Un sage précaire irlandais

C’est un sage précaire, mais plus que cela, c’est peut-être un vrai sage, enfin je ne sais pas. Sa précarité ne fait pas de doute, en tout cas.

Tom est important pour moi car il est un de mes modèles, dans la vie. Il a une manière bien à lui, admirable, de conduire sa vie.

Il m’a suffisamment influencé pour que j’écrive un portrait de lui dans une revue littéraire, il y a de cela cinq ou six ans. C’est un garçon qui a toujours fait son propre pain, qui a toujours refusé de se mettre au chômage et qui n’a jamais signé de contrat de travail.

Je crois qu’il a dépassé la barre des 40 ans, mais je n’en suis pas certain, car son visage n’a pas changé depuis l’adolescence. C’est un homme qui ne change pas, c’est peut-être ce qui fait de lui un modèle pour moi. Il habite depuis peu dans un appartement relativement luxueux, en colocation avec Barra. Il vit de divers jobs payés au noir, comptable, professeur, peintre, statisticien, larbin.

Il vit de ses économies et attend la retraite, qu’il compte passer dans le Kerry, où ses parents ont une ferme. Une ferme où ils vont mourir bientôt, et où il se verrait bien mourir lui aussi, après quelques années de repos.

Il est docteur en mathématique, possède une immense culture musicale et une passion pour le théâtre. Il a déjà écrit plusieurs pièces. L’année dernière, il en a mis une en scène. Une pièce dont les comédiens restaient en coulisse. La scène n’était occupée que par des téléphones, et seule la voix des comédiens était perceptible par le public. Il a réussi à s’entourer d’une équipe pour réaliser ce projet. Des acteurs, des bricoleurs, des chargés de communication. Cela n’a pas été le succès du siècle, à cause de ces salauds de journalistes qui n’ont pas voulu se déplacer. Tom pense que s’il avait été journaliste, il aurait considéré comme de son devoir d’aller au moins voir de quoi il retournait. « Une pièce sans acteurs, me dit-il, ça devrait piquer la curiosité. »

J’étais perdu d’admiration quand il m’a raconté cette aventure. Voilà le sage précaire, dans toute sa splendeur.   

L’argent en trop

Le cadeau fiscal de Sarkozy aux Français les plus riches, c’est un peu comme si on me donnait, à moi, 200 euros de plus par mois. Comme je dépense à peu près trois ou quatre cents euros par mois, sans me retenir, en m’offrant tout ce que je désire, et qu’en plus je gagne plus du double, je vis la situation des gens qui gagnent trop d’argent. Le fait que mon salaire soit plus bas que celui d’un ouvrier français n’y change rien : je vis dans le luxe, sans souci pour joindre les deux bouts.

Imaginons que Sarkozy m’aime bien et qu’il fasse passer une loi qui me permette de gagner deux cents euros de plus. Les gens protesteraient, ils diraient avec raison que je n’en avais pas besoin, puisque je n’achète ni maison, ni immeubles, que je n’ai pas d’assurance vie, pas de sécurité sociale, ni rien qui plombe un budget. Les ministres zélés défendraient la loi en disant que cette mesure va relancer la consommation des sages précaires, et c’est là qu’est la grossièreté de l’erreur.

Si j’avais deux cents euros de plus, je ne vois pas ce que je consommerais en plus. Je ne vais quand même pas boire plus de bière, manger plus de nouille du Xinjiang ! Non, cet argent me serait plaisant, mais je le garderais de côté en cas de coup dur, ou alors je le mettrais dans mon budget prévisionnel pour mon prochain voyage, un an de promenade en Inde.

Les riches sont comme moi. Ils ont déjà tout ce dont ils ont besoin. Les quinze milliards ne sont donc pas un investissement, c’est un cadeau, un pur cadeau qu’on fait à ses amis, sans rien attendre en retour. Nos partenaires européens, libéraux bon teint, « de droite » selon les critères français, ont tous critiqué cette mesure, de la même manière qu’ils ont critiqué les 35 heures.

Cette mesure est centrale dans la politique de Sarkozy. Elle restera présente à mon esprit car elle marque une réalité que le président essaie de voiler par toutes sortes d’habiletés qui ne coûtent rien (l’ouverture à gauche, les commissions de réflexion, les voyages, les libérations de journalistes, les « discours historiques », etc.), alors qu’elle est, jusqu’à présent, la seule mesure phare de son quinquennat. Citez m’en une seule autre, qui éclaire à ce point ce qu’on compte faire de nos finances et de notre société dans les cinq prochaines années ? Toutes les grèves actuelles concernent des lois plus ou moins contestables, mais elles ont pour fond une crainte sourde de voir notre pays tourner en entreprise.

 Dans cette vaste entreprise, le sage précaire n’aurait pas plus de difficultés à vivre et à faire son beurre, je le précise tout de suite. Il serait même plus adapté que d’autres types de sages, moins précaires. C’est malin, un sage précaire, c’est roublard, ça utilise la frugalité comme arme de combat et ça ne se plaint jamais. Ce n’est donc pas pour son intérêt personnel qu’il critique ce gouvernement qui, si ça se trouve, va finir par lui donner deux cents euros de plus par mois.  

Le paradoxe du contradicteur

Moi qui suis d’un naturel positif, je peux supporter toute espèce de critiques, du moment qu’elles sont rationnelles. Il y en a une, en revanche, qui me plonge dans un agacement sans fond car elle défie toute logique. Celle qui me reproche d’être un contradicteur.
« Toi, tu contredis toujours tout le monde. »
Si j’en conviens, alors je donne tort à cette personne au moment même où je lui donne raison.
Si, au contraire, je tiens à lui faire remarquer que je suis moins stupide que cela, que je ne contredis pas de manière systématique, alors je lui donne raison, mais en disant la vérité sur le fait qu’il a tort.

Précarisez-vous

Il faut être toujours précaire. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous précariser sans trêve.

Mais par rapport à quoi ? Au travail, à l’amour ou à la vie, à votre guise. Mais précarisez-vous.

Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, votre sagesse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de se précariser ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, précarisez-vous ; précarisez-vous sans cesse ! Dans le travail, l’amour ou la vertu, à votre guise. »

La précarité qui rend léger

Souvent, quand je voyage, je me dis comme ce serait beau de pouvoir rester ici, de ne pas devoir rentrer, de ne pas avoir de programme à respecter. Souvent, il y a une montagne dont on se dit qu’on aimerait l’escalader pour aller voir les villages des autres vallées, mais on n’a jamais le temps de le faire.

La précarité, je ne l’ai pas choisie, c’est entendu. Mais du moment que les entreprises et les administrations me disent que je suis d’une utilité négligeable pour la société, autant en prendre mon parti pour aller voir d’autres sociétés où je serai un vrai étranger cette fois.

Se sentir éminemment remplaçable, voilà ce qu’apporte la précarité de l’emploi. La société libérale nous dit : vous pouvez partir, vous pouvez rester, ça m’est égal.  Vous pouvez travailler ou voyager, ça ne change rien pour moi. C’est vécu comme une chose douloureuse par de nombreuses personnes qui se sentent méprisées, sous-estimées, niées dans leur dignité humaine. Elles ont raison, mais c’est aussi l’occasion d’ouvrir les yeux  sur notre insignifiance, ce qui n’est pas si mal. C’est vrai que nous ne sommes en rien indispensables, irremplaçables, inoubliables. Il est humain de vouloir l’être, mais c’est tellement vain, tellement vain.

Vivre avec la conscience aiguë de sa propre vanité, n’est-ce pas le début de la sagesse ?  

En dessous de tout

Le luxe suprême, le temps, prendre son temps, appartient à ceux qui ont énormément et à ceux qui n’ont presque rien. Tout est dans ce « presque » : que faut-il donc posséder pour profiter pleinement de sa pauvreté ? A un certain niveau d’insécurité, on n’a plus la force d’être tranquille. Alors quelle est cette possession grâce à laquelle le sage n’a jamais peur du lendemain ? 

Il paraît qu’il s’agit d’une possession culturelle. Souvent, dans les bars, quand je me lance dans mes théories portatives, on me rétorque : « Ouais mais il faut avoir les moyens intellectuels pour ça. »

Peut-être. Il faut aussi avoir vécu dans un monde riche et en crise permanente (la France des années 70-80), avoir grandi dans un certain agencement, où l’argent, la bouffe, le travail, l’école, l’autorité, la culture, les sentiments, les rêves, les espoirs, les ouvertures d’avenir, les modèles d’adultes, l’ego, la maladie, se combinaient de façon à vous faire sentir combien vous apparteniez à la foule. Qu’en vous tenant en dessous de tout, vous aviez de bonnes chances d’échapper au stress de la vie moderne.

La peine qu’on se donne

Après quelques jours passés en France et de nombreuses conversations avec des artistes, des écrivains et des universitaires, le sage précaire se pose des questions et se frotte le menton. La peine que tous ces gens se donnent pour vivre, pour être reconnus (par leurs pairs au moins) semble épuisante. Les artistes sont pris dans un piège cruel : ils ont choisi une vie qui les attirait parce qu’elle échappait, croyaient-ils, au monde marchand, à la société de consommation, et ils se retrouvent à ne penser qu’à cela, à l’argent, à la consommation, au business, dans un climat de concurrence terrible.

C’est là qu’il faut savoir garder son calme. C’est alors que l’écrivain nerveux devient un sage précaire.

Épisode balinais à Macao : la voix d’une bonne fille à papa

Au casino, où elle commence à perdre, je perds de vue qu’elle est balinaise pour lui donner une identité ibérique. Pour protester contre ma décision de rentrer à l’hôtel, elle dit : « No need to sleep eirrrrrly. » C’est charmant, je n’en disconviens pas, mais ça ne me convainc pas. C’est tout juste si cela me dépayse. Je parviens à la détacher de sa machine à sous. Elle va changer ses jetons contre de l’argent. Elle a multiplié par trois la somme que j’avais investie ; elle veut me rendre mes cinquante dollars mais je les refuse. Elle les a mérités, et puis, sans elle, je n’aurais pas connu le Sand’s. Nous nous embrassons sur l’escalier roulant qui nous ramène vers le monde terrestre.

Sur le chemin du retour, nous voyons de nombreuses prostituées, des jeunes filles habillées de jeans, généralement peu provocantes, qui abordent les passants. Ceux-ci passent et ne s’arrêtent pas, elles les suivent. Le spectacle est triste à voir. Karina me parle des prix. C’est moins cher à Macao qu’à Hong Kong, mais c’est plus cher qu’en Chine continentale. Elle me dit : « Tu ne savais pas ? Pour cent ou deux cents yuans, tu peux avoir une jolie Chinoise. » Pour frimer un peu, et pour mettre les choses au point, je lui dis que je pouvais en « avoir » sans payer, avec des conversations austères et enjouées. A bon entendeur salut ! Si elle me veut, c’est peut-être elle qui devra mettre la main à la poche.

Karina raconte des histoires qui la rendent de moins en moins fréquentables. Elle avoue à mots couverts qu’elle fait le tapin, elle aussi. Nous marchons main dans la main et les gens nous regardent avec des sourires entendus. Elle parle de passeports fréquemment volés dans notre hôtel, de ses amies africaines qui se retrouvent sans papiers à Macao, de leurs démêlés avec la justice. Elle parle de passeports falsifiés et je commence à repenser sérieusement à mes papiers et mon argent laissés à l’hôtel. Je regrette surtout de lui avoir dit le numéro de ma chambre, quelques heures plus tôt. Quel voyageur naïf je fais.

Elle va pisser dans une encoignure et m’encourage à venir en faire autant. J’imagine à présent les pires scénarios. Je vois mes affaires dévalisées, je vois Karina en train de me plumer alors que je dors. Je me promets de ne pas la laisser pénétrer dans ma chambre. Je ne l’écoute plus que d’une oreille, elle me parle de son signe astrologique chinois : « Le singe, c’est un voleur, c’est le roi des voleurs. » Deux Anglo-saxons, ivres morts, s’assoient sur un banc, sur le Largo do Senado et, en nous voyant passer, lancent à mon endroit des commentaires grossiers. Je ne leur en veux pas : s’ils sont à Macao depuis plus de quelques jours, ils ont dû voir Karina au bras de bien d’autres hommes, déjà. Elle parle de la difficulté, pour les étrangers, de trouver un travail ici. Heureusement que son père lui envoie de l’argent, depuis l’Angleterre. Elle répète qu’elle tient à faire le voyage jusqu’à Londres pour ramener son père à la foi musulmane. Son père l’inquiète, ça ne fait pas de doute, l’âme de son père requiert beaucoup de son attention.

Dans le hall de l’hôtel, on se salue et se dit à demain. Ma chambre et mes affaires n’ont pas été touchées ; j’aimerais remercier Dieu mais je ne sais pas comment faire. Je me couche directement, sans faire de bruit, en espérant que Karina ait oublié le numéro de ma chambre. Elle l’a oublié mais il est décemment trop tôt pour elle. Elle vient dans le couloir des chambres où se trouve la mienne, et parle fort. Elle réveille le gardien de nuit qui dormait sur un banc, ils s’engueulent. J’entends les mots passeports, argent. Je fais le mort. Les murs étant minces et n’allant pas jusqu’au plafond, j’entends aussi mes voisins qui urinent dans les pots de chambre, ainsi que des bruits de secousses solitaires. Ces dernières sont certainement le résultat d’un enthousiasme causé par des rêves de voluptueux entretiens, eux-mêmes en lien direct avec les créatures que Macao offrent aux yeux des voyageurs.

Je finirai par dormir mais je serai réveillé par la voix de Karina qui téléphonera à Londres, vers quatre heures du matin, pour parler à son père. Elle le somme de lui envoyer plus d’argent, et le plus rapidement possible. Pour rendre la chose plus crédible aux oreilles de tous les clients de l’hôtel, elle mènera cette conversation braillarde en anglais.

La précarité du sage

Cadrage d’un jardin de Suzhou

Vous allez me prendre pour un fou, mais moi, je suis tellement de gauche que je suis contre la sécurité de l’emploi.
De plus en plus de gens sont ainsi. Ils votent à gauche, mais vous leur proposez un contrat à durée indéterminée et ils prennent leurs jambes à leur cou.
Pourquoi les enseignants dépriment-ils, en France ? Ce n’est pas à cause des élèves. Les élèves sont vos enfants, les leurs, les miens : au fond ce sont d’ordinaires gamins qui, sans être des lumières, ne sont pas excessivement méchants. Pourquoi les enseignants dépriment, pourquoi les policiers démissionnent, pourquoi les facteurs font des burn-out, pourquoi les cheminots battent la campagne ? Parce qu’ils sentent que leur vie est enfermée dans des limites insupportables. Cette sécurité d’emploi les étouffe, les tue à petit feu.
Les fonctionnaires rêvent d’aventure. Ils se voient en Chine avec moi, en Afrique, dans la jungle et les déserts. Ils se rêvent écrivains, poètes, cinéastes, comédiens, chefs d’entreprise, avocats, footballeurs, et ne sont pas prêts à tout envoyer balader pour réaliser leurs rêves.
Leur contrat, leur statut les empêchent de percevoir le service public comme une aventure. Ils sont gagnés peu à peu par la fiction perfide qui, comme le diable leur susurre à l’oreille qu’ils ne sont pas dans la vraie vie.
Ils pensent à leur famille, aux points retraite, aux crédits bancaires, à leur maison. Puis ils repensent à leur enfance et ils se suicident. C’est ainsi.


Le sage, au contraire, est précaire. Le sage peut et va mourir d’un instant à l’autre, il n’a comme maison qu’une cabane qu’il reconstruit après chaque vent violent, avec ses copains, comme le poète chinois Du Fu.
Comme on ne donne rien au sage, il invente des stratégies pour obtenir des plages de silence, de tranquillité, qu’il ne doit à personne. Imagine-t-on Confucius compter les jours avant les vacances ?
Quand le sage entre dans une salle de classe pour enseigner ce qu’est un axe de symétrie, il les regarde d’un œil sans amour, mais sans jugement.
Et quand un grand mollasson fait preuve d’arrogance, le sage lui murmure en le fixant du regard  : « Quand vas-tu te décider à être parfait ? »