Sur les docks de Dublin

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 Les docks ressemblaient un peu à cela, dans les années 1980, même si cette photo fut prise il y a quelques jours. Des bateau rouges, des écluses, des fleurs.

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Des bateaux qui partaient vers la mer, et d’autres qui arrivaient depuis la mer. Les docks étaient longtemps délaissés par la ville, qui avaient d’autres priorités. Des quartiers défavorisés y poussaient, des quartiers favorisés y glissaient tranquillement dans la désaffiliation. Des gitans irlandais (Travelers) y prenaient et y prennent toujours place, dans des caravanes ou dans d’autres logements plus dangereux. 

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Ils y vendent des choses d’occasion, des portes de pub, des cadres de fenêtres, du matériel ecclésiastique retapé. On me disait souvent, dans les années 90 et les années 2000 : « Ne traîne pas trop là-bas. »

Mais comment ne pas y voir un lieu hautement poétique ? Les fleurs, les mauvaises herbes, les écluses, la mer, les promenades ? Le soleil d’automne, le soleil d’hiver, le soleil de printemps, les pluies estvales. Les entrepôts qui virent le groupe U2 répéter et enregistrer leurs albums.

Comme toutes les villes du monde, Dublin reprend ses docks en main pour les rendre plus habitable par la population que toutes les villes du monde adorent : les jeunes cadres dynamiques.

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Mon ami Tom pense que ce quartier est sans vie et qu’il n’en aura jamais, car, dit-il, l’architecture y est la même partout et que jamais les enfants n’y développeront un sentiment d’appartenance.

« Mais Tom, dis-je, n’est-ce pas la même chose avec l’architecture georgienne à Dublin ? Les Anglais ont construit les jolies rues que l’on connaît, les jolis parcs, de la même manière partout, sur les îles britanniques. Cela n’empêche pas Dublin d’être aujourd’hui très reconnaissable. »

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Vous ne lirez pas sous mon clavier des mots nostalgiques contre la rénovation des docks. Non que je déteste les terrains vagues, tant s’en faut, je les adore. Mais une ville doit vivre et, surtout, doit revenir à proximité de la mer. Trop longtemps, les Dublinois ont fait comme s’ils habitaient une ville continentale. Les décorations étaient davantage tournées vers la terre et la paysannerie, alors que Dublin est une ville d’eau : la mer et la Liffey.

Gens de Dublin, du sud au nord

Ce qui m’a le plus frappé à Dublin, ce n’est pas le changement des choses, c’est le changement des gens. La population dublinoise a varié assez profondément.

Samedi matin, j’ai marché depuis le Concert Hall jusqu’à l’université Trinity College, puis dans l’après midi de Trinity jusqu’à la rue O’Connell, où j’ai bu des pintes de Guinness avec un vieux copain, dans un pub charmant, le Brannigan’s, que je recommande. Enfin, dans la soirée, avec ce même vieux copain, jusqu’à Parnell Square, tout en haut d’O’Connell street, où nous nous sommes restaurés de frites et de poisson, avant de nous séparer.

Dans le sud, ce qui a vraiment changé, c’est la beauté des Dublinoises. On en rencontre de nombreuses qui sont incontestablement élégantes. Il y a dix ans, leur élégance était un peu forcée, un peu arrogante, les femmes de « Dublin 4 » jouaient aux Parisiennes, aux Anglaises, je ne sais pas trop. Aujourd’hui, elles sont naturelles, leur peau est intéressante, leur démarche sans prétention, et elles dégagent une tranquillité bonhomme en même temps qu’une vraie classe, sure d’elle-même, une classe de classe sociale privilégiée. De beaux yeux, aussi, beaucoup de beaux yeux.

Quand on traverse la Liffey, le fleuve qui coupe la ville en deux, on entre dans un Dublin plus ouvrier, et plus cosmopolite. Les femmes élégantes ne sont plus irlandaises, mais polonaises. On les reconnaît, on les distingue aisément des Irlandaises, qu’on ne nous raconte pas d’histoire. Contrairement à ce que la vulgate des voyageurs fait circuler, ce n’est pas parce que les Polonais sont costauds, blonds aux yeux bleus, portés sur l’alcool et catholiques qu’ils se fondent dans le paysage. Les femmes slaves n’ont pas le même port de tête, et pas du tout la même démarche que les femmes irlandaises, mais pas du tout (je me demande même comment on peut être aveugle au point de ne pas percevoir des évidences esthétiques aussi claires.) Les femmes slaves sont vraiment grandes, et plus belles que la moyenne des êtres humains de race blanche. En Occident, je crois qu’il n’y a rien de plus parfait, de plus minutieusement poli que les femmes d’Europe de l’est. Après, c’est une affaire de goût, on peut préférer, et d’ailleurs on préfère souvent, les femmes françaises et italiennes. Mais cela tient au talent propre à ces dernières, au supplément d’âme qu’elles introduisent dans leur vie quotidienne, non à leur perfection plastique.

J’ai conscience de l’aspect scandaleux, incorrect et ridicule dont ces paroles sont empreintes. Je précise donc, pour les lecteurs pressés, qu’il s’agit là, au point de vue du style, d’un pastiche des écrits de voyageurs orientalistes.

Reste que, ethnologiquement parlant, et sans jugement de valeur, la ville de Dublin est, au sud, très « irlandais aisé », au nord « irlandais moins aisé », slave, africain et chinois.

Car c’est la grande surprise de Parnell Square : les Chinois ont débarqué en force ! Ils sont partout. Des Chinois, des Chinois, des Chinois.

Il y a dix ans, c’étaient surtout des Africains qui avaient leurs commerces autour de Parnell Square, surtout en bas de North Great George street. Aujourd’hui, les Noirs sont en grande minorité, ils ont peut-être émigré un pleu plus au nord, vers Dorset street, ou même North Circular Road. Cela pourra faire l’objet d’un autre séjour à Dublin : à la recherche des Afro-carribéens perdus. Toujours est-il que pour l’heure, Parnell Square a changé de population. Des Chinois, des Slaves, des pubs irlandais, tout cela fait bon ménage et produit une des rues les plus sympathiquement dangereuses de toute l’Irlande.

Venez à Parnell Square, vous y flânerez, vous y mourrez peut-être, et vous ne quitterez plus l’Irlande, voilà ce que devrait proposer l’Office du tourisme.

Et pour la première fois, depuis que je traîne sur les îles britanniques, des restaurants chinois en grand nombre qui semblent bien proposer de la vraie cuisine chinoise. 

Croire à « Entre les murs » de Laurent Cantet et François Bégaudeau

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Le film vaut beaucoup plus d’être vu que François Bégaudeau d’être entendu. Je le dis pour ceux qui ont pu être rebutés par la faconde de l’écrivain sur les ondes, le film est beaucoup moins donneur de leçon et n’est en aucun cas un documentaire.

C’est son aspect fictionnel qui pose d’ailleurs le plus grand problème. On dit que c’est une chronique, mais pas vraiment. Pour ma part, j’aurais peut-être préféré un documentaire, ou une chronique sans début ni fin. Car, et c’est le sujet de ce billet, on croit peu à l’histoire. Autant le dire, il y a un événement central autour duquel l’histoire tourne : une scène où un élève africain pète les plombs, à cause de quoi il se fera exclure de l’école, ce qui peut entraîner pour lui un retour au bled.

Il y a de nombreuses choses auxquelles on croit peu. Quand le prof est très énervé et donne un coup de pied dans une chaise, on ne comprend pas pourquoi il est si énervé : la fille qui vient d’être insolente, elle l’a été parce qu’elle ne veut plus être une gamine, et on voit bien qu’elle est sage avec lui lorsqu’il lui demande de rester après la classe. Il lui demande de faire ses excuses, et elle s’exécute, que demander de plus ? Le fictionnel va trop loin quand il demande qu’elle répète sa formule d’excuse avec sincérité. D’où vient cette exigence de sincérité, ce protestantisme bizarre (à mon avis, c’est pour toucher le public anglo-saxon, mais j’y reviendrai) ? La fille répète la phrase d’excuse que lui dicte le prof et quand elle sort de classe, elle lance, par provocation : « Je le pensais pas, m’sieur ». D’où le courroux du prof et le coup dans la chaise. Moi, je n’y ai pas cru du tout.

Pas plus qu’à la notion de pétasse. « C’est un comportement de pétasse », dit le prof à ses deux déléguées de classe. Un prof qui se présente comme ayant quatre ans d’expérience dans ce collège n’est pas très crédible quand il parle de cette manière à des filles qui, par ailleurs, sont plutôt coopérantes en classe. Je ne juge pas, chacun parle comme il le peut, mais en tant que spectateur, je me sentais un peu manipulé, je ne pouvais simplement pas y croire.

Je n’ai pas cru non plus à la scène où le prof de techno fait une crise de nerfs dans la salle des profs. Je ne doute pas que cela arrive dans les collèges mais là, cette scène m’a paru tout à fait artificielle et, en quelque sorte, posée là pour son utilité diégétique. Une manière de montrer que c’est un collège difficile. Et là-dedans non plus, je n’ai pas pu me projeter : je trouvais les élèves sympathiques, et même le pétage de plomb du grand ado africain, je n’y ai pas ressenti de menace ni de danger, physique ou moral, pour qui que ce soit.

Je veux bien croire qu’il s’agit là d’une classe fatigante, mais difficile ?

Pour résumer, je ne crois guère à la chaîne dramatique qui structure l’histoire : les jeunes se chambrent entre eux et la tension monte ; les élèves chambrent le prof qui s’énerve ; le prof prononce le mot de pétasse ; l’élève africain en profite pour gueuler ; le prof lâche prise ; conflit ; conseil de discipline ; exclusion. Le spectateur devrait être pris dans une passion contradictoire : d’un côté il faut faire respecter l’ordre, de l’autre l’élève est victime d’une injustice criante. Je n’ai pas ressenti ce double mouvement de l’âme pour la raison suivante.

A chacune des étapes de la chaîne dramatique, je ne comprenais pas ce qui la rendait nécessaire, ni, donc, pourquoi elle devait nous entraîner dans cette situation intenable (un bon fils, un garçon attachant, pris dans les rets d’une réalité trop complexe pour lui, et une société structurellement injuste). Par exemple, je ne comprends pas pourquoi le prof considère qu’il n’a pas le choix et qu’il doit lancer la procédure d’un conseil de discipline. Pourquoi ne dit-il pas non, quand le Principal lui demande son avis sur la question ? Pourquoi le prof n’a-t-il aucune sanction alors qu’il a insulté des élèves lors de la crise ?  Pourquoi le conseil de discipline décide-t-il de l’exclusion définitive de l’élève, alors même que le prof a une certaine responsabilité dans les actes incriminés ? Comment se fait-il que, juste après l’exclusion, la classe soit apaisée et réponde gentiment au prof, comme si rien ne s’était passé ?

Le film ne répond pas à ces questions. Au contraire, il nous montre que Souleyman, l’élève africain, est un bon fils, qu’il est sympa, fainéant mais capable de faire des choses chouettes, bref qu’il ne mérite pas ce qui lui arrive dans le film. C’est donc un film qui est en contradiction avec lui-même.

Un film que j’ai beaucoup aimé, malgré tout.

Capital culture : Bordeaux, Lyon ou Marseille ?

Bordeaux, Lyon, Marseille, on dirait le tiercé final (dans le désordre) de la ligue 1 de football. Comme le football entre de plein droit dans la culture, cela ne me choque pas qu’il rejoue un match tout aussi mercatique, celui de la Capitale européenne de la culture. 

Quand on voit l’importance que cela a eu à Liverpool, l’attribution de ce titre devrait être pris davantage au sérieux.

Aujourd’hui, la décision sera prise pour la ville française choisie pour 2013. Bordeaux, Marseille et Lyon sont au coude à coude.

Enfin non, la vérité est que Lyon n’y croit pas. Les Lyonnais pensent que, avec un maire socialiste, réélu il y a peu, la ville n’a aucune chance. Les maires de Marseille et de Bordeaux sont dans la majorité présidentielle, paraît-il, et mes amis français m’ont dit, d’un air de fatalité assumée, que c’est ainsi que les décisions sont prises.

Moi qui suis lyonnais, je me dis que si cela se joue entre Marseille et Bordeaux, c’est à Marseille que va ma préférence, pour tous ses clichés de bordel et de générosité. Après Lille, Marseille, pour une raison obscure, cela me paraît logique.

Les grands hommes dans les déserts de brume

glasgow.1221164380.JPG photo picasaweb.google.com

Imaginez une colonne de trente mètres de haut, et une silhouette grisâtre, tout en haut, qui se penche sur nous sans faire un geste. On ne distingue pas son visage. On ne sait pas pourquoi il est là-haut. On imagine que c’est une forme d’hommage.

Dans le bus qui m’amenait au centre ville, j’ai revu cette colonne qui ne m’avait jamais frappé comme aujourd’hui. Au départ, je ne me souvenais pas de qui il était question. Je pensais que c’était un général, je ne sais quel Nelson, dont les Anglais sont fous, ou n’importe lequel de ces héros militaires qui me paraissent beaucoup plus présents dans les villes et la culture britanniques que dans tout le reste de l’Europe (il n’y a qu’à voir les rayons de librairies et de bibliothèques consacrés aux biographies militaires, aux histoires de batailles et de guerres.)

Curieuse tradition de mettre les grands hommes sur des colonnes grecques gigantesques. L’homme en question a toujours l’air mélancolique, il nous regarde, les passants, il ne nous écrase pas de sa puissance. Au contraire, il semble nous envier.

Les oiseaux chient dessus, et il faut se représenter le brouillard industriel qui couvrait les villes britanniques au XIXe siècle. A cette époque, les colonnes devaient se perdre dans le ciel, dans une douleur toute romantique. Solitude des génies.

Alors, puisque sur un blog on peut dire n’importe quoi, que rien n’y est pris au sérieux et surtout qu’on n’y lit jamais avec attention, je proposerai cette interprétation qui, à moi aussi, paraît farfelue : ces hommes célèbres sont en fait des sybarites, ces moines chrétiens des premiers siècles de notre ère, qui vivaient sur des colonnes, dans le désert. Les Anglais leur ont donné une dimension mystique plutôt que d’en rester au strict niveau des statues commémoratives. De même que les villes se donnent des ruines, comme je l’ai dit ici, elles se donnent des déserts, des solitudes effroyables, des hauteurs antiques et/ou superstitieuses.

Alors qui est cet homme, plus haut que tous les autres, plus haut que les plus hautes cathédrale de la ville ? Nous sommes en Ecosse, ce n’est donc pas un militaire, mais Walter Scott, évidemment ! 

Musées britanniques

Petite tentative de description provisoire des modes de médiation culturelle dans l’Angleterre éternelle.

Musées d’art

Généralement, ils ne sont pas grands. Ils possèdent de bonnes œuvres, pas nécessairement ce qui se fait de mieux pour chaque période, sauf évidemment les courants proprement anglais (préraphaélites, peintures victoriennes), mais presque toujours de bonne qualité.

Les musées britanniques sont très pédagogiques, je crois que c’est une règle absolue dans le pays. Que les œuvres soient rangées par périodes, par pays ou par thèmes, le but est d’expliquer les choses au promeneur du dimanche.

La Tate de Liverpool, sur les ravissants docks, ne déroge pas à la règle. Chaque salle a été pensée par des professeurs d’histoire de l’art reconvertis en médiateurs culturels (je dis cela sans avoir vérifié, n’est-ce pas, c’est une impression suscitée par ce qui suit.) La visite est organisée en plusieurs sous ensembles : From nature présente des sculptures à la limite de l’abstraction, mais où l’on perçoit encore les formes naturelles des corps et des têtes. Plus loin, From Window to Grid montre des peintures et des sculptures qui ont toutes en commun de montrer des formes grillagées, quadrillées, etc. Encore plus loin, on entre dans l’espace White Monochroms où le spectateur ne voit que… des monochromes blancs. C’est à la limite du didactisme et, pour tout dire, un peu fatigant pour l’esprit. On se croit revenu à l’école, et il semble que le public visé soit celui des anciens bons élèves pour qui l’art est un marqueur social autant qu’une recherche esthétique.

Il ne semble pas y avoir de musées d’art bizarres, insolites, ou contemporains au point que les œuvres exposées soient présentées de manières désordonnée, ou organique, ou conflictuelle. Pas d’empiètements, pas de dialogues, à proprement parler entre les œuvres. La muséologie anglaise a d’autres chats à fouetter.

Musées pour enfants

Les Anglais se décarcassent pour les enfants, voilà qui est une certitude. Ils rattrapent la relative modestie de leurs collections par une grande inventivité éducative. Chaque musée d’art possède son département où les bambins ne font pas que dessiner mais jouent, manipulent des bidules, vivent dans un environnement colorés.

Dans les salles officielles mêmes, des cimaises sont parfois installées avec d’affreux dessins d’enfants que les conservateurs ont cru bon d’exposer pour des raisons que je ne m’explique pas. Au motif qu’on veut faire venir les enfants au musée, ce qui est aussi louable qu’inutile et vain à mon avis, on en vient à imposer les enfants, leur mauvais goût, leur inexactitude patente, leur ignorance crasse, leur inaptitude au dessin, dans les promenades d’esthètes solitaires. On expose leurs croûtes à côté de chefs d’œuvre du temps jadis, comme s’ils procédaient de la même énergie, des mêmes préoccupations, ou des préoccupations si pures que, que quoi, que rien, cette phrase a assez duré.

Paradoxe typiquement britannique

Cela donne des musées sectorisés à l’extrême. Celui de Liverpool (Walker Museum) en est une illustration ; presque une caricature. Les salles sont relativement sombres, les murs sont couverts par un papier peint digne d’un appartement de grand-mère, on pourrait presque entendre le plancher grincer. Les peintures sont protégées par des VITRES, croyez-le ou non, ce qui rend la visite aussi confortable que faire l’amour avec, disons, des gants de vaisselle (la comparaison était impossible, et pourtant elle est assez juste…) Pour l’amateur, l’expérience permet de mieux comprendre pourquoi Francis Bacon a toujours tenu à mettre des vitres sur ces œuvres. On y a appliqué un discours intéressant, mais on a rarement souligné que c’était de cette manière que le petit Francis avait certainement eu accès à l’histoire de l’art.

D’autres salles sont plus modernes, comme si les rénovations ne pouvaient être faites que par petits bouts. Et puis surtout, le secteur pour enfants est entièrement caoutchouteux, coloré, vif, propre comme un sou neuf. Le visiteur ne se sent pas dans le même musée du tout, entre cet espace enfantin et la salle XVIIe siècle, ou même la salle des sculptures, juste en face de la salle pour enfants.

Si je dis que c’est un paradoxe typiquement britannique, c’est en vertu de nos préjugés, dont je ne sais pas s’ils rencontrent la réalité : l’idée que la Grande Bretagne est organisé sur un système de communautés qui ne communiquent pas. Le multiculturalisme social aurait accouché d’une sectorisation muséale (si cela ceut dire quelque chose.)

Capitale européenne de la culture ?

C’est un pur hasard si je me retrouve dans une ville qui bénéficie de cette prestigieuse dénomination. A vrai dire, je ne savais pas vraiment à quoi cela servait, mais maintenant que j’ai écumé la ville, il me semble évident qu’elle profite de fonds spéciaux, pour l’année en question, qui peuvent la rendre exceptionnelle, comparée aux autres villes européennes de même taille.

Liverpool, ce n’est pas grand, c’est un peu comme nos villes de province, Lille, Bordeaux, Nantes, mais l’offre culturelle en ce moment est assez incroyable. Je me limiterai aux musées et galeries, et je ne parlerai que des plus importants :

Le Walker Museum : musée assez convervateur contenant de belles pièces de peinture européenne depuis le XVIIe siècle. Grand espace pédagogico-ludique pour les enfants.

Le World Museum : Un musée où le monde entier peut entrer, les insectes, les étoiles, les peuples du monde, les Beatles, les horloges, tout ce que vous aimez dans le monde, et ce que vous n’aimez pas, vous le trouverez au Musée du monde, ou « Musée-Monde ». Le fourmillement du public est quasiment aussi intéressant que les collections, et on sort de là déboussolé, sans comprendre vraiment ce que l’on vient de voir.  

La Tate Modern : Succursale de la Tate de Londres, sur les superbes Albert Docks. Le site est déjà magnifique, franchement, les docks d’une ville portuaire comme Liverpool, même pour ceux qui, comme moi, se foutent de la mer comme de leur première vérole, cela en impose terriblement. Exposition des oeuvres de la collection d’art du XXe siècle. Présentation très pédagogique, chaque salle représentant un thème à part : « fenêtres et grillages », « monochromes blancs », « gestes », « de la peintures aux objets ». C’est un progrès comparé aux classements par périodes, ou par mouvements, mais cela reste très endimanché. Belles oeuvres malgré tout.

Le Musée de la marine : Des bateaux, des ports, le Titanic, etc.

Le Musée de l’esclavage : Toujours sur les docks. Intéressant qu’une ville cherche à faire face à son histoire coloniale et à son rapport à la traite négrière. Nous devrions faire de même.

The FACT : Gallerie d’art contemporain et cinéma d’art et d’essai. En ce moment, monographie de Pipilotti Rist, dont les vidéos et les installations impressionnent le public branché de ce lieu sympathique, mais dépressivement identique à tous les lieux branchés. On se croirait n’importe où, et pas plus à Liverpool qu’à Dublin ou à Berlin, ou à Shanghai. Enfin, un lieu comme il faut. Je m’arrêterai là. Il y a d’autres musées encore, mais ceux-là seuls sont assez impressionnants.

Si l’on ajoute à cela tous les festivals, les concerts, les événements liés au phénomène « capitale culturelle », il n’y a plus de doute qu’en effet, ça vaut le coup pour les habitants d’abord, et certainement pour les visiteurs.

Mais je dois finir ce billet à toute vitesse, qu’on m’excuse ce comportement cavalier, un bateau m’attend. Ou plutôt, il ne m’attendra pas.

De l’art des ruines urbaines

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Chose qu’on ne voit jamais en France, beaucoup de belles maisons des siècles passées sont aujourd’hui, en plein centre ville, au bord de la ruine. Elles ont été construites au XVIIe ou au XIXe siècle, par des riches, pour des riches, et se retrouvent infectées de squatters, d’immigrés ou de sages précaires.  

C’est un des paradoxes considérables de la Grande Bretagne : un des pays les plus riches de la région la plus riche du monde laisse en jachère des architectures flamboyantes de son propre passé, ne parvient  pas à les habiter, les réhabiliter, les rénover. Peut-être même qu’il ne cherche pas à le faire. Se promener dans une ville anglaise, c’est donc flâner entre délabrement et luxe, inévitablement.

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Quand on sait que les Anglais romantiques ont été précurseurs dans l’admiration et la préservation des paysages antiques, on peut se demander s’ils ne désirent pas secrètement joncher leurs propres cités de ruines pittoresques, inventer une version britannique de Rome et de Pompéi.

Liverpool aime laisser la végétation pousser ses bâtiments publics, ses anciennes demeures transformées en aires de jeux. Le promeneur ne peut décider si c’est là le signe d’une volonté ou d’une négligence.

La ville a en tout cas décidé d’intervenir sur les quartiers et les maisons en grande déréliction. En tant que « Capitale européenne cde la culture », elle se devait d’agir, elle ne pouvait pas compter uniquement sur la bonne volonté des promeneurs pour imaginer de secrètes relations entre les taudis d’aujourd’hui et les ruines d’autrefois. Ne pouvant cacher tous les bâtiments décatis, la municipalité a opté pour une solution précaire mais dotée d’un vernis culturel. Des artistes, ou des architectes, ou des écrivains, ou des agents de communication, sont intervenus pour jouer avec les lieux, les revêtir partiellement de signes, d’images, d’affiches qui fassent sens. A la place des fenêtres, des images cartonnées avec la tête des Beatles. Des messages qui rappellent que Liverpool est la capitale de la culture. Des panneaux avec des mots simples : « Futurist », « Perfection », « Sophisticated » accrochés sur des façades fragiles.

Lorsque Liverpool ne sera plus capitale de la culture, il faudra bien faire quelque chose, malgré tout, de toutes ces ruines. J’aurai alors des suggestions à faire, mais m’écoutera-t-on ?

Quand on pense Liverpool

Quand on pense Liverpool, on pense football, bière et rock and roll. On pense fish and chips huileux, très salés et plein de vinaigre. On pense ouvriers, maisons basses, on pense nord, nord, nord. On pense accent à couper au couteau, on pense textile, on pense XIXe siècle, industrialisation, prolétariat, pollution, brouillard poisseux, on pense rock, rockeurs solitaires et football, football et football.

N’ai-je pas déjà écrit cela, à propos de Manchester ? Ou est-ce que j’ai rêvé d’avoir écrit cela déjà ? Ou est-ce que j’ai rêvé ?

Une ville branchouille

Quand on pense Manchester, on pense football, bière et rock and roll. On pense fish and chips huileux, très salés et plein de vinaigre. On pense ouvriers, maisons basses, on pense nord, nord, nord. On pense accent à couper au couteau, on pense textile, on pense XIXe siècle, industrialisation, prolétariat, pollution, brouillard poisseux, on pense rock, rockeurs solitaires et football, football et football. On imagine alors ma surprise de voir le centre ville rempli de jolis maisons, d’église charmantes, de beaux spécimens d’arrogance érectile upper class.

« Lorsque Manchester se réconciliera avec son histoire politiquement incorrecte, me disais-je avec componction, elle deviendra un grand lieu européen de tourisme. » Je ne manque jamais de grandiloquence, quand je me parle.

Les Mancuniens en ont eu marre, visiblement, de cette image noire qui leur colle à la peau. Il fallait faire quelque chose pour en changer (d’image, pas de peau). J’ai marché des heures sans pouvoir manger un fish and chips et j’ai bien failli louper les matchs de football, tant les pubs ont fait place à des cafés à la con, où l’on parade en causant biennale d’art contemporain, Turner prize ou je ne sais quel sujet de conversation inapproprié les jours de foot.

D’abord, c’est une ville riche. Extrêmement riche, avec des bâtiments extravagants, néo-gothiques, des colonnades, des rotondes à tous les coins de rues. Les capitalistes ont fait d’immenses mémoriaux à leur propre gloire et ça a de l’allure, il ne faut pas se le cacher. Si les Anglais étaient français, ils en seraient ouvertement fiers, plutôt que de la jouer modeste et d’attendre les compliments, qui ne viennent jamais car tout le monde s’en fout. Mais ce n’est pas cela que les Mancuniens ont voulu promouvoir.

Ils tournent le dos volontairement à leur passé bourgeois et à leur patrimoine architectural, comme s’ils avaient mauvaise conscience vis-à-vis du monde ouvrier : dans les publicités et dans les autocélébrations de la ville, on ne voit qu’un seul bâtiment victorien, et encore, un peu flou, ou surexposé, pour le rendre cool. Tous les autres lieux mis en avant sont des tours modernes, des anciens entrepôts rénovés, des ponts, des usines.

Le but était de devenir branchouille.

Les efforts ont été considérables pour rendre la ville branchée, c’est un fait. On l’a rendue, pour cela, gay friendly. Des homosexuels partout, un quartier leur est réservé (Gay Village, non loin de China Town !) Des expositions leur sont consacrées à la Bibliothèque centrale. On parle d’eux et on défend leurs droits à l’église (j’y reviendrai). Même dans le pub assez rustique où j’ai regardé Manchester United / Newcastle (1-1), ainsi que dans d’autres pubs plus classe, dans les musées, ils s’affichent. Plus qu’ailleurs, plus qu’à Paris en tout cas, les homos sont à l’honneur et la municipalité accroche les drapeaux arc-en-ciel de la gay pride, afin de se montrer du bon côté de la modernité.

On a évacué dans le même geste les ouvriers et les patrons. On les a remplacés par de sympathiques citadins internationaux, aux accents neutres, aux dégaines débonnaires, tolérants, terriblement fashion.