Ramadan 2025 : encore un effort vers la sagesse

Photo (c) Hajer Thouroude, mars 2025, Munich

Je m’aperçois, en ce début de ramadan, que mon billet précédent était inopportun. Il contenait des critiques qui, bien que fondées, n’avaient peut-être pas leur place en cette période. C’est une chose que mon épouse me rappelle souvent : pendant le ramadan, on doit veiller à la pureté de ses paroles. Il lui arrive parfois, à ma chère et tendre, de commencer à dire du mal de quelqu’un, puis de s’interrompre brusquement : « Non, je ne dois rien dire, pas pendant le Ramadan. » Cette discipline, je l’admire et je tente moi aussi de la cultiver.

Je ne retire pas le billet en question, car ce que j’y écris sur Michel Onfray a sa place dans la réflexion que je mène sur la littérature de voyage depuis vingt ans et qui se manifeste par la myriade de billets épiphaniques et scrupuleux sur ce blog même. Néanmoins je regrette d’avoir publié cet article précisément en ce mois sacré. Cette prise de conscience me ramène à une réflexion plus large sur le ramadan et ses bienfaits.

Lire aussi : Les bienfaits du ramadan

La Précarité du sage, 2022

J’ai déjà écrit, il y a quelques années, un billet sur les vertus du jeûne, et je ne vais pas me répéter ici. Cette année, le Ramadan 2025 a une saveur particulière pour moi. Il m’apporte un bien-être que je n’avais peut-être jamais autant ressenti auparavant. L’an dernier, je l’avais mal commencé, pris au dépourvu que j’étais à cause de notre vie nouvelle à Munich. Cette fois-ci, je l’attendais avec impatience. Je l’avais préparé, à la fois mentalement et matériellement. J’ai anticipé, fait quelques provisions, cuisiné à l’avance pour éviter la faim des longues journées de jeûne.

Et les effets se font sentir. Physiquement, je me sens remarquablement bien. Je me lève tôt, reposé, concentré dans mon travail. Mon sommeil, cette année, est particulièrement harmonieux. Après le repas du soir, je ne cherche pas à prolonger la nuit. Vers 21h30, je me prépare à dormir, ce qui relève d’une certaine discipline. Mais cela me permet de me réveiller bien avant l’aube, en pleine forme, sans cette sensation de manque de sommeil qui peut parfois accompagner le jeûne.

Chaque ramadan apporte son lot d’enseignements pour soi et pour son rapport avec son corps. Un jour, peut-être, quand je serai vieux, j’aurai appris à l’accomplir avec une sagesse absolue, tel un samouraï de la pensée. Pour cela, il me faudrait un ermitage – une petite mosquée que je vais bâtir de mes mains, quelque part dans les montagnes cévenoles, là où ma source m’attend, là où ma terre, délaissée, espère encore mon retour.

André Dhôtel, écrivain du basculement invisible

André Dhôtel, 1900-1991, est un romancier qui a très fortement compté dans ma vie. J’ai lu pour la première fois un de ses livres avant l’adolescence : Le Pays où l’on n’arrive jamais, son plus grand succès. Je ne savais pas alors que c’était un grand écrivain. Pour moi, c’était juste un livre pour enfants. Mais ce roman m’avait fait rêver bien avant que je prenne au sérieux la lecture et que j’aime les livres.

C’est l’histoire de plusieurs enfants qui fuguent et qui partent à la recherche d’un parent, se retrouvant dans différents territoires ruraux et fluviaux, assez reconnaissables, et même triviaux du nord de la France, de la Belgique et des Pays-Bas. Mais André Dhôtel réussissait, sans sortir d’une réalité stricte, à faire naître des sensations de fantastique. À tel point que ce sont les Ardennes elles-mêmes qui deviennent, dans l’esprit du lecteur, un pays irréel.

J’ai lu d’autres livres de Dhôtel, en particulier ses livres pour adultes, quand je suis devenu moi-même un jeune adulte. Et là, évidemment, ces romans étaient moins bouillonnants que ses livres pour enfants, mais j’ai été étonné de retrouver dans ces textes des moments de narration où surgit une sensation de splendeur ou d’éclat. Quelque chose de splendide arrive dans une ambiance générale plutôt réaliste et populaire. Une beauté folle se révèle dans un paysage peu romantique.

Quelque chose d’impalpable me touchait car les paysages où j’ai grandi étaient, pour le coup, désolés : ni beaux ni laids, ruraux mais en partie industriels sans jamais être pittoresques, agricoles et sans charme… Ou plutôt, ruraux mais dont le charme était caché. Mes promenades d’enfant et d’adolescent devaient être soutenues par une forte capacité de rêverie pour transfigurer les terres froides du haut Dauphiné en sites prodigieux. L’art d’André Dhôtel consiste à faire apparaître des prodiges chez des gens médiocres, dans des environnements ternes, et cela me parlait beaucoup.

Et c’est ce que tous les lecteurs de Dhôtel disent et répètent à foison, sans réussir vraiment à exprimer ce qu’ils ressentent. Ce sont les mots de « merveilleux » ou de « fantastique » qui reviennent. On le dit, mais lui n’emploie jamais ces mots. Et surtout, on ne comprend jamais comment il parvient à nous donner cette sensation-là. Car le matériau qu’il utilise — les personnages, les paysages, les actions, les objets — tout est absolument banal.

Par ailleurs, Dhôtel était un homme extrêmement régulier et conventionnel. Professeur de philosophie jusqu’à la retraite, il menait une vie maritale, de fonctionnaire parfaitement ordinaire. Il n’était ni révolutionnaire, ni drogué, ni fasciste, ni vraiment de gauche, ni vraiment de droite. J’aimerais beaucoup savoir pour qui il votait. Et ses histoires n’ont rien qui permette d’être racontées avec feu. Ce sont des livres dont la banalité réaliste est difficile à décrire. On aime ces livres parce qu’il y a une rencontre entre un lecteur et un texte : sans cette rencontre intime, on ne peut se raccrocher à du contenu, des réflexions ou des partis pris ; il n’y a pas de discussion, pas de débat, pas de « culture » ni de conversation cultivée avec Dhôtel. Soit on n’a rien à en dire, soit on ne sait pas comment le dire.

Pour toutes ces raisons, ce qui marque le lecteur est un moment où tout bascule pour un personnage, c’est-à-dire un événement surgit. Cela peut être lié à l’amour ou à autre chose. Un moment de folie peut-être, de perte de repères pour quelqu’un, mais où, en même temps, surgit une sensation étrange, comme si tout s’éclairait.

Cet art de l’épiphanie est probablement lié à sa culture philosophique et à sa foi, car il était catholique. Mais sans jamais parler ni de philosophie, ni de religion dans ses textes. Ses personnages religieux sont de braves curés incultes qui convertissent des âmes de délinquants en chassant le lièvre ; on est loin de Bernanos. J’imagine que Dhôtel vivait concrètement un mysticisme à fleur de peau. Avec des croyances dans les anges et dans une réalité qui, parfois, peut présenter une splendeur divine.

Évidemment, tout cela ne fonctionne que pour quelques lecteurs. La plupart de ceux à qui j’en parlais, quand j’étais étudiant, avaient bien envie, par amitié pour moi, de le connaître. Ils faisaient un effort pour le lire, puis l’abandonnaient, trouvant cela ennuyeux, sans relief. Un ami lyonnais me rendit le roman que je lui avais prêté en soupirant : « Je me suis forcé à le finir, mais je dois avouer que pour moi aussi, ça a été une expérience pathétique. » Il m’avait emprunté le roman intitulé Le Village pathétique.

C’est que son œuvre est à la fois très singulière et extrêmement conventionnelle. De même que lui-même se promenait en costume et se fondait dans la masse des gens du peuple, de la population normale, il n’était en aucun cas un bohème, un provocateur, quelqu’un qui voulait montrer, dans son style ou dans sa façon d’être, qu’il était un marginal ou un homme extraordinaire. C’est dans cette normalité, cette convention, ce respect apparent des règles, qu’il effectuait des sorties complètement folles.

Un bon exemple de cela se voit dans La Chronique fabuleuse, publié la première fois en 1955. Deux amis partent en vadrouille, sans but et sans plan, et leur voyage est en partie une fugue, une errance, une randonnée, une dérive… mais loin de prendre l’allure branchée des dérives urbaines des contemporains situationnistes, leur balade prend tout aussi bien la forme de vacances de fonctionnaires. Les deux amis font des rencontres, dorment dehors, jouent de la trompette sur un talus, élaborent une méthode pour voir les anges, draguent des filles sans succès, on ferme le livre en n’ayant rien compris.

Pas étonnant que La Chronique fabuleuse soit élu « Livre préféré » du sage précaire dans la notice biographique de ce blog.

De la « moraline »

Un concept nietzschéen mal compris

Glyptothèque de Munich

Le terme « moraline » revient souvent dans les débats contemporains, mais on oublie souvent d’où il vient et ce qu’il signifie vraiment. Ce concept a été forgé par Friedrich Nietzsche, philosophe allemand du XIXe siècle, dans sa critique de la morale conventionnelle. Nietzsche n’est pas opposé à la morale en tant que réflexion sur le bien et le mal, mais il dénonce une morale qui se limite à un discours larmoyant et inefficace, cherchant à attendrir plutôt qu’à inciter à l’action.

Pourquoi Nietzsche parle-t-il de « moraline » ?

Le choix du mot « moraline » n’est pas anodin. Au XIXe siècle, les sciences du vivant voyaient l’apparition de nombreux termes en « -ine » : morphine, quinine, cocaïne, strychnine, et Nietzsche les connaissaient à cause de son état de santé qui l’a poussé à s’intéresser à la médecine. Ces substances, qu’elles soient produites naturellement par le corps ou ingérées sous forme de médicaments, modifient nos perceptions et notre état physique sans nécessairement avoir un impact direct sur le monde extérieur. Nietzsche dénonce ainsi la « moraline » comme une sorte de « vitamine de la pensée », une drogue intellectuelle qui nous fait sentir vertueux sans provoquer de changement réel dans le monde.

Un exemple de discours sous l’effet toxique de la moraline

Prenons l’exemple de la critique des milliardaires. Dire qu’il est injuste qu’une poignée d’individus accapare une immense richesse tandis que la pauvreté se répand peut relever de la « moraline » si cette critique reste purement plaintive. En effet, ce constat n’entraîne pas forcément d’action et ne change en rien la réalité du pouvoir économique. Un nietzschéen critiquerait ici une posture victimaire qui permet de se complaire dans l’indignation sans chercher à modifier les rapports de force existants.

Sans moraline, le phénomène est perçu comme le résultat logique d’une série de décisions qui favorise quelques hommes au détriment de tous les autres, avec la collaboration de ceux qui pâtissent de cette situation inique. C’est ni bien ni mal.

Une critique utilisée à droite comme à gauche

L’accusation de « moraline » peut être récupérée aussi bien par les conservateurs que par les progressistes.

  • La droite réactionnaire s’en sert pour dénoncer ceux qui critiquent l’ordre établi. Par exemple, des commentateurs comme Pascal Praud sur CNews ridiculisent les critiques des milliardaires en les traitant de « ratés » ou de « médiocres ». Selon cette logique, les milliardaires mériteraient leur fortune parce qu’ils ont su exploiter les règles de la finance à leur avantage. Et comme de nombreuses personnes travaillent pour les milliardaires, ces derniers passent pour des bienfaiteurs qui « créent des emplois ». Dénoncer l’injustice reviendrait à haïr « la réussite » et faire preuve de jalousie.
  • La gauche radicale, elle, peut aussi dénoncer la « moraline » pour critiquer ceux qui se contentent de discours indignés sans agir concrètement. Dire que l’accumulation des richesses est injuste ne suffit pas : il faut réinstaurer un rapport de force et organiser une redistribution active des richesses. Sortir de la moraline pour aller chercher l’argent où il se trouve et le donner à qui se l’approprie. C’est la position de mouvements révolutionnaires, qui valent probablement mieux que La France Insoumise, dont le programme reste au final très modéré. Les révolutionnaires prônent des actions concrètes plutôt que de simples discours indignés.

Moraline et Opium du peuple

En fin de compte, Nietzsche nous met en garde contre une morale qui sert uniquement à nous apaiser, à nous donner bonne conscience, sans nous pousser à agir. La « moraline » est un anesthésiant intellectuel : elle nous fait ressentir un malaise face à l’injustice, mais nous empêche de la combattre efficacement. Dans les mêmes années, Karl Marx utilisait aussi une métaphore médicale, en parlant de la religion comme de « l’opium du peuple ».

Nietzsche était un sage précaire qui n’a jamais milité dans un parti politique. Comme tous les sages précaires, il profite des situations en place et des rapports de domination en cours. Il tire son épingle du jeu et dit à ses contemporains : « ne faites pas comme moi. Critiquez-moi si vous le voulez, traitez-moi d’égoïste et de parasite autant que vous le voudrez, car tant que vous n’agissez pas, vos jugements moraux ne sont que des comprimés de moraline. »

François Mitterrand et son amour pour Anne Pingeot

François Mitterrand sous l’empire d’Anne Pingeot

Je m’intéresse depuis longtemps à la belle histoire d’amour entre François Mitterrand, l’ancien président, et Anne Pingeot, cette jeune bourgeoise rayonnante qu’il a rencontrée quand elle avait 20 ans, alors que lui avait déjà sa vie politique et sa vie familiale derrière lui. Évidemment, dès que les éditions Gallimard ont publié leur correspondance amoureuse – ces milliers de lettres écrites et envoyées à Anne Pingeot -, ainsi que le journal de bord de Mitterrand, je n’ai pas pu résister. J’habitais à l’étranger à l’époque, mais je l’ai fait acheter immédiatement. Ces lettres et ce journal, avec leurs découpages, leurs photos scotchées, cette narration intime destinée à Anne, m’ont captivé. Aujourd’hui, je les relis encore.

Je me demande parfois pourquoi un homme comme moi, qui se revendique précaire et sans qualité. peut s’intéresser à une figure comme François Mitterrand. Car, soyons clairs, personne ne peut être plus éloigné du sage précaire qu’un Mitterrand.

Quand on plonge dans cette histoire, il est évident que tout homme mûr s’identifie, d’une certaine manière, à lui. La crise de la quarantaine, le sentiment d’avoir peut-être laissé passer l’essentiel, puis l’éblouissement amoureux pour une femme plus jeune. Et surtout, cette volonté immense de la séduire. Mais ce n’est pas une séduction de don Juan, ni une séduction de joueur. Ce n’est même pas exactement une séduction. C’est une question de vie ou de mort. Mitterrand semble vouloir donner toute sa vie à cette femme, lui faire comprendre qu’elle est la clé de sa vitalité. Et ça, bien sûr, on le reconnaît, on s’identifie, on l’a peut-être vécu.

Mais ce qui me fascine le plus dans cette histoire, et que je n’avais pas vu immédiatement lorsque j’ai lu ces livres pour la première fois, c’est la concomitance entre cette passion amoureuse et le renouveau politique de Mitterrand. Quand il rencontre Anne et qu’il commence à lui écrire, il est au creux de la vague. Sa carrière semble derrière lui. Pourtant, au moment où elle finit par céder à ses avances, quand il nage dans le bonheur de cet amour, il devient en 1965 le candidat unique de la gauche aux élections présidentielles.

C’est là qu’il invente une stratégie politique à partir de rien, alors qu’il n’était plus rien. Cette stratégie le propulse comme figure centrale de la gauche, puis de la France entière. Il est clair que cet amour a joué un rôle fondamental. L’amour qu’il reçoit et celui qu’il donne lui apportent un surcroît de beauté, de confiance, de goût du risque, une sensation de toute-puissance. Cela a sans doute contribué à ce qu’il réussisse à rallier des centristes comme Mendès-France et des pestiférés comme le Parti communiste, une alliance inimaginable avant 1965.

Mais c’est là que le sage précaire se trouve exclu de cette dynamique. Car, tout amoureux qu’il soit, le sage précaire n’a jamais été et ne sera jamais un mâle dominant qui agrège les volontés. Personne ne se met au service du sage précaire de manière presque métaphysique. Au risque d’être cuistre, je prétends que les hommes qui ont mis leur énergie, leurs réseaux et leur fortune au service de Mitterrand dans les années 1960 l’ont fait de manière transcendantale : cette soumission était pour eux une condition de possibilité de leur propre action sur le monde.

Le dernier mort de Mitterrand, de Raphaëlle Bacqué

La Précarité du sage, 2010.

Or, tous ces mâles dominants qui se sont senti pousser des ailes au contact de Mitterrand et qui le servaient en songeant à leur propre intérêt à venir, ils n’auraient jamais agi de la sorte sans cette histoire d’amour du politicard avec la jeune bourgeoise gracieuse. Avoir conquis une femme si inaccessible, mais l’avoir conquise durablement, corps et âme, l’avoir rendue heureuse, a dû donner un charme irrésistible au quadragénaire sans troupes.

Journal de bord de Mitterrand

En relisant ces lettres, je ne peux m’empêcher de chercher des échos. Peut-être que nous, sages précaires, nous voyons dans cet amour une autre leçon : celle d’un don total, sans espoir de grandeur ni de reconnaissance. Un amour pour vivre, simplement, et pour essayer d’être heureux avec celle qui est entrée dans notre existence pour en être le centre.

La vie des hommes infâmes et le sage précaire

Une réflexion sur Mathurin Milan et l’immortalité de l’âme.

En lisant La Vie des hommes infâmes de Michel Foucault, je me suis arrêté sur un passage concernant Mathurin Milan, un homme né en 1707 :

Sa folie a toujours été de se cacher de sa famille, de mener à la campagne une vie obscure, d’avoir des procès, de prêter à usure et à fonds perdu, de promener son pauvre esprit dans des routes inconnues, et de se croire capable des plus grands emplois.

N’est-ce pas un calque de la vie du sage précaire, mais avec trois siècles d’avance ? Moi aussi je me crois capable des plus grands emplois, avec mon pauvre esprit, et ce depuis ma campagne obscure.

Je dois admettre que je ne partage que quelques traits avec Milan. Je n’ai jamais prêté, ni à usure ni à fonds perdus, car je n’ai jamais prêté quoi que ce soit. Je n’ai jamais eu de procès non plus, bien que je pense que si j’avais vécu au XVIIIe siècle, j’aurais sans doute eu de nombreuses occasions de passer du temps en prison.

Foucault, dans son analyse des « hommes infâmes », nous invite à réfléchir à cette marginalité qui n’est pas simplement une conséquence de la folie, mais plutôt une forme de résistance ou d’échec à se soumettre à des modèles sociaux bien établis. Il oppose les « infâmes » – ceux qui mènent une existence obscure, vouée à l’invisible, à la précarité sociale – aux « faux infâmes », comme les grands criminels qui, eux, du fait de leur criminalité, parviennent à devenir des légendes ou des figures emblématiques dans l’imaginaire collectif.

Les « faux infâmes », ces criminels qui se sont forgé une réputation, ont parfois atteint une forme de gloire par leur transgression. Ils ont défié les normes sociales et, par leur audace, ont laissé une trace dans l’histoire. Milan, en revanche, appartient à une autre catégorie : celle de ceux qui échouent à sortir de l’anonymat et de la marginalité. Ils sont invisibles, « infâmes » non pas par leurs actes spectaculaires, mais par leur échec à s’intégrer dans le grand récit de la société.

Foucault, en parlant des hommes infâmes, nous dit que leur existence est parvenue jusqu’à nous du fait d’un éclat de lumière qui fut produit par leur interaction avec le pouvoir. Procès, prison, administration, registres et procès verbaux. C’est là aussi, pensons-nous que gît l’espoir d’une immortalité de la sagesse précaire.

L’effacement

J’ai signé un contrat de confidentialité. Cela signifie que je ne peux rien dire. Ni où je suis, ni ce que je fais. Ni pour qui je travaille, ni combien je gagne. Ni qui je suis, ni d’où je reçois mes ordres, ni comment je vais.

Je ne peux rien dire de comment les choses se passent, ni de qui je croise la route, ni de ce que je projette. Je ne peux pas expliquer ce que cela signifie, ce que cela change, ou ce que cela laisse intact.

Jeux olympiques et sagesse précaire

J’ai voulu voir la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques pour des raisons professionnelles. Comme je travaille dans le domaine culturel, j’étais curieux de découvrir le travail de Thomas Joly, homme de théâtre, dans cette gigantesque performance.

Une petite voix en moi, il faut l’avouer, celle du patriotisme mou — une des dimensions de la sagesse précaire — espérait aussi ressentir une forme d’émotion patriotique.

Je me souviens combien les Chinois, en 2008, étaient excités et fervents à l’approche des JO et combien ils ont ressenti de fierté nationale lors de la cérémonie d’ouverture, cérémonie qui m’avait énormément impressionné. À vrai dire, c’est la seule dont je me souvienne.

Résultat des courses : peut-être que celle de Paris restera dans les mémoires à égalité avec celle de Pékin. Mais je fais cette hypothèse en me basant sur ce que la presse rapporte depuis la fin de la cérémonie, car moi, je n’ai pas été particulièrement impressionné.

Je suis allé voir cette cérémonie dans un café, mais la télévision n’avait pas de son. Quand j’ai vu Aya Nakamura, je ne savais pas ce qu’elle chantait. Quand j’ai vu Philippe Katerine, je ne savais pas quoi penser.

La pluie sur l’écran me paraissait plutôt attendrissante, et je me suis dit qu’ils n’avaient probablement pas prévu cela. Mais je ne ressentais rien, ni fierté nationale, ni émotion, ni dégoût, ni gêne. Peut-être était-ce à cause du son, mais je ne ressentais absolument rien.

Les gérants du café ont arrêté la diffusion bien avant la fin pour mettre une série d’un autre pays. J’ai été trop paresseux pour aller voir un autre café et la fin de la cérémonie. Donc, je n’ai rien vu de ce qui aurait pu émouvoir le peuple, comme la performance de Céline Dion. Je suis obligé de me fier aux avis des autres : les émus, les choqués, les éternels râleurs, et les professionnels de la critique.

La sagesse précaire, quoi qu’il en soit, apprécie l’utilisation du paysage urbain existant, plutôt que la construction d’un bâtiment spécialement pour ça. L’aspect sécuritaire et invivable pour les habitants était inévitable et ne mérite pas de critique durable. Les Parisiens des quartiers concernés étaient prévenus depuis longtemps et pouvaient s’organiser. Les effets sur la pollution sont les mêmes que pour tous les JO, et à moins d’interdire tous les événements internationaux, il n’y a pas grand-chose à reprocher aux organisateurs de Paris 2024. Me semble-t-il.

Conclusion : le sage précaire soutient les JO de manière modérée, comme il l’a fait pour le Mondial de football au Qatar. Et de même que pour le Qatar, le SP n’a reçu aucun pot de vin pour ce soutien public, tout corruptible qu’il se revendique.

La consigne de vote de la sagesse précaire pour les législatives de 2024

Les élections législatives des 30 juin et 7 juillet 2024 approchent à grands pas, et le pays tout entier cherche une réponse à ses questions. Dans cette atmosphère électrique, nombreux sont ceux qui cherchent conseil auprès du sage précaire. Pour ma part, j’ai généralement décliné ces invitations à m’exprimer. Et pourtant, on me dit que la France attend avec impatience que la sagesse précaire prenne position. Alors, face à tant d’encouragement, je m’exécute rapidement, succinctement, en m’acquittant de ce devoir.

Je dirais deux choses. D’abord, il ne s’agit pas simplement de faire barrage à l’extrême droite. Le racisme, sous toutes ses formes, ne peut jamais être une solution durable pour un pays. Il est impératif de voter pour une option inclusive, une option qui favorise une nation française unie. Le nouveau Front populaire, bien qu’imparfait, représente la seule voie raisonnable. Son programme, modéré et social-démocrate, se distingue par une légère inflexion vers une redistribution plus équitable de la richesse, en imposant davantage les grandes fortunes. Il s’agit là d’une mesure de justice élémentaire.

Quant à la majorité présidentielle actuelle, elle a, hélas, trahi les idéaux républicains. En adoptant des positions racistes et en promulguant une loi infâme sur l’immigration, en se livrant à des diversions indignes concernant le port de l’abaya par les jeunes filles dans les écoles, et en expulsant des imams qui n’avaient même pas été condamnés par la justice, cette majorité a sombré dans l’islamophobie. Elle s’est déshonorée et a perdu toute légitimité morale.

La sagesse précaire, qui se revendique plutôt libérale et n’a pas honte de ses inclinations de droite, appelle donc à voter pour la seule liste qui semble à même de gérer notre argent. Ne vous laissez pas abuser par ceux qui cherchent à les peindre comme une extrême gauche abominable. Ils représentent aujourd’hui l’option la plus raisonnable pour une France unie et qui tend vers le respect de l’environnement.

En ces temps troublés, que la sagesse, même précaire, guide vos choix.

Encore une thèse de doctorat qui cite le sage précaire indûment

En naviguant sur Internet, je suis tombé sur une thèse fascinante. Écrite par Cécile Do Huu, une étudiante de l’île de la Réunion, elle s’intitule « L’envers du voyage. Construction et déconstruction d’un discours du voyage dans quelques textes indiens-océaniques de Conrad, Coetzee, et Le Clézio ».

Do Huu a soutenu cette thèse devant un jury impressionnant, incluant des personnalités de renom comme Tiphaine Samoyault et Charles Fordick.

Le sujet de cette thèse, qui explore le récit du voyage comme un genre littéraire souvent perçu comme impérialiste et colonialiste, m’a immédiatement interpellé. Cette réflexion, bien que pertinente, est devenue quelque peu cliché dans les études sur le voyage. Mais c’est à la page 9 que les choses deviennent particulièrement intéressantes. Sous le sous-titre « La littérature du voyage, aujourd’hui, un genre bourgeois ? », Du Hoo cite un certain Guillaume Thouroude, mais pas pour sa monographie bien connue « La pluralité des mondes ». Non, elle fait référence à un article de 2017, intitulé « Pour une définition du genre littéraire viatique », publié chez Acta Fabula.

Ce qui m’a interloqué, c’est la critique de Du Hoo sur l’approche de Thouroude, qui n’est autre que le sage précaire, l’auteur de ces lignes. Elle écrit : « La volonté réexprimée régulièrement par la critique française de définir le récit du voyage comme un genre me semble finalement dommageable, dans la mesure où elle cherche à restreindre l’écriture du voyage […] à des récits de loisirs, d’agréments, ou d’aventures […] surtout des hommes, surtout des blancs. »

Or, c’est précisément le contraire de ce que fait le sage précaire. L’ensemble de son œuvre est une analyse des récits de voyageurs de toutes origines et identités : blancs, arabes, noirs, chinois, femmes, hommes, fous, invalides, ambidextres, dyslexiques, atteints de synesthésie, et se réclamant de diverses orientations sexuelles. Son objectif est de montrer que le récit de voyage est un genre littéraire bien plus riche et diversifié que ce qu’on pourrait penser quand on ne regarde que son écume impérialiste : n’ai-je pas été le premier à dénoncer les limites de Tesson, de Telmon et des époux Poussin ? Qu’est-ce qu’ils font à la Réunion ?

Le sage précaire met en avant des écrivains comme Ibn Battuta, Antonin Potoski, Chantal Thomas, Michel Butor, Dany Laferrière, Gao Xingjian, ou Jean Rolin. Ces auteurs, quelle que soit leur origine ethnique ou culturelle, enrichissent le genre par leurs expérimentations stylistiques. La sagesse précaire révèle ainsi un panorama littéraire bien plus large que le simple récit masculin, blanc, aristocratique et colonial.

Ironiquement, Mme Do Huu critique cette approche tout en basant sa propre étude sur trois auteurs qui incarnent parfaitement ce qu’elle dénonce : Conrad, Coetzee, et Le Clézio, trois hommes blancs. Cela me pousse à inviter les chercheurs à revoir leurs corpus et à explorer la diversité véritable du genre littéraire du voyage.

En conclusion, je précise que je ne critique pas l’ensemble de la thèse de Cécile Do Huu, qui par ailleurs ne manque pas de mérite. Je rappelle que la recherche en lettres manque peut-être de cette ouverture essentielle que la sagesse précaire apporte. Pour une compréhension plus nuancée et inclusive du genre, je recommande de revisiter les travaux des auteurs suscités ; cela aidera sûrement tout un chacun à apprécier pleinement la richesse de la littérature de voyage contemporaine.

Romain Gary et l’Arabie

Je lis Les Trésors de la mer rouge de Romain Gary, un récit de voyage publié en 1971, probablement sous forme de reportages calibrés pour une presse de qualité.

Outre le talent hors norme de l’auteur célèbre, on y découvre un européen un peu obligé de verser dans des clichés orientalistes selon lesquels l’islam se définit par la conquête plutôt que par une recherche spirituelle :

De ces rives sont partis les conquérants du Maghreb et de l’Espagne, et chaque rayon étincelant du soleil évoque les sabres des cavaliers du Prophète.

Romain Gary, Les Trésors de la mer rouge, p.32.

Même la prière n’y est pas envisagée comme une élévation, ni même comme un prosaïque besoin de sérénité, mais comme une passion délirante et pathétique, ainsi qu’il sied aux âmes frustes :

La prière musulmane y prend un accent désespéré. Elle monte de tous les coins de rue : le Mourad, aidé par la griserie du kat qu’à défaut de haschisch on distribue aux fidèles, atteint à cette joie dans la lamentation que connaissent bien tous les amoureux de l’Islam…

Romain Gary, Les Trésors de la mer rouge

Le récit augmente en intensité quand Gary rencontre des individus et raconte des lambeaux d’histoires singulières. Des histoires de soldats car il est clairement bordé (embedded) par l’armée française à Djibouti dans un premier temps. Il rappelle souvent qu’il a combattu dans « l’autre armée » dans le cadre de « l’autre guerre ». On comprend vite que Romain Gary préfère les combats pour la liberté que ceux qui visent à coloniser. Mais il reste en 1971 un gaulliste sans tolérance pour la jeunesse maoïste. Le ton qu’il emploie rappelle celui des réacs qui sont passés tranquillement de la gauche à la droite au fur et à mesure que le système en place les a favorisés économiquement. Gary approche de la soixantaine quand il voyage en Arabie.

Le lecteur comprend soudain à quelle époque il vit quand il s’extrait brutalement du climat orientaliste où les Arabes sont d’éternels guerriers. Gary se réveille en une époque contemporaine qu’il ne comprend pas, mais dont il emploie les contrastes pour nourrir une littérature de chocs :

En entrant dans la cahute pour voir comment vivent ces contemporains des premiers hommes sur la Lune, je trouve assis par terre, en train de jouer d’une flûte de berger dankali, un hippie aux cheveux roux, des jeans, une chaîne composée de signes du Zodiaque, l’insigne de la paix sur un médaillon autour du cou.

– Qu’est-ce que vous êtes venu foutre ici ?

– Rien.

– Bon. Mais enfin pourquoi ?

Il réfléchit. Des taches de rousseur. Il ressemble à Huckleberry Finn :

– J’ai voulu partir loin.

(…) On les ramasse par milliers à demi morts au Népal, au pied du Kilimandjaro, sur les bords du Gange…

Romain Gary, Les Trésors de la mer rouge, 50-51.

Les hippies et les astronautes, oui, nous sommes bien dans le monde incompréhensible des années 1960.

Puis il rencontre un « petit instituteur » qui fait œuvre de sainteté dans un village reculé. Non seulement le jeune expatrié enseigne avec peu de moyens, mais il soigne, il nourrit, il sauve des âmes. Dans ce cas de figure, le grand écrivain veut bien admirer la force progressiste de la gauche. Tant que les révolutionnaires se sacrifient, ne gagnent rien, souffrent et meurent dans l’altruisme le plus austère, les bourgeois comprennent et respectent.

Vous savez ce que vous faites ici, petit instituteur d’Arcachon ? La révolution. La vraie. Pas celle des putes verbales à la Cohn-Bendit. (…) Alors si vous devez nous fiche en l’air, je suis de tout cœur avec vous, parce que je sais, j’ai vu ce que vous voulez, je suis de tout cœur avec vous, même si le monde que vous voulez bâtir ne peut l’être que sur mon dos.

Les Trésors de la mer rouge, p. 58-59

Les « putes verbales » d’aujourd’hui apprécieront.