Borders and Crossings/Seuils et Traverses

J’ai participé cet été au grand colloque sur le récit de voyage. Borders and Crossings avait lieu cette année à Belfast, dans la jolie université Queen’s où j’ai fait mes études doctorales. C’était la douzième édition je crois, et une bonne trentaine de chercheurs étaient présents, donnant leur conférence en anglais ou en français. Ils venaient majoritairement des îles britanniques, mais aussi des Etats-Unis, de Turquie, de France, de Belgique.

Une chose intéressante (possiblement intéressante) : parmi ceux qui venaient d’Angleterre et du Pays de Galles, il y avait des Allemands, une Néerlandaise, un Hongrois, deux Françaises et des Britanniques.

Moi, je venais de nulle part et je parlais des « voyageurs arabes », c’est-à-dire de la vieille tradition médiévale des livres de voyage en arabe. J’avais écrit une conférence de manière très stricte, mais là encore, je suis retombé dans mes vieux travers et me suis contenté de parler à mon audience. Au fond, je vais peut-être décider que c’est ma façon de faire et continuer comme cela…

Les traditions nationales étaient respectées : les Américains étaient à l’aise, confiants, ils parlaient fort comme s’ils connaissaient leur sujet par coeur (l’une d’elles étaient particulièrement bruyante et prétendait toujours savoir des choses qu’elles ne connaissaient ni d’Eve ni d’Adam). Les femmes britanniques étaient réservées et dégageaient quelque chose d’érotique ; leur modestie apparente exprimait un scrupule difficile à définir. Les hommes britanniques parlaient avec douceur et ironie, leur distinction était tout en lift et en digressions. Les Français étaient bordéliques et assez joviaux. L’une d’entre eux était aussi extrêmement érotique mais à la différences de ses homologues britanniques, elle l’était de manière délibérée. Au final, la francophonie n’a pas à rougir du niveau des conférences prononcées en français.

J’ai assisté à de nombreux panels pour écouter mes collègues et j’avoue que j’ai été presque enchanté de l’organisation et du niveau intellectuel des contributions. Je les regardais, les écoutais, tous ces universitaires, et je me suis aperçu, au bout du deuxième ou troisième jour, que j’étais pétri d’admiration pour la culture britannique. Dans le domaine de la recherche, comme dans d’autres domaines, nous avons beaucoup à apprendre des Anglais, voilà ce que je me disais en écoutant une vieille dame lire patiemment ses papiers.

Université de Nizwa, Oman

Nizwa n’est pas la capitale actuelle de l’Oman. C’est l’ancienne capitale, à l’époque où les Omanais étaient plutôt un peuple de montagnards.

Au XIVe siècle, quand Ibn Battuta va en Oman,  il décrit Nizwa comme une ville très agréable, un véritable jardin. Il dit que les femmes y sont très délurées, que le sultan lui-même leur accorde toute sorte de licences.

Aujourd’hui encore, les femmes y sont libres de conduire, d’étudier et de travailler. Le ministre de l’éducation qui vient de donner son approbation pour mon embauche dans le pays, est une femme.

En 2002, l’université de Nizwa a été fondée par décret du sultan Qaboos. C’est donc une institution très jeune, très fraîche, sise aux pieds des montagnes vertes.

C’est ici, dans cette ancienne capitale, que le département de langues étrangères m’a recruté pour un contrat d’un an renouvelable. J’y poursuivrai mes recherches et enseignerai la langue, la littérature et la culture françaises et francophones.

Mes étudiants seront tous des Omanais, en grande majorité des filles, et mes collègues seront internationaux.

De l’élitisme (4) Discours aux grands de ce monde

C’est un texte inoubliable de Blaise Pascal (1622-1662), publié de manière posthume dans les années 1670. Un écrit où l’intellectuel s’adresse à un homme de pouvoir. L’équivalent aujourd’hui d’un sage précaire qui enseignerait à des étudiants de l’ENA. Le texte de Pascal se divise en trois brefs « discours » et porte sur l’élitisme : Trois discours sur la condition des grands.

On dit qu’il est de Pascal, mais ce n’est pas de Pascal, à strictement parler. C’est un texte écrit par Pierre Nicole (1625-1695), grand janséniste, qui a repris les idées que Pascal tenait lors de leurs conversations, et lors de ses conseils prodigués à Charles-Honoré d’Albert (1620-1699), futur duc de Chevreuse et duc de Luynes.

Un trio intéressant, constitué du savant, de l’intercesseur et de l’aristocrate. Tous trois de la même génération, nés dans les années 1620.

Or, ce que dit le savant à l’homme de pouvoir est bien plus brutal que ce que le sage précaire se permet de dire à ses supérieurs hiérarchiques : au fond, vous n’êtes rien, vous n’êtes que des poupées sans substance. Nous vous devons le respect, et rien de plus. Vous pouvez espérer être obéi, mais ni aimé, ni admiré, ni même vraiment écouté.

Votre condition ressemble à cette fable : un homme est échoué sur une île inconnue. Il est pris pour un roi par une tribu locale. Ledit roi devra sa condition au pur hasard, et devra donc avoir une « double pensée » : celle d’un roi autoritaire quand il traite avec les autres, celle d’un nul quand il traite avec lui-même.

Pascal dit au futur duc : vous faites partie de l’élite, c’est vrai, vous êtes énarque ou polytechnicien, vous êtes riche ou bien né, c’est entendu, mais n’oubliez jamais que vous n’êtes en rien supérieur à tous ces gens que vous administrez.

On a souvent reproché à Pascal d’être conservateur, pour la raison qu’il protège l’ordre établi et refuse toute idée de révolution. Soit. Mais si tous les conservateurs savaient parler aux grands de ce monde avec cette liberté et cette indépendance d’esprit, je dirais vive le conservatisme.

L’horreur de notre situation, c’est que nos élites font exactement l’inverse de ce que préconise Pascal. Elles prennent l’apparence de la familiarité en société, mais dans l’intimité, on est effaré de les entendre confesser qu’elles se sentent supérieures et qu’elles croient mériter leur position hiérarchique.

De l’élitisme (3) Un souvenir de prise de contact fulgurante

Le souvenir qui m’est venu en mémoire en lisant Richie de Raphaëlle Bacqué est le suivant.

Dans mon bureau de l’université shanghaienne où j’enseignais se trouvaient quelques personnalités du consulat général et de l’université française. Sans doute un chercheur invité par le consulat allait intervenir dans ma classe.

Je m’absente une minute et quand je retourne à mon bureau, un jeune homme m’aborde. Un Français, qui apprend le chinois ici. Je ne sais plus ce qu’il me demande, car j’ai la tête ailleurs et ne peux pas vraiment lui donner satisfaction dans la minute. ll me connaît car je suis le seul prof étranger à cet étage. Il me donne sa carte que je glisse dans la poche de ma chemise.

Déjà, il a une carte de visite. Etonnant pour un étudiant.

Je rentre dans mon bureau et poursuis la conversation avec mes visiteurs. Je pose nonchalamment la carte du jeune homme sur mon bureau et l’un des membres de la délégation jette un oeil intéressé dessus. Il y reconnaît le fameux logo de Science Po ! Je n’y avais pas prêté attention moi-même car je garde au coeur un vieux sentiment égalitaire : pour moi, tout le monde est potentiellement intéressant, je n’accorde aucun privilège à personne. C’est mon côté républicain, et c’est pourquoi ceux qui se croient supérieurs me trouvent arrogant.

Dans mon bureau tout le monde s’en fiche d’ailleurs, et la conversation roule sur des sujets académiques et intellectuels. Le jeune diplomate, lui, ancien élève de Science Po, est immédiatement intrigué. Il me demande qui est cet étudiant, où je l’ai croisé, etc. Il se lève et va voir dans le couloir. Comme par hasard, le jeune homme était resté près de la porte de mon bureau. En me donnant sa carte de visite, il avait lancé un hameçon et attendait à ma porte que cela morde.

Les deux membres de la confrérie Science Po se saluent, s’échangent leur carte et se donnent un rendez-vous pour les jours à venir. Prise de contact fulgurante. Ils ne se quitteront plus et collaboreront à divers projets, tandis que nous, dans mon bureau, nous nous éparpillerons. L’étudiant allait même se voir confier des responsabilités pédagogiques qui s’avéreraient bien trop lourdes pour ses frêles épaules.

Mais c’est ainsi, les mecs de Science Po donnent tout, et pardonnent tout, aux autres gens de Science Po. C’est là la force et la faiblesse de l’esprit de corps.

 

De l’élitisme (2) Quelle valeur pour quelle élite

La lecture du livre de Raphaëlle Bacqué, consacré Science Po et son directeur, remue des souvenirs en moi, des souvenirs et des idées. On pourrait se demander, comment ces trucs d’élitisme peuvent-ils intéresser la sagesse précaire ? Pourquoi le sage précaire, qui nous a habitués aux vraies valeurs de l’existence, à vivre en montagne, à aimer ses proches, à se promener en ville, est-il si fasciné par un récit qui ne parle que de grades, de hiérarchie, d’argent, de cabinet ministériels, de cour des comptes, de conseil d’Etat, de prestige mondain et d’arrogance sociale ?

Fondamentalement, le questionnement que cela remue en moi concerne notre éducation, la valeur de notre formation et le rôle de l’université dans la société. Les gens qui ont des diplômes (le sage précaire les a tous, il sait de quoi il parle) ne sont en rien supérieurs à ceux qui n’en ont pas. Et pourtant le monde de l’emploi continue de les privilégier. Nous ne cessons de juger, de hiérarchiser, de classer par ordre de mérite, or il suffit de se promener pour vérifier que ces classements sont vains.

Sous ce questionnement, la question qui taraude le sage précaire revient toujours sur une opposition simple : l’intelligence d’une part, d’autre part les diplômes. D’un côté le talent, de l’autre la reconnaissance sociale. On peut continuer longtemps comme cela, sur les même fractures : La créativité contre la technique. Le savoir contre l’académie. La recherche contre l’administration.

La valeur intellectuelle contre la valeur mondaine.

Or, toute la tâche de Richard Descoings fut d’augmenter la valeur mondaine de Science Po, non pas tellement sa valeur intellectuelle. Raphaëlle Bacqué en fait un Leitmotiv dans son essai : Descoings veut en faire le « Stanford français », et pour ce faire, il augmente son salaire de manière inconsidérée. Quand on referme le livre, on se dit qu’au fond, sous son règne, tout a augmenté, mais que ce n’est qu’un bilan purement quantitatif.

Le nombre d’étudiants a augmenté, surtout les étrangers.

Les frais d’inscription ont flambé.

Les salaires de la direction sont devenus indécents.

Mais le niveau intellectuel, a-t-il vraiment augmenté ? Tout porte à croire que Science Po est plutôt devenu une école de commerce prestigieuse, dont la valeur tient avant tout dans la constitution d’un esprit de corps et dans les réseaux qu’elle permet de se faire pendant ses années d’étude.

Alors la question que pose le sage précaire est sombre comme le jansénisme. Les élites sont-elles mieux formées pour affronter les défis de demain ? Les étudiants de Science Po seront-ils mieux armés ? Plus imaginatifs, plus créatifs, plus aptes à la recherche ? On peut en douter mais c’est uniquement par leur action qu’ils nous fourniront une réponse.

Et la sagesse précaire n’est pas pressée. Elle attend de voir.

Richie, de Raphaëlle Bacqué. De l’élitisme

A quelqu’un qui s’étonne de voir deux bagues à ses doigts, une en or et une en argent, Richard Descoings répond : « Je suis homo pour ceux qui savent, et hétéro pour ceux qui n’ont pas besoin de savoir. »

Cette scène est rapportée dans le dernier livre de Raphaëlle Bacqué, Richie (Grasset, 2015). Grand reporter au Monde, Raphaëlle Bacqué y raconte la vie de l’ancien directeur de Sciences Po, mort mystérieusement dans un hôtel de New York quatre ans après que le sage précaire tint salon dans son bureau de l’université Fudan, à Shanghai. Tandis que nous regardions la statue de Mao qui marquait l’entrée du campus, un collègue sorti de Sciences Po et un autre plus jeune qui y étudiait encore me racontaient la double vie de leur directeur fastueux. Ils m’apprenaient tout, car je n’étais au courant de rien.

Indifférent au grandes écoles et aux élites qui en sont issues, je me devais pourtant de collaborer à la formation d’une élite franco-chinoise au sein d’un programme d’études financé par le consulat général de France à Shanghai. J’étais donc en lien assez étroit avec Sciences Po et pouvais me rendre compte en direct de combien l’élitisme était bien une construction sociale, loin, très loin des véritables mérites intellectuels. Jamais les paroles de Pascal ne m’ont paru plus justifiées : grandeurs d’établissement et grandeurs naturelles…

Raphaëlle Bacqué a choisi de raconter la vie de Descoings car elle apprécie les monstres. Elle a écrit sur Chirac, sur Mitterrand et Groussouvre, sur les Strauss-Kahn. Bacqué est une très belle plume qui dresse, livre après livre, une galerie de portraits frénétiques qui à terme donnera un assez convaincant tableau de la société des grands ogres de la république française. Dans Richie, elle raconte par le menu l’éclosion d’un jeune garçon timide et fade sur les bancs de l’ENA, et qui deviendra le plus flamboyant des directeurs d’université. Grandeur et décadence d’un haut fonctionnaire gay qui coupait sa vie en deux, haut fonctionnaire au conseil d’Etat la journée et fêtard déjanté la nuit.

La scène des deux bagues que je cite plus haut est symptomatique de la fabrique des élites : presque tout le monde savait qu’il était gay, mais voilà, il y a encore tous ceux qui « n’ont pas besoin de savoir ». Tout se joue dans cette zone floue où le savoir devient une modalité de la puissance et de la manipulation.

D’être ou non au courant que quelqu’un est gay, certes, on s’en fout. Mais ce qui compte n’est pas l’orientation sexuelle de tel ou tel. L’important, c’est la notion de savoir et son rapport avec le pouvoir. Certains savent, les autres n’ont pas besoin de savoir. Toute la philosophie de l’élitisme tient dans cette expression. Il y a des choses que l’on cache, non par pudeur mais pour accroître son influence. On choisit quelques individus, plus ou moins arbitrairement, et on les met dans le secret de quelques trucs. Généralement des choses sans importance, mais qui concernent des hommes de pouvoir, et cela suffira à en faire des élites.

Toute la fin du livre de Raphaëlle Bacqué tourne autour de cette problématique. Descoings est mort à New York, après avoir fait appel à la prostitution masculine, un an après la chute de DSK dans la même ville. Il faut éviter le scandale, on ne sait pourquoi. Pour éviter le scandale, il faut mentir et surtout cacher, « pour que l’enquête ne vire pas au déballage », « pour préserver la mémoire de Richard ».

Des expressions abondent pour insister sur l’opposition entre savoir et ne pas savoir : « En France comme aux Etats-Unis, personne ne sait encore à quoi s’en tenir sur cette mort mystérieuse » (p. 271). « Il faut verrouiller l’information » (p. 272). « La police, la presse, il faut tout tenir » (p. 273). Raphaëlle Bacqué excelle dans l’art de montrer comment les proches de Descoings ont su manipuler les médias pour donner à ce décès une dimension d’hommage unanime et aux funérailles une image d’union nationale : « Pour faire taire les critiques, la cérémonie avait été conçue comme une démonstration spectaculaire » (p. 279).

Publier sa thèse

« Entendu, on pourra faire paraître votre livre en octobre. »

Je passe un beau printemps à mettre au point le manuscrit de mon prochain livre, basé sur ma thèse de doctorat.

J’aurais dû faire cela bien avant, et la chose aurait dû être publiée en 2013, quelques mois après la soutenance de ma thèse. Dès 2012, les Presses de l’université Paris-Sorbonne l’acceptait dans sa collection dédiée à la littérature des voyages.  Mais je ne connais personne qui publie sa thèse dans la foulée de sa soutenance. Je ne saurais expliquer, il y a comme une décompression qui succède à la soutenance et on se sent l’objet d’un mouvement de rejet, ou de retrait, ou d’inertie, ou de fuite à l’égard de ce travail qu’on vient de terminer.

L’éditeur attend les chapitres, vous attendez des nouvelles de l’éditeur. L’éditeur vous renvoie des corrections, vous attendez je ne sais quoi. Vous êtes sous l’effet d’une espèce de torpeur. Vous agissez comme si tout était déjà réglé. Les quelques heures de travail qu’on attend de vous, vous êtes incapable de les faire.

Ce qui ne vous empêche pas de travailler par ailleurs. Moi, entre la soutenance (juillet 2012) et la publication prévue (octobre 2015), j’ai écrit un livre sur le Brésil, un livre sur une artiste franco-chinoise, des articles de recherche, des conférences… C’est comme si j’avais mis le monde entier entre ma thèse et moi.

Et pourtant, j’ai toujours su que ce livre serait ma publication la plus importante. Pour des raisons professionnelles bien sûr, mais davantage que cela. Quand il sera paru, ce livre donnera une cohérence à l’ensemble de mes activités depuis plus de vingt ans. Ce sera une sorte d’aboutissement, et si Dieu le veut, un nouveau départ.

C’est sans doute parce que je savais que c’était important pour moi que je procrastinais. Je remettais au lendemain et écrivais d’autres choses. Je pourrais trouver cela inquiétant, psychologiquement, si autour de moi, parmi les docteurs qui ont publié leur thèse, tous ne l’avaient fait des années après leur soutenance.

Les yeux se tournent vers le sultanat d’Oman

L’université de Johannesburg qui m’avait sélectionné pour passer un entretien a finalement donné une réponse négative. Je n’enseignerai pas dans l’institution d’Achille Mbembe, au pays d’André Brink.

Autour de moi, on me dit qu’il faut leur écrire pour demander des précisions, les raisons de leur refus. Moi, je traîne un peu des pieds pour faire cela. Il me semble qu’on sait toujours pourquoi les gens vous refusent : parce qu’ils ont quelqu’un de mieux. Et en l’occurrence, dans une institution qui doit absolument faire émerger une élite d’origine africaine, un docteur black est un meilleur profil que celui du sage précaire, tout minoritaire qu’il soit au fond de lui-même.

(D’ailleurs, sur le dossier de candidature, à la première question posée, celle de la race, j’avais coché la case « coloured« , tellement je me sens peu « white » et majoritaire. Et à la case du genre, je refuse toujours de répondre, tellement je me sens peu « homme » et phallocrate.)

Je leur ai quand même écrit et, après un temps assez long, reçu la réponse attendue : « Votre cv était très impressionnant, et vous fûtes l’un des candidats les plus exceptionnels de notre sélection, le choix a été extrêmement difficile à faire, mais un autre candidat possède des qualités plus en adéquation avec notre stratégie, etc. »

Que pouvaient-ils dire d’autre ?

La mort dans l’âme je suis allé me changer les idées entre les bras d’une superbe créature, et au retour d’un déplacement onéreux, je reçois un mail d’une université d’Oman. J’avais postulé dans leur département de français en même temps que dans celui de Johannesburg.

Sélectionné à nouveau pour passer un entretien sur Skype, j’évite cette fois d’utiliser mes ordinateurs et me rends de bon matin chez une autre superbe créature pour passer l’entretien chez elle, sur sa machine.

Sur son invitation, évidemment ! Un sage précaire ne frappe pas à la porte d’une dame, aussi exquise soit-elle, à l’improviste et par surprise. Il faisait cela quand il était étudiant, mais il a mûri depuis.

J’apporte les viennoiserie pour le petit-déjeuner et prends mon amie au saut du lit. Ses jolis pieds nus me conduisent vers la tablette où elle s’est assurée que Skype fonctionnait bien. L’entretien se passe un peu mieux que pour l’Afrique du sud, les questions étant toujours un peu les mêmes. C’est peut-être la présence des femmes qui me porte chance. Peut-être devrais-je toujours me tenir en présence d’une femme.

J’attends toujours la réponse d’Oman. Avec mon profil exceptionnel et les lacunes propres au sage précaire ; en l’espèce, pour le sultanat, celle de n’être pas musulman.

Comment se conduire avec un écrivain qu’on a critiqué

Cette table ronde avait une saveur particulière. J’avais égratigné assez sévèrement le dernier livre d’un des auteurs invités. Je l’avais égratigné pour des raisons que j’avais exposées ici, mais j’avais proposé aux organisatrices qu’elle l’invitent pour la table ronde, car son livre était parfaitement calibré pour notre journée d’étude. Donc sur l’échelle de la méchanceté j’avais été modéré, presque éliquilibré.

J’anime avec Anaïs, une des organisatrices du colloque, cette session de discussion entre les écrivains et le public grenoblois. Tout se passe à merveille dans la belle Librairie du Square, ledit écrivain est charmant avec tout le monde, même avec moi.

Heureusement que j’ai écrit ma critique avant de faire sa connaissance. D’abord parce qu’il est extrêmement sympathique, ensuite parce qu’il est beau comme un demi-Dieu. Blond, baraqué, tatoué, yeux bleus, souriant, il fait craquer les filles et les dames qui se pâment et lui font signer des exemplaires de son récit de voyage.

Si j’avais critiqué son livre après notre rencontre, on aurait dit que c’était par jalousie.

Au restaurant, le soir, voilà mon écrivain voyageur qui m’apostrophe à voix haute : « J’ai bien apprécié ton article très critique« . Je suis surpris et déstabilisé. D’habitude, ceux qui me lisent ne croisent pas ceux que je descends en flèche. Je me récrie : « Oh, critique, comme tu y vas. Ce n’était pas très critique… » C’est la première fois que je me retrouve dans cette situation.

Comment se comporter avec un homme qu’on a critiqué ? Passé ce moment de désorientation, je préconise qu’on reste confiant, sans proférer d’excuses, à moins qu’on ait fait un sale boulot. Je préconise surtout de ne pas se justifier, car se justifier vous amènerait immanquablement à remuer le couteau dans la plaie et à redoubler la critique d’un inutile renforcement.

La France d’ailleurs

Retour de Grenoble, où s’est déroulée une belle journée d’étude sur « La France d’ailleurs ». C’était un colloque sur la littérature des voyages, consacré aux territoires et départements d’outre-mer. Organisée par deux doctorantes qui m’ont contacté sur ce blog même, sur la page de biographie du sage précaire.

Etaient invités des chercheurs venus de la France entière, (et je dis bien la France entière, car il y avait une Réunionnaise et un écrivain originaire de Saint-Pierre et Miquelon) et surtout quelques étrangers de marque, comme Charles Forsdick dont j’ai déjà parlé ici.

Comme d’habitude, j’ai fait une conférence sans lire mes notes pour la rendre vivante, et comme d’habitude je sors de cette performance avec l’idée désagréable que le monde universitaire préfèrerait que l’on lise ses notes. Il va falloir que je travaille mes conférences, à l’avenir, pour trouver un équilibre entre mon désir de divertissement et les exigences de rigueur de l’exercice académique.

Ma conférence portait sur L’Arche des Kerguelen de Jean-Paul Kauffmann. L’ancien otage au Liban (1985-1988) s’était rendu sur l’archipel des terres australes françaises quelques années après sa libération, et le livre qu’il en a tiré est prémonitoire de toute son oeuvre à venir. Historique, sensible, sensualiste, à la recherche de lieux suspendus, à l’identité flottante. Ce qui caractérise les récits de Kauffmann, ce sont les territoires concrets qui sont décrits comme s’ils étaient des régions de l’imagination, de la sensibilité. Ce sont des lieux où le réel se sert de la fiction pour pouvoir exister.

Forsdick a fait une belle conférence sur le bagne de Guyane. J’ai beaucoup appris de sa façon de faire, et je me fais le serment de prendre le chercheur de Liverpool comme modèle. Pour la prochaine conférence que je vais donner, en mai à Oxford ou en juillet à Belfast, je vais suivre exactement son exemple, avec un support powerpoint de même facture. Moi aussi je prendrai une voix suave et arrêterai cette gesticulation d’halluciné qui caractérisent mes interventions.

Ce qui m’émerveille chez Forsdick, c’est sa personnalité sans ombre. Il a su construire une carrière splendide sans se faire un seul ennemi. Je crois qu’il a réussi ce prodige en distinguant très nettement le monde des paroles et le domaine des écrits. En situation mondaine, il est toujours d’accord avec son interlocuteur, il reste pondéré, modéré, et drôle. Par contre, dans ce qu’il écrit, il n’hésite à avancer des idées osées, et même parfois totalement polémiques.

Au fond la sagesse précaire aurait mieux fait d’être représentée sur terre par Charles Forsdick que par Guillaume Thouroude, elle y aurait gagné. Thouroude fait exactement le contraire de ce qu’il faudrait faire : il aime la confrontation au moment de prendre un verre, et il est conciliant dans ses prises de position officielles.