Jean Rolin, photo de Julien Barret, parue sur son site « Autour de Paris »
Quand je suis tombé sur ce « Guide de Paris« , et que j’ai déroulé le chapitre sur l’écrivain Jean Rolin, j’ai eu la sensation étrange de lire quelque chose que j’avais moi-même écrit.
Or, comme je suis retourné sur ce site et que je l’avais oublié entre temps, ma mémoire a joué son rôle dans ma lecture, si bien que je pensais vraiment l’avoir écrit en partie.
C’est en lisant les commentaires que je me suis retrouvé pour de bon : j’avais laissé un commentaire qui montrait ma différence avec ce brillant blogueur que je ne connais pas personnellement. Ce commentaire aussi je l’avais oublié mais je l’ai relu avec plaisir car je souscris toujours aux mêmes idées qu’à l’époque. En revanche j’ai vu que le webmaster du site m’avait répondu avec beaucoup d’urbanité.
Arthur Thouroude, neveu sans peur et sans reproche du sage précaire
Je suis professeur parce que je ne sais rien faire de mieux dans la vie. Je sais faire des choses, j’ai exercé d’autres métiers, et j’en exercerai d’autres avant ma retraite, mais c’est professeur que je fais le mieux.
Je suis devenu professeur parce que mes autres emplois ne me convenaient pas vraiment. On me licenciait. Des amis m’encourageaient à devenir profs. Des amis m’ont aidé à postuler. Des amis m’ont conseillé. Mes premiers postes de profs, on me les a apportés sur un plateau, je ne pouvais pas refuser malgré le trac que je ressentais à l’époque.
Je suis resté professeur parce qu’il y a souvent des vacances qui permettent de se reposer. Une ou deux semaines de repos tous les deux ou trois mois, c’est un bon rythme, qui permet de tenir le coup.
Les motivations du sage précaire sont moins nobles que celles de son neveu Arthur. Ci-dessous la vidéo complète qu’il a envoyée chez Brut. Les lecteurs de ce blog s’apercevront bien vite que leur carrière respective ne va pas briller des mêmes feux.
Gardons à l’esprit que le mouvement Der Blaue Reiter est avant tout un projet éditorial. J’ai été très impressionné par ce fait dans l’exposition que j’ai visitée au musée Lenbachhaus, à Munich. Der Blaue Reiter est un livre avant d’être une exposition. Une revue savante qui sert de machine de guerre pour soutenir et accompagner les productions et diffusions des oeuvres d’art.
Les auteurs des articles de cette publication sont les artistes eux-mêmes, qui ne parlent pas de leurs propres œuvres mais de celles de leurs collègues. C’est ce que la sagesse précaire ne sait pas faire, par un mélange de paresse et de vieille morale, se mettre en situation collective pour que chacun fasse la publicité de l’autre. Moi, je découvre que La précarité du sage est cité ou mentionné à droite à gauche sans avoir été averti, ce qui est flatteur mais ne permet pas de faire système.
Peinture d’art populaire en illustration de l’Almanach Der Blaue Reiter.
Les images choisies pour illustrer cet Almanach (il n’y a eu que deux numéros du fait que le mouvement s’est dissout à l’occasion de la guerre de 1914) sont une belle surprise. Quelques dessins et peintures de nos chers Munichois, autant d’œuvres de grands artistes français perçus comme les parrains de l’entreprise (surtout Delaunay et Matisse), et une majorité d’images venues d’ailleurs.
Des photos de sculptures médiévales, beaucoup de Moyen-âge, des masques asiatiques, des décorations arabes, un peu d’antiquités égyptienne et gréco-romaine, et une forte présence d’art naïf. Art brut, art populaire, dessins d’enfants et de fous. Les expressionnistes trempaient leur imaginaire dans ce que la technologie moderne permettait de mettre à disposition du spectateur occidental curieux.
Quatrième de couverture, où l’on reconnaît la signature de Kandinsky.
La vie et l’œuvre de Golda Meir sont remarquables, comme le démontre ce documentaire radiophonique. Mais ce qui est aussi clairement mis en lumière, c’est son indifférence pour la population arabe vivant là, en Palestine. Pour elle, ils n’existent pas plus que des nuisibles.
On retrouve aujourd’hui chez certains Français et Israéliens cette attitude mentale. Les Palestiniens n’existent pas, il n’y a pas de peuple palestinien, leur souffrance est une donnée historique négligeable. Il suffit de regarder les émissions de télévision financées par l’homme d’affaire Bollorée, qui ambitionne d’unifier la droite et l’extrême-droite. Leurs émissions depuis l’attque du Hamas du 7 octobre 2023 sont un excellent révélateur de ce qu’est, aujourd’hui, l’extrême-droite : considérer les chrétiens et les juifs comme des êtres humains en danger, les arabes musulmans comme des sous hommes, des barbares.
En face, les mouvements de défense pour la Palestine ne donnent pas très envie non plus. On voit des mouvements de foule, des cris, des chants de haine contre Israël qui font mal au cœur. Mépris contre mépris.
Crier Allahou akbar dans les rues de Paris et de Londres, très peu pour moi. Amoureux de la culture arabe et amoureux de l’islam, je ne reconnais pas ce que j’aime dans ces manifestations.
Le pire pour moi est de voir ces amis qui mettent en scène leurs enfants, ici en Europe, et les filment en train de crier des paroles de rejet d’Israël. Un pauvre petit récite sa leçon : « aujourd’hui c’est mon anniversaire mais je ne le fêterai pas parce que des enfants meurent à Gaza. » Les enfants, la sagesse précaire ne s’en soucie guère, mais quel type d’adulte cela va-t-il produire ?
L’éternel mépris pour l’autre semble être au cœur du cerveau d’Homo sapiens. Il doit être indispensable à sa faculté extraordinaire pour l’usage de la violence et sa soif de pouvoir. L’homme nous déçoit. Pas seulement les pro-israéliens et les pro-palestiniens, mais l’espèce humaine dans son ensemble.
Demander à ceux qui sont devenus célèbres comment faire pour devenir célèbre, ils vous disent toujours les mêmes et vous donnent des conseils désastreux : il faut croire en ses rêves même si ces rêves sont communs, il faut toujours y croire, il faut quitter l’école car on n’y apprend rien. « Le secret, dit un fameux basketteur, c’est de ne pas avoir de plan B ».
Cela est désastreux car il n’y a pas de place pour tous ceux qui en veulent. Prenez le football et tous les sports professionnels. On sait combien de personnes peuvent accéder au haut niveau. On sait donc que l’immense majorité de ceux qui tentent leur chance ont échoué ou vont échouer.
Ceux qui ont reussi ont une tendance naturelle à penser qu’ils l’ont mérité, que la chance et le hasard n’y sont pour rien, et donc ils disent des inepties fondées sur le fait qu’eux ont réussi sans avoir plus talent que d’autres, ni sans avoir travaillé davantage. Ils occultent le facteur chance dans la réussite car ils l’ignorent, et ils l’ignorent car justement l’argent leur est tombé dessus.
Même les joueurs de casino et les rares gagnants du Loto finissent par trouver qu’ils méritent leurs gains.
Il est donc impératif de suivre les conseils des losers et de la sagesse précaire. Jeunes gens qui rêvez d’être une star, jous n’y parviendrez pas, alors prévoyez tout de suite un plan B. Travaillez votre musique, votre football et vos vidéos Tik-Tok. Travaillez mais ne croyez pas en vos rêves. Vos rêves sont cons comme la lune. Travaillez et si vous avez de la chance, alors peut-être recevrez-vous quelques gratifications.
Mais n’oubliez jamais que, statistiquement, vous n’avez aucune chance de réussir.
La galerie verte a été construite dans les années 1730. À cette époque, l’homme fort de la Bavière s’appelle Charles-Albert, on ne le connaît pas car son ambition l’a dirigé vers l’est. Il fut même empereur du saint empire romain germanique sous le nom de Charles VII.
Galerie verte, Residenz, Munich, 1730
Dans son arbre généalogique, on voit que ses ancêtres directs sont notre roi Henri IV et Catherine de Medicis, ainsi que le grand roi d’Espagne Philippe II. Il ne faut donc pas voir les choses sous l’angle national. Un palais munichois ne vous permet pas de déceler une culture spécifiquement bavaroise, ni encore moins allemande.
Jeu de portes, de fenêtres et de miroirs
L’influence de la France, dans cette galerie verte, est évidente pour le simple flâneur. Puis on apprend que le souverain de cette époque avait assisté au mariage de Louis XV, qu’il était soutenu militairement par la France, et qu’il envoyait ses artistes et architectes à Paris pour se former.
Ces tableaux exposés, ces dorures et ces miroirs, étaient le lieu de fêtes extraordinaires, car la galerie verte était éclairée par de nombreuses bougies, et les flammes se reflétaient dans les dorures et les miroirs, créant un jeu visuel proprement étourdissant.
Ce qui importe, c’est la tendance baroque de l’Europe 1730. L’air de rien, à cette époque, on renversait radicalement les codes de ce qu’il fallait regarder.
L’oeil est autant attiré par les peintures que par les décorations
Le regard est sollicité par les décorations murales, les encadrements, les miroirs et même le parquet, autant que par le contenu des tableaux qui compose ce véritable musée privé.
Je rappelle qu’en 1730, nos villes et nos villages ne connaissent pas le musée. Pour voir des sculptures et des peintures, le peuple n’a que les églises et les cathédrales. La même chose peut se dire des livres et du savoir : les bibliothèques sont privées et les sages précaires sont employés par les familles riches qui ont besoin d’un vernis culturel pour faire bonne figure. Moi, en 1730, j’aurais probablement travaillé comme ouvrier itinérant dans les innombrables chantiers du type de la galerie verte. Je me serais fait virer pour manque de précaution et inaptitude. Je me serais cultivé sur le terrain et, comme j’aurais vite atteint les limites de mes capacités manuelles, je serais devenu précepteur pour instruire les enfants. À Munich, je leur aurais enseigné le francais, l’anglais et le latin. La philosophie et l’art. Rien qu’avec la galerie verte de la Résidence, il y a assez de richesse artistique pour constituer plusieurs années de masterclasses.
Or, la France demeure le premier pays touristique du monde depuis les années 1980, et sa réputation ne semble pas être entachée par les guerres incessantes qui ont fait d’elle ce qu’elle est. Voici pourquoi selon moi.
D’abord, la propagande française a agi depuis le XVIe siècle pour faire croire à tous que la langue française était belle et aussi solide que le latin. Que la France était le siège d’une culture plus distinguée qu’ailleurs, que ses rois étaient divins, que sa gastronomie n’avait pas d’égale, etc.
Jardin à la française
Personne ne pouvait y croire sincèrement car l’autopublicité ne fait jamais recette. Mais une autre couche de peinture fut déterminante dans l’image moderne que se font de nous les étrangers : une propagande alternative délayée par des voisins malveillants.
Les Anglais ont abondamment dit de nous que nous étions des êtres sans honneur, sans fierté, sans honnêteté, que nous étions lâches, que nous nous étions couchés devant les Allemands. Cela fut repris par les Américains et l’ensemble du monde anglophone. Pour qui nous sommes pervers, libidineux, malodorants et outrageusement intellectuels, arrogants et profiteurs.
Ces deux propagandes contradictoires ont fini par se fondre l’une dans l’autre. L’idée qui ressort de ces discours est que la France est un pays habité par des cons mais où l’on peut voir des choses magnifiques. Où l’on mange bien même si les serveurs sont arrogants. Où l’on risque de se faire rudoyer mais où le romantisme reste une valeur. Où la paresse est subventionnée mais où l’on expérimente un art de vivre et une joie de vivre (que les anglais écrivent en italique dans leurs guides touristiques).
Où la démocratie n’est pas aussi développée que chez les anglo-saxons mais dont le peuple s’en fiche car il râle tous les quatre matins à coups de grèves et de barricades.
Où le sexisme règne en maître mais où les femmes sont malgré tout libres et pas farouches.
En bref, tous ces clichés permettent au moins une chose extraordinaire : faire oublier la dimension martiale de l’identité française, et la remplacer par des images orientalisées, un peu vieillies mais bénignes.
Cliché généré par une banque d’images internationale quand on saisit le mot « French ».
On voit toujours les Allemands comme des militaires, les musulmans commes des conquérants, les Chinois comme de froids calculateurs qui vont nous bouffer, les Américains comme les maîtres du monde capitaliste, les Russes comme d’invincibles agents prêts à tout pour arriver à leurs fins… mais nous, malgré nos conquêtes, notre tendance à l’invasion, notre bombe nucléaire, nos magouilles néocoloniales, nous jouissons d’une étrange réputation d’inoffensifs buveurs de vin.
Hier, 3 octobre, tout était fermé à Munich. C’était la fête nationale, commémorant la réunification de 1990. Aucune célébration populaire, rien que des magasins fermés et un jour de congé.
Pour les Allemands, la fête nationale est un deuxième dimanche.
Avant la réunification, la RDA et la RFA avait chacune sa fête nationale, et c’était tout aussi décevant : ils célébraient des événements des années 1950.
Pourquoi ne plongent-ils pas plus profondément dans leur magnifique histoire ? Ils ont peur de leur histoire ?
La sagesse précaire s’est spécialisée dans ce genre d’événements, il fallait nous consulter. J’avais une panoplie de propositions à faire qui auraient pu donner lieu à d’excellentes réjouissances nationales pour fêter l’identité allemande.
La date de naissance d’Emmanel Kant.
La création du Faust de Goethe.
Le jour où une oreille humaine a entendu pour la première fois la Passion selon St Mathieu de J.-S. Bach. J’en aurais fait la fête nationale de la sagesse précaire.
La première victoire de la Mannschaft à la coupe du monde de football.