Dans les aff(ai)res de mon père

Le sage précaire, orphelin, a intégré la chambre de son père, le temps que sa situation se décante. Il dort dans le lit de son père. N’ayant pas grand chose à se mettre, il enfile des vêtements de son père.

Parfois je sors de la chambre et j’aperçois mon reflet dans le miroir du couloir : « tiens, papa ! », me dis-je.

Je pousse le vice jusqu’à adopter le même rythme de vie que mon vieux : de longues siestes, des émissions de télé routinières, de petites promenades autour des lacs de Villefontaine.

Bien sûr, n’ayant pas 70 ans, je suis bien obligé de me sortir de cette léthargie pour aller travailler. Le sage précaire aimerait tendre vers l’inactivité heureuse, mais en attendant son hypothétique retraite, il mouille sa chemise, et le début l’année nouvelle fut plein de reportages, d’écriture, de recherche et d’enseignement.

Cela étant dit, dès que possible je mets mon hyperactivité entre parenthèse et reprends le rythme du retraité que je ne suis pas. Je ralentis la marche et redeviens mon propre père. Je m’assois volontiers dans le fauteuil que ma sœur – ce génie aux mains douces – a retapé et placé près de la fenêtre de sa chambre.

Comme mon père, je lis près de la fenêtre pour la lumière, et ouvre ou ferme la porte en fonction du degré d’intimité que je requiers.

Comme lui, je ne dis plus « j’écris », mais « je fais de l’ordinateur ».

 

De la mort à l’amour

Le hasard a bien fait les choses. Le jour même de la mort de mon père, arrivait dans ma ville natale la femme que j’aime. Nous nous sommes rejoints le soir, dans un bel appartement de la Croix-Rousse.

Nous avons passé de belles journées, de belles soirées et de belles nuits.

Je suis passé du corps vieilli, malade et cadavérique de mon père, au corps magnifique, plein de jeunesse et de santé, de celle qui peuple mes rêves. Je me suis repu d’amour physique, de beauté, de fraîcheur. J’ai bu à cette source comme on boit à une fontaine de jouvence.

Je n’oublierai jamais cette journée, qui a débuté avant le lever du soleil, à veiller le corps jaune de mon père, et qui s’est terminée dans une chambre coquette, à aimer ton corps éclatant de blancheur

La vie s’est révélée digne d’elle-même, plus forte que la mort, merveilleuse et grandiose. La vie ne se laisse pas abattre par le chagrin et la détresse, et ça, c’est mon cadeau de noël de 2013.

Soirée franco-chinoise à Lyon

Soirée franco-chinoise, galerie Françoise Besson

On se souvient que la grosse problématique de cette soirée concernait la date du 8 août.  On nous promettait une solitude sibérienne. La Galerie Françoise Besson fit bien les choses, mit les petits plats dans les grands, et nous nous vîmes une bonne cinquantaine de personnes au plus fort de la soirée.

Guillaume Thouroude, galerie Françoise Besson, photo Catharina Bertoni.

Ma nièce Coline, qui était venue avec sa grand-mère (la mère de mon frère JB, ma mère pour ainsi dire), fit le compte des pique-assiettes qui avaient limité leur action culturelle à vider les bouteilles et les plateaux de bouffe. Un mec qui m’a abordé à la fin, n’a paraît-il strictement rien écouté de la soirée, et bu exactemet 18 verres de vin.

Il n’avait pourtant pas l’air plus ivre que moi quand il m’a parlé.

Françoise, la directrice de la galerie, mi amusée, mi bienveillante

Françoise Besson, la directrice, m’avait logé dans un appartement de grand standing, au-dessus de sa galerie. C’est un appartement qu’elle loue à des vacanciers ou des conférenciers, et qu’à l’occasion elle destine à des artistes et des écrivains en mal de logement. En l’occurrence, j’entrais dans la case « écrivain en résidence ».

Françoise est un de ces personnages qu’une ville se félicite d’avoir en son sein : dynamique, généreuse, à l’organisation parfois baroque, fourmillante d’idées, elle prend des risques pour l’amour de l’art. Elle entreprend comme d’autres jonglent avec des quilles en flamme, et à la fin, les projets improvisés prennent forme on ne sait trop comment.

La « bonne » ville de Lyon (toujours ce qualificatif mystérieux accolé à ma ville natale) a besoin de gens comme elle, un peu fous, n’ayant pas peur de faire du name dropping, quitte à se mélanger les pinceaux avec les names que l’on droppe. Les « bonnes » villes en général ont besoin d’individus comme Françoise, qui n’ont pas froid aux yeux, et ne craignent pas de lever de fortes sommes pour faire construire une maison d’architecte en plein quartier de canuts.

En conséquence de quoi, sa galerie d’art contemporain, au 10 rue de Crimée, à la Croix-Rousse, est un des haut lieux de la création et s’est imposée dans les foires internationales.

Chen Xuefeng, photo Catharina Bertoni

Dans la galerie, c’était l’exposition d’une ravissante artiste chinoise vivant à Lyon, Chen Xuefeng. D’où l’opportunité d’organiser une soirée autour de notre livre Traits chinois/Lignes francophones. Chen Xuefeng est originaire du Yunnan et son art est très influencé par les arts décoratifs et religieux de la minorité Yi, dont sa mère fait partie.

Broderie, céramique, c’est avec d’anciennes méthode que cettte jeune femme parle de la douleur et du plaisir d’être une femme.

Chen Xuefeng, photo Catharina Bertoni

Ce fut une belle rencontre, et il est maintenant question de collaborer à nouveau sur le catalogue des oeuvres de Chen Xuefeng. Prions les divinités Yi que ce projet aboutisse à son tour. Nul doute qu’il empruntera des chemins détournés.

Il n’y eut que des belles rencontres autour de ce 8 août, et c’est une des réussites de la galerie de Françoise de les rendre possibles tous les jours : Catharina Berthoni, photographe brésilienne, a elle aussi éclaboussé de son charme et de son talent cette soirée. Elle a été une pièce maîtresse dans l’organisation, ainsi que dans la représentation de l’événement.

Oeuvre de Chen Xuefeng, Galerie Françoise Besson, photo de Catharina Berthoni

En revanche, Françoise et ses invités se connaissent depuis si longtemps qu’on ne compte plus le nombre des années. Ce serait inconvenant. La superbe Cécilia de Varine est venue nous parler du tableau Malade fiévreuse de Chang Su-Hong, qu’elle a redécouvert grâce à ses recherches dans les réserves du musée des Beaux-arts de Lyon.

Cécilia de Varine, photo Catharina Bertoni

Nous avons profité de la présence en France du non moins superbe Benoît Carrot, plus connu sur ce blog sous le pseudo Ben. Professeur de philosophie expatrié au Tchad, il nous a gratifié de sa faconde impeccable et nous entretenu de la francophonie chinoise en Afrique centrale.

Benoît Carrot, photo Catharina Bertoni

Tout comme le livre lui-même, qui est constitué d’une toile d’arignée d’amitiés tissées sur tous les continents, cette soirée était placée sous le signe de la vieille connivence entre des Lyonnnais fringants. Originaires de Haute-Savoie, du Forez et de Bourgogne, mes compagnons ont eu la plaisante idée d’être brillants, drôles et stimulants.

Je ne sais pas si je peux dire de mes copains qu’ils sont tous des sages précaires comme moi, sans doute pas, mais ça n’a pas d’importance. La chaleur des relations humaines ne se mesure pas à l’identicité des destinées sociales (comprenne qui pourra).

Le sage précaire et Ben, photo Catarina Bertoni.

Éloge du Vigan

Le Vigan 039

Je ne voudrais pas quitter les Cévennes sans rendre un hommage vibrant à la délicieuse cité du Vigan, sous-préfecture du Gard. Il faudrait en chanter le charme, la beauté un peu cachée, mais la beauté infinie et saisissante. 

Vue du Vigan, depuis l’école Jean Carrière

Depuis la fenêtre de l’appartement de mon frère, au dernier étage de l’école communale, la vue est tout bonnement exquise. Sur la droite, une rue adorable de convexité : les maisons se touchent et s’organisent en virages variés, avec ces toits inégaux et ces volets aux couleurs marquées qui donnent du rythme aux lignes.

Hôtel particulier du Vigan

Sur la gauche, un vieil hôtel particulier imposant, cubique mais vivant, avec une terrasse à la rencontre des faîtes du toit.

Logements ouvriers du Vigan

Derrière cet hôtel, cachées depuis la rue, des maisons ouvrières branlantes dont le passage vers l’escalier se fait sur des balcons extérieurs qui courent sur toute la largeur de la façade. Des rosiers égayent ces habitations modestes.

J’écris ces mots depuis la médiathèque, par exemple, et que vois-je depuis la fenêtre de mon bureau : un assemblage hétéroclite de toits inégaux, aux tuiles creuses formant des lignes incertaines, chapeauté par le clocher carré de l’église catholique. Dans ce fief camisard, même les églises du pape sont austères et massives. Ce clocher se voit de partout et donne une côté italien au centre ville, quand on l’approche depuis la rivière.

Toits et clocher depuis la médiathèque du Vigan

Je demande pardon aux puristes de la langue, qui vont me reprocher ces qualificatifs honnis. Ces adjectifs superlatifs qui sont la marque, paraît-il, des mauvais écrivains (délicieux, superbe, charmant, exquis, adorable, ravissant), mais ce sont les mots qui me viennent quand je suis saisi par une vue, en ouvrant les volets, en levant le nez de mon ordinateur, ou au sortir d’un virage. Le mot que je voudrais trouver, c’est celui qui exprime une admiration affectueuse, soudaine et pourtant assignée à un être connu, vu mille fois, et dont la beauté se révèle après des années de fréquentation.

Soirée franco-chinoise : enchantez votre 8 août

Pour ceux qui se trouveraient dans la région lyonnaise en août, voilà un événement pour vous. Vous le voyez sur le carton d’invitation mis en illustration de ce billet, trois contributeurs de Traits chinois/Lignes francophones se réunissent à la galerie Françoise Besson le 8 août.

Quand Françoise, la galeriste, m’a proposé cette date, ma première réaction ne fut pas enthousiaste, mais très vite je vis les avantages qu’il y avait à se réunir en plein été.

D’abord il n’y a pas de bonnes et de mauvaises dates. Une bonne date, c’est toujours un embouteillage de réunions, de concerts, de festivals, d’opportunités de toutes sortes. Personne n’est jamais disponible pour vous, les jours et les nuits considérés comme des « bonnes dates ». Essayez d’organiser quelque chose le 21 juin par exemple, ou le 14 juillet, ou le week-end de la Pentecôte.

Alors que le 8 août, c’est un vrai moment banal de l’été, où les gens sont seuls à crever. Ils ont chaud, la ville est fantomatique, ils sont ouverts aux rencontres, aux aventures, à tout ce qui pourrait leur faire oublier l’infinie banalité du 8 août. Leur voiture trouve à se garer aisément, ils sont moins stressés. Les Lyonnais qui se trouvent encore à Lyon le 8 août, généralement, ne sont pas en vacances, et ils sont contents qu’on leur propose un petit événement sympa dans leur quartier.

Le 8 août est la date parfaite pour apparaître vivant, dynamique et imaginatif. Aucune célébration historique majeure pour nous faire de l’ombre, à part la fameuse catastrophe minière dite du Bois de Cazier, à Marcinelle (Belgique), le 8 août 1956. C’est la date anniversaire de personnages aussi considérables que Martine Aubry et Francis Lalanne. Pas de quoi sauter sur les tables.

Pour ce qui est de la grande histoire, c’est un jour coincé entre la commémoration d’Hiroshima (le 6 août 1945) et celle de Nagazaki (le 9 août 1945).

C’est implacable et indéniable : la sagesse précaire et la galerie Françoise Besson ont encore frappé juste.

La Guerre des Yourtes

Intérieur de la yourte d’Eric et Magali, Favières, novembre 2012

Je bois un café avec Magali, une de mes voisines dans la haute vallée.

Après des études d’ethnologie, des voyages et des jobs variés dans l’éducation, Magali travaille dans la yourte.  Avec Eric, son compagnon, ils confectionnent des yourtes de toute beauté. J’ai dormi dans celle qu’ils avaient érigée sur leur terrain de Favières, le vendredi 23 novembre 2012. Magali m’encourage de venir leur rendre visite dans leur atelier, au Vigan, pour voir comment la construction se passe.

Avant de s’installer dans les Cévennes, elle vivait dans un village de yourtes dans le Limousin, et ce village n’a pas cessé, jusqu’aujourd’hui, de défrayer la chronique, avec des autorités qui l’interdisent et des mouvements de soutien venus de l’Europe entière. Sous le titre de La Guerre des yourtes, le reporter Frédéric Potet raconte aujourd’hui ce conflit entre le maire du village de 350 habitants et cette nouvelle communauté de Français cherchant un mode de vie « autonome ».

La lecture de cet article donne un étonnant sentiment de ressassement. On croirait entendre la même histoire dans tous les départements de la moitié sud de la France, et sans doute est-ce un phénomène présent dans tout l’Occident. Un retour à la terre massif et disséminé, par petits groupes et par familles, contre une administration et un plan d’occupation des sols qui n’a pas les cartes pour prendre en considération ces milliers de néo-ruraux.

Yourte d’Eric et Magali, Favière, novembre 2012

Magali m’apprend que Cécile Duflot, la ministre du logement, prépare une loi qui réprimera toujours plus les habitats précaires comme les yourtes et les cabanes. Des mouvements de protestations se préparent et remuent déjà.

Nous assistons peut-être à une opposition assez profonde et massive, entre un quart-monde toujours plus nombreux et nomade, et un appareil d’Etat cherchant à contrôler et à sédentariser les populations. Plutôt que de comprendre que ces alterpaysans proposent des solutions à une Europe minée par le chômage et le déclassement, nos gouvernements ne semblent pas aptes à faire autre chose qu’à protéger des règlements que personne ne comprend plus.

« Nihao Lyon », webmag franco-chinois

Julie est une jeune sinologue sémillante. Retour de Chine, elle s’est installée à Lyon, et a créé un magazine uniquement diffusé sur la toile, consacré aux relations entre la Chine et la France. Nihao Lyon (« Bonjour Lyon »), comme son nom l’indique, est spécialisé dans tout ce qui se passe dans la région lyonnaise, du point de vue chinois, et inversement. Chaque article est traduit en français et en chinois, selon la langue dans laquelle a été écrit l’article.

C’est dans ce webmag que j’ai donné une Interview récemment, pour détailler ce qui, dans Traits chinois/Lignes francophones, concerne Lyon. Je ne vais pas écrire ce qui est déjà dit dans l’entretien, mais il est vrai que ma ville natale a une place à part dans les relations franco-chinoises, depuis un bon siècle!

Il est indéniable que cela crée un sentiment de spécialisation un peu étroit, et qui n’est pas destiné à intéresser beaucoup de monde en dehors de petit monde lyonnais. Certes. Mais c’est le genre de débouché médiatique que je trouve intéressant, justement. D’habitude, on parlait de ce livre de manière très générale, et on n’avait jamais le temps ni la place d’entrer dans le détail. Ici au moins, le sens du détail est inclus dans le titre même du webmag. Et cela nous permet d’évoquer plus amplement des contributeurs et des oeuvres, qui sont trop souvent recouverts d’une nappe de silence.

 

Phèdre à la Comédie française

La Comédie française n’est pas seulement le théâtre le plus célèbre de France, le plus chargé historiquement. C’est aussi le plus démocratique. Pour les gens fauchés comme pour les sages précaires, il n’en coûte que 5 euros pour avoir une place dans les pigeonniers d’où l’on ne voit pas très bien la scène.

Ce soir, le sage précaire ne veut pas tellement regarder une scène. Il veut écouter un grand texte du patrimoine. Cela fait des jours et des semaines que je cherche un spectacle vivant qui me remue un tant soit peu, et je ne trouve rien. Alors quand j’ai vu qu’ils jouaient Phèdre au français, je n’ai pas hésité une seconde.

Bien m’en a pris, j’ai adoré. Comme vous, je connaissais la pièce. Je l’avais lue, peut-être même étudiée (je ne sais plus, j’étais un cancre à l’école), j’en connaissais l’histoire, et les vers les plus connus.

Va, je ne te hais point  (la femme que j’aime me dit que ce n’est pas Phèdre, mais le Cid. Madame je sais tout.)

Je résume : Thésée est roi d’Athène, il a un fils d’un premier lit, Hyppolite. Sa femme actuelle, Phèdre, est amoureuse d’Hyppolite. Voilà.

Leur amour est impossible et tout le monde meurt.

La comédienne qui joue le rôle titre, madame Lepoivre, est sublime. Il faut aller voir cette production pour elle seule. Non seulement son incarnation est parfaite, mais surtout sa voix sert merveilleusement le texte de Racine. La scène où elle avoue son amour à Hyppolite m’a donné des frissons.

Je n’en dirai pas autant du comédien qui incarne Hyppolite. Ce devrait être une jeune arrogant, insupportable et irrésistible. Ils ont mis un bellâtre un peu fade. Sans doute un bon acteur au cinéma, mais sa voix n’avait pas de puissance, et physiquement, il ne dégageait aucune animalité, aucune hardiesse aristocratique.

Bizarrement, le lendemain, pour m’expliquer ce que je ressentais, en marchant dans la rue des Abbesses, je comparais les comédiens avec les footballeurs. Je me demandais quelle célébrité pourrait incarner Hyppolite. Il ne faudrait pas un David Beckham, qui est trop sympathique, il faudrait un jeune homme sans autre morale que la volonté de puissance.

Je cherchais un jeune homme que l’on peut aimer et détester en même temps. Quelqu’un qui se croit le plus fort et qui peut être en effet le plus fort. Une image m’est alors venue : Zlatan.

C’est Zlatan Ibrahimovic à 16 ou 17 ans que la Comédie française devrait recruter, pas les jeunes rêveurs incapables de briser la jambe d’un adversaire.

Journée et soirée à Villefontaine

La sagesse précaire a jeté son dévolu sur Villefontaine, petite ville nouvelle de la région lyonnaise. Invité à donner une conférence à la mairie sur « Le voyage, le nomadisme et l’écriture », je me devais d’abord de passer la journée dans les deux bibliothèques de la ville.

Je me suis présenté, de bon matin, dans le quartier des Roches. Une sorte de galerie marchande sinistrée ne donnait pas très envie de s’y aventurer. Toutes les devantures étaient fermées, le béton de cette cité était sombre, la bibliothèque semble être le dernier lieu public ouvert dans ce désert. Or, j’ai passé une très bonne matinée. Les usagers étaient nombreux et y emmenaient leurs enfants. Ils étaient curieux, discutaient avec moi et certains promettaient de venir le soir-même à la mairie. Certains ont tenu leur promesse.

Deux gamins du quartiers sont restés jusqu’à la fermeture, preuve que la bibliothèque municipale est un vrai garant de lien social. C’est bien simple, je pense que le réseau de bibliothèques est la plus belle chose de France. On n’a pas de quoi être très fiers, en règle générale, mais l’étranger que je suis est profondément impressionné par nos bibliothèques publiques.

Sarah, la bibliothécaire de la ville, est un petit bout de femme dynamique et pleine de talent. Elle règne sur ces lieux avec bienveillance et humour. Elle fait respecter l’ordre et la discipline avec douceur. Pour sanctionner un adolescent en retard, elle lui dit : « Tu as mis soixante jours pour me rendre ce livre ? Tu auras le droit d’emprunter un document dans soixante jours. » C’est une méthode qui vaut bien mieux qu’un système d’amendes. Elle connaît tout le monde par son nom et n’oublie jamais de parler de moi, assis non loin, de rappeler ma conférence dusoir, et encourage les lecteurs à venir me parler.

J’étais entouré des dessins originaux de mon frère Hubert, ceux qui illustrent mon livre, et d’autres oeuvres en couleur, de mes amis cévenols plus récents, Véronique et Sébastien. La présence des dessins permettait de donner une sujet de discussion avec les enfants, qui trouvaient que j’étais un sacré dessinateur.

La plupart du temps, cependant, je regardais le temps passer dans la bibliothèque. Sarah fait vivre le livre d’une manière admirable. Elle ne se limite pas à son métier de bibliothécaire, elle conte aussi, lors d’animations pour enfants qui attirent les familles de la ville tous les quinze jours. Elle procède aux prêts de documents tout en inscrivant les familles aux spectacles de contes, et les listes grandissent, et les salles ne désemplissent pas.

Quand il fait froid dehors, et que les gamins sortent du collège pour attendre les transports en commun, Sarah leur ouvre la porte et leur dit de se mettre au chaud. Les ados ne se font pas prier et bouquinent en attendant d’allumer leur télévision à la maison.

L’après-midi, je suis resté avec elle et nous nous sommes rendus dans une autre bibliothèque de quartier, mais un quartier plus huppé celui-là, les Fougères. Toujours la même effervescence et la même ambiance chaleureuse.

Le soir venu, la salle des mariages nous attendait pour donner une « conférence ». je n’aime pas que l’on annonce mes interventions comme des conférences. Cela donne immédiatement une impression d’emmerdement maximal. J’essaie, autant que faire se peut, d’aborder ces événements comme des performances de clownerie. Je raconte des histoires, je fais des gestes, j’essaie de faire sourire l’audience. Quand ils rient, je me dis qu’ils oublient un instant qu’ils ont le cul vissé sur une chaise inconfortable.

A l’évidence, dire des choses intelligentes, c’est facile. C’est à la portée du premier imbécile venu. Les paroles brillantes ne manquent pas, nous croulons sous les remarques dignes d’intérêt, les arguments valables et les discussions qui méritent le détour. Ce qui est difficile, c’est de faire oublier aux gens qu’ils sont mal installés, les distraire et les divertir.

Mon idéal, pour mes interventions, mon échelle d’appréciation, c’est deux éclats de rire. Au deuxième éclat de rire de l’assistance, je me dis que c’est à peu près réussi. Ce fut le cas ce soir-là, à Villefontaine. Les signes de réussite, à mes yeux, sont des détails intangibles : sourires, dodelinements de la tête, absence de coups d’oeil sur la montre, vente des livres.

A près de 22h00, j’ai proposé qu’on arrête nos échanges pour aller « boire un coup ». Un gardien devait fermer les locaux à 22h30.

Art sur la route

Loué une voiture pour aller donner une conférence dans la région lyonnaise. Plutôt que d’aller prendre l’autoroute à Nîmes et remonter la vallée du Rhône en une traite, comme on le fait automatiquement, j’ai pris la « route des écoliers », comme dit mon père.

Depuis Le Vigan, il faut prendre la direction du nord-est pour rejoindre le Rhône (le fleuve) au sud de Valence, en passant par Anduze, Alès, Aubenas et Privas. C’est une très belle route qui traverse des vallées très encaissées.

Anduze me plaît beaucoup. Chaque fois que j’y passais, j’étais impressionné par la monumentalité austère du temple protestant, au centre ville, et la tour de l’horloge imposante. Cette fois, comme j’étais seul, j’y ai garé la voiture et me suis promené dans les rues en pente. Tout en haut du village, l’église catholique trône sur la place. La présence de la montagne est frappante : derrière les maisons, le calcaire (ou le granit, comment savoir ?) s’approche et clôture le village avec autorité.

Ensuite, ayant atteint le Rhône, des erreurs de conduites m’ont été fertiles. Je me suis retrouvé à Romans, alors que j’avais prévu de rester sur la Nationale 7.

Comme je n’avais pas de carte routière, je me suis arrêté dans un Mc Donald pour profiter de la wifi. Me délectant de mes frites et d’un succulent sandwich Big Mac, je méditais la poursuite de mon chemin de vie. Le site Google map m’informait que j’étais en fait sur la bonne route : il me suffisait de prendre nord/ nord-est et passer par Hauterive et Beaurepaire.

Hauterive, c’est une des villes les plus connues de France, grâce au fascinant « Palais idéal » du facteur Cheval. Je n’ai malheureusement pas le temps de m’y arrêter pour une petite visite, mais la route elle-même va subvenir à me besoins d’art brut.

Entre Hauterive et Beaurepaire, un certain Christian a fait déborder sa furie créatrice hors de sa maison et sur la route.