regarder CNN !

Vous voyez l’ambiance.

Pour ma part, je crois que cette guerre va durer encore quelques jours ou quelques semaines puis que Trump va de nouveau renvoyer les Israéliens à la maison en leur promettant qu’on s’y remettra très bientôt. Mais que les USA ne peuvent pas éternellement payer les guerres immondes que veut mener Israel, sans en payer les conséquences dans les élections à venir.

Mais je m’égare. Ce n’est pas le rôle de La Précarité du Sage de fournir des analyses d’actualités au jour le jour. Le rôle de ce blog est de se maintenir loin des bombes et loin des déchirements de surface pour encourager ses lecteurs d’aller cultiver leur jardin.

Déception confirmée d’Emmanuel Carrère : après Yoga, Kolkhoze

Le dernier livre d’Emmanuel Carrère, Kolkhoze (P.O.L, 2025), est comme toujours un régal à lire mais encore une fois un peu décevant. Je le dis avec tristesse et même un peu d’inquiétude après avoir éprouvé une légère colère à la lecture, car je voue une admiration sans borne à Emmanuel Carrère, et le voir sombrer comme cela me fait de la peine.

Il raconte la vie de sa mère, Hélène Carrère d’Encausse, spécialiste de la Russie et patronne charismatique de l’Académie française. Chemin faisant il dresse le portrait de son père, dont la personnalité attachante tend à s’effacer volontairement devant la puissance de sa femme. Ce portrait croisé entre une femme brillante et un homme feutré est réussi, et comme tous les deux sont morts, Emmanuel est libre d’écrire ce qu’il veut. Or le livre n’est pas aussi tenu que je le laisse entendre.

Il passe d’une histoire à une autre avec liberté mais il ne parvient jamais à retrouver cette impression d’unité et de cohérence mystérieuse qui faisait la marque de ses livres précédents. Tout le long de Kolkhoze, Carrère espère que le lecteur trouvera le coeur battant de son récit qui, dans les faits, se perd dans une multitude de chapitres qui peinent à faire écho les uns dans les autres. Oui, scolairement, on peut le lire en montrant tous les liens qui sont censés amalgamer l’ensemble, mais cela reste un exercice scolaire car on sent un auteur dépassé par son propre projet et incapable de mettre les coups de reins nécessaires pour faire la différence quant à l’intégration des éléments disparates dans un dispositif harmonieux.

Vers la fin du récit, quand le narrateur voyage en Ukraine pendant la guerre d’invasion de l’armée russe, il dévoile l’ambition littéraire qui était la sienne :

Je crois alors, j’espère que ce sera cela, ce livre (…) : les histoires enchevêtrées de ma famille russe et de la défaite de la Russie – un événement géopolitique aussi énorme que l’effondrement du communisme.

Kolkhoze, p. 468.

Eh bien non, ce n’est pas cela ce livre. Les histoires sont effectivement enchevêtrées, mais en aucun cas le lecteur ne ressent la présence d’un « événement énorme ». Et pourtant il savait faire cela, il savait nous mettre en présence d’un tsunami mental et relationnel qui allait tout emporter ; or le millésime 2025 de Carrère est un ouvrage riche, passionnant et raté.

Je parle ici d’un écrivain qui publie peu de livres mais qui a fait des chefs d’œuvres pendant vingt ans. De La Classe de neige (1995) jusqu’à Royaume (2015), Emmanuel Carrère a su à chaque fois écrire une œuvre parfaite et nouvelle, dont le lecteur se disait à la fin : « C’est génial, celui qui a fait ça peut se reposer, il ne pourra rien faire de mieux, ceci est l’œuvre d’une vie » : pour reprendre une référence de La Peste d’Albert Camus, les lecteurs avaient la réaction dont rêve le personnage qui essaie d’écrire un livre sans jamais le terminer : « Messieurs, chapeaux bas ».

Et à chaque fois, Carrère réussissait à se surpasser, se réinventer, et à explorer de nouveaux territoires littéraires qui étaient à la fois inouïs et reconnaissables. Inouïs parce qu’on n’avait jamais lu de choses pareilles, mais reconnaissables parce qu’on gardait ce lien familier avec la voix narrative de Carrère. Mais il semble que les années 2020 marque une rupture dans la carrière de l’écrivain.

Déjà, avec Yoga (2020), j’avais été déçu mais la déception était inscrite dans la confection du livre lui-même : il racontait un épisode de dépression épouvantable et, alors que sa femme avait joué un rôle central dans sa vie, elle lui avait interdit, dans les affres de leur rupture, d’écrire quoi que ce soit sur elle dans le livre qu’il préparait. Comment voulez-vous réussir un livre lorsqu’un personnage principal de l’histoire est manquant ? Carrère a opté pour une solution bancale, il a inventé des personnages et des anecdotes qui n’étaient pas à la hauteur de la réalité. On sentait, sans rien savoir des démêlés judiciaires qui opposait l’auteur et sa femme, qu’il y avait de la fiction dans Yoga, mais une fiction de mauvais alois. On n’y croyait pas, ça sonnait faux.

Mais comme je l’ai dit plus haut, cette contrainte faisait presque partie du projet littéraire puisque son conflit avec sa femme était une des répercussions de l’état dépressif du narrateur qui était au centre du récit. Yoga était donc insatisfaisant mais on le comprenait en tant que lecteur car on était dans un pacte autobiographique et qu’il était évident qu’une grande partie de la réalité nous était interdite. Carrère avait toujours inclus dans ses grands récits les effets dévastateurs de son écriture chez ses proches et donc sur lui-même. Dans Un Roman russe, par exemple, on savait qu’il brisait un tabou familial et que, au mépris de l’interdiction faite par sa mère, il avait décidé de raconter l’histoire de son grand-père qui avait collaboré avec les nazis pendant l’Occupation. Avec Yoga, le pacte de lecture n’était pas respecté car Carrère a cru qu’il pourrait s’en sortir avec des fictions mais les lecteurs avisés repérait aisément les défauts de construction, comme une maison qui serait rénovée par des artisans différents. Ceci dit, Yoga restait un grand livre et il y avait des pages fascinantes sur la maladie, sur la méditation, sur le yoga, et surtout Carrère avait su tenir les deux bouts de l’histoire apparemment sans rapports : la pratique du yoga et l’internement en hôpital psychiatrique.

Avec Kolkhoze, je prends la plume pour dire que la déception est plus nette car le problème vient de l’écriture elle-même et non de problèmes contingents. Le livre n’est pas du tout maîtrisé, Carrère semble n’être que l’ombre de lui-même, en perte de repères et on le surprend bien des fois à faire du remplissage. Notamment quand on arrive au chapitre « Un enfant sage » où il débite des banalités sur les écrivains pro et anti-communistes des années 1950 et 1960. J’y reviendrai. Il y a beaucoup de négligences dans les réflexions qu’il fait tout le long du récit :

L’avantage d’être venu pour un reportage, c’est qu’on fait des choses qu’on n’aurait pas faites autrement.

Emmanuel Carrère, Kolkhoze, p. 449

En effet, et on pourrait dire cela de tout et n’importe quoi : l’avantage d’être ici pour une réunion de famille, c’est qu’on voit des gens qu’on n’auraient pas vus autrement. L’avantage de faire ce métier, c’est qu’on reçoit un salaire qu’on n’aurait pas reçu autrement. On peut continuer longtemps à enfiler de telles perles.

Ou encore le chapitre « Les premiers jours de la guerre » dans les pages 415-430, où il se sent obligé de raconter par le menu les jours passés à Moscou lorsque Poutine a envahi l’Ukraine en 2022. Il ne sait pas pourquoi c’est intéressant, mais dans le doute il se dit : « Quand même, c’est un moment historique, autant que je raconte tout ce dont je me souviens, ça a des chances de taper juste… » Même chose avec les pages consacrées à sa cousine qui se trouve être élue présidente de la république géorgienne. Carrère n’est pas inspiré mais il va au charbon parce qu’après tout c’est son métier : « Au diable l’inspiration, se dit-il : je leur parle d’un membre de ma famille donc je suis dans le thème du livre ; ma cousine dirige la Géorgie ce qui correspond aussi au thème du livre, et comme en plus elle est présidente de la république, je touche forcément à l’Histoire. Je ne peux donc pas me tromper complètement… »

Le moment Sartre : le point de rupture

Quand il critique Jean-Paul Sartre d’une manière qui est au niveau de n’importe quel journaliste de plateau télé, je fulmine. Carrère a beau être de droite, il ne tombe pas d’habitude dans la caricature bourgeoise sans conscience de classe. Ce qu’il dit de Raymond Aron et la formule « mieux vaut avoir tort avec Sartre que raison avec Aron » est un concentré de poncifs médiatique ; et quand il cite l’éternel « un anticommuniste est un chien » de Sartre, Carrère verse dans le cliché éculé, et il ne fait pas le moindre effort pour éclairer ces idées creuses de manière nouvelle. Le vrai Carrère aurait considéré ces formules dans leur statut de clichés idéologiques et il en aurait fait quelque chose d’intéressant, alors qu’ici il semblait à bout de souffle et s’est borné à nous dire que les intellectuels pro-communistes étaient dans l’erreur.

Là, me suis-je dit, à la page 285, vraiment, il va trop loin. Trop loin dans le manque de travail. Trop loin dans la négligence. Il a écrit un livre de plus de 500 pages. Rien ne l’empêchait de le travailler davantage. Il pouvait sans peine resserrer son récit et ses analyses pour en faire une perle dense de 300 pages.

Dans ce passage qui m’a agacé, il parle de la vie de sa mère en 1968. Il explique qu’elle reste anticommuniste parce qu’elle est une femme de droite et que son histoire familiale rend le soviétisme traumatisant pour elle. Très bien, pourquoi pas. Mais j’attends de Carrère une analyse plus profonde et surtout plus inattendue des concepts de « droite » et de « gauche », alors qu’il ne dépasse jamais le stade des poncifs. Et lorsqu’il en vient aux clichés anticommunistes rebattus, cela ne ressemble plus du tout à Carrère.

Ce n’est pas qu’il ait tort. C’est juste banal. Et ce qui est grave, c’est que ce n’est pas ce que fait Emmanuel Carrère d’habitude.

Ce que Carrère savait faire

Depuis La Classe de neige jusqu’à Yoga, ses livres étaient pleins de vie. Ce n’était pas négligé. Il n’y avait pas ces pages inutiles. Kolkhoze est bourré de pages inutiles. J’ai commencé à en sauter. À lire en diagonale, ce que je fais rarement. Je ne pratique la lecture rapide que lorsque je dois avaler des kilomètres de textes pour des raisons professionnelles. Quand je lis un roman, au contraire, je suis attentif à toutes les phrases et je confesse être un lecteur lent. Je lisais donc en diagonal, mais presque avec culpabilité, parce qu’avec Carrère, on ne sait jamais : ces éléments apparemment secondaires pouvaient toujours se resserrer plus tard, devenir essentiels.

Avec cette séquence sur Sartre, il brise quelque chose d’autre. Depuis les années 1990, Carrère nous avait habitués à une remise en question permanente. À cette capacité de reprendre ce que l’on croyait comprendre, des personnages, des mouvements de pensée, et de les éclairer autrement. Il trouvait toujours un angle inattendu, une lumière crue, stimulante. Dans Kolkhoze, rien de cela. Il reprend des clichés au premier degré, et c’est exactement ce qu’il ne faisait pas dans ses livres des années 2000.

Sonner l’alarme

Alors oui, je tire la sonnette d’alarme. On est peut-être en train de perdre Emmanuel Carrère. C’était pour moi le meilleur écrivain de France, avec Jean Rolin. Aujourd’hui, on sent un auteur en perdition. J’espère qu’il n’est pas retombé dans une dépression qui l’empêche de travailler. Mais puisqu’il prend des années pour écrire un livre, il faut s’inquiéter.

Voyez ce qu’il écrit sur les traitements chimiques et électriques de sa maladie mentale, surtout dans Yoga, mais aussi dans Kolkhoze. Il perd la mémoire, il perd des facultés mentales et intellectuelles, qui ne sont peut-être pas nécessaires pour mener une vie « normale » dans la société mais qui l’étaient, visiblement, pour réaliser les grandes constructions subtiles qu’étaient ses romans inclassables.

De l’amour et de l’intelligence : Des Fleurs pour Algernon

La Précarité du sage, 2025

Peut-être assistons-nous, depuis dix ans, à la fin d’un auteur. Peut-être n’a-t-il plus l’énergie ni la souplesse mentale de faire ce métier.