Le Prime minister, sa femme et le jeune amant

Un scandale intéressant secoue l’Irlande du nord. La femme du premier ministre, Iris Robinson, 59 ans, avait un amant. Cet amant est un homme de 19 ans, et là j’applaudis.

J’appelle de les voeux depuis toujours que les femmes mûres se tournent vers les adolescents. N’ai-je pas défendu cette idée, bec et ongle, dans le but d’équilibrer et de normaliser les relations entre les générations ?

Il est piquant que la femme qui montre la voie de cette libération des moeurs soit une conservatrice protestante, membre du parti de son mari, aux vues politiques et religieuses plus proches de l’Amérique républicaine que de l’Europe laïque.

Par amour, par reconnaissance, j’imagine, cette femme a permis à son toy boy d’obtenir des prêts importants, et c’est sur ce point que les médias et les politiques insistent. Comme à l’époque de l’affaire Lewinski aux Etats-Unis, on noie le scandale sous des débats concernant le mensonge, la fraude, le droit, alors que ce que l’on a en tête, c’est la relation extra-conjugale, amoureuse et sexuelle, entre une femme mûre et un adolescent.

Yolaine Maillet écrit sur son blog que cette affaire menace même la paix en Irlande du nord. C’est peut-être un raccourci pour attirer l’attention sur les tensions actuelles au sein du gouvernement. Moi, j’ai tendance à voir la paix comme un équilibre assez fragile depuis un an et demie que je vis à Belfast. Je me suis fait assez reprocher de ne pas adopter le discours officiel qui dit que tout est réglé, que l’opposition communautaire est derrière nous, pour me permettre ici d’avancer que ce scandale pourrait au contraire aider la paix.

Une femme politique de premier plan, conservatrice, tombe amoureuse et aide, au mépris des autorités de son église et de son parti, un petit jeune qui entre dans la vie. On n’a pas envie de poser une bombe, quand on entend une histoire aussi touchante.

Et ce pauvre mari, tout Prime minister qu’il est, qui s’occupe de sa détresse, de sa honte, de son courroux ?

Nous, les illettrés de la musique

Les gens de ma génération ont une pratique culturelle qui montre un décalage étonnant entre l’éducation qu’ils ont reçue et les compétences auxquelles ils prétendent. Pour être clair, nous sommes assez bons avec l’écrit et presque nuls en musique, alors que nous mettons la musique au centre de notre vie culturelle. Nous lisons de manière très informée, mais nous écoutons comme des primitifs.

Non seulement nous avons lu de grandes œuvres du répertoire mondial, mais nous avons suivi une scolarité grâce à laquelle nous avons appris à interpréter des textes, à analyser des poèmes, à approfondir des approches, à évaluer des argumentations, à contextualiser des documents. Au-delà de ces cours obligatoires, et des productions écrites qu’ils exigeaient, nous avons été actifs : nous avons écrit nos propres poèmes, nos chansons, nos journaux intimes, nos lettres, nos pièces de théâtre, nos récits. Par dessus le marché, nous avons lu tout ce qui nous passait par les mains, faisant alterner les classiques et les contemporains, les auteurs réputés « exigeants » et les œuvres mineures, sans parler de la presse, des emails et de l’internet. Par conséquent, quand nous lisons un livre, nous avons les moyens d’en jouir pleinement, d’en apprécier de multiples dimensions.

En revanche, nous n’avons aucune éducation musicale et nous ne nous rendons même pas compte que lorsque nous écoutons une symphonie, nous n’apprécions que l’écume de ce qui a été inventé par le compositeur. Nous entendons un son global, plaisant ou non, que nous jugeons sur des critères que nous nous bricolons à la va-vite. Nous sommes si ignorants en musique que nous ne percevons pas le gouffre qu’il y a entre des compositions de musique savante et des chansons de variété. Nous pouvons poser des hiérarchies à l’intérieur de la variété car, cela, nous sommes en mesure de le comprendre, et nous disons d’un air fin : « Le blues, j’en suis fatigué. Deux accords majeurs et un accord septième distribués en douze mesures, ce n’est quand même pas très développé, comme musique. » Combien de fois ai-je entendu des amis faire preuve de ce snobisme ? L’apparente technicité du jugement cache mal le fait qu’ils étaient incapables de déchiffrer la moindre partition.   

En musique, nous passons le plus clair de notre temps à écouter des choses qui ont été composées dans les cinquante dernières années. Nos rares incursions dans les temps plus anciens sont timides, stériles et peu déterminantes. De même, nous écoutons de la variété en immense majorité et nos incursions dans le jazz, les autres musiques du monde et la musique savante contemporaine sont elles aussi à la limite de l’indigence. En littérature, à l’inverse, nous baignons aisément dans tous les siècles, et nous savons prendre un plaisir éclairé, tant à lire l’équivalent de la variété musicale que les créations contemporaines les plus audacieuses. Nous sommes armés pour cela.

Sortez un trentenaire de sa léthargie, éteignez son i-pod ou sa chaîne hi-fi, et donnez-lui une lettre de Mme de Sévigné : il s’y délectera sans même s’apercevoir que ce plaisir est le signe d’une culture relativement raffinée. Il décèlera sans difficulté les traits d’humour, les moments mélancoliques, les audaces immorales, la tendresse maternelle. Laissez-lui un peu de temps et, sans effort, il tissera des liens entre la lettre qu’il a sous les yeux et d’autres écrits du XVIIe siècle. Il reconstituera, sans qu’on le lui demande, un contexte littéraire, une ambiance intellectuelle, qui lui permettront de pénétrer plus avant dans la lettre. Sous l’angle comique, il repensera à Molière ; sur le plan du moralisme il songerera à La Bruyère et La Rochefoucault ; au niveau des tons plus sombres de la prose, ou du vocabulaire religieux, il convoquera Bossuet ou Pascal ; du point de vue du récit historique, il opèrera des connexions avec Saint-Simon et le cardinal de Retz. Notre trentenaire « cristallisera » sur une oeuvre vieille de 350 ans. Il pourra entrer, s’il le désire, dans une relation de proximité avec cette pièce de littérature, car il est éduqué pour cela.

A présent faites-lui écouter une pièce de Louis (ou même de François) Couperin. S’il est en public, notre trentenaire saura frimer quelques minutes en citant quelques noms, en bavardant un peu, en disant ce qu’il ressent, mais ce ne sera pas convaincant. Il sera vite sec comme un arbre mort, inapte à une compréhension détaillée du morceau. D’ailleurs s’il connaît le nom d’une poignée de compositeurs baroques, il n’a pas la moindre idée des spécificités de l’un et de l’autre. Et il s’en contrefout puisque, aussi bien, il écoute la musique classique par fragments, non pas des oeuvres entières, mais des morceaux noyés dans un ocean de musique populaire actuelle. Les nouvelles technologies qui font disparaître les disques pour privilégier les playlists signent à cet égard le triomphe de la forme et de la durée des chansons.   

Pour prendre la mesure de notre pauvreté musicale, il faut imaginer un amateur de littérature qui ne saurait ni lire ni écrire, ni même déclamer, et qui n’aurait accès aux oeuvres écrites qu’au travers des films et téléfilms produits d’après les livres. Son éducation dans ce domaine serait autodidacte, intuitive, tâtonnante, personnelle, influencée par les médias et les critiques, sensible au bouche à oreille. A la fin, il connaîtrait des choses, c’est certain, mais sa connaissance serait effroyablement superficielle ne serait-ce que pour la raison première qu’il ne sait pas lire. 

C’est ainsi que nous prenons du plaisir avec la musique, et que nous investissons dans le sonore plus que dans l’écrit, et même plus que dans le visuel parfois, sans que notre culture musicale ne dépasse véritablement ce qu’elle était quand nous regardions les émissions de variété du samedi soir.

Il neige à la BNF

Depuis les salles de lectures et de travail, au rez-de-jardin, on voit les arbres de la petite forêt intérieure qui se font taquiner par les flocons de neige. C’est très doux et très apaisant, après des fêtes un peu tumultueuses.

Les bibliothécaires se morfondent devant leurs écrans sans s’émerveiller d’un tel spectacle, alors que dans les grandes villes européennes, très peu de travailleurs bénéficient d’une vue sylvestre et d’un hiver aussi bucolique.

Je me concentre sur l’oeuvre de Gao Xingjian, en particulier sur son récit de voyage La Montagne de l’âme. A la dernière page, l’écrivain avoue ne rien comprendre à rien :

Tout est calme alentour. La neige tombe en silence. Je suis surpris par ce calme. Un calme de paradis.

Pas de joie. La joie n’existe que par rapport à la tristesse.

Seule tombe la neige.

(…)

Les livres de mes années 90, (1) : André Dhôtel

Quand je vais chez mes parents, je retrouve dans la chambre d’amis où je dors les livres que j’avais acquis dans mes années d’étudiants. Séjourner à Lyon, c’est donc voyager doublement dans le temps. Les années 1990 se déploient devant moi, incarnées dans les livres qui m’accompagnaient à cette époque.

Il y a par dessus tout la plus belle collection du monde des livres d’André Dhôtel. Si je ne possède pas la totalité de ses oeuvres, j’en ai qui ont un supplément d’âme. La Chronique fabuleuse, par exemple, qui est mon livre fétiche, est non seulement une première édition (1960) mais une édition que j’ai fait relier personnellement par un professionnel d’une vieille rue lyonnaise, en 1995. J’avais choisi la couleur de la peau, sa qualité, la topographie des caractères. J’ai assisté au moment où le relieur a ajouté l’accent circonflexe sur le o de Dhôtel. J’avais choisi le le tampon doré qui orne la tranche. J’avais opté pour un classicisme froid que je croyais élégant. Ma vision de l’élégance était d’ailleurs très proche de celle qu’André Dhôtel développe dans ses récits. Ramper dans les bois broussailleux, pour aller pêcher loin de tous, mais en cravate, au cas où une fille apparaîtrait. Dans les romans de Dhôtel, les femmes ne manquent jamais d’apparaître.

Dans les récits de Dhôtel, des sentiments froids et et parfois hostiles mènent à un amour inconditionnel.

J’étais toujours fourré chez les bouquinistes du Vieux-Lyon, surtout Diogène où j’ai honte d’avouer que j’ai volé pas mal de titres. Chez les bouquinistes, je cherchais les romans épuisés de Dhôtel. Certains m’ont donné beaucoup de mal, car ils étaient introuvables et pourtant très cités dans les thèses et les essais que je lisais pour mes recherches : Les Rues dans l’aurore, par exemple, je ne l’ai jamais trouvé. Aujourd’hui, avec internet, ce serait plus facile sans doute. Mais des ouvrages comme Ce Lieu déshérité, Campements, La Route inconnue, sont de véritables captures de guerre.

Quand j’écrivais mon mémoire de maîtrise sur la notion d’événement chez Dhôtel, je me retrouvais souvent à parler d’amour avec des femmes inconnues. Assez souvent nous avions des conceptions proches, ce qui a beaucoup changé par après.

Je ne passe donc pas un séjour en France sans feuilleter un de ces livres. Je me dis qu’il me faudra lire tel ou tel, que j’avais négligé à l’époque. Et je me demande souvent s’il me sera permis d’éprouver à nouveau les fulgurants enchantements qui étaient les miens au tout début de ma vie d’adulte, lorsque mes rêves et mes désirs étaient réalisés, mais déplacés et rejoués, dans ces livres écrits dans un style sans fioriture.

Bassesse et platitude de la France

La France est un beau pays, mais Dieu que ses villes sont basses! L’autre jour, je vais au centre Pompidou, voir deux belles expositions sur le surréalisme et sur Pierre Soulages. Je prends les escalators extérieurs et, au bout de quatre ou cinq étages, j’ai le sentiment de dominer Paris.

Moi, pauvre sage précaire, je domine la capitale d’un des pays les plus riches du monde. Il y a là quelque chose qui relève du scandale intellectuel! Jamais je n’ai eu ce sentiment à Shanghai, à Hong Kong, et je suis sûr qu’on ne peut pas l’avoir à New York. Les villes adaptées à leur temps doivent dépasser les hommes de toutes parts, non pas pour les humilier, mais pour les envelopper et leur donner un monde vital, pour les orienter, les accompagner dans leurs créations. Elles doivent être comme des forêts tropicales. Imagine-t-on des sauvages autrement que pris dans les lianes et les troncs, et respirant dans des brousses, des prairies et quelques espaces dégagées ? Même l’homme du moyen-âge, vivait-il autrement que pris dans un réseau de construction qu’il jugeait immense ?

Les villes ne sont jamais faites pour être dépassées, sauf par des lieux de culte où l’on va rarement, comme le Parthénon à Athènes, la basilique de Fourvière à Lyon, ou par des sentinelles. Les lieux où l’on domine les villes, comme le Victoria Peak de Hong Kong qui donne une merveilleuse image d’accord entre les tours et la baie, sont à l’extérieur des villes.

Or, la France d’aujourd’hui me semble basse même quand je marche sur le bitume. L’autre jour à Beaubourg, je voyais au loin la petite forêt de tours de la Défense. Mignonne forêt : appelons cela plutôt un bosquet. Je sais que je vais passer pour un obsédé de la verticalité, mais je vois de la décadence dans une civilisation qui a peur de la hauteur. 

Paris a clairement raté le virage du XXe siècle. Le Corbusier avait des idées dans les années 20, puis après la seconde guerre mondiale, mais on ne l’a pas écouté. Beaucoup s’en félicitent, heureux d’avoir conservé tant de rues aux immeubles bas. Il faudra pourtant bien faire quelque chose au XXIe siècle. On ne va pas se laisser enterrer dans des villes où il suffit de sauter à cloche-pied pour avoir une vue dégagée!

Faire du vélo à Paris

Depuis que les Parisiens ont piqué aux Lyonnais l’idée de mettre à disposition du public des bicyclettes de location, je ne me sers plus que de ce moyen de transport pour me déplacer dans la capitale. En ces périodes de chocolat et d’excès de boisson, l’exercice physique est plus que bienvenu.

Le court séjour que je fais en ce moment me fait dormir près du Trocadéro et travailler à la Bibliothèque Nationale de France. Si l’on jette un oeil sur un plan de Paris, cela signifie que je traverse la ville d’ouest en est, en longeant la Seine.

Je n’ai pas peur de l’affirmer, et j’attends crânement les critiques et les quolibets : c’est le plus beau parcours cyclable du monde! Pour un provincial comme moi, amoureux de la beauté des choses et impressionné par ce que montrent la télévision et le cinéma, c’est une émotion difficilement exprimable d’avoir sous les yeux la tour Eiffel, l’Obélisque, l’Assemblée nationale, le musée d’Orsay, tout cela en un travelling que je peux accélérer ou ralentir, à ma guise. La tête dans le vent, un peu sous la pluie, je pédale en me demandant si je ne rêve pas.

A la rigueur New York pourrait proposer une piste comparable, si l’on en croit Catherine Cusset, dans son Journal d’un cycle. Mais ici, au moins, la ville est tellement petite que le touriste/chercheur peut, sans se fatiguer, profiter des plus beaux monuments du génie européen des XVII, XVIII et XIXème siècles. J’ai beau chercher, même en considérant l’Italie, je ne vois pas de concurrent pour une promenade d’une telle densité.

La prochaine fois que vous entendrez un ronchon dire que Paris, Paris, ouais bon, Paris, dites-lui de prendre un vélo et d’aller n’importe où, pendant une heure ou deux. En l’attendant, lisez un journal en langue française sur le zinc d’un bistrot, cela vous changera un peu. Si, quand le ronchon est de retour, il vous dit : « Oui, bon, Paris, Paris… » dites-lui qu’il ne sait pas regarder une ville, un point c’est tout.

La Chine exécute un Britannique et attend les réactions

La Chine vient de mettre à mort un ressortissant britannique, malgré les demandes répétées de Londres de faire preuve de clémence.

Cet événement est considérable car il montre combien la Chine exige maintenant d’être respectée par tous. Et sinon respectée, au moins crainte. Jusqu’à il y a peu, beaucoup de Français croyaient que les Chinois respectaient les Anglais, qui savaient mieux s’y prendre que nous. Un pseudo-spécialiste déclarait l’année dernière que la Chine pouvait maintenant « piétiner tous les pays européens, sauf la Grande Bretagne qui ne se laissera jamais faire. » On voit, en effet, comment les Anglais réagissent à ce geste d’une violence inouïe. Gordon Brown se dit « déçu ». Diable, quand les Britanniques veulent se faire respecter, après avoir suivi George Bush en Irak, et avoir servi de paradis fiscal aux plus grandes fortunes de la finance internationale, on peut dire qu’ils savent faire trembler les grands de ce monde.

Non, ce qu’il faut comprendre, mais il fallait déjà le comprendre il y a quelques années, c’est que la Chine doit être approchée comme un égal, et non comme une puissance subsidiaire, ni comme un géant qui va nous engloutir. Quand Sarkozy disait : « Bon, je viendrai peut-être aux J.O. de Pékin, mais sous condition que les Chinois entrent en dialogue avec le Dalai Lama », il faisait une chose qu’il n’aurait jamais faite avec les Etats-Unis. Les Chinois étaient très choqués d’entendre qu’un chef d’Etat étranger pose ses condtions, comme s’il avait un droit particulier.

L’urgence, je le dis depuis de années, est de s’intéresser à la Chine, de se confronter à elle, de penser avec elle. Trop de gens éprouvent une grande difficulté à s’y intéresser. Trop de monde voudrait faire comme si elle n’existait pas vraiment. Les dirigeants occidentaux, ainsi que la presse (en dehors des habituels numéros spéciaux sur l’empire du milieu) continuent de l’ignorer la plupart du temps, pour, lorsque c’est trop tard, essayer en vain d’obtenir des choses.

Avec les Chinois, tous les businessmen et tous les diplomates (parmi ceux qui réussissent là-bas) vous le diront, il faut créer un climat de confiance, une relation spécifique, à coup de repas, de beuveries, de cadeaux, de poèmes, d’échanges soutenus. J’en ai déjà parlé, et on m’a rétorqué : d’abord, Chirac n’a rien obtenu des Chinois en étant près d’eux, et ensuite, il ne faut pas avoir peur d’un rapport de force avec la Chine, car elle n’en respectera que davantage ses interlocuteurs.

Bien sûr qu’il y a un rapport de force dans les échanges internationaux, on le sait, mais on semble moins l’accepter des Chinois que des Allemands ou des Anglais. Pour traiter d’égal à égal avec les Chinois, il faut au moins être en relation avec eux, et ne pas se tourner vers eux une fois de temps en temps, soit pour demander, soit pour signer, soit pour protester. Je le répète, nous avons une révolution culturelle à faire pour nous en sortir à l’avenir : se tourner vers la Chine et apprendre à la connaître.

Coupables, collaborateurs et complices

La thèse du roman de Yannick Haenel sur Jan Karski est que les Anglais et les Américains avaient une part de responsabilité dans l’extermination des Juifs. Ils savaient et ils ne voulaient pas tirer les conséquences de ce qu’ils savaient. Ils faisaient la guerre et combattaient l’armée allemande alors que dans le même temps, le vrai crime contre l’humanité se perpétrait. Ils menaient une guerre contre un pays et refusaient de traiter le problème des camps d’extermination. D’après Haenel, il aurait fallu bombarder les chambres à gaz et sauver ceux qui étaient encore sauvables.

La thèse la plus radicale de ce roman, c’est qu’au fond les Alliés étaient complices de la Shoah, et non son ennemi. « Ceux qui refusent d’entendre le mal deviennent les complices du mal », dit Jan Karski (le personnage fictionnel de Jan Karski, pas le vrai.) L’écrivain français va assez loin, en particulier quand il dit que « le consensus anglo-américain masquait un intérêt commun contre les Juifs. » Ils auraient collaboré au génocide des Juifs pour éviter de les accueillir, pour éviter de se charger de leur sort.

Ils auraient « collaboré », voilà le terme souverainement accusatoire. Si les Anglo-saxons lisent ce roman, ils diront sans aucun doute que l’écrivain cherche à diluer la responsabilité des Français et à faire oublier la honte de leur comportement collaborationniste pendant la guerre. Les Anglais gardent toujours en mémoire qu’ils ont continué à se battre contre les nazis lorsque l’Etat français se coucha devant l’envahisseur et lui proposa même de collaborer. Alors qu’on leur dise maintenant qu’au fond ils ont, eux aussi, été complices des nazis, cela ne peut que leur être insupportable.

Simone Veil, qui était à Auchwitz lorsque les Anglais libérèrent le camp, ne partage pas l’opinion du romancier français. Dans ses mémoires, elle développe succinctement l’idée que « les Alliés ont eu raison de faire l’achèvement des hostilités une priorité absolue. » Une vie (Stock, 2007) Qu’il fallait d’abord, et au plus vite, gagner la guerre. Elle dit cela alors même que sa mère mourait du typhus et l’état de sa soeur s’aggravait. Si on avait libéré les camps plus tôt, sa mère aurait survécu et sa famille aurait moins souffert.

Simone Veil désapprouve tout autant les intellectuels, « telle Hannah Arendt », qui professent la « banalité du mal » et la responsabilité collective. Elle y voit une sorte de lâcheté intellectuelle qui préfère voir tout le monde coupable plutôt que ceux qui ont vraiment massacré. Elle reprend l’argument nationaliste que j’utilise au-dessus à propos d’Arendt : « C’est la solution désespérée d’une Allemande qui cherche à tout prix à sauver son pays ».

J’ai été très étonné par cet argument, mais c’est à cause de ma très grande ignorance. En vérité, cette problématique de la culpabilité et de la responsabilité plus ou moins réduites aux Allemands, plus ou moins élargies à tous les Occidentaux, est un refrain de ces dix dernières années. Le fameux livre de Daniel Jonah Goldhagen, professeur à Harvard, date de 1996. Dans Les bourreaux volontaires de Hitler : Les Allemands ordinaires et l’Holocauste, il ne cherche pas seulement à démontrer que ceux qui ont mis en oeuvre l’extermination étaient des gens ordinaires, mais que « l’antisémitisme éliminationiste » était propre à la culture allemande, depuis le XIXe siècle.

Quoi que l’on en dise, nous au moins, les Français, nous n’avons pas à nous en faire. Complices, nous l’avons été, officiellement et radicalement.

Gloire et bassesse de la Chine

Le même jour, jour de noël 2009, on apprend que la Chine devient la deuxième puissance économique du monde, et que Liu Xiaobo a été condamné à onze ans de prison sans avoir commis aucun crime. Chine, Chine, pourquoi mets-tu dans d’obstacles à l’amour que je te porte ?

Liu Xiaobo n’a pas fait plus que ce que nombre d’écrivains chinois ont fait dans l’histoire de la Chine. Il a parlé librement pour le bien de son pays. Comme Lu Xun. Il demande simplement, et inlassablement, que la Chine s’ouvre à une forme de liberté politique et en premier lieu à la liberté d’expression.

Liu Xiaobo aime la Chine et c’est parce qu’il l’aime qu’il sacrifie sa vie à appeler de ses voeux quelques droits fondamentaux pour tous les Chinois. Le régime de Pékin, à la tête d’une puissance colossale, accueille Obama qui dit aux étudiants de Shanghai que la liberté d’expression est un droit inaliénable. Il attend qu’Obama soit parti et que se soient exprimées les manifestations d’adulation adolescente pour le leader américain, avant de se débarrasser de Liu Xiaobo, dans l’indifférence des Chinois. Raison de plus pour rappeler l’existence du Journal d’un Chinois, de Cai Zhongguo, qui écrit en français depuis Paris et qui s’inquiète pour l’avenir de son pays.

Le régime de Pékin, avec constance et patience, lutte contre son propre intérêt et élimine toutes les personnalités aimables et admirables qui viennent du monde chinois. Gao Xingjian (prix Nobel de littérature, devenu citoyen français), Hu Jia emprisonné, Chen Guangcheng emprisonné, Liu Xiaobo emprisonné, et des dizaines de génies de l’informatique et des mathématiques réfugiés dans les plus grandes facs américaines, toutes ces personnalités pourraient être des héros populaires qui élèvent l’esprit des Chinois.

Au lieu de cela, le peuple admire des sportifs, des chanteurs, des milliardaires, une histoire tronquée.

Au lieu de cela, les Chinois sont légitimement fiers de dépasser le vieil ennemi japonais sur le plan de l’économie, même si les Japonais seront longtemps plus riches que les Chinois.

2ème puissance mondiale. Joyeux noël, monsieur Liu Xiaobo.

Vivre en quartier dangereux : The Village

A Belfast, mon logement répond certainement au meilleur rapport qualité prix de la ville, et même peut-être du pays tout entier. A dix minutes de l’université Queen’s, dans une rue calme et dégagée, avec vue sur les montagnes de Cave Hill, non loin de centres commerciaux, de supermarchés importants, ma maison avait tout pour plaire aux habitants d’une ville occidentale. Et les prix sont extrêmement bas car personne ne veut y habiter. Il s’agit d’un quartier à la sinistre réputation. Il a pourtant un joli nom : The Village. A 90 pourcent protestant, le quartier comporte en effet des rues désaffectées, aux immeubles murés, d’autres rues pimpantes, aux maisons couvertes de fresques murales agressives et/ou commémoratives. Sur ces fresques, à deux pas de ma maison, des hommes tiennent en joue les passants ; un portrait de la Reine est légendée par un solennel : This We Shall Maintain ; des scènes historiques rappellent des combats politiques passés et autres exploits sportifs, dont le moindre n’est pas la présence d’un champion du monde de boxe. Le Village a la réputation d’être risqué, d’être un repaire d’activistes et de mafieux.  Ma rue est néanmoins relativement aimable. Je m’y sens en sécurité, aucun bruit ne me réveille jamais, des femmes seules y rentrent chez elles la nuit, les magasins n’y sont jamais braqués en ma présence. A part quelques bris de verre, le matin, des querelles de voisinage entre mégères qui se gueulent dessus, des tatoués qui bricolent dans leur voiture, c’est calme. Mais mes amis de Belfast pensent que j’ai fait exprès d’habiter là, pour faire le malin et le téméraire. On croit que je recherche le danger, la vie électrique des zones sensibles. Peut-être est-ce vrai inconsciemment. Peut-être veux-je faire croire que je suis courageux. Je crois plutôt, mais cela revient peut-être au même, que je ne suis pas conscient du danger qui m’entoure, et que j’évolue légèrement dans un univers de crime, d’églises méthodistes, d’extrémisme assumé, de sectarisme délibéré, d’organisation paramilitaire.