Patrick Modiano, prix Nobel 2014

Après Le Clézio en 2008, son double est couronné à son tour, cet automne. C’était presque écrit à l’avance. Le Clézio et Modiano, les deux grands auteurs classiques de la fin du siècle. Ils vont bien ensemble : l’un parcourt le monde, l’autre revient dans les ruelles de Paris. L’un s’intéresse aux peuples minoritaires, l’autre aux souvenirs de sa vie. L’un ouvert sur le dehors, l’autre tourné vers l’intérieur.

La république des lettres française poursuit son idylle avec l’académie suédoise qui décerne le prix Nobel de littérature. Le 09 octobre 2008, il y a exactement six ans, j’avais fait la recension de tous les prix Nobel français dans l’histoire : avec une régularité de métronome, on notait un ou deux Français couronnés chaque décennie, depuis la création du prix. Jamais plus de deux, jamais moins d’un.

Et ce, quels que soient les discours persistants sur le déclin de la culture française.

Et ce, quelle que soit l’émergence des nouvelles littératures qui sont elles aussi couronnées (Chine, Turquie, Afrique du sud, etc.), et qui grignotent le territoire des vieilles nations littéraires.

Nous avons donc notre compte pour les années 2010. Il faudra attendre les années 2020 pour le prochain. Les paris sont ouverts.

Femme granit

"Mimi", de Markus Raetz, dans le parc de la Cerisaie.
« Mimi », de Markus Raetz, dans le parc de la Cerisaie.

Au Parc de la Cerisaie, le coureur aime dessiner des boucles dans le paysage. Pour éviter la monotonie, il est bon de faire plusieurs fois le tour du parc, mais en empruntant des chemins variés, et, si possible, ne jamais emprunter deux fois le même itinéraire.

Arrivé vers la fin de la grande boucle, le coureur passe le long d’une sculpture qui m’avait toujours paru abstraite. Il s’agit de 14 blocs de granit disposés à même le sol.

Markus Raetz, "Mimi", 1982
Markus Raetz, « Mimi », 1982

Enchevêtrés et juxtaposés, ils se sont révélés parfaitement figuratifs le jour où j’ai lu le titre de l’œuvre : Mimi, du sculpteur suisse Markus Raetz. Quand on évolue tout autour, la perception de a sculpture se transforme et oscille entre abstraction et figuration.

Markus Raetz, "Mimi" de dos.
Markus Raetz, « Mimi » de dos.

Il s’agit évidemment d’une femme couchée sur le côté. Une femme ou un homme. A deux pas de la Villa Gillet, l’œuvre est située dans un sous-bois, comme une châtelaine qui s’isolerait une minute pour aller faire une sieste.

Markus Raetz, Mimi, 1982

Jogging au parc de la Cerisaie

La Villa Gillet et le parc de la Cerisaie
La Villa Gillet et le parc de la Cerisaie

Le matin, il est loisible de descendre à petites foulées la rue Jacquard, jusqu’à la rue Bony, pour aller au parc de la Cerisaie, en direction de la Saône. Ce parc est l’enceinte de la Villa Gillet, où se déroulent les Assises du roman chaque année.

Jean-Pierre Raynaud, "Autoportrait", 1980
Jean-Pierre Raynaud, « Autoportrait », 1980

Dans le parc, outre de très beaux arbres, un nombre impressionnant de sculptures contemporaines. Des sculptures des années 80. Les descendants de la grande famille lyonnaise Gillet collectionnent des artistes parce qu’il faut bien faire quelque chose de son argent, surtout quand ce n’est pas soi qui l’a gagné.

Le joggeur tourne ainsi autour d’un autoportrait en carrelage blanc de Jean-Pierre Raynaud, isolé dans un sous-bois, en contraste absolu avec son environnement.

AOUT 2014 005

En face, un Signal Oblique d’Alain  Lovato, qui ressemble  une fusée démodée.

AOUT 2014 006

 

C’est  l’avantage de la course au parc, sur la marche en musée. Le promeneur n’a pas à s’attarder devant chaque oeuvre, et surtout, il revient plusieurs fois autour de la même, au point de s’en imprégner un peu. A force, on finit par apprécier certaines sculptures qui nous laissaient froid au départ.

Les œuvres en métal rouillé de Gérald Martinand, par exemple.

AOUT 2014 007

AOUT 2014 009

 

J’ai fini par m’y faire, et même à les trouver agréables.

AOUT 2014 026

 

Surtout Duplex, qui prend tout son sens quand les deux modules, placés de part et d’autre d’un terrain en pente, se retrouvent face à face, et qu’on peut les voir l’un encastré dans l’autre.

AOUT 2014 027

Plus loin, mais pas très loin, le joggeur aperçoit la sculpture d’un homme debout, qui se trouve avantageusement encadré par deux beaux arbres.

AOUT 2014 011

Seule œuvre des années 1960, Hommage à Léon, de César, quand il était encore sous l’influence de Giacometti et de Germaine Richier, avant ses compressions.

AOUT 2014 012

Vu de derrière, il semble surveiller un banc public. De devant, Léo pourrait donner une conférence.

AOUT 2014 013

La plupart de ces œuvres on été créées in situ, donc ce sont les artistes qui ont choisi leur emplacement, quand ils n’ont pas conçu leur module en fonction du lieu lui-même. Gérard Michel, par exemple :

AOUT 2014 017

Son œuvre au titre énigmatique, La nuit du 29 mai 1980, il l’a conçue et placée là, en découvrant le parc lui-même. Il l’a découvert une nuit, en 1980. Le 29 mai, pour être précis. D’où le titre de l’œuvre, qui, à première vue, donc, paraissait énigmatique.

AOUT 2014 018

Sur les deux blocs, l’un en pierre l’autre en métal, des motifs eux aussi énigmatiques, qui ne sont autres que le plan du parc lui-même. On ne peut pas faire plus in situ.

AOUT 2014 019

L’été à la Croix-Rousse

Selon Michelet, la Croix-Rousse était la « colline qui travaille ». En face, de l’autre côté de la Saône, la « colline qui prie » avec sa basilique de Fourvière. Entre les deux collines lyonnaises, on s’observe, on se jauge, on se méfie.

Un siècle après Michelet, Paul-Jacques Bonzon inaugurait sa série de romans pour enfants avec Les Six compagnons de la Croix-Rousse. Les moins jeunes se souviennent de l’histoire : un enfant quitte sa Provence natale pour suivre ses parents à Lyon, dans l’affreux quartier de la Croix-Rousse. Son chien ne peut pas suivre la famille en ville, alors l’enfant s’organise avec sa bande de petits citadins pour retrouver le berger allemand.

Il a fallu attendre longtemps, donc, pour l’autre colline de Lyon, celle qui travaille, fasse partie de l’aire urbaine de Lyon. Pendant longtemps, ce n’était que des champs et des polissons. Ce n’est devenu urbain qu’avec la révolution industrielle, quand l’industrie de la soie est devenue mécanique, grâce notamment au métier à tisser Jacquard.

Au centre de la Croix-Rousse, c’est justement Jacquard lui-même qui est célébré, avec la grande statue qui orne la place principale. En plein mois d’août, le sage précaire s’assoit sur le large piédestal et regarde étonné les nombreux passants.

Petit à petit, des bords de Saône jusqu’au plateau, les ouvriers et les entrepreneurs ont colonisé les pentes de la Croix-Rousse pour couvrir un grand territoire manufacturier, artisan et bigarré.

Se promener aujourd’hui dans les rues de ce quartier renvoie encore à une respiration d’ouvrier. La place Tabareau, moins fréquentée que la place des Tapis, opère sur moi une attraction indéfinissable. Je n’ai pas forcément envie de m’y arrêter, ni d’y boire l’apéro, mais l’ouverture soudaine que produit la percée de l’avenue Cabias me coupe le souffle, ou retient mon souffle. Ouverture sur le ciel, et hauteur de vue sur les vieux immeubles. Sur la place Tabareau, on joue d’autant plus aux boules que les jeunes s’y mettent. De leur côté, les artisans continuent de s’y donner rendez-vous avec les entrepreneurs et les promoteurs immobilier.

Il est de bon ton, à Lyon, de railler la Croix-Rousse et son ambiance de village. Cette frime de jeunes familles adeptes des terrasses, ces parcs parsemés d’œuvres d’art, ce marché quotidien de légumes bio. Ce faisant on raille un quartier qui a perdu son authenticité ouvrière et qui n’en gardé que le décor. On méprise la fatalité qui a amené les nouveaux venus pleins de fric à racheter les appartements de Canuts, et à imposer leurs valeurs et leur mode de vie.

Le sage précaire laisse railler, et regarde passer la caravane. Pour lui, passer quelques semaines à la Croix-Rousse est une vraie cure de jouvence, de promenades et de courses, de rencontres et de retrouvailles. J’y ai vécu mes années 90, alors les critiques acerbes n’ont que peu de poids sur moi. Mon ancienne amoureuse est restée sur la bordure du plateau, et est à la tête d’une belle galerie d’art, construite par un grand architecte. Elle contribue à faire revivre la Croix-Rousse de sa nouvelle existence post-manufacturière.

Sur la terrasse du grand café de la Soierie, établissement moral qui a peu changé depuis un siècle, un équilibre est trouvé entre anonymat et familiarité. Le sage précaire aime y parcourir les journaux après avoir travaillé quelques heures. Installé à sa table, il lit Le Progrès, Le Monde ou L’Equipe, et distingue fréquemment de vieilles connaissances à des tables voisines. La beauté de cette ambiance « de village » vient du fait qu’on ne se sent pas obligé de bouleverser le cours de son existence pour si peu : on se salue de loin, on se claque des bises furtives, et on retourne à son journal.

Mais on ne s’interdit pas non plus de se parler comme si on n’avait jamais quitté le quartier. À la Croix-Rousse, on se revoit, on se donne rendez-vous, on discute business et art, on fait des affaires en buvant du Beaujolais. C’est la vie, la vie authentique des gens qui ne sont plus ouvriers.

 

Splendeur du Forez

Aimer une femme du Forez doit être extrêmement doux. On doit pouvoir lui dire des paroles d’amour d’une grande finesse. « Ma nymphe des eaux et Forez », des choses comme ça.

JUILLET 2014 329

J’étais de passage à Montbrison, capitale du Forez. Mo ami Ben, de retour du Tchad, m’invitait à passer un petit weekend avec sa famille décomposée, recomposée et reconfigurée. Des promenades au centre ville, sur les hauteurs de la ville et dans les vieilles rues, ont enchanté le Lyonnais que je suis.

Qui parle de Montbrison ? Qui parle du Forez ?

JUILLET 2014 334

Il y a mille ans, le Forez était dirigé par les Comtes de Lyon. Quand l’Eglise a vu son pouvoir augmenter, Lyon est devenu la chasse gardée des Archevêques et les Comtes se sont concentrés sur le Forez seulement. Vu d’aujourd’hui, on pourrait croire que les Comtes se sont fait avoir et que les gens d’église ont touché le Jackpot. Parce que Lyon, évidemment, ça a une autre dimension que Montbrison.

Or, se promener à Montbrison revient à remonter le temps à une époque où le Forez était flamboyant, et faisait jeu égal avec le Lyonnais. J’ai aimé mettre mes pas dans ceux des fameux Guy IV, Jean 1er, les Comtes d’un fastueux XIIIe siècle.

Ah ! Guy IV, mon héros. Orphelin, il est élevé par Renaud de Forez, archevêque de Lyon. Il fait édifier la principale église de la ville, la Collégiale Notre-Dame-d’Espérance, où je suis allé dimanche dernier, le cœur serré. Engagé dans la 6ème croisade en Terre Sainte, il meurt en Italie lors du trajet de retour, en 1241. Il n’a que 45 ans.

Son gisant, sculpté dans un beau marbre, peut se voir au fond de la Collégiale. Entouré d’anges, Guy IV repose dans l’affection des siens. Je le contemplais quand l’orgue fit flûter de douces mélodies. Les cloches sonnaient au dehors. Je me retournais et vis avec surprise que l’église s’était remplie de fidèles. J’assistais à la messe avec une certaine émotion, une émotion obscure à moi-même.

Un restaurant qui domine la plaine

JUILLET 2014 373

Depuis la mort de mon père, j’ai décidé d’être un bon fils. C’est un peu tard, me dira-t-on, mais il n’est jamais trop tard pour commencer à être bon.

Il me reste une mère. Or, comme cette mère est douce et gentille, ma grande résolution s’avère assez facile à tenir.

JUILLET 2014 359

Pour son anniversaire, je l’ai invitée dans un beau restaurant de Lyon. Sur la colline de Fourvière, Christian Têtedoie a fait construire un écrin magnifique pour sa cuisine. Dans une architecture limpide aux lignes épurées, le chef étoilé veut rapprocher l’expérience culinaire et le plaisir musical. Tête d’oie est un chant gastronomique, idéal pour les hommes d’affaire du XXIe siècle. C’est là que les Lyonnais décontractés vont parler business, tandis que les vieux politicards préfèrent l’ambiance confinée de la Mère Brazier, près de l’Hôtel de Ville.

A Lyon, l’homme politique est un humaniste centriste, un peu pourri, amoureux de bonne bouffe et pétri de culture lettrée : Edouard Herriot était un spécialiste de musique classique. Aujourd’hui, l’agrégé de lettres Gérard Collomb récite du Saint-John Perse par cœur.

Si vous voulez séduire un Lyonnais, finalement, ce n’est pas très compliqué : un peu de patience, du gras délicat au niveau du palais, et surtout, beaucoup de poésie.

JUILLET 2014 379

Après avoir essayé plusieurs grandes tables lyonnaises, ma mère et moi pouvons commencer à esquisser une certaine préférence. Nous préférons être à l’aise, avoir de l’espace autour de nous. Nous préférons un service simple, mixte si possible, et surtout peu obséquieux.

À choisir, nous aimerions bien que les serveurs parlent un peu plus fort. Parfois, la jeune femme (aux yeux admirables, orange perçant), nous donnait les explications d’une voix si douce que ma mère n’entendait rien. Les chips de fenouil, les décompositions de ratatouille, les « gastriques », les gouttes de concentrés d’agrume et autres beurre au citron auraient mérité une voix de stentor, fleurie et suave.

JUILLET 2014 369

Viens chez moi (j’habite chez une copine)

JUILLET 2014 490

 

Catherine m’a donné les clés de son appartement à la Croix-Rousse, le temps d’un séjour en Asie du sud-est.

 

 

JUILLET 2014 500

 

Elle m’a fait promettre de ne pas y accueillir de prostituées, ce que je trouve très injuste vis-à-vis de ce corps de métier méritant et parfois déconsidéré. Par amitié pour Catherine, j’ai promis.

 

 

JUILLET 2014 495

 

L’appartement en question est élégant et confortable. Haut de plafond, il permettait aux ouvriers de la soie d’y introduire un métier à tisser, d’où l’appellation d’immeuble « canut ». Les poutres sont apparentes et le sol est en parquet. Enfin le quartier est le grand centre urbain pour bobos, le plateau de la Croix-Rousse.

 

JUILLET 2014 494

 

Je devais y passer de temps en temps, pour arroser les plantes, mais finalement je m’y sens si bien que j’y ai installé mon ordinateur et c’est là que je passe le plus clair de mon été pour travailler dans la fraîcheur et le calme.

 

JUILLET 2014 488

L’Ail des ours

MAI 2014 029

J’ai découvert ce condiment aux Jardins collectifs de Villefontaine, un lieu formidable où les humbles vont jardiner en échange d’une part variable des fruits et légumes produits par le groupe. C’est un jardin financé par la commune et géré par un animateur social à la barbe fleurie, aussi compétent dans l’art de jardiner que dans celui d’encadrer des être humains en difficulté. Le Jardin accueille tous ceux qui le souhaitent, à condition qu’ils respectent la règle d’y travailler au moins une matinée par semaine.

Un jour que j’y prenais du son pour un documentaire radiophonique, je fus attiré par une belle odeur. Audrey, qui préparait les quiches pour le repas du midi, m’indiquait le saladier où reposaient les feuilles d' »ail des ours ».

« – On ne les fait pas pousser ici, me dit la jeune femme. Ce sont des plantes sauvages. Je suis allée les cueillir dans les bois, pendant que les autres bêchaient la terre. »

MAI 2014 030

Elle m’a fait goûter une des feuilles. Un délice de salade au goût de ciboulette.

Quelques jours plus tard, j’en retrouve, en remange, puis encore une autre fois, et petit à petit, je me familiarise avec l’ail des ours.

L’autre jour, en courant autour de l’étang de Saint-Bonnet, une odeur familière m’arrête. Comme un ours, voilà le sage précaire qui renifle et qui furette dans les bois de la réserve naturelle. Après un moment d’hésitation, il a reconnu la forme, la couleur, l’odeur et le goût de l’ail des ours.

MAI 2014 031

En avril et en mai, les bulbes fleurissent. Dans les sous-bois, près des rivières, l’ail des ours tapissent le sol et personne ne semble en profiter.

Le sage précaire n’est pas seul à s’y intéresser cependant. Une dame s’est arrêtée, un jour qu’elle promenait son chien au bord de l’étang. Elle scruta ce chasseur-cueilleur des temps moderne et lui expliqua qu’il ne fallait pas cueillir ces plantes après la floraison. Pourquoi ? C’est comme ça, il paraît que les feuilles ne sont plus bonnes quand les fleurs sont apparues.

Pourquoi cela s’appelle « ail des ours » ? La dame au chien me dit qu’au sortir de l’hibernation, les ours ont besoin d’un aliment pour réveiller leur système digestif atrophié pendant la longue période de jeûne. Il paraît qu’ils se précipitent sur l’Allium Ursinum. Signe chez les ours d’une connaissance rudimentaire, mais solide, du latin et de la pharmacopée.

MAI 2014 033

Cela se mange cru, en salade, dans des sandwiches, ou cuit comme des épinard, en accompagnement ou en pesto. Les néo-hippies en font des yaourts et des desserts que leurs enfants rejettent. Et bien sûr, on retrouve l’ail des ours dans les recettes des grands restaurants gastronomiques, dans les sauces tout particulièrement.

J’avoue que, depuis ce printemps 2014, la présence de l’ail des ours influence mes choix quand vient l’heure de passer commande.

Dans les herbes hautes

MAI 2014 209

Courir autour de l’étang de Saint-Bonnet est une joie simple que la sagesse précaire recommande à tous ses membres, affiliés ou adhérents.

Il est courant qu’un sage précaire soit gourmand, faible devant les tentations. Pour qu’il admette de courir, il faut lui promettre encore plus de plaisir.

MAI 2014 184

Alors tous les matins, il chausse des runners et va tourner autour de l’étang. C’est un bon terrain de course, avec plusieurs types de terrains, rocailleux, herbeux, goudronnés.

MAI 2014 200

Il traverse des petits bois et grimpe sur des collines qui surplombent l’étang. Il s’agit d’une réserve naturelle avec, paraît-il, des espèces animales tout à fait rares en Europe.

Les seuls animaux qu’on aperçoit, c’est un rapace majestueux, peut-être un faucon, qui plane au-dessus de l’étang.

MAI 2014 211

Pour redescendre vers la ville, le sage jogger traverse une belle clairière où l’herbe est haute, parsemée de fleurs.

En mars et avril, l’herbe de cette clairière était encore basse, mais en mai, quand elle a monté, on pouvait se cacher dans un coin, et disparaître au monde.

Allongé sur le dos, le sage précaire pouvait se mettre torse nu et s’étirer tant qu’il le voulait, sans que personne le voie. Il pouvait faire des pompes, travailler ses abdominaux, avec pour seul compagnon l’aigle, le vautour ou le condor du Dauphiné qui tournoyait au-dessus de la réserve.

MAI 2014 214

Le corps du sportif écrasait l’herbe et aménageait un petit lit. Une cachette d’où il pouvait voir passer les promeneurs et les joggeurs, sans être vu.

Tous les jours, il quittait le sentier et retrouvait sa couche loin des regards. Elle était là, fidèle, intouchée. Personne, dans la ville nouvelle, n’avait pensé à se faire un petit tapis d’herbe, et personne n’avait profité de celui-ci.

De là, en sueur, confortablement allongé dans la campagne ensoleillée, le sage précaire entrecoupait ses efforts par des séances de sieste bien méritées.

MAI 2014 216

Chez Bocuse

AVRIL 2014 022

Je m’en souviendrai toute ma vie. Quand on aime la bouffe, qu’on aime Lyon, qu’on aime sa mère, qu’on aime les fleuves, qu’on aime les mythes, qu’on aime l’histoire, qu’on aime les institutions, les traditions, les impressions, on ne peut être que bouleversé par l’arrivée chez Bocuse. Dans la vieille Twingo noire, nous longeâmes la Saône jusqu’à Collonges au Mont d’Or.

Paul Bocuse, je le rappelle à tout hasard, est un chef qui a atteint le sommet de son art dans les années 60 et qui est considéré comme un des plus grands chefs du XXe siècle par toutes les instances internationales. Bref, son nom est synonyme de gastronomie, de grande table. Les organes de presse et les chaînes de télévision se tiennent prêtes, car quand il mourra, nous allons crouler sous les reportages, les hommages, les portraits, les témoignages. Je préfère, pour ma part, glisser mon témoignage dès maintenant. Juste avant sa disparition.

Un portier d’origine africaine nous a accueillis dans le lobby, un portier qui semblait n’avoir d’autre fonction que d’être noir, et de dire bonjour. Rappel de l’époque impérialiste, peut-être, pour flatter l’humeur des plus réactionnaires d’entre nous.

Ma mère et moi avons été placés sur une grande table ronde. Très confortables, près d’une fenêtre, nous avions une vue imprenable sur toute la salle. Sur notre droite, un couple d’Anglais qui travaillaient à Lyon. Sur notre gauche, une famille d’Italiens qui étaient venus soutenir la Juventus de Turin la veille. Ils étaient venus jouer, au stade de Gerland, le match aller des quarts de finale de la Ligue Europa. Tout le monde était content du résultat. Nous, parce que nous n’avions pas été ridicules. Les Turinois parce qu’ils avaient gagné.

Les serveurs étaient nombreux et très sympathiques. Ils ont su nous mettre à l’aise et n’avaient pas ce côté guindé que peuvent avoir les personnels des grands restaurants. Chez Bocuse, on plane tellement au-dessus du lot que l’on n’a pas besoin de se la raconter. Ils n’ont pas tiqué quand on leur a annoncé qu’on ne prendrait pas de vin, pas d’apéritif, juste une bouteille d’eau minérale, et quelques plats à la carte plutôt que des menus. Tout cela leur a paru naturel alors même que nos voisins de table avaient commandé les menus les plus extravagants.

Palme spéciale pour nos Italiens, qui ont commencé avec du champagne et n’ont pas hésité à déboucher du rouge et du blanc, alors qu’il n’y avait que deux adultes à table.

Nous n’avions rien à célébrer, ma mère et moi, notre démarche n’était ni flambeuse, ni petits bras. Or, c’est une chose à savoir, chez Bocuse, faire son choix à la carte est bien plus économique que de prendre un menu. Le menu le moins cher est à 155 euros, alors qu’un plat de résistance tourne autour de 70 euros.

Ma mère a opté pour un plat et un dessert, moi pour une entrée et un plat. Pour nos premiers pas dans la haute gastronomie, nous imprimions un rythme modeste. Si j’ai encore faim, me suis-je dit, je pourrai toujours rajouter un dessert à cette commande.

Première surprise, on nous sert une sorte de mise en bouche exquise. Velouté de petit pois surmontée d’une émulsion de truffe. On nous sert aussi plusieurs types de pains et du beurre délicieux. Ma mère déclare avoir eu son entrée, sans l’avoir sollicitée.

Nos Italiens ne finissent pas leur bouteille de champagne, les enfants n’y trempent qu’à peine les lèvres.

Quand mon entrée est servie, une dodine de canard aux pistaches, accompagné de foie gras et de différentes choses, les serveurs n’oublient pas ma mère et lui apportent une assiette vide, ainsi que des couverts, au cas où je « voudrais lui faire goûter ». Nous avons apprécié cette initiative de leur part, car nous n’aurions pas osé demander.

En plat de résistance, ma mère a commandé un rouget-barbet aux écailles de pommes de terre, et moi un carré d’agneau. Nous fûmes très surpris quand les plats arrivèrent : les portions sont extrêmement généreuses. Loin des clichés sur la nouvelle cuisine aux assiettes immenses et vides, Bocuse a gardé le sens du grand repas copieux, son art est très baroque, très « contre réforme ». Il est aimé par ceux qui ont un bon coup de fourchette, de même que les amateurs de Rubens aiment les femmes voluptueuses. Mon agneau, c’était carrément trois ou quatre côtes que les serveurs coupèrent devant nous, sur une table roulante. Le poisson de ma mère, deux filets entiers. Les légumes, le gratin dauphinois, les sauces et le pain, tout cela vous nourrit pour la semaine.

Mais je ne voudrais pas donner l’impression qu’il n’était question que de quantité. L’agneau que j’ai mangé, j’en garde encore un souvenir ému. Le goût m’a surpris au plus haut point alors même que ce n’était pas une recette complexe. Le silence s’imposait entre ma mère et moi. Nous n’avions pas de mot pour dire ce que nous expérimentions. Je n’avais jamais mangé de viande auparavant, voilà ce qu’il me semblait. Je ne sais pas à quoi c’était dû, sans doute la qualité supérieure de la bête, et l’art de la cuisson. Un goût que je ne saurais restituer par écrit, car ce fut un hapax dans mon existence. Je n’ai pas de référence, pas de point de comparaison.

Les Anglais sont revenus de leur pause clope en disant au serveur que c’était « too much ». Que c’était délicieux, mais qu’il y en avait trop pour eux. Les serveurs attendirent de les voir ressortir fumer pour rire entre eux. Ils sont habitués à ces clients qui n’ont pas pris la mesure d’un repas gastronomique.

Ma mère non plus n’a plus faim et décide de ne pas prendre de dessert. Nous nous félicitons d’avoir eu la main légère lors de la commande. Il me semble que les autres clients de la salle où nous étions n’en pouvaient plus au moment du fromage. C’est une leçon à méditer pour les prochaines sorties gastronomiques, ne manger qu’un tiers de l’assiette si l’on veut tenir jusqu’au bout.

Le serveur comprit immédiatement qu’il n’y aurait pas de dessert, mais il  nous servit quand même, d’office, des petites mousses au chocolat et autres mignardises. Là encore, sans doute une règle tacite de la grande restauration, il convient de donner aux clients plus que ce qu’ils ont demandé.

Nous sommes sortis très satisfaits. Je ne sais pas exactement ce que pensait ma mère, car c’est une femme un peu secrète, mais elle m’a remercié sincèrement. Moi, j’étais doublement, triplement, voire quadruplement heureux : j’avais vécu une expérience sensorielle exceptionnelle, j’avais passé un moment de qualité avec ma mère, et j’avais tenu la promesse de mon père d’emmener sa femme chez Bocuse. En quelque sorte, me dis-je en ouvrant la petite Twingo cabossée, j’ai vaincu la mort et corrigé ses erreurs.