Quelques « murals » de Belfast

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 Vous reconnaissez la reine d’Angleterre, en trompe l’oeil, soulignée par la phrase programmatique : « Cela, nous le maintiendrons », nous maintiendrons la reine comme notre reine, mais plus généralement, nous maintiendrons cet état de fait, notre appartenance au Royaume uni.  

Depuis la fin des hostilités, on prétend souvent que les fresques de Belfast ne relèvent plus que du tourisme international.

Mais la Reine se trouve sur un mur que personne ne connaît. Ce quartier, je crois, est parfaitement inconnu des touristes et des gens de Belfast qui, de toute façon, pensent à autre chose qu’aux murals et aux violences. Il n’empêche que l’histoire reste accrochée aux murs et qu’il faut bien essayer de comprendre ce qui se passe.

En face de la reine, pas en face, mais pas loin, cet autre mural encore plus évocateur.

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Deux soldats cagoulés nous mettent en joue. Mais la question se pose : qui mettent-ils en joue ? Nous, les étrangers, européens, orientaux, extrême-orientaux ? Aucune raison. Les ennemis catholiques ? Il n’y en a pas un seul dans ce quartier. Le but semble bien de menacer les gens de leur propre communauté. 

Debbie Lisle écrit, dans son article Local Symbols, Global Networks: Rereading the Murals of Belfast (Alternatives 31, 2006 27-52), qu’il y a deux grands types de fresques politiques : 1- Les « images de haine » pour intimider et menacer la communauté opposée ; 2- Les images « d’héritage commun » pour mobiliser sa propre communauté.

Mais il semble bien qu’il y ait aussi des images d’intimidation pour ceux de son propre camp qui seraient tentés de baisser la garde.

Ces deux photos ont été prises hier, dimanche 4 janvier 2009, alors que je m’étais habillé pour aller assister à une messe protestante. Ayant trouvé toutes les églises closes, je me suis juste promené. Ces fresques sont très récentes, ou elles ont été rénovées. Elles ne sont en aucun cas abandonnées, elles n’appartiennent pas à une autre époque.

En revanche, quand on retourne à des endroits plus ouverts, moins communautaires, sur la route principale, Donegal road, par exemple, les images peintes ne sont plus politiques, ou très peu.

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Et pourtant, un automobiliste, me voyant photographier, a ralenti à mon approche, a klaxonné et a pointé sur moi un doigt menaçant. Je n’ai pas entendu ce qu’il me disait, mais c’était assez explicite : on ne veut pas de voyeurs ici.

J’ai continué mon chemin, pas très rassuré mais pas trop inquiet non plus. J’avais déjà rencontré, plus tôt dans la matinée, un geste d’intimidation, et je m’étais construit une petite stratégie de défense.

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Ma défense était contenue entièrement dans ma façon d’être : mon accent français, mon apparence peu rassurante, ma bonhomie : si on m’apostrophe, je m’approche de mon interlocuteur avec un sourire diabolique, et de ma voix chantante je pose des questions, et surtout, arme absolue en cas d’agression, je demande un service.
Les hooligans de ces régions du monde sont capables des pires atrocités comme de la plus grande douceur. Il faut savoir leur parler. Parler, tout est là, car l’accent dira ce qu’ils ont besoin de savoir. Il est clair que si j’avais un accent d’Irlande du sud, je ne m’aventurerais pas trop dans ces quartiers.

Ma rue

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Quand je sors de chez moi, je regarde à gauche et je vois les collines de Cavehill. Sur la photo, la nature paraît loin, mais en réalité, et surtout par beau temps, elle est très proche.

En descendant un peu ma rue, le voyageur découvre un mural protestant.

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Je dis protestant pour aller vite. Je reviendrai sur les murals, ces fresques partisanes qui recouvrent des murs aveugles des maisons de quartiers populaires. Ce mural fut commandité par un groupe armé, pour commémorer des combattants.

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Sous l’étoile, le sigle UFF : Ulster Freedom Fighters, groupe paramilitaire très présent dans mon quartier, si j’en crois les nombreux graphitis et autres messages qui ponctuent mes promenades.

Autour, un petit parc pour enfants, entouré de grilles, et un petit parc mémorial pour adultes, où personne ne se repose jamais.

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En remontant ma rue vers Donegal road, c’est-à-dire en tournant à droite en sortant de chez moi,

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le voyageur verra des trottoirs et des poteaux peints en bleu, blanc et rouge, couleurs du drapeau britannique. Dans les quartiers protestants, on marque ainsi son attachement au Royaume-uni, par opposition aux quartiers catholiques qui envoient des messages pour l’indépendance irlandaise.

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En haut de la rue, à l’angle de Donegal road, le Conseil de la ville a commandité des oeuvres d’un artiste apolitique : des couchers de soleil, des ciels mordorés, qui contraste avec le ciel de Belfast et les couleurs des trottoirs.

Conflit des couleurs et brouillage des messages.

C’est une des problématiques de Belfast : comment faire évoluer l’art des fresques vers quelque chose de moins violent, de plus culturel ? Et en même temps, faut-il exploiter ces murals en en faisant des attractions touristiques ? Au fond, les murals donnent-ils une bonne ou une mauvaise image de la ville ?

Big Fish

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A Belfast, on a dépollué la rivière Lagan il y a quelques années. Pour fêter le retour du poisson (des saumons, je crois, tant qu’à faire…), John Kindness a été commissionné pour réaliser cette oeuvre d’art en céramique. Kindness travaille la céramique, c’est son truc à lui. Comme les néons pour James Turell, la graisse et le feutre pour Joseph Beuys, la chirurgie esthétique pour Orlan, on reconnaît l’artiste nord-irlandais par ces constructions rigolotes en céramique. 

Le voyageur ne sait qu’en penser, car le voyageur n’est pas là pour penser. Le voyageur est là pour passer, pour regarder, pour enregistrer. C’est déjà un gros boulot, regarder. Les gens ne se rendent pas compte, je crois.

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Si, de loin, les morceaux de céramique font penser à du carrelage de salle-de-bains (je demande pardon à Kindness et à tous les lecteurs un peu férus d’art pour cette observation), en se rapprochant, on voit qu’ils racontent une toute autre histoire.

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L’histoire de la ville, vraiment. Des extraits de journaux anciens, commes des plus récents. Des images datant des Tudor, croyez-le, croyez-le pas. Des personnages importants, et d’autres moins connus. Moins connus du voyageur, that is to say.

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Les glorieux chantiers navals qui ont fait naître le Titanic.

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Et des actions de toutes sortes. Des actions de violence, des actions de lutte, la grande rumeur des peuples qui cherchent à se faire entendre. La grande recherche des villes qui cherchent à se définir, à se comprendre elles-mêmes.

Ici, tous ces symboles de l’histoire de la ville se retrouvent dans un poisson, un gros poisson bleu ciel.

Sur les docks de Dublin

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 Les docks ressemblaient un peu à cela, dans les années 1980, même si cette photo fut prise il y a quelques jours. Des bateau rouges, des écluses, des fleurs.

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Des bateaux qui partaient vers la mer, et d’autres qui arrivaient depuis la mer. Les docks étaient longtemps délaissés par la ville, qui avaient d’autres priorités. Des quartiers défavorisés y poussaient, des quartiers favorisés y glissaient tranquillement dans la désaffiliation. Des gitans irlandais (Travelers) y prenaient et y prennent toujours place, dans des caravanes ou dans d’autres logements plus dangereux. 

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Ils y vendent des choses d’occasion, des portes de pub, des cadres de fenêtres, du matériel ecclésiastique retapé. On me disait souvent, dans les années 90 et les années 2000 : « Ne traîne pas trop là-bas. »

Mais comment ne pas y voir un lieu hautement poétique ? Les fleurs, les mauvaises herbes, les écluses, la mer, les promenades ? Le soleil d’automne, le soleil d’hiver, le soleil de printemps, les pluies estvales. Les entrepôts qui virent le groupe U2 répéter et enregistrer leurs albums.

Comme toutes les villes du monde, Dublin reprend ses docks en main pour les rendre plus habitable par la population que toutes les villes du monde adorent : les jeunes cadres dynamiques.

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Mon ami Tom pense que ce quartier est sans vie et qu’il n’en aura jamais, car, dit-il, l’architecture y est la même partout et que jamais les enfants n’y développeront un sentiment d’appartenance.

« Mais Tom, dis-je, n’est-ce pas la même chose avec l’architecture georgienne à Dublin ? Les Anglais ont construit les jolies rues que l’on connaît, les jolis parcs, de la même manière partout, sur les îles britanniques. Cela n’empêche pas Dublin d’être aujourd’hui très reconnaissable. »

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Vous ne lirez pas sous mon clavier des mots nostalgiques contre la rénovation des docks. Non que je déteste les terrains vagues, tant s’en faut, je les adore. Mais une ville doit vivre et, surtout, doit revenir à proximité de la mer. Trop longtemps, les Dublinois ont fait comme s’ils habitaient une ville continentale. Les décorations étaient davantage tournées vers la terre et la paysannerie, alors que Dublin est une ville d’eau : la mer et la Liffey.

Gens de Dublin, du sud au nord

Ce qui m’a le plus frappé à Dublin, ce n’est pas le changement des choses, c’est le changement des gens. La population dublinoise a varié assez profondément.

Samedi matin, j’ai marché depuis le Concert Hall jusqu’à l’université Trinity College, puis dans l’après midi de Trinity jusqu’à la rue O’Connell, où j’ai bu des pintes de Guinness avec un vieux copain, dans un pub charmant, le Brannigan’s, que je recommande. Enfin, dans la soirée, avec ce même vieux copain, jusqu’à Parnell Square, tout en haut d’O’Connell street, où nous nous sommes restaurés de frites et de poisson, avant de nous séparer.

Dans le sud, ce qui a vraiment changé, c’est la beauté des Dublinoises. On en rencontre de nombreuses qui sont incontestablement élégantes. Il y a dix ans, leur élégance était un peu forcée, un peu arrogante, les femmes de « Dublin 4 » jouaient aux Parisiennes, aux Anglaises, je ne sais pas trop. Aujourd’hui, elles sont naturelles, leur peau est intéressante, leur démarche sans prétention, et elles dégagent une tranquillité bonhomme en même temps qu’une vraie classe, sure d’elle-même, une classe de classe sociale privilégiée. De beaux yeux, aussi, beaucoup de beaux yeux.

Quand on traverse la Liffey, le fleuve qui coupe la ville en deux, on entre dans un Dublin plus ouvrier, et plus cosmopolite. Les femmes élégantes ne sont plus irlandaises, mais polonaises. On les reconnaît, on les distingue aisément des Irlandaises, qu’on ne nous raconte pas d’histoire. Contrairement à ce que la vulgate des voyageurs fait circuler, ce n’est pas parce que les Polonais sont costauds, blonds aux yeux bleus, portés sur l’alcool et catholiques qu’ils se fondent dans le paysage. Les femmes slaves n’ont pas le même port de tête, et pas du tout la même démarche que les femmes irlandaises, mais pas du tout (je me demande même comment on peut être aveugle au point de ne pas percevoir des évidences esthétiques aussi claires.) Les femmes slaves sont vraiment grandes, et plus belles que la moyenne des êtres humains de race blanche. En Occident, je crois qu’il n’y a rien de plus parfait, de plus minutieusement poli que les femmes d’Europe de l’est. Après, c’est une affaire de goût, on peut préférer, et d’ailleurs on préfère souvent, les femmes françaises et italiennes. Mais cela tient au talent propre à ces dernières, au supplément d’âme qu’elles introduisent dans leur vie quotidienne, non à leur perfection plastique.

J’ai conscience de l’aspect scandaleux, incorrect et ridicule dont ces paroles sont empreintes. Je précise donc, pour les lecteurs pressés, qu’il s’agit là, au point de vue du style, d’un pastiche des écrits de voyageurs orientalistes.

Reste que, ethnologiquement parlant, et sans jugement de valeur, la ville de Dublin est, au sud, très « irlandais aisé », au nord « irlandais moins aisé », slave, africain et chinois.

Car c’est la grande surprise de Parnell Square : les Chinois ont débarqué en force ! Ils sont partout. Des Chinois, des Chinois, des Chinois.

Il y a dix ans, c’étaient surtout des Africains qui avaient leurs commerces autour de Parnell Square, surtout en bas de North Great George street. Aujourd’hui, les Noirs sont en grande minorité, ils ont peut-être émigré un pleu plus au nord, vers Dorset street, ou même North Circular Road. Cela pourra faire l’objet d’un autre séjour à Dublin : à la recherche des Afro-carribéens perdus. Toujours est-il que pour l’heure, Parnell Square a changé de population. Des Chinois, des Slaves, des pubs irlandais, tout cela fait bon ménage et produit une des rues les plus sympathiquement dangereuses de toute l’Irlande.

Venez à Parnell Square, vous y flânerez, vous y mourrez peut-être, et vous ne quitterez plus l’Irlande, voilà ce que devrait proposer l’Office du tourisme.

Et pour la première fois, depuis que je traîne sur les îles britanniques, des restaurants chinois en grand nombre qui semblent bien proposer de la vraie cuisine chinoise. 

Croire à « Entre les murs » de Laurent Cantet et François Bégaudeau

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Le film vaut beaucoup plus d’être vu que François Bégaudeau d’être entendu. Je le dis pour ceux qui ont pu être rebutés par la faconde de l’écrivain sur les ondes, le film est beaucoup moins donneur de leçon et n’est en aucun cas un documentaire.

C’est son aspect fictionnel qui pose d’ailleurs le plus grand problème. On dit que c’est une chronique, mais pas vraiment. Pour ma part, j’aurais peut-être préféré un documentaire, ou une chronique sans début ni fin. Car, et c’est le sujet de ce billet, on croit peu à l’histoire. Autant le dire, il y a un événement central autour duquel l’histoire tourne : une scène où un élève africain pète les plombs, à cause de quoi il se fera exclure de l’école, ce qui peut entraîner pour lui un retour au bled.

Il y a de nombreuses choses auxquelles on croit peu. Quand le prof est très énervé et donne un coup de pied dans une chaise, on ne comprend pas pourquoi il est si énervé : la fille qui vient d’être insolente, elle l’a été parce qu’elle ne veut plus être une gamine, et on voit bien qu’elle est sage avec lui lorsqu’il lui demande de rester après la classe. Il lui demande de faire ses excuses, et elle s’exécute, que demander de plus ? Le fictionnel va trop loin quand il demande qu’elle répète sa formule d’excuse avec sincérité. D’où vient cette exigence de sincérité, ce protestantisme bizarre (à mon avis, c’est pour toucher le public anglo-saxon, mais j’y reviendrai) ? La fille répète la phrase d’excuse que lui dicte le prof et quand elle sort de classe, elle lance, par provocation : « Je le pensais pas, m’sieur ». D’où le courroux du prof et le coup dans la chaise. Moi, je n’y ai pas cru du tout.

Pas plus qu’à la notion de pétasse. « C’est un comportement de pétasse », dit le prof à ses deux déléguées de classe. Un prof qui se présente comme ayant quatre ans d’expérience dans ce collège n’est pas très crédible quand il parle de cette manière à des filles qui, par ailleurs, sont plutôt coopérantes en classe. Je ne juge pas, chacun parle comme il le peut, mais en tant que spectateur, je me sentais un peu manipulé, je ne pouvais simplement pas y croire.

Je n’ai pas cru non plus à la scène où le prof de techno fait une crise de nerfs dans la salle des profs. Je ne doute pas que cela arrive dans les collèges mais là, cette scène m’a paru tout à fait artificielle et, en quelque sorte, posée là pour son utilité diégétique. Une manière de montrer que c’est un collège difficile. Et là-dedans non plus, je n’ai pas pu me projeter : je trouvais les élèves sympathiques, et même le pétage de plomb du grand ado africain, je n’y ai pas ressenti de menace ni de danger, physique ou moral, pour qui que ce soit.

Je veux bien croire qu’il s’agit là d’une classe fatigante, mais difficile ?

Pour résumer, je ne crois guère à la chaîne dramatique qui structure l’histoire : les jeunes se chambrent entre eux et la tension monte ; les élèves chambrent le prof qui s’énerve ; le prof prononce le mot de pétasse ; l’élève africain en profite pour gueuler ; le prof lâche prise ; conflit ; conseil de discipline ; exclusion. Le spectateur devrait être pris dans une passion contradictoire : d’un côté il faut faire respecter l’ordre, de l’autre l’élève est victime d’une injustice criante. Je n’ai pas ressenti ce double mouvement de l’âme pour la raison suivante.

A chacune des étapes de la chaîne dramatique, je ne comprenais pas ce qui la rendait nécessaire, ni, donc, pourquoi elle devait nous entraîner dans cette situation intenable (un bon fils, un garçon attachant, pris dans les rets d’une réalité trop complexe pour lui, et une société structurellement injuste). Par exemple, je ne comprends pas pourquoi le prof considère qu’il n’a pas le choix et qu’il doit lancer la procédure d’un conseil de discipline. Pourquoi ne dit-il pas non, quand le Principal lui demande son avis sur la question ? Pourquoi le prof n’a-t-il aucune sanction alors qu’il a insulté des élèves lors de la crise ?  Pourquoi le conseil de discipline décide-t-il de l’exclusion définitive de l’élève, alors même que le prof a une certaine responsabilité dans les actes incriminés ? Comment se fait-il que, juste après l’exclusion, la classe soit apaisée et réponde gentiment au prof, comme si rien ne s’était passé ?

Le film ne répond pas à ces questions. Au contraire, il nous montre que Souleyman, l’élève africain, est un bon fils, qu’il est sympa, fainéant mais capable de faire des choses chouettes, bref qu’il ne mérite pas ce qui lui arrive dans le film. C’est donc un film qui est en contradiction avec lui-même.

Un film que j’ai beaucoup aimé, malgré tout.

Capital culture : Bordeaux, Lyon ou Marseille ?

Bordeaux, Lyon, Marseille, on dirait le tiercé final (dans le désordre) de la ligue 1 de football. Comme le football entre de plein droit dans la culture, cela ne me choque pas qu’il rejoue un match tout aussi mercatique, celui de la Capitale européenne de la culture. 

Quand on voit l’importance que cela a eu à Liverpool, l’attribution de ce titre devrait être pris davantage au sérieux.

Aujourd’hui, la décision sera prise pour la ville française choisie pour 2013. Bordeaux, Marseille et Lyon sont au coude à coude.

Enfin non, la vérité est que Lyon n’y croit pas. Les Lyonnais pensent que, avec un maire socialiste, réélu il y a peu, la ville n’a aucune chance. Les maires de Marseille et de Bordeaux sont dans la majorité présidentielle, paraît-il, et mes amis français m’ont dit, d’un air de fatalité assumée, que c’est ainsi que les décisions sont prises.

Moi qui suis lyonnais, je me dis que si cela se joue entre Marseille et Bordeaux, c’est à Marseille que va ma préférence, pour tous ses clichés de bordel et de générosité. Après Lille, Marseille, pour une raison obscure, cela me paraît logique.

Les grands hommes dans les déserts de brume

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Imaginez une colonne de trente mètres de haut, et une silhouette grisâtre, tout en haut, qui se penche sur nous sans faire un geste. On ne distingue pas son visage. On ne sait pas pourquoi il est là-haut. On imagine que c’est une forme d’hommage.

Dans le bus qui m’amenait au centre ville, j’ai revu cette colonne qui ne m’avait jamais frappé comme aujourd’hui. Au départ, je ne me souvenais pas de qui il était question. Je pensais que c’était un général, je ne sais quel Nelson, dont les Anglais sont fous, ou n’importe lequel de ces héros militaires qui me paraissent beaucoup plus présents dans les villes et la culture britanniques que dans tout le reste de l’Europe (il n’y a qu’à voir les rayons de librairies et de bibliothèques consacrés aux biographies militaires, aux histoires de batailles et de guerres.)

Curieuse tradition de mettre les grands hommes sur des colonnes grecques gigantesques. L’homme en question a toujours l’air mélancolique, il nous regarde, les passants, il ne nous écrase pas de sa puissance. Au contraire, il semble nous envier.

Les oiseaux chient dessus, et il faut se représenter le brouillard industriel qui couvrait les villes britanniques au XIXe siècle. A cette époque, les colonnes devaient se perdre dans le ciel, dans une douleur toute romantique. Solitude des génies.

Alors, puisque sur un blog on peut dire n’importe quoi, que rien n’y est pris au sérieux et surtout qu’on n’y lit jamais avec attention, je proposerai cette interprétation qui, à moi aussi, paraît farfelue : ces hommes célèbres sont en fait des sybarites, ces moines chrétiens des premiers siècles de notre ère, qui vivaient sur des colonnes, dans le désert. Les Anglais leur ont donné une dimension mystique plutôt que d’en rester au strict niveau des statues commémoratives. De même que les villes se donnent des ruines, comme je l’ai dit ici, elles se donnent des déserts, des solitudes effroyables, des hauteurs antiques et/ou superstitieuses.

Alors qui est cet homme, plus haut que tous les autres, plus haut que les plus hautes cathédrale de la ville ? Nous sommes en Ecosse, ce n’est donc pas un militaire, mais Walter Scott, évidemment ! 

Musées britanniques

Petite tentative de description provisoire des modes de médiation culturelle dans l’Angleterre éternelle.

Musées d’art

Généralement, ils ne sont pas grands. Ils possèdent de bonnes œuvres, pas nécessairement ce qui se fait de mieux pour chaque période, sauf évidemment les courants proprement anglais (préraphaélites, peintures victoriennes), mais presque toujours de bonne qualité.

Les musées britanniques sont très pédagogiques, je crois que c’est une règle absolue dans le pays. Que les œuvres soient rangées par périodes, par pays ou par thèmes, le but est d’expliquer les choses au promeneur du dimanche.

La Tate de Liverpool, sur les ravissants docks, ne déroge pas à la règle. Chaque salle a été pensée par des professeurs d’histoire de l’art reconvertis en médiateurs culturels (je dis cela sans avoir vérifié, n’est-ce pas, c’est une impression suscitée par ce qui suit.) La visite est organisée en plusieurs sous ensembles : From nature présente des sculptures à la limite de l’abstraction, mais où l’on perçoit encore les formes naturelles des corps et des têtes. Plus loin, From Window to Grid montre des peintures et des sculptures qui ont toutes en commun de montrer des formes grillagées, quadrillées, etc. Encore plus loin, on entre dans l’espace White Monochroms où le spectateur ne voit que… des monochromes blancs. C’est à la limite du didactisme et, pour tout dire, un peu fatigant pour l’esprit. On se croit revenu à l’école, et il semble que le public visé soit celui des anciens bons élèves pour qui l’art est un marqueur social autant qu’une recherche esthétique.

Il ne semble pas y avoir de musées d’art bizarres, insolites, ou contemporains au point que les œuvres exposées soient présentées de manières désordonnée, ou organique, ou conflictuelle. Pas d’empiètements, pas de dialogues, à proprement parler entre les œuvres. La muséologie anglaise a d’autres chats à fouetter.

Musées pour enfants

Les Anglais se décarcassent pour les enfants, voilà qui est une certitude. Ils rattrapent la relative modestie de leurs collections par une grande inventivité éducative. Chaque musée d’art possède son département où les bambins ne font pas que dessiner mais jouent, manipulent des bidules, vivent dans un environnement colorés.

Dans les salles officielles mêmes, des cimaises sont parfois installées avec d’affreux dessins d’enfants que les conservateurs ont cru bon d’exposer pour des raisons que je ne m’explique pas. Au motif qu’on veut faire venir les enfants au musée, ce qui est aussi louable qu’inutile et vain à mon avis, on en vient à imposer les enfants, leur mauvais goût, leur inexactitude patente, leur ignorance crasse, leur inaptitude au dessin, dans les promenades d’esthètes solitaires. On expose leurs croûtes à côté de chefs d’œuvre du temps jadis, comme s’ils procédaient de la même énergie, des mêmes préoccupations, ou des préoccupations si pures que, que quoi, que rien, cette phrase a assez duré.

Paradoxe typiquement britannique

Cela donne des musées sectorisés à l’extrême. Celui de Liverpool (Walker Museum) en est une illustration ; presque une caricature. Les salles sont relativement sombres, les murs sont couverts par un papier peint digne d’un appartement de grand-mère, on pourrait presque entendre le plancher grincer. Les peintures sont protégées par des VITRES, croyez-le ou non, ce qui rend la visite aussi confortable que faire l’amour avec, disons, des gants de vaisselle (la comparaison était impossible, et pourtant elle est assez juste…) Pour l’amateur, l’expérience permet de mieux comprendre pourquoi Francis Bacon a toujours tenu à mettre des vitres sur ces œuvres. On y a appliqué un discours intéressant, mais on a rarement souligné que c’était de cette manière que le petit Francis avait certainement eu accès à l’histoire de l’art.

D’autres salles sont plus modernes, comme si les rénovations ne pouvaient être faites que par petits bouts. Et puis surtout, le secteur pour enfants est entièrement caoutchouteux, coloré, vif, propre comme un sou neuf. Le visiteur ne se sent pas dans le même musée du tout, entre cet espace enfantin et la salle XVIIe siècle, ou même la salle des sculptures, juste en face de la salle pour enfants.

Si je dis que c’est un paradoxe typiquement britannique, c’est en vertu de nos préjugés, dont je ne sais pas s’ils rencontrent la réalité : l’idée que la Grande Bretagne est organisé sur un système de communautés qui ne communiquent pas. Le multiculturalisme social aurait accouché d’une sectorisation muséale (si cela ceut dire quelque chose.)

Capitale européenne de la culture ?

C’est un pur hasard si je me retrouve dans une ville qui bénéficie de cette prestigieuse dénomination. A vrai dire, je ne savais pas vraiment à quoi cela servait, mais maintenant que j’ai écumé la ville, il me semble évident qu’elle profite de fonds spéciaux, pour l’année en question, qui peuvent la rendre exceptionnelle, comparée aux autres villes européennes de même taille.

Liverpool, ce n’est pas grand, c’est un peu comme nos villes de province, Lille, Bordeaux, Nantes, mais l’offre culturelle en ce moment est assez incroyable. Je me limiterai aux musées et galeries, et je ne parlerai que des plus importants :

Le Walker Museum : musée assez convervateur contenant de belles pièces de peinture européenne depuis le XVIIe siècle. Grand espace pédagogico-ludique pour les enfants.

Le World Museum : Un musée où le monde entier peut entrer, les insectes, les étoiles, les peuples du monde, les Beatles, les horloges, tout ce que vous aimez dans le monde, et ce que vous n’aimez pas, vous le trouverez au Musée du monde, ou « Musée-Monde ». Le fourmillement du public est quasiment aussi intéressant que les collections, et on sort de là déboussolé, sans comprendre vraiment ce que l’on vient de voir.  

La Tate Modern : Succursale de la Tate de Londres, sur les superbes Albert Docks. Le site est déjà magnifique, franchement, les docks d’une ville portuaire comme Liverpool, même pour ceux qui, comme moi, se foutent de la mer comme de leur première vérole, cela en impose terriblement. Exposition des oeuvres de la collection d’art du XXe siècle. Présentation très pédagogique, chaque salle représentant un thème à part : « fenêtres et grillages », « monochromes blancs », « gestes », « de la peintures aux objets ». C’est un progrès comparé aux classements par périodes, ou par mouvements, mais cela reste très endimanché. Belles oeuvres malgré tout.

Le Musée de la marine : Des bateaux, des ports, le Titanic, etc.

Le Musée de l’esclavage : Toujours sur les docks. Intéressant qu’une ville cherche à faire face à son histoire coloniale et à son rapport à la traite négrière. Nous devrions faire de même.

The FACT : Gallerie d’art contemporain et cinéma d’art et d’essai. En ce moment, monographie de Pipilotti Rist, dont les vidéos et les installations impressionnent le public branché de ce lieu sympathique, mais dépressivement identique à tous les lieux branchés. On se croirait n’importe où, et pas plus à Liverpool qu’à Dublin ou à Berlin, ou à Shanghai. Enfin, un lieu comme il faut. Je m’arrêterai là. Il y a d’autres musées encore, mais ceux-là seuls sont assez impressionnants.

Si l’on ajoute à cela tous les festivals, les concerts, les événements liés au phénomène « capitale culturelle », il n’y a plus de doute qu’en effet, ça vaut le coup pour les habitants d’abord, et certainement pour les visiteurs.

Mais je dois finir ce billet à toute vitesse, qu’on m’excuse ce comportement cavalier, un bateau m’attend. Ou plutôt, il ne m’attendra pas.