CV France (8), Aventure méridionale

Suite des aventures de mon père, racontées par lui-même.

Dans le cadre de la réflexion je demandai au comptable de se renseigner sur cette société qui me voulait tant de bien ! Il s’avéra qu’elle avait déjà acheté l’année précédente une petite entreprise comme la mienne et que quelques mois plus tard le chef de ce la dite entreprise se retrouvait au chômage. Comme je n’étais pas déjà très chaud, cette nouvelle me conforta dans l’idée de refuser cette offre. « Comme le charbonnier restez donc maître chez vous » me répétait le comptable qui connaissait bien mon tempérament indépendant.

Je suivis son conseil avisé et bien m’en prit.

Garder mon fond de commerce’ m’aura permis de ne pas me retrouver tout nu suite à une opération hasardeuse que je vais vous narrer maintenant.

L’opportunité se présenta de prendre en charge un chantier important sur la côte d’Azur près de Cannes: l’entretien complet d’un groupe d’immeubles. L’appel du midi, le soleil, les bateaux. Je ne pus résister.

On m’avait mis en garde contre le manque de rigueur et une certaine indolence frisant la désinvolture avec lesquels, clients et employés concevaient leur façon de travailler là-bas. Je le constatai rapidement à mes dépens. Les RDV de chantier ne commençaient jamais à l’heure et tout le monde avait l’air de trouver cela normal (à part moi qui partais à 4h du mat’ pour être à l’heure !) 8h30/9h qu’elle importance ?!

Lors de mon premier contact avec le régisseur en chef il avait répondu avec un grand sourire à ma demande concernant le mode de règlement des factures. A Lyon les paiements se faisaient à 30j/fin de mois. « Vous savez ici, la coutume est de payer les fournisseurs quand les locataires sont à jour de leurs loyers et comme il y a toujours de mauvais payeurs… » Je ris avec lui de cette plaisanterie… mais ce n’en était pas une ! Trois mois après le début de l’activité je n’avais toujours pas été payé malgré les nombreuses relances. Je n’avais plus de trésorerie et il me fallut déshabiller Paul pour habiller Jacques : Prélever dans la caisse de Lyon pour payer le personnel local (une quinzaine d’employés) Il arriva un moment où il me fut impossible d’assurer les salaires. Les banquiers n’étant plus prêteurs, je fis appel aux frères et sœurs qui eurent la gentillesse de me prêter l’argent nécessaire. Je les en remercie encore aujourd’hui.

Je quittai la côte d’Azur, son soleil, ses bateaux, ses mauvais payeurs et retrouvai mes fondamentaux à Lyon. Je repris et développai la clientèle de particuliers que j’avais un peu négligée.

Une dizaine de ramonages effectués chaque jour et payés cash me permirent de remonter la pente.

Les paiements du client honni finirent par arriver (en partie…) et tout rentra dans l’ordre.

L’échec est un mot que j’ai banni depuis toujours de mon vocabulaire, mais n’empêche que là je n’en suis pas passé bien loin.

CV France (7), Une offre alléchante

Vous avez pu remarquer que j’ai accéléré ces temps-ci dans la rédaction de mon CV.

La mémoire commençant à me faire des infidélités, et les neurones ayant tendance à se mélanger les pinceaux, il y a urgence à terminer ce défi idiot que je me suis lancé à moi-même, à savoir : raconter ma foisonnante vie professionnelle à mes enfants, leur maman, et petits enfants ainsi que famille et amis proches intéressés par cette démarche.

Reprenons-donc.

Après le départ de mon associé, il me fallut réorganiser l’entreprise et lui consacrer beaucoup plus de temps.

Malgré cela, mon tempérament curieux et fougueux me poussait à chercher d’autres domaines d’activité.

Je courrais foires et salons et lisais des tas de revues spécialisées pour découvrir l’objet rare. C’est ainsi que je commençai à m’intéresser à ce que j’appellerai de fausses-bonnes idées, l’idée justement étant de commercialiser des produits nouveaux et si possible révolutionnaires. Quelques exemples :

– Un appareil permettant d’utiliser les vieux journaux pour en faire des briquettes d’allumage

– Un autre pour nettoyer automatiquement les rouleaux des peintres

– Un insert haute définition pour cheminée à bois

– Un produit pour l’étanchéité des toitures

– Un autre pour la rénovation des baignoires en émail

– Et encore un procédé pour économiser l’énergie…..

– Et j’en oublie !…

Ces activités annexes m’apportèrent beaucoup de satisfactions intellectuelles et humaines (recherches diverses, contact humain très enrichissant), mais peu de revenus.

En effet pour qu’une idée nouvelle s’impose il faut du temps et de la patience, et je manquais singulièrement des deux.

Et comme toujours lorsque cela commença à marcher, l’intérêt s’émoussa rapidement et j’eus envie de passer à autre chose.

La cinquantaine avait déjà frappé.

C’est alors qu’une grosse société de nettoyage industriel de la région Rhône Alpes me proposa de reprendre l’entreprise (personnel, matériel et clientèle, bien sur), avec pour moi un poste d’encadrement et un salaire confortable.

L’offre était alléchante. Elle me permettait d’arriver relativement peinard à la retraite, en étant débarrassé des problèmes et risques liés au statut d’entrepreneur.

Mais étais-je capable de redevenir salarié ?

Cela méritait réflexion.

CV France (6), Fin d’association

Suite des aventures de mon père racontées par lui-même.

Tout en gardant un œil sur le bon fonctionnement de l’entreprise, je me consacrai à la mise en place de ce premier stage prévu quelques mois plus tard. Du point de vue technique je n’étais pas trop inquiet : les 2 ou 3 fabricants de vmc existant à l’époque, ayant senti qu’ils avaient par mon intermédiaire la possibilité de se faire connaître auprès des entreprises de nettoyage, me prêtèrent volontiers les documents et le matériel dont j’avais besoin. Je pris aussi de nombreuses photos sur mes propres chantiers et j’allai même espionner nos voisins teutons pour voir leur façon de procéder!

J’avais pu ainsi établir un dossier technique assez bien ficelé, accompagné d’un diaporama. Tout cela eut l’heur de plaire à mon « nouvel employeur ». En ce qui concerne le volet formation, on me convia au siège de l’organisme à Villejuif dans la région parisienne. En une semaine on m’enseigna les rudiments du métier de formateur et en même temps je pus observer les prestations des formateurs dans d’autres domaines que le mien genre nettoyage de vitres, aspiration des moquettes, nettoyage des sanitaires, choix des produits, etc.

Sans vouloir être prétentieux, j’eus l’impression de pouvoir faire aussi bien qu’eux. Ça ne volait pas bien haut ni dans le fond ni dans la forme.

Sur une journée de formation facturée, il y avait en moyenne 2 heures de cours le matin et idem l’après-midi, entrecoupées de pause pipi, pause café, pause cigarette, apéritif, repas, etc. Les stages duraient 2 jours minimum… Pensez-vous sérieusement qu’il faille autant de temps pour apprendre à laver des vitres ? Je compris que cela arrangeait tout le monde : le patron qui devait justifier de l’utilisation des fonds de formation, les formateurs qui étaient bien rémunérés et se la coulaient douce, et les stagiaires qui n’étaient pas obligés de se lever aux aurores comme dans leur entreprise.

N’étant pas habitué à ce type de fonctionnement, j’eus quelques difficultés à me mettre au diapason et, après avoir animé 2 sessions au siège de l’organisme à Paris, le directeur me proposa d’intervenir directement dans les entreprises qui en feraient la demande. Cette formule me convenait davantage : nous étions entre gens de terrain et je pouvais conseiller les clients sur leurs propres chantiers. J’avais l’impression de faire vraiment de la formation.

J’étais bien payé, le travail m’intéressait, je voyageais beaucoup et les clients semblaient m’apprécier au point de m’appeler à l’hôtel pour un conseil. Ce n’était pas prévu dans le contrat, mais bon!

On pourrait penser que je fais le procès des organismes de formation. Que nenni ! Je témoigne simplement de ce que j’ai vécu.

D’ailleurs je peux témoigner aussi de la qualité des prestations de certains organismes avec qui j’étais en relation, d’un en particulier, dirigé par madame Chaffanjon avec qui nous avons collaboré de nombreuses années.

Au fil du temps, mon statut de formateur évolua vers un rôle de conseiller technique auprès des entreprises de nettoyage. J’étais de moins en moins présent dans l’entreprise et mon associé commença à en prendre ombrage, bien que je n’aie jamais été bien loin lorsqu’il y avait un problème à régler.

Nous nous séparâmes donc à l’amiable, sans conflit ni problèmes, en nous souhaitant bon vent mutuellement.

CV France (5), Formateur

Suite des aventures de mon père. Après le ramonage, dans lequel il se lance dans les années 70, et en parallèle à cette activité, mon père devient formateur. C’est les années 80.

La VMC, qu’es aco ?

Il ne s’agit pas d’un virus comme me dira un jour un plaisantin, mais d’un sigle désignant la ventilation mécanique contrôlée.

Ce système destiné à remplacer la ventilation naturelle dans les immeubles existait depuis quelques années déjà et nous arrivions à un moment où il fallait songer à l’entretenir. Un client, syndic d’immeubles, me demanda un devis pour le nettoyage, l’entretien et la vérification du bon fonctionnement du réseau vmc d’un groupe d’immeubles. N’ayant jamais vu ni de près ni de loin une installation utilisant ce procédé, je m’enquis auprès de collègues et concurrents ainsi que des fabricants sur la façon de faire. Personne ne put me renseigner.

Je m’adressai alors à l’organisme de formation des entreprises de nettoyage à qui je versais consciencieusement ma cotisation chaque année (c’était obligatoire !). Là non plus, aucune information, aucune demande de formation à ce sujet.

Je me dis qu’il y avait quelque chose à faire dans ce domaine, et que c’était peut-être une opportunité de sortir de cette routine dans laquelle je commençais à m’installer.

Je soudoyai un employé d’un fabricant d’accessoires vmc, qui, contre monnaie sonnante et trébuchante, accepta de nous former, mon associé et moi, et de nous accompagner sur le terrain pour réaliser les travaux demandés par le client. Nous pûmes ainsi déterminer le temps nécessaire pour l’opération ainsi que différents éléments permettant l’établissement d’un devis pertinent.

Quelques mois et chantiers réussis plus tard, je repris contact avec l’organisme de formation pour un problème administratif. La secrétaire me signala qu’ils avaient eu récemment des demandes de formation vmc de la part d’entreprises de nettoyage, mais qu’il ne leur était pas possible d’y répondre, n’ayant pas de personnel qualifié dans ce domaine. En plaisantant, je lui signalai que moi j’étais qualifié…

Le lendemain je reçois un fax du directeur qui, de passage à Lyon, souhaite me rencontrer pour parler vmc. Entretien sympathique au cours duquel, après m’avoir jaugé sur place et constaté la véracité de mes dires concernant les nombreux chantiers réalisés, il me proposa de créer avec son aide un stage de formation sur 2 jours, stage qui s’intitulerait « Entretien des vmc ». Je ne fus pas trop surpris par cette offre car je savais qu’il s’agissait d’un marché porteur et pas de formation pour cela. J’acceptai bien évidemment cette proposition qui allait dans le sens de mon besoin de nouveauté et de création.

Et c’est ainsi que je devins « formateur ».

CV France (4), Ramonage (suite)

Suite des aventures de mon père.

A cause du très mauvais climat social de l’époque, la démotivation des salariés, le poids des charges, la tendance était à la sous-traitance aussi bien dans l’industrie que dans le tertiaire. Je me mis donc à l’écoute de ces nouveaux besoins et mon entregent fit le reste!

Rapidement, je me positionnai sur le marché du nettoyage industriel et technique, ce qui impliquait une gestion d’entreprise totalement différente tant au niveau du personnel que du matériel et des finances.

Tout en conservant ma clientèle de particuliers qui me permettait d’avoir de la trésorerie (le ramonage se paie cash par le ramoné comme la baguette chez le boulanger), je décidai de changer de braquet et commençai à soumissionner pour des chantiers importants.

A l’époque, les banquiers étaient prêteurs et pour un peu que vous ayez un bilan comptable correct, un projet cohérent et une bonne tête, votre demande de prêt professionnel à faible taux d’intérêt était rapidement prise en compte et vous étiez convoqué quelques jours plus tard pour apposer votre signature précédée de la mention « lu et approuvé, bon pour accord » en trois exemplaires.

Je ne me souviens pas du montant, mais c’était la première fois de ma vie que je me trouvais « confronté » à une telle quantité d’argent!

Etant devenu raisonnable avec les ans, j’utilisai cet argent à bon escient et une année plus tard, l’entreprise comptait une dizaine d’employés, plusieurs véhicules et du matériel et des outils appropriés. Mon associé était responsable des chantiers et du personnel, et me laissait volontiers la gestion des « paperasses », comme il disait…

Manque d’ambition, peur des problèmes qui ne manquent pas de se poser lorsqu’une entreprise grossit ? En tout cas, j’arrêtai là le développement, d’autant plus que mon collaborateur n’était pas chaud du tout… Comme pour les particuliers, je fis en sorte de fidéliser la clientèle et de remplacer un client défaillant par un autre.

Ainsi ma petite entreprise ne craignait pas la crise, et sans retirer un salaire mirobolant, les affaires marchaient plutôt bien.

Cependant, l’attrait du nouveau et de la création s’émoussait sérieusement et la routine commençait à s’installer ! Diable, quel vilain mot la routine !!

Dieu merci, une opportunité se présenta qui me permit, tout en conservant mes acquis, de découvrir un autre domaine d’activité.

CV France (3), Ramonage

Suite du déroulement de la vie professionnelle de mon père. On arrive à une partie dont j’ai quelques souvenirs : le ramonage.

Dans les années 1980, je devins donc ramoneur, pas tant par sacerdoce que comme  une opportunité de créer ma propre entreprise et donc d’avoir la LIBERTE  d’entreprendre, de découvrir de nouvelles choses en étant totalement responsable et conscient du risque que cela impliquait. J’avais la quarantaine, plein d’énergie et d’enthousiasme… J’étais prêt pour une nouvelle aventure!

Je n’avais pas conscience de la réputation qu’avait le ramoneur auprès du ramoné ! Je découvris rapidement que ce dernier, le client, considérait l’opération de ramonage avec appréhension, comme un mal nécessaire et rendu obligatoire par les compagnies d’assurance. Moi qui pensais que le ramoneur disposait d’un certain capital de sympathie auprès du public, je fus bien déçu ! Elle était bien loin l’image d’Epinal du petit ramoneur savoyard qui chantait son amour dans le calme du soir près de sa bergère au doux regard, étoile des neiges, etc.

En fait, le client s’attendait à voir arriver chez lui un bougnat auvergnat livreur de charbon, noir de la tête aux pieds, seuls les yeux et les lèvres ressortant de sa tête mauresque, et laissant  derrière lui un sillon de suie qui s’éparpillait partout sur son passage.

Je m’évertuai donc à modifier cette image suicidaire en changeant le comportement du personnel et en utilisant des outils performants comme aspirateurs industriels puissants, des vêtements de travail  et véhicules adaptés et propres.

En quelques mois, le regard des clients sur le ramoneur changea et je m’honore d’avoir participé à ce changement.

Afin de développer l’entreprise, il me semblait judicieux de fidéliser la clientèle en lui proposant quelques prestations simples liées plus ou moins au ramonage : vente de bois de chauffage, vérification de l’état de la toiture : cheminée, tuiles, nettoyage des cheneaux et gouttières,  nettoyage des toitures, etc. En règle générale, cette offre était la bienvenue car ces petits travaux n’intéressaient guère les maçons ou les couvreurs.

Bref, les affaires marchaient plutôt bien, et j’étais assez content de moi. Et puis…

Et puis, peu de temps après ma prise de fonction, j’eus la maladresse de me fracturer le poignet droit. Même pour un ambidextre, ce que je ne suis pas, il est difficile d’effectuer des travaux manuels dans ces conditions!

J’embauchai donc un ouvrier supplémentaire pour seconder mon associé et mis à profit mon handicap pour prospecter. Je repris contact sans vergogne avec certains de mes anciens employeurs avec qui j’étais resté en bons termes. De fil en aiguille, de réseau en réseau et grâce aussi au côté misérabiliste de ce pauvre homme obligé de travailler avec un bras dans le plâtre, une nouvelle clientèle apparut!

CV France (2)

Suites des aventures professionnelles de mon père, racontées par lui-même. Dans ce cours épisode, les dernières péripéties qui le menèrent vers le métier que je lui ai toujours connu, le ramonage. Incidemment, on y voit le passage d’un statut de salarié insatisfaisant à celui d’artisan à son propre compte.

Pour lire les textes de mon père publiés sur ce blog, cliquer sur la catégorie qui porte son nom, Yves Thouroude.

Pour en terminer avec ces emplois sans intérêt qui ont jalonné ma vie professionnelle entre 1970 et 1980, il me reste à vous présenter mes deux derniers employeurs : Robimatic s.a , société savoyarde fabriquant des robinets et accessoires hydrauliques. Mon passé africain d’hydrologue  favorisa grandement mon embauche bien que pratiquer des mesures de débit sur les rivières boueuses d’Afrique n’ait strictement rien à voir avec le fait de vendre des robinets aux artisans ardéchois. Ce que je retiendrai de mon bref passage dans cette société , c ‘ est qu’il n’aura rien changé au fait  qu’on entend toujours parler de robinets qui fuient !

Gamlen-Naintré s.a, entreprise normande basée à Vernon, devint mon 6ème et dernier employeur. Le fondateur de cette entreprise, devenue internationale, avait, parait-il, commencé son activité dans le garage de son petit pavillon. Il était féru de mécanique et fabriquait des détergents d’une façon trés artisanale . De ce fait , il lui arrivait d ‘ avoir du mal à se laver les mains , ce que lui reprochait son épouse ! Les différents savons qu’il essayait ne lui convenant pas , il décida d’axer ses recherches et ses mélanges dans cette direction . Aprés moult essais , il pensa avoir trouvé la formule idéale et testa son savon auprés des garagistes . Il rencontra vite un franc succés, car, en plus de son efficacité, ce savon s’ utilisait sans rinçage. Quelques années plus tard , je fus embauché pour développer les ventes auprés des artisans, des entreprises de nettoyage, des services entretien des usines, etc.
Ayant peu de concurrence dans ce domaine, les affaires marchaient bien, mais surtout je découvrais une nouvelle clientéle qui me plaisait beaucoup. Je me sentais très à l’aise au milieu de ces travailleurs manuels qui semblaient  « m’avoir à la bonne » ! J’aimais leur simplicité, l’authenticité du contact, leur langage souvent fleuri et parfois ésotérique… ainsi qu’une certaine forme d’humour et de gaiété dans l’accomplissement de la tâche .
Je sentais que c’était dans ce milieu que je pouvais m’ épanouir. Mais comment faire lorsqu’on n’est pas trés habile de ses dix doigts ?
La réponse me fut apportée le jour où l’un des employés d’une entreprise de ramonage me confia qu’il souhaitait depuis longtemps se mettre à son compte. Il connaissait parfaitement le travail, mais, ayant eu un parcours scolaire cahotique, il avait horreur des  « paperasses » et savait pertinemment qu’il ne suffisait pas dêtre un bon ouvrier pour créer et réussir une entreprise. Il avait une grande confiance à mon égard et c’était bien réciproque . Il me proposa une association à 50-50 , lui s’occupant du côté technique que j’apprendrais à son contact , et moi , du domaine administratif et commercial , domaine  dans lequel j’avais quelque compétence.
Et c ‘est ainsi que vit le jour en février 1978 l’entreprise Thouroude-Ferrandiz, inscrite à la chambre des métiers sous la rubrique
                                                                RAMONAGE FUMISTERIE
Oui , vous avez bien lu : Fumisterie !!!
Décidément, ma nouvelle vie professionnelle se  présentait sous les meilleures auspices.

CV France (1)

Ci-dessous la suite des aventures de mon père racontées par lui-même. On se souvient de ses aventures de jeune homme en Afrique, le voilà de retour en France, père de famille, en recherche d’emploi.

Pour lire l’ensemble de ses textes, mis en ligne sur ce blog, cliquer sur la catégorie qui porte son nom : Yves Thouroude.

 

Il y a quelque temps déjà, j’avais entrepris d’écrire mon Curriculum Vitae.

Je l’ai commencé et me suis arrêté en route, la partie Africaine de ma vie tellement riche en sensations et émotions ayant mis sous l’éteignoir, les trente années suivantes.

Et pourtant il s’en est passé des choses !

Avant que la Grande Faucheuses n’ait retrouvé définitivement ma trace et que mes neurones n’aient la danse Saint Guy, je m’attelle à vous conter la suite…

Retour en France en l’année de grâce 1970, qui vit la naissance de J.B et la mort du général.

A cette époque les offres d’emploi ne manquaient pas dans la région parisienne.

Premier employeur :

« EUROPE RESIDENCE »

Activité : Vente de maisons particulières

Je restai très peu de temps dans cette société. J’en ai un souvenir très flou. La seule certitude que j’aie c’est que je n’ai jamais vendu de maison.

Deuxième employeur :

« GALERIE FIDELIS »

Activité : Reproduction de tableaux et toiles de maîtres.

Ces reproductions étaient soi-disant réalisées par des étudiants des beaux-arts, à partir de lithographies sélectionnées, les encadreurs étant des professionnels reconnus et bla bla et bla bla bla….

Je n’ai jamais pu visiter ces ateliers. Existaient-ils vraiment ?

FIDELIS avait créé sa propre école de vente. J’y ai appris les techniques modernes de vente qui m’ont permis de réaliser des affaires non négligeables.

Grâce à cette méthode il suffisait de suivre scrupuleusement les arguments enseignés pour devenir un bon vendeur. Preuve en est : le dénommé Cordier ex-apprenti boucher et meilleur élément de la Société!

Et me voilà promu : CONSEILLER EN DECORATION ! (pas peu fier!)

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Après quelques mois d’activité en Seine et Marne, la Société ayant décidé de s’agrandir , me proposa » d’exercer mes talents « dans la région Lyonnaise. Cette proposition-promotion me convint immédiatement car elle me permettait de découvrir d’autres lieux et de travailler à ma guise, juste un contact hebdomadaire avec le chef de secteur, monsieur Parisien, le comble pour un Lyonnais !
Et c’est ainsi que madame et monsieur Thouroude et leurs trois garçons  quittérent une nouvelle fois leurs pénates par un petit matin blême et pluvieux de novembre .
Quitter la capitale de la France pour la capitale des Gaules le jour même où le Général presqu’éponyme décédait , me semblait un signe favorable du destin et augurait d’un avenir radieux !
Quelques jours plus tard , Hara Kiri affichait à la une :  » Bal tragique à Colombey , 1 mort  » . cet article blasphématoire  ? (déjà) fit scandale et cela ne faisait pas rire les premiéres personnes que je rencontrai à Lyon . Il faut se souvenir que peu de temps auparavant , un drame atroce s’était produit dans l’incendie d’un dancing ,  faisant de nombreuses victimes . Cela s’était passé non loin d »ici .
Alors , effectivement , a-t-on le droit de rire de tout , quelque soient les circonstances ? On pourrait en débattre à l’infini .
Bon , me direz vous , vous me la baillez belle , mais quel rapport avec le curriculum vitae ?
Aucun , vous répondrais je . Encore que …On me l’avait certainement enseigné , mais cet épisode m’a confirmé que si l’on veut réussir dans la vente , il faut éviter de parler de ses propres opinions , politiques , morales , religieuses ou autres ..
L’activité me plaisait bien , les clients accueuillants et souvent cultivés , ce qui m’obligeait à approfondir mes connaisances dans le domaine artistique et ce n’était pas du luxe ! De plus mon secteur était sans doute le plus agréable du grand Lyon , qu’il s’agisse de Ste Foy les Lyon , Tassin la demi lune ou Ecully avec leurs immeubles modernes et luxueux voisinant harmonieusement avec les anciens bâtiments religieux et les grands espaces verts . Depuis cet endroit situé en altitude , la vue sur la ville était imprenable , avec la colline sacrée de Fourviére vers le nord , les rives du Rhône jusqu’au confluent avec la Sâone vers le sud  et le tout nouveau centre de la Part-Dieu vers l’est et beaucoup plus loin la plaine de l’Ain . A cette époque , début   décembre , c’était la fête des lumiéres . En rentrant à la maison , le soir , je ne me lassais pas du spectacle merveilleux que m’offrait l’illumination de la ville  , surtout si j’avais vendu un Vermeer , ou « la ronde de nuit  » de Rembrandt , le tableau le plus cher de la collection !!
Tout était pour le mieux , la nostalgie de l Afrique commençait à s ‘estomper .
                                                                                                 
Je ne me souviens pas pourquoi et quand j’ai quitté Fidelis , à moins que ce soit Fidelis qui ne m’ait quitté !!
En tout cas quelques mois aprés être devenu Lyonnais , je suis intrigué par une annonce parue dans le « Progrés « . Il s’agit en substance d’une société suisse  oeuvrant dans le domaine informatique et promettant  , pour son agence Rhône Alpes , des revenus élevés à des vendeurs compétents
Ma candidature retenue , nous sommes une dizaine à attendre dans un grand salon du Sofitel , quai Gailleton un des meilleurs hôtels de Lyon, l’arrivée du pdg qui nous a convoqués en cet endroit luxueux ! Je vois arriver sur le parking une magnifique Jaguar bleu ciel dont le ronronnement caractéristique enchante mon ouïe !
S’ en extrait un homme plutôt grand ,  la cinquantaine élégante , tempes grisonnante et fine moustache , ressemblant quelque peu à James  Bond , le vrai , le premier , je veux parler bien sûr de  Sean Connery !
Son costume assorti à la Jaguar et son allure générale me font penser à un milord bien qu’il soit helvéte et fier de l’être !! Je trouvai quand même que son accent trainant faisait tâche dans le décor. Mais , bon , on ne peut pas être parfait .
Il nous présente sa société , l’historique , l’implantation , les objectifs , les ambitions etc ect  , à grand renfort de statistiques , de chiffres d’ affaire , de marges ,de revenus exponentiels des représentants , de
revues de presse et autres supports .
Aprés nous avoir offert un déjeuner spartiate , accompagné de son directeur des ventes pour la France , il nous invite à visiter les bureaux qu’il vient d ‘acquérir à 2 pas de l’hôtel , au 4 place Gailleton .
Me voici donc embauché par mon troisiéme employeur :
                               INFORMATIQUE ET GESTION
                              Activité : Formation programmeurs et analystes
P.s  : Malgré de nombreux efforts de mémoire , impossible de me souvenir de son nom !  Pourtant , la suite  du récit , peu banale , vous convaincra , je pense , que je n’aurais pas dû l’oublier !
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Oui, vraiment, les bureaux d’Informatique et Gestion avaient fiére allure. Ils occupaient le premier étage d’un immeuble ancien situé sur une petite place tranquille au bord du Rhône. Les glou glou de la fontaine entourant la statue débonnaire du docteur Gailleton, donnaient à ce lieu citadin un petit air bucolique.
En dehors du bureu directorial équipé comme il se doit d’un bureau ovale,  d’un immense fauteil noir à roulettes et de l’équipement de bureau dernier cri , la quasi  totalité des volumes était occupée par une grande piéce . C’était le saint des saints . 3 tables en forme de U supportaient une dizaine d’ordinateurs rutilants neufs avec leur armada de fils et de trucs qui clignotent .. A l’avant , une estrade équipée d’un écran, un appareil de projection de diapositives , un paper board . Lorsqu’ on entrait dans cette piéce , on avait tendance à envier les gens qui allaient avoir la chance , prochainement, de recevoir la formation haut de gamme que promettait la pub !
C’était vraiment le top.
A l’issue de cette visite-cérémonie, et après entretien individuel avec le directeur des ventes , je signai mon contrat d’embauche . et devins « délégué régional « , ce qui ne veut rien dire , mais qui en jette !  On me confia le secteur Ain , Jura , Haute Savoie. Petit fixe , mais commisions importantes, frais de déplacement. Mon rôle consistait à recruter des éléves pour le premier stage de formation qui débutait en octobre. Toute la région Rhône Alpes était inondée de publicité sous forme de coupons réponses dans les quotidiens et les gratuits ( même système qu’utilisait mon employeur précédent ) , je ne contactais donc que des gens intéressés a priori. Je leur apportais une brochure explicative sur la formation et les débouchés professionnels qu’elle apportait. Lorsque le prospect semblait bien avoir mordu à l’ hameçon, je le ferrais en lui proposant de visiter nos bureaux… En général , la visite se terminait par la signature du bon de commande!
Je garde  de cette période initiale de mon nouveau « job » un excellent souvenir : les affaires marchaient bien et moi qui connaissais mieux l’Afrique occidentale que la France, je découvrais chaque jour un lieu nouveau avec ses particularités au niveau géographique , humain , culinaire  sans oublier la flore  la faune et les accents des indigénes selon les régions ! Pour rigoler, j’enfilais un peu le costume de l’ethnologue Africain envoyé en mission en France…
C’était en 1972 ou peut-être en 1973 , en tout cas ce fut un bel été. Entre 2 clients, j’arpentais des sentiers forestiers dans le Jura ou marchais autour des étangs dans les dombes de la plaine de l’Ain . Je me laissais aller à l’observation et la contemplation de la nature. J’ai le souvenir précis de m’être arrêté au col de la Faucille une nuit de pleine lune. Pas de voitures à l’horizon, aucun bruit parasite , juste quelques aboiements lointains dans la vallée  et les hululements des oiseaux de nuit. Un véritable enchantement…
Par un étonnant transfert, je me retrouve dans la brousse Africaine et n’ai plus du tout envie de rejoindre l’hôtel vers lequel je me dirigeais. Légérement en contrebas , une petite clairiére me tend les bras. Je me prépare un lit douillet avec des brassées de fougéres et m’installe tant bien que mal pour la nuit. Soirée féérique mais petit matin un peu frisquet ! Depuis ce jour , j’aurai toujours dans la voiture mon vieux duvet, un jerrycan d’eau et quelques conserves, car ce besoin de coucher dans la nature me reprendra souvent, et bien que ça ne fasse pas trés sérieux, je répondrai toujours favorablement à cet appel.
L’été laissa sa place à l’automne. Etait venu le temps des choses sérieuses, je veux parler du stage de formation  qui débutait le lundi . L’avant veille , je passe au bureau pour faire mon rapport hebdomadaire .
Et là : surprise et stupéfaction !!!
Personne : ni secrétaire  ni patron , mais surtout aucun meuble ni ordinateur . Rien ! Le vide absolu , on aurait pu penser qu’Attila était passé par là ! Totalement abasourdi , je n’en crois pas mes yeux…
Je pense bien sûr , avec un peu d’angoisse ,à mon avenir devenu incertain , mais aussi à mes clients… Afin de leur éviter un déplacement devenu inutile , je leur téléphone pour leur exposer les faits , opération délicate comme vous pouvez vous en douter ! Cette démarche difficile me mettait en accord avec ma conscience , et me permit de bénéficier de circonstances atténuantes auprés de la police judiciaire où j’étais convoqué  » pour affaire me concernant  » !
L’officier et son adjoint le grand et le petit , le méchant et le gentil , me bombardèrent de questions insidieuses auxquelles je ne comprenais rien . Assez rapidement cependant , ma bonne foi fut reconnue et mon accusation pour complicité d’escroquerie levée .
J’appris que le Suisse à la Jag , dont je n’ai toujours pas retrouvé le nom , était un escroc international recherché par Interpol. Sentant que le marché informatique qui en était à ses balbutiements , allait exploser, il avait monté plusieurs affaires du même style dans toute l’Europe. Le directeur des ventes et un collègue furent emprisonnés et moi , je l’avais échappé belle !
Dans cette histoire , on me fit remarquer , et on avait raison , que j’ avais fait preuve   d’une grande crédulité !
Et je me jurai comme dans la fable qu’on ne m’y reprendrait plus !
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Echaudé par cette aventure digne d’un roman policier série B , et qui aurait pu me mener tout droit dans les geôles de la Répulique , je résolus de prendre quelques précautions vis à vis de mon prochain employeur . Je recherchai donc une société connue et réputée , ayant pignon sur rue et sécurisante , ( je pensais surtout à ma famille qui venait en plus de s’agrandir d’un 4éme garçon appelé guillaume ) . > C’est que ça a de l’appétit ces lascars et même si le dernier est allaité , il faut quand même bien nourrir la maman ! > > Comme je l’ai déja mentionné , l’époque était encore propice à l’emploi . > Cependant le premier choc pétrolier s’annonçait et l’avenir commençait à s’assombrir . Un malheur n’arrivant jamais seul , Giscard d’Estaing allait devenir président de la République et Fernand Reynaud , le célébre comique , allait trouver la mort en percutant à vive allure le mur d’un cimetiére !
RONEO et Cie , société spécialisée en matériel de bureau , mondialement connue , avait son siége dans les beaux quartiers de Paris , avenue Friedland , je crois . Son cheval de bataille était la  » roneo  » , l’un des premiers appareils à reproduire des textes , si ce n’est le premier et il avait une telle réputation que le verbe « ronéotyper  » est passé dans le langage courant et même entré dans le dictionnaire !!
Ainsi cela permet aux gens qui s’ennuient pendant les rudes soirées d’hiver , de le décliner en famille . Moi , celui
que je préfére , c’est l’imparfait du subjonctif . Cela doit donner quelque chose comme : que nous ronéotypissions ! Elégant non ?
Oui , de toute évidence , j’avais tiré le bon numero !
Contrairement à mes emplois précédents , j’avais une rémunération fixe , des horaires à respecter et un tout petit secteur délimité au nord par l’hôtel de ville , au sud par la place Bellecour , avec la Saône et le Rhône à babord et à tribord . Les bureaux se trouvaient rue Confort , au milieu de ce quadrilatére .
Mon travail consistait à visiter une dizaine de clients , ( banques , siéges d’entreprises , agences de voyage etc. ) , pour les inciter à renouveler leur mobilier de bureau et leur présenter les nouveautés . Rien de trés enthousiasmant je vous l’accorde .
Ayant peu de distance à parcourir , et n’ayant plus de voiture suite aux problémes liés à l’épisode précédent , je me déplaçais à pied .
Plusieurs kilométres chaque jour , ça use peut-être les souliers , mais en tout cas ça maintient la forme . Sans ce moyen de locomotion , je n’aurais sans doute pas découvert en profondeur le centre de Lyon comme j’ai pu le faire .
En dehors du plaisir que m’apportait cette découverte , je commençais à m’ennuyer ferme . J’avais la sensation d’être devenu un petit fonctionnaire . Les gens étaient tristes autour de moi Dans mes rêves , j’étais obnubilé par des bureaux et armoires métaliques laids , froids et coupants…
Afin de mettre du beurre dans les épinards , je travaillais le dimanche en tant que vendeur dans un magasin de meubles anglais . C’était plus sympa et plus chaud , mais j’aurais préféré profiter de la famille !
Je traversais là une période difficile . Il fallait en sotir : c’était ça ou le Vinatier ( hôpital psychiatrique )
Ma collaboration avec mon 4éme employeur s’acheva un soir d’hiver sombre et glacial comme du mobilier de bureau !

Adieu l’Afrique

Le BRGM (Bureau de la Recherche Géologique et Minière) et l’ORSTOM (Office de la Recherche Scientifique et Technique Outre-Mer) étaient à peu près les seules sociétés françaises dans le domaine de la recherche appliquée, présentes en Afrique et ceci bien avant l’Indépendance. Si les concurrents étrangers étaient rares, c’est que la France veillait jalousement sur son pré carré…

A part moi pour qui, comme je l’ai raconté, il y avait eu manifestement une erreur de casting, les employés de l’Orstom étaient triés sur le volet et sélectionnés selon certains critères. On attendait d’eux plus que des diplômes, on voulait qu’ils aient des qualités d’hommes de terrain ayant si possible une expérience en milieux dits hostiles, des connaissances mécaniques, l’esprit d’initiative et tout et tout et tout! Car, comme vous l’avez compris, l’essentiel du travail se passait en brousse, dans des endroits peu habités, en particulier dans le sahel et dans le désert.

D’où la nécessité d’être équipé et motivé pour vivre en autonomie le temps de la mission : véhicule tout terrain avec réserve de carburant, d’eau et de nourriture, fusil de service, outillage divers, etc.

Manquait seulement une radio pour communiquer. J’appris à la fin de mon séjour que certains en étaient équipés. En général, nous étions accompagnés d’un ou deux Africains (un homme à tout faire et en ce qui me concerne , un aide hydrologue.)

Notre réputation , un peu surfaite, auprès des Blancs était celle de baroudeurs aventuriers dont on ne savait pas exactement ce qu’ils faisaient, qu’on voyait prendre la piste un bon matin et revenir 2 ou 3 semaines plus tard, sales et dépenaillés dans des véhicules non mois sales et boueux !

L’un d’entre nous, Henri Barral, qui fut occasionnellement chef de mission, garçon un peu déjanté, avait coutume de répondre aux interrogations que nous étions en train de « préparer sournoisement la reconquête » !

Rien ne me prédisposait à évoluer dans ce milieu. A part certains petits boulots effectués à Paris avant mon départ et qui m’avaient un peu ouvert les yeux, je n’avais aucune expérience, aucun vécu, aucun diplôme, aucun projet. J’étais sorti du séminaire révolté par la stratégie d’enfermement pratiquée (hors de l’église, pas de salut). J’avais quitté l’armée déçu de n’y avoir rien appris, que des conneries. J’avais une vingtaine d’années et n’étais encore qu’un enfant.

Alors, imaginez le choc lors de mon arrivée en Afrique ( je ne reviens pas sur les conditions rocambolesques de cette arrivée !)

Ce qui a rendu tellement difficile mon retour en France, c’ est que j’ai ressenti très vite que j’étais chez moi en Afrique , que tout ce que j’y faisais me plaisait et semblait avoir quelque utilité. Alors pourquoi serais-je retourné dans la mère patrie où je n’avais que de vagues attaches familiales alors que je me sentais adopté ici ? Point n’est besoin de faire appel à une psy pour comprendre que je n’avais pas encore digéré le fait que mon père m’ait rejeté et que les « bons pères » du séminaire , ma seconde famille , aient agi de la même façon après ma démission!

Je n’avais plus peur. Peur d’être jugé, peur d’être abandonné , peur de ne pas être à la hauteur. Je ne ressentais plus, ou peu, ce sentiment diffus de culpabilité qu’on m’avait insidieusement inoculé depuis mon enfance. J’étais accueilli dans tous les villages de brousse avec simplicité et amitié. Quand je revenais quelque temps plus tard, c’était avec une joie démonstrative que l’on m’attendait, le « téléphone arabe » m’ayant précédé. Chaque village était devenu ma famille !

Je dormais à la belle étoile et vivais en phase avec la nature. Je n’avais pas besoin de montre et de moins en moins de boussole. Au contact de mes collègues africains, j’acquérais petit à petit le sens de l’orientation et les bonnes attitudes à adopter pour être justement en phase avec la nature. Un peu comme le marin solitaire au large, je commençais à vivre à l’instinct.

Et puis les conditions de travail étaient tellement particulières…

Un exemple : certaines zones du sahel étaient inaccessibles pendant l’hivernage même avec des 4×4. Alors, pendant la saison sèche, nous partions avec 2 véhicules et le matériel nécessaire vers le site à étudier, si possible pas trop loin du poste de police de la frontière… (il y en avait quand même pour des sous !) Là, il s’agissait de délimiter un terrain d’atterrissage avec quelques pierres peintes en blanc sur un sol sablonneux choisi pour sa dureté. Retour à la ville avec l’un des véhicules. Lorsque la météo le permettait (il fallait surtout se méfier des tempêtes de sable), un petit avion de tourisme et son pilote nous déposaient sur l’aérodrome improvisé. En général, le pilote repartait illico car, ne pouvant pas entrer en relation avec une tour de contrôle compte tenu de l’éloignement, il préférait assurer son retour.

Commençait alors notre travail dans cette vaste région désertique, le plus difficile étant de retrouver les appareils hydrologiques enregistreurs installés la saison précédente ! Certaines tribus nomades étaient passées avant nous…

Autre exemple : dans une région de l’extrême nord de la Haute Volta où les conditions d’accès étaient les mêmes que celles décrites précédemment, il ne fut pas possible de disposer d’un avion. Afin de pouvoir me déplacer en toutes circonstances, je ne voyais guère d’autre solution que d’utiliser des dromadaires comme les nomades. On me donna l’accord pour cet achat relativement conséquent ! Accompagné d’un chef de village peulh, maquignon de son vrai métier et respecté pour ces deux fonctions, nous partîmes au grand marché aux bestiaux de Markoye. Après une journée d’observations, d’investigations , de palabres , d’allers retours , le parc automobile de mon employeur se trouva augmenté de 2 unités , 2 magnifiques dromadaires. Comme le faisaient les cow-boys pour reconnaître le troupeau dont ils avaient la charge, le maréchal ferrant local imprima sur l’encolure des pauvres bêtes le logo de l’Orstom , avec un fer brûlant. On m’affirma que les animaux ne souffraient pas de ce traitement. En tout cas, ça sentait le roussi aux alentours et ça blatérait ferme!

C’est avec grand plaisir que j’utilisais les services de ces montures et j’avoue l’avoir fait bien des fois au détriment des véhicules 4×4 dont nous disposions!

Dernier exemple comme la cerise sur le gâteau : peu de temps avant la fin de mon contrat, j’eus la chance et le grand privilège d’effectuer des installations hydrologiques en plein cœur d’une réserve à la frontière du Ghana. J’ai pu ainsi vivre quelques jours au milieu des animaux dits sauvages accompagné d’un guide. Les appareils devant être placés au bord des plans d’eau afin de calculer les ressources aquatiques de la réserve, nos chemins se croisaient matin et soir, dans l’indifférence totale pour les bêtes, et pour moi dans un émerveillement continu.

Nous étions en 1970. Jean Baptiste allait naître au printemps et de Gaulle mourir à l’automne. Je rentrais en France et je pressentais que ce ne serait pas simple.

Encore l’Afrique

Lorsque je convoque mes souvenirs, invariablement, ce sont ceux de ma vie Africaine qui se présentent en premier. Cela peut sembler paradoxal dans la mesure où cette période ne représente que 10% de mon existence qui est sur le point de s’achever. Récemment, un ami a même eu l’outrecuidance de me suggérer que je commençais à radoter ! Après tout il a peut-être raison, mais comme disait Pascal, je crois : « Le cœur a ses raisons que la raison ignore », et ces années ont été tellement riches en découvertes et en émotions diverses que j’ai laissé là-bas une partie de moi-même. Il s’en est fallu de peu d’ailleurs que, comme d’autres l’avaient fait avant moi, je continue à vivre sur ce continent si attachant en rompant définitivement les ponts avec le pays des blancs, où je n’avais pas vraiment d’attaches. Mais les circonstances en ayant décidé autrement, étant devenu mari et papa, je dus me résoudre à être raisonnable et arrêter cette expérience Africaine.

L’adaptation à ma nouvelle vie en France fut difficile, très difficile… J’étais devenu un ours mal léché, claustrophobe, irascible, toujours insatisfait et sans doute pas facile à vivre pour les proches. Malgré un grand nombre de kilomètres parcourus, j’avais peur de conduire et m’adressai à un moniteur d’auto école qui, après une leçon, eut l’honnêteté de me dire que je devais tout simplement me lancer dans la circulation. Je suivis donc son conseil à grand renfort de coups de klaxon, pour avoir l’air aussi con que les autres automobilistes ! Je souffrais de ne pas pouvoir dormir à la belle étoile aussi souvent que je le souhaitais. Je trouvais qu’il y avait trop de voitures, trop de gens, trop de bruit, trop de tout… J’étais très mal dans ma peau et j’avoue avoir songé plusieurs fois à fuir et me réfugier dans la brousse ! Heureusement il y avait la famille, une épouse et des enfants adorables qui m’apportaient équilibre et apaisement. Dès que cela était possible, nous partions loin de la foule, au plus prés de la nature, et là, je me sentais revivre. La famille s’agrandissant et le cercle des copains des enfants aussi, nous avions acquis un petit minibus avec lequel nous fîmes de nombreux voyages, y compris plusieurs fois en Algérie jusqu’au Sahara…

Sans être aventurière dans l’âme, Marie-Pierre acceptait de bon cœur ces “expéditions” qui comportaient forcément quelques risques et aléas. Elle savait combien c’était important pour moi et formateur pour les enfants. Elle acceptait aussi que je parte seul de temps à autre dans la même région. Peu de femmes je pense, auraient admis cette situation ! Mille fois merci.

Petit à petit, et grâce à ce que je viens d’écrire, je suis devenu un individu presque normal.

Mais on est en droit de se demander ce que l’expérience Africaine a pu avoir de si particulier pour qu’elle ait eu une telle influence sur ledit individu !

Voilà ce à quoi je vais m’atteler dans le chapitre suivant en essayant de ne pas être trop long, et puis après, promis, juré, je ne parlerai plus de l’Afrique…