À la recherche d’un nouveau mot pour désigner le néo-fascisme

Elon Musk est-il fasciste ? La question, qui trouve sa réponse rapidement, semble presque secondaire face à l’urgence de nommer ce qui se déploie sous nos yeux : une idéologie autoritaire, anti-démocratique et profondément hostile à l’État de droit. Le cas de Musk illustre bien une tendance plus large. Non, il n’est pas nécessaire de passer en revue ses tweets ou ses sorties publiques pour comprendre qu’il méprise les principes fondamentaux qui garantissent une société juste et équilibrée. Son hostilité envers le cadre légal, qu’il perçoit comme un frein à ses ambitions entrepreneuriales, est un marqueur clé de cette posture.

Une haine diffuse et une cible mouvante

La rhétorique de Musk s’inscrit dans un schéma plus vaste où les cibles varient mais la méthode reste la même : une attaque systématique contre tout ce qui incarne la pluralité, l’inclusion ou la justice sociale. Pour certains, la haine se cristallise autour des minorités visibles, qu’il s’agisse des Juifs, des Noirs ou des musulmans. Pour d’autres, comme Musk, l’ennemi désigné est plus diffus : les « wokistes », terme devenu l’outil rhétorique parfait pour stigmatiser une gauche perçue comme moralisatrice et oppressante. Cette détestation de la gauche, profondément ancrée dans l’histoire des mouvements fascistes, rappelle que les ennemis idéologiques de ces régimes ne se limitent pas aux minorités ethniques ou religieuses, mais incluent aussi les progressistes, les syndicalistes et tous ceux qui défendent le droit des plus humbles.

Le piège des mots usés

Le problème, cependant, n’est pas seulement idéologique : il est linguistique. Les mots comme « fasciste », « nazi » ou « extrême droite » ont perdu leur force. Ils ne mobilisent plus. Pour certains, ils évoquent un passé révolu, pour d’autres, ils ne suscitent ni crainte ni indignation. En face, les adversaires de l’État de droit ont su inventer des termes percutants, comme « wokisme », « islamogauchisme », « ensauvagement » ou « éco-terrorisme » qui, bien qu’infondés, résonnent avec efficacité dans l’imaginaire collectif.

Trouver une nouvelle rhétorique

Ce qui manque aujourd’hui, c’est un mot, un concept, capable de capter la réalité contemporaine de cette montée autoritaire et totalitaire. Parler de « populisme » ou de « conservatisme autoritaire » est insuffisant. Ces termes ne rendent pas compte de la haine viscérale, de la peur obsessionnelle de l’autre, ni de cette volonté délibérée de concentrer encore plus de pouvoir entre les mains des élites économiques tout en détruisant les contre-pouvoirs démocratiques.

Une urgence humaniste

Les antifascistes des années 1930 avaient compris l’importance des mots pour mobiliser. Avant même la Seconde Guerre mondiale, des figures comme André Malraux, André Chamson ou André Gide appelaient à la résistance, alertant sur les dangers du fascisme naissant. Aujourd’hui, cette même lucidité manque. Si le danger est bien réel, le vocabulaire pour le désigner et mobiliser les consciences est absent.

Il est urgent de retrouver une dimension rhétorique et conceptuelle qui redonne du sens au combat. Non pas pour ressusciter les vieilles luttes, mais pour revivifier la perception d’une menace bien actuelle : celle d’un néo-fascisme insidieux qui, sous couvert de modernité et d’efficacité, sape les fondements mêmes de nos démocraties. À nous d’inventer ce mot, ce concept, qui ralliera les esprits face à cette dérive.

Défense du professeur Raoult : une réflexion sur la médecine en temps de crise

Pendant la pandémie de Covid-19, le professeur Didier Raoult est devenu une figure incontournable du débat public en France. Ses prises de position sur l’hydroxychloroquine et sa gestion de la crise ont suscité de vives polémiques. Pourtant, en prenant du recul, je comprends pourquoi, malgré les controverses, je tends à défendre certaines de ses idées.

D’abord, il faut situer le contexte. Toute ma vie, j’ai été entouré de personnes convaincues des bienfaits de l’homéopathie et d’autres médecines dites alternatives. Bien que je considère l’homéopathie comme une charlatanerie, j’ai observé à quel point des thérapies sans fondement scientifique peuvent se légitimer à force de lobbying, de publicité et de remboursement par la Sécurité sociale. Ces pratiques sont souvent défendues par des professionnels de santé non pas pour leur efficacité scientifique, mais parce qu’elles semblent apporter un certain bien-être aux patients.

Dans ce cadre, je comprends mieux la stratégie de Didier Raoult. Contrairement à l’homéopathie, il a choisi de promouvoir un traitement basé sur un médicament réel, l’hydroxychloroquine, un choix symbolique mais cohérent. Il ne s’agissait pas de défendre une panacée, mais de répondre à une crise avec ce qu’il considérait comme une option possible, même si ses résultats étaient discutables.

Cependant, ce qui m’a convaincu chez lui dépasse largement cette controverse sur le médicament. Ses principes fondamentaux étaient profondément médicaux et humains :

1. Ne pas laisser une population sans soins.

Raoult s’est opposé à la stratégie consistant à demander aux malades de rester chez eux, de ne consulter qu’en cas de détresse respiratoire, et de limiter les hospitalisations. Pour lui, c’était une erreur grave de la part des autorités sanitaires. Face à une population malade ou angoissée, il défendait l’idée qu’un médecin doit agir, même en l’absence de solution parfaite.

2. Tester, isoler et prévenir.

Il a été parmi les premiers à insister sur l’importance des tests massifs et de la quarantaine pour limiter la propagation du virus. En tant qu’épidémiologiste, il comprenait l’urgence d’identifier rapidement les cas positifs, notamment parmi les voyageurs venant de zones à risque comme la Chine. Cette approche, rejetée par les autorités françaises au début de la crise, s’est révélée essentielle par la suite.

Ces deux points soulignent un problème plus large dans la gestion de la crise : une incapacité des autorités à écouter des voix divergentes et à réagir rapidement. Le refus de fermer les frontières ou de tester massivement a laissé place à des mesures tardives, alimentant des théories complotistes et une méfiance généralisée envers le pouvoir.

Enfin, le professeur Raoult incarne une génération de médecins pour qui ne rien faire face à un patient malade est inconcevable. Il a choisi de proposer quelque chose – un placebo ou non – car pour lui, cela répondait à un besoin humain et éthique : soulager, rassurer, accompagner. Cette vision, bien que critiquée, reflète un instinct profondément médical qui mérite d’être reconnu.

Ainsi, défendre Didier Raoult ne signifie pas cautionner toutes ses prises de position, mais reconnaître qu’au cœur de son action se trouvait une volonté sincère d’aider, dans un contexte où l’incertitude régnait.

La divertissement des adversaires : humaniser des Israéliens pour animaliser des Arabes

Image générée automatiquement quand j’ai tapé les mots : « Le divertissement des récits racistes » dans la banque d’images gratuites de mon blog.

On peut reconnaître une chose à Pascal Praud : c’est un professionnel de la télévision. Il a réussi à créer une ambiance, un rythme, un cadre dans lequel le téléspectateur fatigué trouve son compte. C’est du spectacle. Mais ce spectacle, derrière son apparente légèreté, est profondément utile. Il révèle quelque chose. Il met en lumière l’adversaire. L’adversaire de la liberté, de l’inclusion, de la République telle qu’on voudrait qu’elle soit : ouverte et égalitaire.

Une séquence qui en dit long

Hier soir, une séquence m’a particulièrement marqué. Le présentateur évoquait un bébé israélien pris en otage par le Hamas. Autour de ce sujet, trois professionnels : un autre présentateur cité en exemple, une journaliste spécialiste du dossier, et Pascal Praud lui-même. L’objectif était clair : humaniser cet enfant, faire ressentir au spectateur toute l’horreur de cette situation.

Et bien sûr, cela fonctionne. On compatit. On s’émeut. On s’identifie à cette famille israélienne en souffrance. Mais dans le même temps, une question s’impose : où sont les autres bébés ? Où sont les milliers d’enfants palestiniens massacrés dans ce conflit ? Leur humanité, leur souffrance, sont-elles moins dignes d’attention ?

Ce silence assourdissant, cette absence, révèle une idéologie. On veut nous faire pleurer sur le malheur d’une famille, et c’est légitime, mais ce faisant, on occulte volontairement l’autre camp. Comme si ces enfants palestiniens, ces familles détruites, ne méritaient pas le même regard, la même compassion.

Une idéologie décomplexée

Cette séquence de télévision est le reflet d’un racisme décomplexé. Elle repose sur une dichotomie : d’un côté, des êtres humains, de l’autre, des barbares. C’est cette pensée qui permet de traiter un camp avec humanité et l’autre comme une masse indistincte, déshumanisée, réduite à des chiffres ou des clichés.

Et c’est là le cœur du problème. Ce n’est pas seulement une question de narration biaisée. C’est une question de regard sur le monde. Ce racisme tranquille, diffus, se manifeste dans cette incapacité à accorder aux Palestiniens la même individualité, la même dignité qu’aux Israéliens.

Regarder pour comprendre

Alors, pourquoi continuer à regarder une émission comme celle-ci ? Parce qu’elle divertit, oui, mais aussi parce qu’elle éclaire. Elle met en scène une pensée en action, celle qui façonne une partie de l’opinion publique, qui légitime des politiques, qui nourrit des discours d’exclusion et de haine.

Regarder, c’est aussi se préparer. Voir l’adversaire fourbir ses armes, comprendre ses mécanismes, ses stratégies. Ce n’est pas agréable, mais c’est nécessaire.

Et si l’on veut un jour bâtir une société réellement inclusive, réellement républicaine, il faut commencer par dénoncer ces récits, ces silences, et ces regards biaisés.

Pouvoir, influence et comédie : l’association de malfaiteurs entre le président et le comédien

Certaines trajectoires individuelles se croisent et, par leur écho, éclairent des dynamiques plus profondes. Prenons, par exemple, le cas de Yassine Belattar, comédien accusé de comportements inappropriés dans le milieu du spectacle, et celui d’Emmanuel Macron, président de la République française. À première vue, ces deux figures évoluent dans des sphères bien distinctes. Pourtant, leur association occasionnelle – notamment lorsque Belattar fut choisi pour représenter la France lors d’un déplacement présidentiel au Maroc – invite à une réflexion sur les rapports de pouvoir et de responsabilité.

Les témoignages récents concernant Belattar évoquent un homme qui, derrière son charme apparent, aurait parfois abusé de sa position d’influence, notamment vis-à-vis de ses collègues féminines. Cette dynamique, où la séduction laisse place à l’autorité, voire à l’agressivité, soulève des questions sur l’exercice du pouvoir, dans un cadre artistique ou ailleurs.

Emmanuel Macron, quant à lui, n’est évidemment pas directement lié à ces accusations. Cependant, son rôle en tant que figure publique associée, même brièvement, à Belattar, et ses choix de soutien à certaines personnalités controversées, interpellent. Il est difficile de ne pas y voir une forme de provocation calculée, un jeu d’équilibre où l’autorité s’impose parfois au mépris des attentes collectives. L’épisode Alexandre Benalla ou encore les déclarations provocatrices sur le soutien apporté à des stars de cinéma accusées de viol en sont autant d’exemples.

La comparaison, bien qu’audacieuse, invite à réfléchir : que se passe-t-il lorsque des figures publiques – qu’elles soient artistes ou hommes politiques – exercent leur pouvoir non pas pour construire, mais pour affirmer leur domination ? Dans les deux cas, une même mécanique semble à l’œuvre : séduire, fédérer, puis imposer, quitte à humilier. Cela pose une question cruciale sur la responsabilité de ceux qui occupent une place d’influence.

Si Belattar est aujourd’hui interrogé pour ses actes, peut-être devrions-nous aussi interroger plus largement les mécanismes qui permettent à certains d’abuser de leur pouvoir. Et cela ne concerne pas seulement les individus, mais les structures mêmes qui favorisent ces abus.

Les mafieux du monde de la télé regardent leurs victimes dans les yeux et leur disent : tu es nul, tu es moche, sans moi tu n’es rien, et ils regardent leur victime se soumettre à leur pouvoir sans même avoir à leur demander : qu’est-ce que tu vas faire ?

Emmanuel Macron nous regarde dans les yeux et nous dit : je protège Benalla, je le couvre, je couvre Bellatar et d’autres malfaiteurs, qu’allez-vous faire ? J’impose au peuple un gouvernement dont il ne veut pas, des lois contre lesquels il a manifesté, en lui disant, allez donc dans la rue, manifestez tant que vous voulez, je suis le plus fort.

Dans les deux cas, ces manifestations de pouvoir ne ressortissent pas à la puissance, mais à la violence symbolique des hommes frappés d’impuissance. Des hommes pleins de ressentiment qui ont besoin de sensations fortes pour se sentir exister, car la vie simple n’est pas suffisante pour eux.

Bilan statistique de 2024

Contre toute attente, 2024 s’est avéré être une année meilleure que 2023. Une amélioration qui s’est jouée sur le fil, mais une amélioration tout de même.

Les chiffres

En 2024, le blog a enregistré 20 825 vues, contre 20 549 vues en 2023. Une légère progression, mais qui évite de justesse la récession. En revanche, le nombre de visiteurs uniques a connu une nette augmentation : 12 558 visiteurs en 2024, soit une progression de 15 % par rapport aux 10 876 visiteurs de 2023.

Lire aussi: Bilan statistique de 2023

Si l’on devait extrapoler ces chiffres, tout en tenant compte de l’érosion naturelle de l’influence des blogs face aux autres formats numériques, on pourrait espérer pour 2025 atteindre environ 13 000 visiteurs uniques et dépasser les 21 000 vues. Ce serait déjà une belle réussite pour un espace en ligne comme celui-ci.

Les articles les plus lus

1. Page d’accueil et archives

Sans surprise, la page d’accueil et les archives arrivent largement en tête. Ce sont les portes d’entrée principales du blog, celles où les visiteurs arrivent pour naviguer entre les articles.

2. “Faut-il publier chez L’Harmattan ?”

Une constante depuis plusieurs années. Cet article, publié il y a déjà quelques années, continue de générer un trafic important, avec près de 10 vues par jour en moyenne.

3. “Sylvain Tesson et la haine des musulmans”

Ce billet, écrit en février 2021 a pris beaucoup d’ampleur dans le contexte d’une polémique autour du voyageur poète raciste, en janvier 2024. Curieusement, ce n’est pas l’article directement lié à la controverse qui a eu le plus de succès, mais celui-ci, probablement poussé par des algorithmes ou référencé ailleurs, notamment sur la page Wikipédia de Sylvain Tesson.

4. « Les époux Poussin traversent l’Afrique et soutiennent Zemmour »

Un autre article sur la littérature de voyage, un thème récurrent ici, même si abordé de manière critique. Entre Sylvain Tesson et les époux Poussin, on reste dans l’univers des écrivains voyageurs, un domaine dont je suis un spécialiste international. Dommage que le goût du sang attire plus les lecteurs vers la dénonciation des mauvais auteurs ! J’aurais tant voulu que l’on lise davantage les travaux de célébration et les exercices d’admiration, qui sont chez moi plus nombreux et plus puissants.

5. “Le savoir nuit-il à la sensibilité ?”

Cet article, écrit en 2023 à l’occasion d’un sujet de bac HLP, continue de figurer parmi les plus lus. Il semble avoir trouvé son public parmi les enseignants de philosophie en quête d’exemples pour leurs élèves.

6. “Le sage précaire en quelques dates”

Enfin, ma petite biographie reste une valeur sûre. Ceux qui découvrent le blog ou se demandent qui est l’auteur génial de ces lignes cliquent sur cette page régulièrement. Chaque jour, quelques égarés se demandent qui est le sage précaire.

Quelques réflexions

Ce bilan illustre un paradoxe : les articles critiques attirent bien plus de lecteurs que les textes dans lesquels je célèbre des œuvres ou des idées qui me touchent profondément. Le goût du scandale, de la controverse l’emportent sur celui de l’éloge. Or cela me désole car mon rapport à la l’art, aux idées et à la littérature est profondément amoureux. Mes recherches sur le récit de voyage, par exemple, sont un effort pour démontrer qu’il s’agit d’un genre merveilleux malgré les mauvais auteurs qui prennent trop de place et trop de lumière.

Je constate aussi, non sans agrément, que les billets les plus populaires concernent le livre, la littérature de voyage, et la philosophie esthétique. Tiercé gagnant de mes vieilles amours.

Perspectives pour 2025

Pour l’année à venir, l’objectif sera de maintenir ce cap, voire de le dépasser. Continuer à écrire sur des sujets qui me passionnent, même si l’audience préfère parfois le croustillant au moelleux. Et, qui sait, peut-être que quelques articles positifs trouveront enfin leur public.

Merci à vous, fidèles lecteurs, d’être toujours présents, malgré les tentations qui vous sollicitent ailleurs.

DAF, Diriyah Art Futures : Une plongée dans les futurs de l’art en Arabie saoudite

À Riyad, un nouveau musée a récemment ouvert ses portes que nous avons visité pendant nos récentes pérégrinations arabesques : DAF (Diriyah Art Futures).

Situé à Diriyah, berceau historique du royaume saoudien, ce lieu combine passé et futur. Diriyah, avec son palais historique du XVIIIe siècle, est une ville chargée d’histoire. À quelques pas de ces ruines, le ministère de la Culture a choisi d’implanter un musée d’art contemporain tourné vers l’avenir.

La première exposition, intitulée “Art Must Be Artificial”, explore les intersections entre art, numérique et intelligence artificielle. À travers des œuvres pionnières, elle propose une sorte d’archéologie des futurs possibles, nous plaçant en observateurs d’un présent déjà empreint des marques du futur. C’est un projet ambitieux et conceptuellement intrigant.

Une scénographie impressionnante, mais…

Le musée lui-même est une œuvre. L’architecture est remarquable, les volumes spacieux et les scénographies parfaitement exécutées. L’expérience visuelle et sensorielle est indéniable. Pourtant, une question essentielle m’a habité tout au long de ma visite : où est l’émotion esthétique ?

En tant qu’amateur d’art contemporain depuis les années 1990, j’ai souvent été confronté à des œuvres technologiques ou interactives. La première Biennale de Lyon dont je me souviens concernait justement les nouvelles technologies et c’était bien avant internet puisqu’elle devait avoir lieu autour de 1995.

Mais ici, devant ces installations numériques, une impression domine chez moi : l’absence de véritable profondeur émotionnelle. Les œuvres, bien qu’intéressantes sur le plan conceptuel, semblent souvent dépassées dès leur apparition, tant les technologies vieillissent rapidement.

Interaction ou distraction ?

Un exemple marquant est une œuvre interactive datant des années 2000. Elle propose un paysage stylisé où les arbres et les fleurs bougent en fonction des déplacements du spectateur. Certes, c’est ludique, et probablement captivant pour des enfants. Mais en tant qu’adulte et médiateur culturel, cette interaction m’a laissé le cœur froid.

Un détail révélateur : l’une des médiatrices m’a affirmé que l’art interactif est « supérieur à l’art non interactif ». Une déclaration péremptoire qui soulève des questions sur la manière dont ces œuvres sont présentées au public. L’interaction, bien qu’amusante, ne suffit pas à créer une émotion artistique durable.

Une fétichisation des nouvelles technologies

Cette exposition illustre une tendance générale : la fétichisation des nouvelles technologies dans les mondes culturels et éducatifs. Depuis les années 1990, j’observe comment l’art numérique, bien qu’impressionnant sur le moment, peine à susciter une véritable connexion esthétique.

Cela me rappelle cette première Biennale d’Art Contemporain dont j’ai parlé, il y a trente ans, qui explorait les débuts de l’Internet et des questions cybernétiques. Certaines œuvres étaient conceptuellement intéressantes, mais beaucoup ont déçu les Lyonnais, qui sont il est vrai des gens faciles à décevoir.

Une réflexion nécessaire

En visitant DAF en Arabie saoudite, je suis ressorti partagé. Le musée et son architecture sont des réussites incontestables. L’exposition, quant à elle, interroge notre rapport à l’art, à la technologie et au futur. Mais elle met aussi en lumière un défi fondamental : comment les nouvelles technologies peuvent-elles transcender leur dimension ludique, enfantine et même puérile ?

Pour l’instant, je reste en quête d’une œuvre numérique ou générée par intelligence artificielle que l’on pourrait qualifier de chef d’œuvre, et qui pourrait me faire réfléchir, m’émouvoir ou me faire rire.

En attendant, le musée reste une visite incontournable, ne serait-ce que pour son cadre extraordinaire et son ambition de questionner les futurs possibles de l’art.

Un voyageur ingénieur en Arabie : création et critique

Cela fait plusieurs semaines que je me plonge dans les écrits de Thierry Mauger, écrivain ingénieur, photographe et ethnographe, figure discrète mais que je découvre comme incontournable dans la littérature de voyage contemporaine. Ayant reçu récemment un don de cinq de ses ouvrages majeurs, je me suis imposé une discipline particulière : lire ses textes avec attention plutôt que de me limiter à ses photographies. Cet exercice a révélé une profondeur inattendue, une richesse que l’on tend souvent à occulter en réduisant ses livres à de simples recueils d’images.

T. Mauger, Heureux bédouins d’Arabie, p. 18-19.

Ce qui me frappe, c’est à quel point mon modèle d’analyse du récit de voyage, développé dans ma thèse de doctorat puis complété dans un livre publié en 2017, reste pertinent pour éclairer l’œuvre de Mauger. Ma thèse, construite comme une grille d’analyse historique et théorique, permet d’étudier les récits de voyage en fonction des évolutions stylistiques et idéologiques des décennies qui les ont produits. À travers cette méthode, j’ai démontré que le récit de voyage n’est pas un genre figé, mais un espace d’expérimentation qui évolue avec les formes littéraires, scientifiques et artistiques.

L’apport de ce modèle est double : il permet de différencier les courants réactionnaires, nostalgiques, souvent stéréotypés, des courants novateurs et créatifs ; et il évite toute essentialisation d’un auteur, en reconnaissant la diversité des tendances qui peuvent coexister dans une même œuvre.

Un témoin des années 1980

L’œuvre de Thierry Mauger illustre parfaitement cette complexité. Ancré dans les années 1980 et 1990, il incarne plusieurs facettes de la littérature géographique de cette époque. Une partie de son travail relève de l’imaginaire nostalgique, celui d’une Arabie éternelle et millénaire, où les Bédouins sont dépeints comme les derniers garants d’un mode de vie non occidental. Ce regard participe d’un courant populaire et industriel, empreint de clichés sur la liberté du désert et le rejet de la modernité. Depuis le XIXe siècle romantique, les voyageurs se croient très profonds en dénonçant la modernité et « l’extinction d’une civilisation », toujours qualifiée d’« authentique ». Notre auteur en est d’ailleurs parfaitement conscient et le dit sans complexe :

La vue du désert draine encore un flot de clichés, persistante empreinte nostalgique d’un monde romantique.

T. Mauger, HBA, p. 30.

Mais Mauger ne se limite pas à cette vision. Son attention minutieuse aux détails – qu’il s’agisse d’architecture, de bijoux ou de gestes quotidiens – le rattache à un courant plus technique, voire « ingénieur », qui émerge dans les années 1980-1990. Ce courant, loin de glorifier un passé idéalisé, documente avec précision les savoir-faire, les constructions, les métiers et les paysages.

Enfin, une autre dimension de son œuvre, plus tardive, mêle une interprétation libre des motifs traditionnels arabes avec des références aux sciences ésotériques, à la mystique islamique et à des théories anthropologiques ou psychanalytiques. Ce mélange éclectique témoigne d’une créativité singulière, parfois difficile à cerner, mais révélatrice d’un esprit assoiffé de structures et de symboles.

Une grille d’analyse nécessaire

Analyser l’œuvre de Mauger à travers cette grille me permet de montrer comment il appartient à des courants multiples et parfois contradictoires. Cette approche nuance la réception d’un auteur souvent cantonné à une seule dimension, celle du « photographe voyageur ». Elle révèle aussi l’apport de ma méthodologie, qui semble faire ses preuves au fur et à mesure.

Le désintérêt pour le récit de voyage en tant que genre littéraire est, à mon sens, une lacune majeure de la critique contemporaine. Alors que d’autres genres populaires – science-fiction, polar, fantasy – ont su gagner en légitimité, le récit de voyage reste perçu comme mineur, voire suspect. Les récits les plus stéréotypés, tels que ceux que j’ai abondamment critiqués sur ce blog, renforcent cette image simpliste. Pourtant, le genre offre une richesse inexploitée, capable de révéler des réalités complexes et de porter des innovations stylistiques majeures.

L’exemple de Thierry Mauger est emblématique. En réinscrivant son œuvre dans une perspective historique et théorique, je peux démontrer sa contribution à la littérature de voyage contemporaine, mais aussi l’intérêt d’une approche critique.

Revenir à l’œuvre d’un ingénieur civil spécialiste des constructions, c’est redécouvrir un auteur dont les écrits et les images d’habitats bédouins méritent une lecture attentive. C’est aussi une occasion de rappeler l’importance de valoriser la littérature de voyage, non pas comme un simple exercice de nostalgie ou d’exotisme, mais comme un espace d’expérimentation et de dialogue entre les époques, les cultures et les idées.

Hourras pour 2024 : une année charnière pour ce blog

Aujourd’hui, à quelques jours de la fin de l’année 2024, j’ai le plaisir d’annoncer que, grâce à Dieu, le nombre de vues sur ce blog a dépassé celui de 2023. Ce dépassement s’est joué sur le fil du rasoir. À quelques jours près, cette année aurait marqué un recul pour La Précarité du Sage, une première depuis son changement d’adresse en 2019. Jusqu’ici, la progression avait été constante, presque exponentielle.

Ce moment invite à une réflexion plus large : la récession de la forme blog est inéluctable. La lecture sur les blogs décline face à l’omniprésence des vidéos et, dans une moindre mesure, des livres qui restent heureusement le médium principal de la lecture. Moi-même, je lis moins mes amis blogueurs qu’à l’époque où, vivant en Chine dans les années 2000, je consultais chaque semaine leurs travaux. C’était un âge d’or des blogs, une époque où des rencontres réelles naissaient d’échanges numériques. Aujourd’hui, ce monde s’efface.

Une forme éphémère

À terme, les billets de ce blog connaîtront probablement le sort des œuvres d’un musicien ayant enregistré sur des supports aujourd’hui obsolètes. Faut-il chercher à les préserver, à les graver dans un format intemporel ? Je ne le crois pas. Écrire, c’est donner le meilleur de soi, non pour durer, mais pour vivre pleinement l’instant de création.

L’histoire nous enseigne que les textes gravés dans la pierre sont souvent dépourvus de réelle valeur artistique ou intellectuelle. Les plus belles œuvres littéraires, celles qui touchent à l’universel, n’ont survécu que par miracle. Ce n’est pas tant leur contenu que leur support fragile – le papier – qui a permis leur transmission. Ce miracle grec, qui nous a offert Platon, Aristote, Sophocle ou Hérodote, repose sur une fragile chaîne de conservation, bien plus éphémère que les blocs de pierre.

Une promesse pour 2025

Malgré cette fragilité, je continuerai à alimenter La Précarité du Sage. Ce blog reste, pour moi, l’expression la plus adéquate de ce dont je suis capable. Bien que la production de mes livres – en particulier La Pluralité des Mondes – m’ait apporté une immense fierté et représenté un travail de recherche considérable, ce blog incarne ma voix la plus personnelle et la plus originale.

Alors, hourras pour 2024, et 2024 fois hourras pour tous les lecteurs fidèles. Merci à toi lecteur et que l’année à venir te soit douce. Les années à venir connaîtront la récession du nombre de vues, mais pas la décroissance des articles ni le désinvestissement du sage précaire.

Thierry Mauger, les hommes fleurs et la nostalgie des voyageurs

Alors vous, lecteurs, je ne sais pas quel âge vous avez. Peut-être êtes-vous, comme moi, nés dans les années 1970 ? Si c’est le cas, vous ressentirez peut-être cette étrange familiarité en feuilletant les livres de Thierry Mauger. Il y a quelque chose dans ces ouvrages qui rappelle spontanément les livres de notre enfance, ces objets colorés des années 1980 que l’on trouvait sur les étagères de nos parents.

Chez moi, ces livres voyageaient bien avant moi. Mon père, ramoneur de métier, et ma mère, infirmière, avaient accumulé des ouvrages sur les paysages lointains, des récits d’explorateurs et des photographies exotiques. Notre bibliothèque familiale racontait autant nos origines que nos aspirations : de l’Afrique subsaharienne, où mes parents avaient vécu, à l’Afrique du Nord, où nous avons beaucoup voyagé. On y trouvait des livres aux couleurs criardes, aux typographies datées, mais qui, à leur époque, incarnaient la modernité.

C’est cette esthétique, un peu kitsch aujourd’hui, que je retrouve chez Mauger. Mais derrière ces images, quelque chose m’interpelle, une mécanique culturelle plus profonde. Les récits de voyage, notamment ceux des années 1970-1980, portent souvent en eux une idéologie particulière, celle de la déshistoricisation.

La mélancolie de ce Saoudien par Mauger me rappelle celle des autochtones du Brésil photographiés par Claude Levi-Strauss.

L’éternel présent des récits de voyage

Dans ses livres, Thierry Mauger capte ce qu’il appelle « la nostalgie » pour une vie tribale « authentique ». Cette formule résonne avec un courant dominant dans la littérature de voyage : celui qui présente les peuples comme figés dans un temps immuable, hors de l’Histoire. Roland Barthes dénonçait déjà cette tendance dans Mythologies (1957), en montrant comment les guides touristiques transformaient des cultures en objets intemporels, hors de toute réalité politique ou sociale. Le mouvement « Pour une littérature voyageuse » en est une illustration éclatante.

Thierry Mauger, à sa manière, s’inscrit dans cette tradition. Ses photos des montagnes d’Arabie et de leurs habitants – notamment les fameux « hommes fleurs » – semblent vouloir figer un moment, une esthétique, une culture dans une capsule temporelle. Cette démarche, bien qu’esthétiquement fascinante, pose des questions : quelle est la place de l’histoire, de la modernité, des transformations sociales dans ces images ?

Les hommes fleurs : mode, érotisme et désir

Prenons les hommes fleurs, ces guerriers des montagnes d’Arabie parés de fleurs dans leurs cheveux. Ces images frappent par leur étrangeté et leur modernité inattendue. Ces hommes portent des chemises ajustées, parfois psychédéliques, qui évoquent autant la mode indienne des années 1920-1930 que les vêtements occidentaux des années 1970. Ces détails vestimentaires brouillent les lignes temporelles et culturelles.

Ils incarnent aussi un imaginaire profondément lié au désir. Ces fleurs dans les cheveux, ces corps habillés de motifs colorés, évoquent des pages célèbres de la littérature. Dans L’amant de Lady Chatterley, D.H. Lawrence écrivait que la fleur est à la fois masculine et féminine, symbole de désir et de fusion des genres. Ces hommes fleurs des montagnes d’Arabie, photographiés par Mauger, actualisent cette ambiguïté érotique dans un contexte inattendu.

Les rêves post-hippie des voyageurs

Enfin, comment ne pas voir dans ces hommes fleurs une résonance avec le mouvement hippie des années 1960-1970 ? Ces fleurs dans leurs cheveux me renvoient involontairement à la célèbre chanson de Scott McKenzie : If You’re Going to San Francisco.

If you’re going to San Francisco

Be sure to wear flowers in your hair

«  Si tu vas à San Francisco / N’oublie pas de mettre des fleurs dans les cheveux », etc.

Mais ici, ce n’est pas la Californie qui se dessine, c’est un territoire moins accessible, une terre pluvieuse et pleine de tribus ennemies, les montagnes du Sud de l’Arabie, que les Romains appelaient Arabia Felix, tellement l’agriculture et le commerce y étaient florissants.

Thierry Mauger, comme tant de voyageurs post-hippies (il avait 21 ans en 1968) semble chercher dans ces paysages et ces hommes une matérialisation du rêve d’un autre monde. Un monde plus simple, qu’il juge authentique, où l’esthétique et le mode de vie rejoindraient une harmonie naturelle perdue dans les sociétés modernes.

Une esthétique à déchiffrer

Ce qui me fascine aujourd’hui dans le travail de Thierry Mauger, c’est la manière dont ses images convoquent une multitude de récits. Elles parlent à la fois de la nostalgie d’un monde révolu, de la mode des années 1970, des idéaux hippies, et d’une tension érotique qui traverse les cultures.

Alors oui, on peut critiquer cette vision parfois dépolitisée, ce refus de l’histoire. Mais on peut aussi y voir une invitation : celle de regarder de plus près, de creuser les couches de sens, de comprendre ce que ces images disent, non seulement des hommes fleurs, mais aussi des maisons fleurs et des mosquées fleurs.

Thierry Mauger : entre fascination et rejet, une réflexion sur les montagnes d’Arabie

Il y a des rencontres artistiques qui commencent mal. Thierry Mauger, photographe, ethnologue et écrivain voyageur, en est un exemple personnel marquant. La première fois que je suis tombé sur ses livres, c’était à la bibliothèque de Munich, puis à nouveau en Arabie Saoudite lors de mon pèlerinage en décembre 2024. Ma réaction initiale ? Le rejet.

Je trouvais ses photographies mal imprimées, mal mises en page. Les couleurs étaient fades, les contours maladroits, et certaines compositions me paraissaient tout simplement affreuses. Et puis, il y avait cette manière qu’il avait de se présenter : escaladant une montagne, se décrivant comme ayant changé de vie à 40 ans pour se consacrer à la photographie et à l’écriture. Tout cela m’irritait. Pourquoi ? Je ne saurais le dire précisément. Peut-être était-ce cette mise en scène un peu trop appuyée d’un destin personnel, ce goût pour l’automythologie dont je suis pourtant moi-même un adepte…

Mais quelque chose s’est produit. Je suis revenu, encore et encore, vers ses photos. J’ai appris à me méfier de mes premiers mouvements. Trop souvent, le rejet initial masque une complexité qui ne se dévoile qu’avec le temps. Les montagnes d’Arabie qu’il a photographiées, entre le Yémen et l’Arabie Saoudite, m’interpellent profondément. Ayant vécu au pied du Jebel Akhdar à Oman, je connais la puissance évocatrice de ces paysages. Ce sont des espaces à la fois arides et habités, silencieux et chargés d’histoire.

L’unicité de Thierry Mauger

Ce qui rend l’œuvre de Thierry Mauger fascinante, c’est son unicité. À ma connaissance, peu de photographes ont exploré les montagnes d’Arabie avec une telle profondeur dans les années 1980 et 1990. Il s’est intéressé non seulement aux paysages, mais aussi aux architectures locales, aux traditions et surtout aux hommes et femmes qui y vivent.

Parmi ses sujets les plus marquants, les “hommes fleurs” occupent une place centrale. Ces guerriers parés de fleurs incarnent une dualité saisissante : la beauté et la violence. Les fleurs, dans ce contexte, ne sont pas de simples ornements. Elles deviennent des symboles de puissance, de protection, voire d’agressivité. Mauger capture cette tension avec une sensibilité qui, malgré mes réserves initiales, m’a peu à peu conquis.

Des questions en suspens

Pourtant, son œuvre soulève des questions intrigantes. Pourquoi semble-t-il être le seul à avoir documenté ces régions avec une telle intensité ? Y avait-il d’autres photographes ou écrivains qui n’ont pas eu accès à ces espaces ou n’ont pas été publiés ? Comment Mauger a-t-il obtenu les autorisations nécessaires pour explorer ces territoires dans une époque où l’accès à ces régions était très restreint ?

Ces questions ne diminuent en rien l’importance de son travail, mais elles invitent à réfléchir aux conditions de production de l’art et à la manière dont certaines voix, certains regards, finissent par dominer la représentation d’un lieu ou d’une culture.

Retour sur l’essentiel

En revenant sans cesse à l’œuvre de Thierry Mauger, j’ai compris que son unicité résidait aussi dans son regard ethnographique, mêlé d’un sens de la mise en scène presque instinctif. Ses photos ne sont pas parfaites ; elles sont parfois maladroites, mais elles portent en elles une force brute, et surtout une présence à son époque, aux années 1980, qui finit par s’imposer.