Dans les rues d’Istanbul, je lis des noms qui me rappellent des copains de collège et de lycée.
Yilmaz, en particulier. C’était un bon copain pendant les années de lycée, période assez morose pour moi, au demeurant.
Avec Yilmaz (j’ai oublié son prénom, mais je suis nul en prénoms), nous formions un trio de grande classe. Un certain Samir Rached complétait le trio. C’est Yilmaz qui, au sortir d’un cours de géographie, avait repabtisé Samir « Pamir Rached ». Cela nous faisait beaucoup rire, preuve s’il en est de la morosité de cette période de ma vie.
Un Turc, un Arabe et un Français. Ou plutôt trois Français de trois origines variées. Cela ne m’était jamais venu à l’esprit que nous faisions du multiculturalisme. Dans la France profonde, c’est le genre de choses que l’on fait sans qu’on en sache rien, comme M. Jourdain de la prose.
Je ne sais pas ce qu’est devenu Yilmaz. Sa famille venait d’un village de Turquie dont il disait que c’était un petit paradis. Il était meilleur en mathématiques que moi, et j’étais meilleur que lui en lettres. Lui et Pamir Rached jouissaient d’un immense respect de la part des professeurs. Ces derniers les croyaient toujours capables d’atteindre des sommets. Cela faisait rigoler Pamir, car Pamir rgolait toujours ; et quand il ne rigolait pas, il souriait, et son sourire charmait les professeurs femmes.
J’y pense, je ne sais pas s’ils étaient français ou pas.
Yilmaz parlait de mathématiques avec poésie. Je serais bien resté en contact avec lui, ainsi qu’avec Pamir Rached, mais j’ai quitté tout ça, le lycée, les villages où je vivais, l’étouffement relatif et la platitude de ma vie. Et malheureusement, Yilmaz faisait partie de ce décor. Si cela se trouve, il y est encore.
Lettre à mon filleul républicain sur l’adhésion de la Turquie au sein de l’Union Européenne.
Mon petit Bastien,
C’est aujourd’hui ton dixième ou onzième anniversaire. Tu entres donc, d’une manière ou d’une autre, dans l’adolescence, avec ce que cela charrie d’inquiétude et de fatigue pour tes parents. Je te souhaite une joyeuse fête d’anniversaire, et je leur souhaite, à tes parents, du courage et des idées.
Je t’écris depuis la Turquie, un pays qui se situe à l’extrême sud-est de l’Europe. Des gens considèrent ce pays comme européen, d’autres le situent en Asie. Un grand débat fait rage, d’ailleurs, car les Turcs demandent à adhérer à l’Union européenne, et que cette adhésion divise les gens.
Certains disent que c’est un pays musulman, donc, qu’il n’est pas européen. C’est un argument que des gens comme moi ne comprennent pas, car la religion ne devrait pas avoir un tel poids politique. Ils sont musulmans pour la plupart, c’est leur problème. D’autres disent que le territoire de ce pays est surtout en Asie et qu’il entre en communication avec des régions comme l’Irak et l’Iran, ce qui l’exclut de notre communauté européenne.
D’un autre côté, la Turquie est un territoire qui est central à notre culture d’Européens. Les Grecs étaient nos ancêtres, culturellement, et leur monde comprenait la Turquie actuelle. La guerre de Troie, par exemple, est une de nos plus grandes histoires ; Homère en a fait la première grande oeuvre littéraire européenne, Iliade, que l’on peut lire encore aujourd’hui avec une grande émotion. Eh bien Troie est ici, en Turquie. C’est ici que se battaient Achille, Hector, Agamemnon ; ici qu’Ulysse a eu l’idée du fameux cheval de Troie.
Plus tard, 1000 ans plus tard, Istanbul, d’où j’écris ces lignes, était la ville d’un empereur chrétien qui s’appelait Constentin. Les gens, ici, parlaient grec, et on appelait la ville : « Ville de Constentin », Konstentinopolis. Nous, en Europe de l’ouest, on prononce encore différemment, on dit « Constantinople ». A cette époque-là, c’était le centre de la chrétienté, donc même pour ceux qui ne veulent pas d’un pays musulman en Europe, il est difficile de rejeter cette ville, puisqu’elle est un des centres de notre histoire. Elle fut aussi importante pour l’Europe au premier millénaire que Paris ou Londres l’ont été durant le deuxième millénaire de notre ère.
J’y suis allé faire un petit tour pour vivre un peu sur place si je me sentais plutôt en Europe, ou plutôt ailleurs. Or, il m’est impossible de répondre, surtout qu’Istanbul, la « Ville des villes », est à cheval entre l’Europe et l’Asie. Elle enjambe le Bosphore, le détroit qui sépare l’Europe et l’Asie. (Moi, « Bosphore », c’est un mot qui m’a toujours fait rêver, mais ça ne compte pas car j’ai toujours rêvé beaucoup, et à tort et à travers.)
Alors, Europe ou Proche Orient ? La question est très intéressante car elle concerne la notion de frontière, et c’est le propre des communautés vivantes de ne pas savoir exactement quelles sont leurs limites. On se sent européens, c’est certain, mais où fait-on arrêter l’Europe ? Au Bosphore ? Aux frontières de l’Irak et de l’Iran ?
Ce qui est certain, c’est que dans la vie, il n’y a jamais de frontières. Les différences se font petit à petit, pas à pas. Les frontières sont des décisions prises pour des raisons politiques. C’est comme la différence entre la France et les pays voisins : à quel endroit peut-on vraiment dire que ce n’est plus la France ? On ne le peut pas, car un Français du nord est plus proche d’un Belge, par exemple, que d’un Français du sud. La frontière est le résultat d’une guerre ou d’un accord entre gouvernements. Alors, la Turquie, c’est l’endroit où le voyageur se demande ce que cela signifie d’être européen.
Je me le demande et je suis incapable de donner une réponse.
Le hasard de l’existence fait que, souvent, je suis en voyage lorsque tu célèbres ton anniversaire. Je ne sais pas à quoi c’est dû. D’habitude, je reste immobile. Il est très rare que je voyage, au fond, et ça tombe quand tu changes d’âge. Il y a peut-être une relation de cause à effet.
Je te souhaite une année pleine de joie et de bonne humeur,
Ton parrain républicain.
Lectrices, laissez-vous connaître des voyageurs
Je recommande à tout le monde de s’inscrire à www.couchsurfing.com pour rencontrer des gens du monde entier, si toutefois c’est une perspective qui vous paraît séduisante.
Le but initial de ce site est de loger les voyageurs chez soi et de se faire loger lorsqu’on voyage. On établit donc un profil, gratuitement, on écrit des choses sur soi, on met des photos de soi et de ce que l’on veut. Bref on se présente avec les moyens qu’internet met à notre disposition, et dans le but d’inspirer confiance aux gens à qui on demandera l’hospitalité. C’est un peu comme Facebook mais avec un objectif, un but. Facebook, c’est le coup de génie de notre temps, c’est un site pour rien. Couchsurfing devrait avoir beaucoup plus succès, mais les concepteurs avaient encore trop de contenu dans la tête, trop d’idées, ils n’ont pas su donner à leur site cet aspect de vide sidéral qui séduit tant sur Facebook.
Moi, j’utilise Couchsurfing pour rencontrer des locaux et les inviter à manger. Quand je dis « locaux », je veux dire des femmes locales. J’aime discuter avec des hommes, bien sûr, mais quand on ne fait que passer, il est naturel de préférer rencontrer des personnes du beau sexe. Je l’avais déjà fait au Japon et cela m’avait donné entière satisfaction. Rebelote en Turquie mais les femmes sont très rares à s’inscrire sur ce site, et c’est là que je lance un appel à toutes les lectrices de ce blog.
Inscrivez-vous donc, et laissez les voyageurs avides de rencontres vous inviter à manger et à boire des cafés. Pour vous qui êtes plus ou moins célibataires, ou tout au moins ouvertes à des aventures sans lendemain, c’est l’occasion de rencontrer des gens que vous ne reverrez plus jamais. Pour vous autres qui ne voulez pas entendre parler d’érotisme, vous n’en entendrez pas parler car les « couchsurfers » sont tous des gentlemen qui viennent d’abord pour discuter et visiter votre ville. Sur Couchsurfing, nous sommes surveillés, il faut le dire, une mauvaise expérience et vous êtes radié(e).
Pour vous qui -les plus nombreuses, évidemment- êtes prêtes à vous laisser séduire mais qui prétendez le contraire, cette option comporte juste assez d’hypocrisie internationaliste pour vous cacher devant de grands principes à la moralité sans tache. Pour vous enfin qui rêvez du prince charmant, eh bien je ne sais que vous dire.
Une jeune femme turque, prénommée Hülya, a accepté de me rencontrer mais je l’ai prévenue trop tard et elle craint de n’avoir pas de temps cette fois. Nous avons échangé quelques emails et nous nous tenons au courant si elle peut se libérer.
A Tokyo, il y a deux ans, une des femmes rencontrées m’avait emmené dans un quartier ravissant que je n’aurais jamais découvert sans elle. Depuis, je ne pense jamais à Tokyo sans penser à elle. De même, je ne penserai jamais à Istanbul sans penser à Hülya, petite trentenaire aux cheveux raide et légèrement teintés d’ocre. C’est ainsi qu’elle est apparue devant mes yeux hier soir, dans la grande rue piétonne de Beyoglu. On ne s’était pas donné rendez-vous, mais elle faisait une course avec des amis d’amis et a reconnu mon visage. de son côté, elle s’avérait être beaucoup plus belle en vrai que sur son profil de Couchsurfing.
C’était donc une incroyable coïncidence, de se rencontrer en pleine nuit, loin de mon auberge, dans un coin où je n’avais rien à faire. On est allés boire une bière dans une petite rue du quartier Beyoglu, où la jeunesse stambouliote se serre sur des terrasses meublées de petits tabourets et de tables minuscules. C’est extrêmement charmant, car malgré le monde, on crée une véritable intimité sur sa table, dos à dos avec les autres clients que l’on sent, mais qu’on n’entend pas. Les amis de Hülya étaient très sympas aussi, si bien que j’ai passé uné soirée inattendue qui m’a fait beaucoup de bien, grâce au hasard et aux sites internet à la mode.
Hülya, aux yeux très beaux et au regard très intelligent, m’a invité à la revoir quelques jours plus tard, pour un dîner sur la rive asiatique d’Istanbul. Elle voudrait que nous mangions des spécialités du sud de la Turquie ; et moi, naturellement, grosse midinette que je suis, je ne demande que cela, manger n’importe quelles spécialités en sa présence lumineuse.
Lectrices éventuelles de ce blog, laissez-vous rencontrer par les voyageurs de passage, ils vous regarderont avec émerveillement et vous trouveront beaucoup plus exotiques et fascinantes que les gens que vous côtoyez quotidiennement.
Débouler à Istanbul
J’avais décidé sur un coup de tête de partir à Istanbul. Mon premier voeux était d’aller à Athènes puis en ex-Yougoslavie, mais les vols étaient soient chers soient indirects, ils prenaient un temps fou, bref, Istanbul s’est avérée facile d’accès depuis Dublin (4 heures de vol) et bon marché (220 euros l’aller-retour).
J’ai quitté ma maison de Belfast dans la nuit de mercredi à jeudi pour me trouver à l’aéroport de Dublin assez tôt. Dès le petit matin, il neigeait. L’avion prit du retard, puis de plus en plus de retard, puis on l’annula. Turkish Airlines me logea à l’hôtel Jurys de Parnell street. J’avais peu dormi la veille, j’allai dîner dans un restaurant chinois de Parnell Square, et je me couchai tôt. Réveil à 3h00 pour être à l’aéroport à 4h00 afin de décoller à 6h00. A cause de la glace, l’avion prit du retard à nouveau. Nous attendîmes une bonne partie de la journée, et c’est à la nut tombante ce vendredi que j’arrivai à la Ville des villes.
Je sortis du tram sans savoir où j’étais. J’ai vu de l’animation dehors, des gens, du commerce, de la bouffe servie dehors. Je me suis dit que c’est là que j’allais satisfaire ma faim, il serait ben assez tôt pour chercher une auberge. A cette saison, il ne peut y avoir grand monde, et les grandes villes, de nos jurs, ont toutes un quartiers pour touristes, aux logements peu chers et aux connections internet, avec de belles vues sur des mosquées, ou sur le Bosphore, ou sur Sainte-Sophie.
Je mangeai quelques trucs délicieux et je m’aperçus, en marchant un peu, que j’étais en fait au Grand Bazar, autant dire le centre touristique par excellence. Et moi qui avais cru faire preuve d’audace.
A pied, je descendis au hasard et vis les silhouettes ce qui devaient être Saint-Sophie et la Mosquée bleue. Derrière, le fameux quartier touristique méprisé par les touristes qui ne veulent pas être des touristes, et animé de la vie du commerce. Ces jours-ci, les visiteurs ne sont pas foule, le quartier est un peu vide.
Je vous promets la guerre
Mes amis en seront témoins. Cela fait deux ans que je prédis des guerres. Je ne sais pas ce qui me prend, je vois des guerres partout. Pas des guerres partout dans le monde, mais dans toutes les réflexions où je me laisse embringuer.
Alors très succinctement, je tiens à dire en quelques mots que le thème de la guerre reviendra assez régulièrement sous mon clavier, et j’espère ne pas me transformer en oiseau de mauvais augure qui prédit toujours le pire. Mais enfin, voici les simples prémices qui m’amènent à sentir l’inéluctabilité de conflits interminables.
Précaution oratoire : ce que je vais dire est choquant, révoltant, répulsif. Eloignez vos enfants de cet écran, âmes sensibles s’abstenir.
1- Nous y sommes. Nous sommes déjà entrés dans une logique de guerre, et une pratique qui semble naturelle à tous. Nous sommes en guerre (Irak, Afghanistan, pour ne parler que de ces deux régions) et nos familles se croient en paix. Etanchéité entre des réalités contradictoires et concomittantes. Rien ne s’oppose donc à ce que ces conflits prennent de plus en plus de place, dans l’aveuglement provisoire de nos populations nanties.
2- La guerre est une conséquence des crises graves, si ce n’est une solution. La crise de 1929 et le marasme des années 1930 ont trouvé leur issue dans l’économie de la seconde guerre mondiale. N’oublions pas qu’à la crise économique peut s’ajouter des catastrophes naturelles, écologiques, industrielles. La situation peut s’aggraver très vite, et les famines arrivent toujours aux plus mauvais moments.
La question se pose alors : la guerre d’accord, mais qui contre qui, et sur quels champs de bataille ? Je ne prendrai qu’un exemple frappant. Un pays qui s’arme à grande vitesse et qui prépare le monde entier à ses intentions : la Chine. Elle m’amène au troisième point.
3- La guerre est une façon de faire quelque chose de ses pauvres, et de focaliser l’attention du peuple, donc de garder le pouvoir. La Chine fait face à un désordre social qui va croissant, avec une pauvreté qui pouvait être étouffée quand la croissance était à deux chiffres, mais qui ne peut plus l’être désormais que l’économie chute. Des centaines de millions de gens n’auront bientôt plus d’espoir d’une vie meilleure. Il faut leur trouver du travail avant qu’ils ne se révoltent, et la guerre permet de résoudre ce problème, théoriquement : la guerre tue beaucoup de gens (surtout les pauvres, que l’on met en première ligne) et en emploie beaucoup aussi. (Par ailleurs, la plupart des gens qui meurent pendant la guerre sont les hommes, et il y a beaucoup trop d’hommes en Chine.)
4- La guerre est le moyen le plus efficace de prendre le pouvoir, ou de le garder. Or, dans les moments de trouble, les classes et les castes dirigeantes se sentent menacées. Les Etats-Unis sentent leur leadership menacé, les Occidentaux sentent leur autorité et leur supériorité menacées, les partis uniques se sentent menacés dans leur essence. Le PCC a déjà perdu toute crédibilité idéologique, sa légitimité repose entièrement sur le mieux-être économique. Il suffit que cela se fragilise et tout s’écroule.
5- Les champs de bataille sont nombreux. Je n’en citerai que deux. Taiwan (guerre navale et aérienne) et l’Asie centrale (guerre terrestre). Ce n’est un secret pour personne, la Chine fait un travail de diplomatie depuis des années dans le monde entier sur le thème : « un peuple, un pays », sous-entendu, Taiwan doit (re)venir dans le giron de la Chine continentale, au besoin par la force. Or les Taiwanais, dans leur immense majorité, ne le veulent pas. Pas plus que les Etats-Unis et le Japon. L’éventualité d’une guerre dans cette région est parfaitement intégrée dans les consciences des habitants de l’île. L’Asie centrale, quant à elle, est le lieu du pétrole et les grandes puissances en ont un besoin tyrannique. Ils trouveront toute sorte de raisons pour contrôler les terres et le sous-sol (lutte contre le terrorisme, histoire, rien ne nous sera épargné.)
Je m’arrête là, persuadé que les commentateurs de la vie contemporaine ont des idées tout aussi funestes que moi, mais qu’ils ne les expriment pas ouvertement. Il faut être un peu fou et irresponsable pour écrire ce que j’écris là. Cela tombe assez bien, je suis légèrement timbré et parfaitement irresponsable.
Prends garde à la douceur des choses
On dit que c’est un poète délicieux, mais qu’il a raté sa vie.
On se demande un peu… Il aurait passé trop d’années à ne rien faire, jouer aux boules, à se promener, à dilapider son pécul. C’est vrai qu’il a dû vivre la bohême, et qu’il est mort sans le sou, il y a bientôt cent ans. Mais à mes yeux, sa vie vaut plus d’être vécue, si l’on peut dire, que bien d’autres vies. Si on a fait un seul poème qui vaut quelque chose, ce n’est déjà pas mal. Ecoutez celui-ci :
Dans Arle, où sont les Aliscams,
Quand l’ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps,
Prends garde à la douceur des choses.
Lorsque tu sens battre sans cause
Ton cœur trop lourd ;
Et que se taisent les colombes :
Parle tout bas, si c’est d’amour,
Au bord des tombes.
Le dernier conseil est magnifique. Il faut déjà avoir une vie qui vous amène à imaginer un jour qu’on puisse parler d’amour au bord des tombes.
Le sage précaire se demande souvent comment exprimer des émotions qui viennent de scènes vécues et disparues. Il y a mille façons d’exprimer le bonheur présent d’une vie passée, sans que cela soit teinté de malheur. Toulet en propose quelques une particulièrement jolies, et tellement incorrectes qu’on ne peut plus faire cela : c’est estampillé Belle époque et doit le rester:
Longtemps si j’ai demeuré seul,
Ah ! qu’une nuit je te revoie.
Perce l’oubli, fille de joie,
Sors du linceul.
D’une figure trop aimée,
Est-ce toi, spectre gracieux,
Et ton éclat, cette fumée
Devant mes yeux ?
Ta pâleur, tes sombres dentelles,
Le bal qui berçait nos pieds las,
Un corps qui plie entre mes bras :
Je me rappelle…
Oui, parce qu’il s’agit de Paul-Jean Toulet, né en 1867, mort en 1920. Il n’a pas le talent de Rimbaud ou de Verlaine, pas la modernité d’Apollinaire. C’est un sorte de glorieux raté, une icône de la sagesse précaire.
Il y a cette ironie de gros dur, qui explique comment et pourquoi il rudoie sa blonde. La poésie du malfrat, du mauvais garçon:
Quelquefois, après des ébats polis,
J’agitai si bien, sur la couche en déroute,
Le crincrin de la blague et le sistre du doute
Que les bras t’en tombaient du lit.
Après ça, tu marchais, tu marchais quand même,
Et ces airs, hélas, de doux chien battu,
C’est à vous dégoûter d’être tendre, vois-tu,
De taper sur les gens qu’on aime.
Enfin cette suite de poèmes paresseux et sublimes. On y sent l’odeur enivrante de l’orientalisme de ces salauds d’Européens. Toulet à vécu à l’île Maurice (île de France), il a voyagé en Afrique et jusqu’en Indochine. Il n’a pas la perinence d’un Segalen, pas la pugnacité et la lourdeur d’un Claudel, il est un merveilleux débris de la littérature française:
Jardin qu’un dieu sans doute a posé sur les eaux,
Maurice, où la mer chante, et dorment les oiseaux.
Alger, ville d’amour, où tant de nuits passées
M’ont fait voir le henné de tes roses talons,
Tu nourrissais pour moi, d’une vierge aux doigts longs,
L’orgueil, et l’esclavage, et les fureurs glacées.
Salut, Côte-Rotie, et toi, rouget trilibre,
Qui remplissez le ventre, en laissant le cœur libre.
Mais pour ma part, ce qe je vais garder par devers moi, ce que je vais me tatouer sur le biceps, ou à la place du coeur (il y aura plus de place) pour charmer les dernières aventurières qui s’approcheront de mon corps finissant, ce sont ces vers qui semblent interrompus et qu’il a écrit peu avant sa mort:
Ce n’est pas drôle de mourir
et d’aimer tant de choses
La nuit bleue et les matins roses
Les fruits lents à mûrir…
La crise tombe bien
A titre personnel, j’ai plusieurs raisons d’être satisfait de la crise actuelle.
D’abord, elle tombe pile – en Europe – en plein dans ma première année de thèse. Un an plus tôt, je n’aurais sans doute pas pu bénéficier de la bourse qui me permet d’étudier à l’abri du besoin. Et surtout, j’ai le privilège d’avoir devant moi deux ans et demi de thèse qui me permettront d’observer l’évolution de la situation sans craindre pour ma survie. Si ma bourse n’est pas très élevée, au moins mon logement est très modéré et mes besoins très frugaux. Je peux tenir sur trois ans avec une inflation de 50%, d’après mes calculs.
Ensuite je me réjouis de voir -de mon vivant, Inch’Allah – les grands changements qui vont s’opérer dans le monde. Qui dit crise, dit mouvement, transformation, réorientation, révolution. Je compatis avec tous les gens qui vont tomber (et qui sont déjà tombés) dans la misère, mais je ne peux m’empêcher de ressentir une réelle excitation, à l’idée que tout va être chamboulé, que le système injuste et irrationnel sur lequel nous vivions risque de s’écrouler. Mais pour donner quoi ? Une nouvelle barbarie ? Des îlots d’utopie ? Une anarchie de fin du monde ? Une guerre multiple et interminable ? Je n’ai jamais été un lecteur de science-fiction, mais c’est bien ce domaine de pensée et d’esthétique -l’anticipation- qui est sur le point de s’imposer comme ce qui se fait de plus intéressant dans notre histoire récente.
Enfin il me semble qu’il n’a jamais été plus pertinent qu’aujourd’hui de se déclarer précaire, et d’adosser à cette précarité une sagesse pour rire, pour voir les choses venir.
La chaussure de Wen Jiabao
La diplomatie française se réjouit, en cette minute. Espérant que les médias chinois passent en boucle les protestations anti-chinoises que le premier ministre chinois a subies en Angleterre, elle se dit que la Chine va peut-être oublier la France. Après tout, s’il met en balance ce que les Britanniques et ce que les Français ont fait, un nationaliste chinois devrait penser que la Grande Bretagne est plus à punir que la France. Faites le compte :
Le Dalai Lama y a été accueilli officiellement, le Prime Minister a refusé d’assister à la cérémonie d’ouverture des Jeux de Pékin, une chaussure a été lancée à la face de Wen Jiabao à Cambridge, on l’a traité de dictateur, quelques manifestants se sont réunis pour « libérer le Tibet ».
Ce qui m’amuse dans la vidéo amateur du lancer de chaussure, c’est l’attitude de la salle. Presque que des Chinois, qui applaudissent longuement lorsque Wen reprend la parole, et qui arrêtent les applaudissement lorsque le premier ministre fait signe de la main. Tous ces étudiants ont une habitude bien ancrée des cérémonies officielles de leur pays, qui se déroulent comme sur du papier à musique. Le calme de Wen, d’ailleurs, s’explique par le fait que ce genre d’imprévus lui est tellement étranger qu’il n’a aucune idée de la manière avec laquelle réagir.
Ce qui m’amuse aussi, ce sont les accents des gens qui s’expriment dans le public. Le manifestant qui crie : « Comment cette université peut se prostituer en invitant un tel dictateur ? » est un Anglais, et ceux qui lui répondent : « Honte à toi! » sont tous Chinois. Comment pourrait-il en être autrement ? Il n’y a que des futurs cadres de la Chine autoritaire pour penser que c’est une honte de manifester contre un chef.
Affaire à suivre.
L’heureuse solitude du reporter raté
Des informations concordantes faisant part de révoltes à Carrickfergus, j’ai armé mon appareil photographique et sauté dans un train pour aller voir et témoigner.
Dans le train, j’admirais le ciel. Les villes de bord de mer ont ceci comme avantage d’avoir des ciels variés et mouvants.

A Carrickfergus, j’ai très vite senti que quelque chose manquait. Mon sac.
J’avais oublié mon sac à dos dans le train, ce qui m’irrita au plus haut point car il contenait des livres de première importance pour moi. Des achats récents qui se montaient à une cinquantaine d’euros, plus un livre de la bibliothèque qu’il aurait fallu rembourser. Rien de grave mais des lectures que j’avais besoin de faire, autant pour mes recherches que pour mon plaisir personnel : Formes simples d’André Jolles, et Théorie des genres sous la direction de Gérard Genette, avec des contributions notamment de ce dernier, de Karl Viëtor et de Jean-Marie Schaeffer. Les Allemands, en particulier, sont musique à mes oreilles. La lecture des grands Allemands de la première moitié du XXe siècle m’enchante. J’aime leur façon de penser, la clarté de leur expression, la puissance de leurs découvertes.
Les gens de la gare me dirent que je devais attendre le retour du même train, deux heures plus tard, en espérant que personne ne prenne mon sac. Je n’avais plus qu’à espérer que personne ne tombe sur tous ces trésors de théories littéraires, accompagné du dernier Jean Rolin et d’un numéro du Visiteur, revue d’urbanisme et d’architecture, que je venais de me faire envoyer depuis Paris. Je me disais nom de Dieu, le premier qui tombe sur mon sac se trouvera si heureux qu’il s’enfuira en courant avec le contenu.

Soudain, je m’imaginai accompagné. Si j’étais parti en couple, que se serait-il passé ? Je me serais fait allumer et couper en morceaux. Des reproches en cascades m’auraient couvert le crâne et je n’aurais même pas eu le loisir d’aller prendre les quelques photographies que voici.
Cette pensée inattendue m’a allégé le coeur. J’ai pu attendre le retour du train avec sérénité en me murmurant cette chanson de Purcell : O Solitude, my sweetest choice. Combien de voyages sont gâchés par la délocalisation de la cellule familiale à l’extérieur du foyer ? Je me faisais cette réflexion à Chengdu en 2005, alors même – l’un n’empêche visiblement pas l’autre – que j’ai de très bons souvenirs de voyage en couple, en Italie, en Chine, en France.
C’est un fait, dans la gare de Carrickfergus, j’accueillais comme un don du ciel de n’avoir aucune autre responsabilité que moi-même, et ne pas entendre, en plus de l’ennui que causait la perte de mon sac, une voix me dire que c’était toujours la même chose avec moi, que j’étais étourdi, etc.
Je partis me promener quand même, espérant trouver des ouvrier en protestations. Je ne vis rien de tel. Je n’ai rien vu à Carrickfergus, rien. Je pris le train à l’heure dite et retrouvai mon sac, avec tous ces trésors littéraires intouchés.
O Heaven what content is mine To see those trees which have appear’d In the nativity of time And which have survived To look today as fresh and green As when their beauties first were seen.
Propagandes européennes
Nous sommes face à deux grands types de propagandes.
La propagande anglo-américaine qui dit que le monde ouvrier est fini pour nous, que nous devons nous concentrer sur les services, la finance et la banque. Les Anglo-américains se voient donc comme modernes et mieux armés pour affronter la crise.
La Propagande franco-allemande qui dit qu’un pays moderne doit garder ses secteurs primaire et secondaire, une agriculture et une industrie puissantes. Les Français et les Allemands se croient donc mieux armés que les Britanniques pour faire face à la crise.
Qui a raison, qui a tort ? Jamais je n’ai eu une impression aussi forte que nos médias, des deux côtés de la Manche, faisaient office de propagande.
Un journal de qualité, centre-gauche, consacrait l’autre jour une page entière aux manifestations de mécontentement en Europe. L’orientation était telle qu’on comprenait deux choses essentielles dans un contexte de propagande : les autres souffrent plus que nous (nous les Anglais), car jusqu’à présent personne n’a commis d’émeute ici, et la zone euro est en difficulté ce qui montre bien que nous sommes mieux lotis avec notre Livre Sterling.
Le lendemain, un autre journal, de centre-droite cette fois, fait état de protestations dans 14 villes de Grande Bretagne, avec une nouvelle donnée : les étrangers nous volent nos jobs. Le slogan « British jobs for British workers » est répété comme un mantra. Le journal montre même des graphiques explicites : entre 2007 et 2008, progression de 175.000 travailleurs étrangers dans le pays, tandis que 46.000 Britanniques perdaient leur boulot.
Qui a raison, qui a tort ?