Une pinte gratuite contre la France

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Le pub « The Oval » offre une boisson à tout le monde le soir où la France se fera éliminer. Je conseille donc à tous les lecteurs d’aller à Dublin mardi soir, où, selon toute probabilité, la fin des Bleus en coupe du monde devrait être officialisée.

J’y étais samedi midi, avec Tom, pour suivre la rencontre Japon-Hollande. En mangeant mes frites et mes saucisses, j’admirais les posters anti-français qui montraient Thierry Henry en pleine action, avec la mention « BARRED » en travers, pour signifier que le tricheur n’était pas le bienvenu dans ce pub.

Plus tard, j’ai regretté de n’avoir pas volé un de ces posters. Tom m’a promis qu’il en demanderait un aux patrons.

Première semaine de mondial

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Photo de fraternité française après une bataille sportive. Peu importe qu’ils l’aient gagnée ou perdue, les deux hommes se congratulent ou se consolent.

C’est la main de Thierry Henry, au centre de la photo, qui lui donne tout son sens. Une main qui peut tricher, mais qui peut réconforter aussi. 

Dans les pubs d’Irlande et d’Irlande du nord, la France n’est pas exactement soutenue. Les spectateurs veulent nous voir perdre mais il ne faut pas être paranoïaque. Les grosses équipes attirent les gens à supporter les petites. Le match Brésil contre Corée du nord était symptomatique : le public des pubs poussait les Coréens à marquer. Et hier, la défaite des Espagnols contre la Suisse fut saluée avec une explosion de joie. On aime voir perdre les forts, et on aime les underdogs, ceux que l’on donne perdants d’avance.

Les Espagnols, eux, me font penser à l’équipe de France de 2002 : favorite absolue, elle venait de remporter l’Euro, et perdit contre le Sénégal sur le même score, et en ayant dominé de la même manière outrageante, sans jamais convertir un seul but, frappant sur les montants et faisant preuve de maladresse devant le but de l’adversaire.

Je regarde parfois les matches dans le foyer des étudiants, un lieu où je ne vais jamais habituellement. Un bâtiment imposant avec une épicerie, un ou deux cafés, un pub, une pharmacie et, sans doute, des lieux d’information et d’orientation. Dans le pub, les pintes y sont les moins chères de la ville. Deux euros pour 33cl de bière, ou comment aider les jeunes à s’enivrer tranquille.

Des télés de partout, un écran géant, et des fauteuils, des canapés. Il n’en faut pas davantage pour un sage précaire. J’apporte un livre, me cale dans un fauteuil et regarde un peu partout, tout en lisant un peu.

Peut-on oublier « Bloody Sunday » ?

Je n’ai jamais été un fan du groupe U2, mais cette chanson a bercé mon enfance et une partie de mon adolescence, bien avant que je ne songe même à aller en Irlande. Cette chanson était surtout remarquable pour son « rif », les quelques notes d’arpège du début. A mon époque, tous les jeunes s’entraînaient à la guitare avec ces quelques notes. Et puis en ces jours d’actualité, où la tuerie du « dimanche sanglant » de 1972 revient sur le devant de la scène, cette chanson est incontournable. Elle a pourtant été produite plus de dix ans après les faits (1983), mais c’est le propre de la variété de capturer des émotions et d’accompagner des événements qu’elle n’a pas connus. On reparle du Bloody Sunday à la faveur d’une commission d’enquête qui avait pour but de faire la lumière sur la mort de treize catholiques de Derry, tués par les forces armées britanniques. La hiérarchie militaire prétendait que les militants avaient ouvert le feu et que l’armée n’avait fait que se défendre. Officiellement, aujourd’hui, la commission reconnaît que les hommes n’étaient pas armés. Le gouvernement a donc reconnu hier qu’ils étaient innocents, et le premier ministre David Cameron a déclaré que l’armée britannique avait failli, et a présenté ses excuses. bloody_sunday_mural_bogside_2004_smc.1276768459.jpg Ce jour-là, donc, 30 janvier 1972, les catholiques de Derry manifestent au nom des « civil rights », inspirés en cela des mouvements américains, et se font charger par les forces de l’ordre. Comme le montre la carte interactive qu’a mise au point le très bon site du Guardian, les manifestants furent tués alors qu’ils étaient en plein repli, loin, très loin, de présenter une quelconque menace pour l’ordre et la sécurité du pays. Visiter Derry, aujourd’hui encore, c’est se souvenir de ces actions fondamentales. La ville est comme un chant aux luttes du passé, et une incarnation de l’Irlande du nord dans son ensemble. J’aime Belfast, mais Derry représente l’histoire de la province d’une manière plus poignante, plus radicale et plus imaginative. Cette fresque murale, avec l’homme à la calvitie qui marche en se courbant, un mouchoir blanc à la main, est l’image stéréotypique du Bloody Sunday. Tirée d’images filmées par la BBC, elle montre le prêtre Edward Daly qui escortait un groupe de manifestants pour porter à l’hôpital un jeune homme abattu. Ils arriveront trop tard, l’homme mourut et le prêtre lui donna l’extrême onction (c’est comme ça qu’on dit ?) sur le trottoir. Sur les images d’archives de la BBC (voir la première vidéo ci-dessu), le mouchoir est maculé de sang. les peintres de la fresque ont préféré transférer le sang, du mouchoir, à une bannière blanche, piétinée, sur laquelle sont écrits ces mots : « CIVIL RIGHTS ». Ce prêtre est, par la suite, devenu évêque de Derry. A la retraite aujourd’hui, il jouit d’un prestige et d’une aura inégalables. Hier soir, à la télévision, l’ancien premier ministre nord irlandais, Peter Robinson, déclarait que le dossier était clos et qu’il fallait maintenant cesser de parler de cela pour que la nation (la nation nord irlandaise, s’entend) avance ensemble. Aujourd’hui, jeudi 17 juin 2010, les lycéens français qui planchent sur le bac de philosophie, peuvent réfléchir sur le sujet suivant : « Faut-il oublier le passé pour se donner à l’avenir ? » Peter Robinson répondrait par l’affirmative.

Rire de Philippe Val avant qu’il s’en aille

D’habitude, Stéphane Guillon ne me fait pas beaucoup rire. Sa chronique des matins de France Inter m’ennuie la plupart du temps. Celles que j’ai entendues m’ont paru parfois drôles, mais elles ne me paraissent pas très importantes. Elles ne méritent pas les polémiques qu’elles déclenchent.

En revanche, sa chronique de ce matin, lundi 14 juin 2010, elle m’a fait rire et elle m’a réjoui. Son patron, Philippe Val, avait écrit un mail collectif, menaçant de virer ceux qui voudraient « instrumentaliser l’antenne ». Alors l’humoriste fait juste ça, instrumentaliser l’antenne. Parce qu’il faut bien répondre par la rigolade à l’arrogance de la direction. « Il cherche à nous provoquer… Pour nous virer… T’es pas cap ! »

En se moquant ouvertement de sa hiérarchie, Guillon a joué exactement le rôle qu’on attend de lui et, à mes yeux, c’était sa plus belle chronique car elle incarnait ce que doit être l’humour dans les sociétés. Une catharsis.

Ce matin, en ridiculisant Val et Sarkozy, Guillon a soulagé des millions d’employés qui se font emmerder tous les jours par des petits chefs, par l’arrogance d’une hiérarchie, par l’aveugle grossièreté d’une administration. Il a parlé pour tous ces gens qui souffrent d’un climat délétère au boulot, où l’humiliation règne.

Or, quel bonheur de pouvoir se moquer ouvertement et publiquement d’un homme comme Philippe Val, qui est devenu plus connu pour ceux qu’il excommunie que pour ses actions constructives, s’il y en a. Les gens comme lui, qui sont politiquement corrects mais qui ont mélangé les genres au point de trahir l’esprit de la satire, ils méritent d’en prendre plein la figure. De toute façon, ils gagneront toujours, ils auront toujours un bon travail, ils ont fait assez de mal pour endurer un peu.

Dans un billet d’avril 2009, je déconseillais à Val d’accepter la direction de France inter, car cela le ferait passer pour un lécheur de bottes du sarkozisme. Encore une fois, on ne m’a pas écouté, et ce n’est pas moi qui le plaindrai.

C’est-à-dire que Val est tombé plus bas que tout, et voici pourquoi : en entendant les dernières chroniques des humoristes, on sent des gens qui résistent à une pression qui vient de la hiérarchie. Ils incarnent cette notion fumeuse mise en avant récemment dans les médias de « rire de résistance ». Or, Val, qui exerce cette pression hiérarchique, était justement un de ceux qui s’auto-proclamaient héros du rire de résistance. Arroseur arrosé, Val devrait quitter toute position de pouvoir et retourner sur les planches.

Les voyageurs en Irlande et la réputation des Irlandais

roberts.1276526189.jpg Un paysage « italianesque », de Thomas Roberts

Pour reprendre cette vieille question que je me pose sur l’image de l’Irlande, rien de tel que d’explorer les récits de voyage en Irlande depuis les siècles passés. Je ne sais s’il en existe avant le XVIIIe siècle, mais c’est à partir de l’âge des Lumières que j’en parlerai dans ce billet. Il faut dire que je suis accompagné d’un grand spécialiste du récit de voyage anglais, Glenn Hooper, qui a écrit un chapitre sur ce sujet dans l’ouvrage collectif le plus incontournable sur la littérature des voyages :  The Cambridge Companion to Travel Writing (2002).

Dans un billet de mars 2009, j’en restais au stade de l’hypothèse, car je n’avais pas encore lu beaucoup de choses sur l’histoire des voyages en Irlande. Les choses ont changé et je suis devenu un petit connaisseur. En mesure de confirmer ou d’infirmer mon hypothèse (selon laquelle cette belle réputation d’un peuple bavard, drôle, buveur et gentil n’avait été construite que très récemment, après la seconde guerre mondiale), je dirais aujourd’hui que je n’avais pas tort fondamentalement, mais que j’avais omis quelques moments importants de cette histoire. Mon intuition était bonne en ceci que cette belle image est récente, mais j’ai eu tort sur les dates.

En effet, il ne fallait pas oublier le renouveau culturel « gaélique » du tournant du XXe siècle. Quelques poètes anglais, Alfred Austin en tête, avec Spring and Automn in Ireland (1900), chantent leur amour pour l’Irlande, et cherchent à sentir dans ce peuple frère un beau mariage entre le « Saxon » taciturne et le « Celte » affable. La vogue de ce type d’écrits, par des gens de lettres aussi célèbres qu’Austin, ne manquait pas de faire de l’Irlande une destination touristique attrayante.

Instabilité et attraction

Mais reprenons la chose avec recul. Une vue panoramique des récits de voyage montrent que ce qui domine, chez les voyageurs en Irlande, sont les questionnements politiques. Ce qui les préoccupe, de 1700 jusqu’aujourd’hui, c’est la stabilité de l’île. Stabilité sociale, économique, politique, démographique… le pays inquiète les voyageurs britanniques par ses déséquilibres, sa violence et ses croyances. Au XVIIIe siècle, ils s’occupent peu de l’image poétique des Irlandais car, avec les rébellions, les soulèvements (sans oublier les forces françaises qui tentent de prêter main forte aux révolutionnaires irlandais), l’île présente des dangers. Elle se montre rétive et insoumise. La « révolution » de 1798 a fait, paraît-il, 30.000 morts, et a fait réfléchir les voyageurs. 

Gardons cela en mémoire : trente mille morts.

1800, Acte d’Union. Aux yeux de nombreux Britanniques, cette fusion des îles britanniques assure la paix et la stabilité de l’Irlande, et favorisent les voyages. Ils y vont, mais ils s’aperçoivent que la population crève de faim, et que les propriétés sont horriblement gérées. Les propriétaires font gérer leurs terres par leurs gens, et partent jouir de la vie en Angleterre. Un voyageur écrit en 1834 : « Everybody in Ireland who has got money to spare, has gone to England to spend it. »

Puis s’abat la famine, et là, nul besoin de préciser que les voyageurs sont horrifiés de ce qu’ils voient. Après la famine, comme la population a décru de plusieurs millions de personnes (décédées ou émigrées), l’Irlande redevient une terre attirante, mais pour occuper des terres laissées en jachère, non pour communiquer avec une population charmante. Très vite, l’agitation populaire reprend et de nombreux voyageurs britanniques accusent le catholicisme d’être la cause de tous les troubles irlandais. James Macaulay (1872) par exemple, compare l’Ulster (à majorité protestante) avec le reste de l’Irlande et en conclut que seul le protestantisme et ses valeurs de travail pourra sauver ce pays qui s’écroule « with its filthy cabins, swarming beggars, decaying villages, and its Catholic faith. »

Revival culturel et violence identitaire 

S’ouvre ensuite une période, courte mais cruciale, de renouveau culturel en Irlande. De nombreux artistes, poètes, dramaturges, se tournent vers la tradition celte, la mythologie ; ils cherchent à donner à l’Irlande une littérature propre. La figure représentative de ce mouvement est W.B. Yeats, qui a obtenu le prix Nobel de Littérature en 1923. Avec la fameuse Lady Gregory, il a fondé le célèbre Abbey Theatre où une nouvelle dramaturgie, presque une nouvelle langue, furent créées.

Paradoxalement, peut-être, beaucoup de ces intellectuels sont protestants et d’ascendance britannique. Certains font pourtant l’effort d’apprendre le gaélique, et d’aller voyager dans l’ouest du pays. Ce revival permet de créer une belle image du pays, que les voyageurs anglais et écossais reproduisent et diffusent dans leurs récits, comme je l’ai dit à propos d’Austin. Ce faisant on oublie un peu les tensions et la violence.

connemara_girl.1276516909.jpg« Connemara Girl » de Augustus N. Burke (1865)

Cela ne dure pas, car avec la création de groupements paramilitaires en 1913, le grondement de l’instabilité irlandaise revient comme un démon national (aux yeux des voyageurs britanniques, s’entend). Soulèvement de 1916, indépendance, guerre civile, l’image d’un pays dangereux reprend le dessus dans les récits de voyage.

Ce que dit Glenn Hooper, dans son article « The Isles/Ireland: the wilder shore », c’est qu’à partir des années trente, les temps paisibles, neutres internationalement, et peu développés économiquement, produisent une image romantique du pays. Si les voyageurs continuent de parler de l’instabilité et de la pauvreté, ils donnent en même de l’Irlande « a forceful image as a place of pastoral innocence ». 

Ce que je percevais comme une réputation provoquée par le désir des Européens d’aller dans un pays rural et intact des perversions de la modernité, Hooper l’a dit avec ses mots, meilleurs que les miens, mais l’a fait remonter à quelques décennies de plus que mon hypothèse le supposait.

Des contradicteurs et des conciliateurs dans l’art de la conversation

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J’ai des amis très diplomates qui, dans les conversations, savent ne jamais offenser. Mathieu est ainsi : cela fait vingt ans qu’il supporte mes saillies sarcastiques et mes critiques acérées, alors que lui commence toujours une réponse par un accord de principe avec eux. C’est très impressionnant à observer, sur la longue durée.

J’en discutais avec Pierre, l’autre jour. Lui-même, dans les pubs ou ailleurs, a toujours le réflexe de dire : « oui c’est ça » avant de continuer son argument, même s’il finira par contredire son interlocuteur. Moi, je fais le contraire : instinctivement, je dis non aux gens avant de me lancer dans une idée qui, finalement, sera peut-être en accord avec celle de mon interlocuteur.

Or, il ne faut pas imaginer qu’entre les deux attitudes, il y ait une trop profonde opposition. En effet, la ligne de partage ne se fait pas entre ceux qui disent « oui » et ceux qui disent « non », mais entre ceux qui veulent faire continuer la conversation et ceux qui veulent la clôre. Celui qui dit « non » ne dit pas : « tu as tort », mais plutôt quelque chose comme : « nous ne sommes pas complètement d’accord, il y a encore des choses à éclairer, continuons de discuter. » Mes amis diplomates, quand il disent « oui », ne veulent pas dire : « nous sommes d’accord », mais vraisemblablement ceci : « ne te braque pas, je te concède ce que tu veux, mais écoute-moi, tu vas voir, ce que j’ai à dire est intéressant. » Dans les deux cas, la réaction a pour but de faire persévérer la conversation.

Cela n’enlève rien au fait, connu et reconnu, que des gens comme Mathieu ou Pierre sont plus agréables à fréquenter que moi. Là n’est pas la question, si je puis me permettre de faire encore montre de l’esprit de contradiction décrit plus haut. En revanche, ce qui est fascinant à relever, ce sont ces gens qui ont pour objectif de casser l’échange. Certains « non » sont définitifs et sans réplique. Et certains « oui » claquent comme des coup de fouet et expriment une réponse en forme de porte qui se ferme : « C’est bon, j’ai dit que j’étais d’accord, il n’y a plus lieu de parler de cela. »

Tout le monde n’aime pas les échanges d’idées. Beaucoup trouvent que c’est une perte de temps, une prise de tête. Et surtout, beaucoup les considèrent comme des conflits, des discordes ou des affrontements. 

Négocier

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Dans les sciences sociales, il y a des verbes et des mots à la mode qui se mettent à envahir les livres et les articles. Autrefois, sous l’influence de Foucault, Bourdieu et de gens comme Michel de Certeau, tout le monde parlait de « stratégie ». Stratégie de la marche en ville, stratégie du malade d’hôpital, stratégie du pêcheur à la ligne, tout était diablement stratégique.

Aujourd’hui, depuis une dizaine d’années peut-être, on parle beaucoup de « négociation ». Un universitaire, que je ne nommerai pas, écrit : « L’ici et l’ailleurs se trouvent renégociés », un autre parle de négociation de l’identité créole… bref, on négocie sec à l’université.

Cela m’avait frappé le jour où une jeune amie, qui fait sa thèse en traductologie, me mit dans la confidence de l’idée de son prochain chapitre. Elle voulait avancer que la traduction était comme une scène de théâtre, une performance théâtrale, où il y a « négociation » entre le public, les acteurs et l’auteur… Un autre que moi aurait opiné du chef, et dit : « Chapeau. Very interesting, indeed. » Elle avait prononcé plusieurs fois le mot négociation, et je m’aperçus qu’elle cherchait en fait à s’approprier ce nouvel élément de vocabulaire qui lui paraissait important.

Mais elle voyait encore dans ce mot trop de « négoce », d’échanges mercantiles avec marchandage. Elle n’y avait pas encore aperçu l’aspect « négocier un virage ». Négocier : appréhender, circonscrire, délimiter ou définir.

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Après l’art de la guerre avec ses ruses et ses stratégies, nous sommes informés par l’art du commerce, mais un commerce autistique, où les gens négocient tout seuls leurs concepts et leur bidouillage. 

Clair de lune et vie moderne

On dit que Debussy est le musicien national, voire nationaliste, du tournant du siècle. Qu'il incarne la France, l'esprit français, par oppisition à Wagner. Chez Proust, les habitués du salon des Verdurin montrent, au contraire, leur ouverture d'esprit, leur élitisme libéral, en affichant leur amour de Wagner.

Moi, ce qui me frappe, c'est l'américanisation, la jazzification de la musique, dans les morceaux de Debussy, avant même la création du jazz. Dans Clair de lune, il y a des passages qui annoncent Gershwin et Bernstein.

Comme tout le monde, je sais que ce mouvement de la Suite bergamasque est inspiré du poème de Verlaine, mais je n'entends aucun lien entre la musique et le poème. Par honnêteté, et pour le plaisir, je colle ci-dessous le merveilleux Clair de lune.

Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmant masques et bergamasques
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Tout en chantant sur le mode mineur
L’amour vainqueur et la vie opportune
Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur
Et leur chanson se mêle au clair de lune,
Au calme clair de lune triste et beau,
Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d’extase les jets d’eau,
Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.

Moi, ce que j'y vois, c'est la vie moderne, les longues attentes dans les gares de chemin de fer. Les accords dissonants me paraissent plus proches des trafics des grandes capitales que de l'ambiguë tristesse des masques et bergamasques. Les clowns grotesques de Verlaine sont d'une autre inspiration, je trouve, car aujourd'hui, écouter Debussy nous projette au cinéma.

Qui n'a pas l'impression qu'il s'agit d'une musique de film ? Un film muet, un peu bizarre, mi-poétique mi-burlesque ? 

Conversation géopolitique dans la cuisine

Un soir, à mon arrivée chez moi, mon colocataire pakistanais sortit de sa chambre pour me parler. « Tragédies, me dit-il. Il m’est arrivé une tragédie et une mauvais nouvelle. » Je lui ai demandé de commencer par la nouvelle la moins pire. Ou plutôt non, repris-je, commence donc par la tragédie. Le sage précaire se sent plus à son aise dans la situation tragique qui, par définition, n’a pas de solution. 

Nous sommes donc allés dans la cuisine et parlâmes de ses affaires : appel pour son visa de résident, et tractations pour obtenir son master sans avoir assisté aux cours. Il a payé très cher cette université de Belfast, et cette dernière a beau jouer un rôle d’institution sérieuse et incorruptible, elle donnera son diplôme à ce jeune homme, comme à de nombreux ressortissants de pays asiatiques, qui la financent en partie. Mais pour l’instant, les mémoires de mon colocataire, rédigés par des sociétés illégales d’aide aux étudiants, ne sont toujours pas acceptés entièrement par les professeurs. Et tant qu’il n’a pas son diplôme en poche, il ne peut pas postuler pour je ne sais quel visa.

Assez vite, nous en vînmes à parler politique internationale. Dans la situation embrouillée qui est la nôtre, dans cette maison qui tombe doucement en ruine, on y glisse aisément. Il pense qu’Israël ne devrait pas exister et voici comment il s’explique : « lorsque Hitler tuait les juifs, aucun pays européen ne voulait les accueillir sauf la Palestine, et maintenant les Palestiniens ne sont plus maîtres chez eux. C’est comme si tu me donnais une chambre dans ta maison, et que deux ans plus tard, je t’en chassais, ou t’enfermais dans la cour sans aucun droit. »

Je lui demande ce que deviendraient les juifs, si l’Etat d’Israël devait disparaître. Mon colocataire n’en sait rien. « Dirais-tu qu’ils devraient retourner chez eux ? » Il me dit que les juifs n’ont pas de chez eux. Il préconise que les juifs restent où ils sont, qu’ils continuent de travailler et de se reproduire où ils se trouvent. Je lui demande s’il imagine que juifs et musulmans pourraient vivre en paix, sur le même territoire, dans un état palestinien. Il en doute beaucoup. Il dit que les différences entre juifs et musulmans sont pourtant très faibles, mais qu’il ne croit pas à la paix entre les deux communauté.

Et puis, sans avoir rien vu venir, je me suis retrouvé à nouveau dans un cours sur la vie de Mahomet. Comme quoi Mahomet s’était marié avec une femme d’affaire très riche et que, malgré le fait que son entourage était païen, lui ne rendait aucun culte à aucune de ces idoles. Comme quoi 99% de la science actuelle provient de l’Islam. Comme quoi les talibans ne sont pas de vrais musulmans mais qu’ils resteront les maîtres de l’Afganistan tant que l’armée Américaine y sera.

Parier pour la défaite de la France

Je vais profiter de la coupe du monde de football pour explorer un aspect important de la culture populaire anglo-irlandaise : le pari sportif.

De nombreux lieux de pari ont pignon sur rue mais les gens comme vous et moi n’y entrent jamais car ils paraissent un peu mal famés, sans fenêtres, sans ouvertures, ils ne sont pas très accueillants. Mais comptez sur moi, je ne vous décevrai pas, j’irai et m’y ferai des amis.

Pour ce qui est des paris, j’ai décidé de parier sur la défaite des Français. Ainsi, si nous perdons effectivement, j’aurai une petite raison de me réjouir, et pourrai payer des pintes à mes amis. Et si, par miracle, nous gagnons, c’est avec plaisir que j’oublierai cet argent dépensé en pure perte.