Les soeurs de Ben

J’ai eu l’immense privilège de me rendre à une soirée, fin mai, où toutes les soeurs de Ben étaient réunies, ainsi que le frère de ce dernier. Avec leurs compagne et compagnons, cela faisait déjà une bonne communauté. Je garde un souvenir enchanté de cette soirée, littéralement enchanté. J’ai été peut-être un peu trop vite éméché pour être conscient de tout, mais l’impressionnisme de mon sentiment vaudra peut-être le réalisme d’autres chroniqueurs mondains.

Dans un appartement typé, un ancien logement de passementiers dont les fenêtres, très hautes, faisaient effet de serre, il faisait une chaleur à crever. A tort ou à raison, je commençais la soirée par du champagne, avec une idée très arrêtée sur l’ordre des choses et le mouvement du monde : il ne faut jamais boire le champagne après d’autres alcools, et surtout pas au dessert, quand on est déjà ivre. Nous bûmes la bouteille avec les premiers arrivés et fûmes secoués de fous rires dont je ne me souviens pas la cause. C’est l’effet euphorisant de Saint-Etienne, que les Français voient comme une cité ouvrière, un peu sinistre, mais qui est en réalité parcourue par une vie de fêtards extrêmement sympathiques. Nous, les Lyonnais, sommes vus comme des bourgeois un peu coincés, ce n’est pas enviable non plus – surtout quand on est fils de ramoneur comme moi. Mais quand nous allons à Sainté, nous y passons toujours de merveilleux moments.

Ben étant en Afrique, avec Agathe et les enfants, c’est sans lui que, pour la première fois, je vis l’ensemble de ses frère et soeurs. Pendant toute la durée de nos études, l’expression « les soeurs de Ben » faisait rêver tout le monde. Il y en avait cinq ou six, et nous les imaginions comme des êtres mythiques, moitié nymphes des bois, moitié déesses urbaines. Nos rêves de jeunes hommes étaient peuplés de cinq ou six filles en robes blanches, en procession médiévale, mêlant messes catholiques et flots de bières, rock rageur et musique baroque. Celles que nous connaissions étaient de magnifiques jeunes femmes et, à leur ombre, grandissaient des gamines qui allaient devenir de mouvantes Foréziennes aux voix puissantes et aux sourires ravageurs.

C’est probablement ce que je retiendrai de cette soirée tourbillonnante : les voix et les sourires. La présence vocale et le charme visuel. Je suis quelqu’un qui parle volontiers un peu fort, on me le reproche parfois ; mais dans les soeurs de Ben, j’ai trouvé mes maîtresses, si j’ose dire. Lorsque le volume sonore était à son comble, il se trouvait toujours une soeur capable de couvrir le brouhaha, pour informer, pour questionner, pour admonester ou pour plaisanter. C’était prodigieux. Mais le prodige ne s’arrêtait pas là car le joyeux capharnaüm des familles nombreuses n’est pas toujours augmenté d’une beauté hypnotisante. Là, la douceur qui se dégageait de leur visage était proportionnelle au bruit provenant de ces mêmes visages. Non, d’ailleurs, je suis injuste, car elles n’ont pas besoin de parler pour avoir, chacune à sa manière, un sourire qui illumine soudainement l’espace autour d’elles.

Au fil du temps, elles regagnèrent leurs pénates, et c’est à six heures du matin que le frère de Ben me ramena à Lyon, où je pus trouver le sommeil, mais où lui, le frère, dut travailler encore toute une journée. Il gara sa voiture près de son logement, et nous empruntâmes des vélos publics, pour traverser la ville jusqu’à la gare de la Part-Dieu. Il faisait un beau soleil et j’avais le coeur gros. La vie, malgré tout, se devait de continuer.

La poésie maniaque de Tom

Tom Pius passe le temps de façon à sentir que le monde ne le dépasse pas entièrement. Qu’au moins ce qui dépend de lui, sa vie, ses décisions, ses habitudes, soient harmonieusement cadrées et circonscrites, comme une belle équation mathématique.

Depuis 1989, il garde un compte précis de toutes ses activités, le détail de toutes ses dépenses. L’autre soir, il me parle d’un film de Bertollucci qu’il a revu récemment, et qui lui a paru très différent de ce qu’il avait en mémoire. Il y repense un peu longuement puis s’exclame : « Je vais vérifier combien de fois je l’ai vu. » Il pianote sur son ordinateur et une demie minute plus tard : « Tiens, je ne l’ai jamais vu. J’ai dû confondre avec un autre film. » Je lui donne alors le titre d’un film au hasard, et il me sort presque instantanément combien de fois il l’a vu, à quelle date et où. Lorsqu’on en vient au Mépris de Godard, il me dit : 24 octobre 1999, et c’est tout. Je lui rappelle qu’il l’a vu avec moi et Barra dans les années 2000, à Dublin. Cela le trouble, car il se souvient de l’avoir vu avec moi, mais s’étonne de ne pas l’avoir noté dans ses archives.

Il fait semblant que cela est de la plus haute importance. Il dit que le monde, ainsi, lui paraît relativement ordonné, lorsque sa vie à lui est à peu près rangée dans des catégories. L’ordinateur de Tom est un immense poème de catégories, de listes et de séries. Une poésie concrète, infinie. Mais une poésie qui invite à la mémoire et à la discussion. Il dresse la liste des dix meilleurs films de chaque année depuis 1989. Cela occasionne des voyages dans le temps, et donne une certaine image de la vie culturelle de Dublin à une époque donnée. On se dit, ah oui, je me souviens de ce film, mais c’était en telle année ? On est surpris de certains rapprochements, on se dit que Tom a oublié des chefs d’oeuvre qui n’ont pas dû passer la Manche.

Il collectionne aussi des autoportraits de photomaton depuis 1982. Son ami Rob, qui est venu ce soir-là pour faire une partie d’échec, suggère qu’il en fasse une installation artistique. Nous rions de ses coupes de cheveux et de ses changements de style.

Il range, dans sa comptabilité délirante, toutes ses dépenses en dix catégories : « FOOD », « HEALTH », « IMAGE », « HOUSEHOLD », « TRANSPORT », « COMMUNICATION AND STATIONNERY », « MEDIA », « SOCIAL LIFE », « ACCESSORIES », « INTANGIBLES », « ARTIFICIAL » et « EXTRAORDINARY ». Rien d’autre n’existe dans le monde de Tom, et tout y est – en théorie – quantifiable. Dans la catégorie « food », le voyageur note que Tom a acheté exactement 46 types de choses dans l’année passée. Mais vous pourriez lui demander pour l’année 2000, en un clic il saurait vous dire s’il a mangé une plus grande variété d’aliments, et combien cela a coûté, au centime près. C’est une autre version de la sagesse précaire, comme je l’ai écrit en 2007, une version où la fluctuation des ressources est compensée par une rigidité et une rectitude des représentations.

Dans la catégories « IMAGE », on y voit les vêtements, le coiffeur, mais aussi les produits d’hygiène personnelle et même les factures de blanchisserie. En revanche, la lessive est rangée dans la catégorie « HOUSEHOLD ». C’est ce qui est réjouissant dans les listes, les systèmes et les taxinomies : comme le réel est insaisissable, on arrive vite à des décisions absurdes ou pleines de poésie involontaire. La catégorie « INTANGIBLES » en est une bonne illustration. Tom y a rangé les dépenses suivantes : « charité », « cadeaux », « fleurs ». On pourrait croire que c’est de la frime, mais l’autre soir, j’ai pu remarquer que ces amis les plus proches étaient aussi surpris que moi de toutes ces listes et de leur contenu. Tom travaille à cet archivage dans le silence, dans les heures creuses de sa vie, sans en faire de publicité.

C’est un authentique travail d’artiste que la vie de Tom. C’est une performance et une installation à la taille d’un individu. Il n’y a pas d’un côté un Tom qui vit sa vie quotidienne, et de l’autre un Tom artiste qui écrit et met en scène ses pièces de théâtre. Il n’y a qu’un Tom, mathématicien et artiste, pour qui un équilibre des comptes où pas un euro ne dépasse est une perfection aussi agréable à l’esprit qu’une fugue de Bach.

Les femmes qui comprennent les hommes

Beaucoup de femmes se plaignent de ne pas être « comprises » par les hommes. Ce n’est pas réciproque, les hommes ne se plaignent pas beaucoup d’être incompris par les femmes. Pourtant, il est remarquable que si peu de femmes comprennent les hommes. Il semble que des femmes passent d’hommes en hommes sans rien apprendre à leur contact.

Juliette Récamier a su attirer les hommes à elle, ce qui est aisé, et elle a su se les rendre fidèles, empressés, sans rien leur donner de charnel en échange. Ce qui la distingue des autres, ce n’est pas son intelligence ou sa beauté, c’est sa compréhension intime de la mécanique des mâles. Elle savait comment leur parler, comment les regarder, comment leur écrire, comment les accueillir, comment se faire respecter d’eux, comment les stimuler et les émouvoir.

Dans une lettre écrite au peintre François Gérard, elle engueule ce dernier d’avoir accepté je ne sais quelle gravure provenant d’une de ses toiles : elle voulait être consultée et elle exige du peintre qu’il fasse en sorte que ce projet de gravure s’arrête toutes affaires cessantes. Elle parle alors avec autorité et hauteur, dans un style d’un classicisme admirable. Moi, à la place de François Gérard, je me serais dit : « Bon, je fais interdire toutes les reproductions de cette toile, je réponds à Juliette de manière courtoise et sèche pour lui annoncer que c’est fait, et j’arrête de fréquenter cette chieuse. Pour qui se prend-elle, de me parler sur ce ton ? Qui va rester dans l’histoire, flûte quoi, elle ou moi ? » 

Mais la fin de la lettre de Juliette montre sa connaissance des hommes. Elle change de ton, elle parle de l’hiver triste qu’elle s’apprête à traverser et dans une dernière fulgurance, elle lui lance : « Je sais que vous penserez à moi, et j’aimerais que vous me le disiez. » Je cite de mémoire, elle a peut-être écrit : « Je sais que penserez beaucoup à moi et je serais heureuse de vous l’entendre dire. »

Ce n’est pas très complexe, et cela prête même à rire, j’ai remarqué : après la douche froide, faire la confidence d’une faiblesse, et offrir à l’homme d’être utile pour adoucir sa douleur. Le lecteur trouvera cela nunuche, mais le coeur et l’amour sont nunuches, ils ne deviennent jamais adultes et raisonnables. A la place de François Gérard, je me serais radouci à la fin de la lettre, et j’aurais passé le reste de la journée à travailler, avec Juliette en tête.

Juliette Récamier, muse et mécène

Joseph Chinard, Mme Récamier, 1806-08, Musée des Beaux-Arts de Lyon.

Elle combine ce qui se fait de plus désirable chez les femmes d’aujourd’hui : l’intelligence, la conversation délicieuse et stimulante, l’instinct de séduction, la droiture en amitié, la fidélité en amour, la capacité à entretenir le désir de la fréquenter. Dans ses soirées, elle sait attirer autant de femmes que d’hommes.

L’exposition du Musée des Beaux-Arts de Lyon, Juliette Récamier, muse et mécène, qui se tient du 27 mars au 29 juin 2009, donne de précieux éclairages sur la grande dame pour tous ceux qui aiment les femmes, l’histoire, le XIXe siècle, les relations entre les hommes et les femmes, bien d’autres choses encore.

Des détails qui en disent long : son visage change considérablement selon l’artiste qui la représente. Piquante et érotique dans les bustes de Chinard, elle est sublime et éthérée dans ceux de Canova, et encore très différente dans les tableaux de François Gérard. Je ne parle pas que de l’expression, mais de la forme même du visage, de la taille du nez, du contour des yeux, de la longueur de la face. Ce n’est pas la qualité des artistes qui est en cause, mais l’irreprésentabilité de certaines femmes. Mme de Récamier est de celles-là. Elles inspirent tous les hommes qui la croisent mais personne n’est capable de la reproduire correctement. Elle le dit elle-même à propos du superbe portrait de Gérard : « Elle me plaît plus qu’elle me ressemble. »

L’exposition ne se limite pas à des tableaux et des sculptures de l’exquise femme de lettres. Elle reconstitue aussi des états de la mode, dont elle était une icône, et met en scène des intérieurs de certains de ses logements, où venaient se réunir les grands écrivains, les grands esprits scientifiques, philosophiques et politiques de son temps. On y voit enfin des oeuvres du XXe siècle directement inspirées de celle que j’ai souvent qualifiée de plus belle femme du XIXe siècle.

J’invite ceux qui visiteront cette exposition à utiliser l’audioguide. Je n’ai pas encore fait le tour du monde entier, mais à ma connaissance, les audioguides du musée des beaux-arts de Lyon sont ce qui se fait de meilleur sous le soleil de la muséologie. Ils vous accompagnent d’une manière extrêmement intelligente car ils ne remplacent en rien les animateurs conférenciers. Au contraire, ils offrent des territoires de visites différents, ils font écouter des morceaux de musique en rapport direct à la vie de Juliette (dont un très bel aria à la harpe du Voyage à Rheims de Rossini), ils proposent des extraits d’interviews d’historiens, de psychanalystes, de conservateurs. Ce que j’ai aimé par dessus tout, ce furent les lectures d’extraits de correspondances et de mémoires, qui permettent de se laisser guider par le style de Châteaubriand, de Sainte-Beuve, ou de ce merveilleux amoureux que fut le philosophe Ballanche. Et surtout par la voix même de Juliette Récamier, dont les lettres sont d’une délicatesse à mourir d’amour.

Je précise : les audioguides du musée des beaux-arts sont sans doute réservés à celles et ceux qui ont déjà une certaine pratique des musées et des expositions. Il convient de savoir ne pas rester bloqué sur chaque entrée, ne pas être linéaire, ne pas chercher à tout entendre. Il faut savoir tracer ses propres itinéraires, ouvrir son propre chemin dans le fourmillement des choses exposées. Quand on a ce savoir-faire, alors l’audioguide est un média qui ouvre la visite à une réelle profondeur esthétique et intellectuelle.

Amenez-y la femme ou l’homme de vos rêves, et offrez-lui une coupe de champagne dans un café de la capitale des Gaules. Vous y parlerez d’amour autant que de philosophie.

Indigence du rock

Voilà une chanson que tous les Brésiliens connaissent. Une chanson écrite par cette jeune femme dégingandée, et que des foules peuvent reprendre en choeur. Serions-nous capables, nous, de la chanter ? Aucune chance. C’est trop complexe pour nous. Cela fait deux jours que je m’esquinte sur ma guitare sans résultat probant.

Prenons maintenant une jeune personne qui a écouté toute sa vie de la musique populaire anglo-saxonne, le pop/rock à trois ou quatre accords. Serait-elle même capable d’entendre ce doux chant mélancolique ? Je n’y crois pas non plus. La musique brésilienne est trop difficile pour les fans de rock, trop raffinée. Tant sur le plan de la rythmique que de la mélodie, une seule samba fait pâlir les millions de groupes de rock qui recyclent infatigablement les mêmes accords et les mêmes thèmes depuis les années 60. La pauvreté du rock se mesure dans ces instants : un enfant élevé dans une culture normalement riche saura apprécier plusieurs types de musiques, alors qu’un vieil adolescent rocker sera perdu pour tout ce qui n’entre pas dans la lourdeur harmonique de sa culture de base.

Je me permets d’être sans pitié pour la sous-culture « rock » car j’en fais partie totalement. Le rock, c’est moi. La guitare, c’est le seul instrument dont je sache jouer. Les chansons populaires sont les seules émanations musicales que je puisse pratiquer. Si j’étais un musicien, ou si j’écoutais de la vraie musique, je serais beaucoup plus tolérant. Je dirais, moi aussi, qu’il ne faut surtout pas instaurer de hiérarchie entre les genres musicaux. Malheureusement, je suis un fils des Beatles et de Bob Dylan, et j’en crève à petit feu.

Les concerts de rock sont devenus, depuis l’après-guerre, la manifestation la plus lamentable de cette pauvreté culturelle dont la jeunesse se nourrit. Rien n’est plus vulgaire, je crois, sur la surface de la terre : une scène surélevée, où s’agitent quelques jeunes gens sans grande envergure, mais occupant l’espace selon un ordre hiérarchique rigide. Et une foule de jeunes en contrebas, à peine moins doués que ceux devant qui ils se prosternent, qui battent des pieds et de la tête. L’aspect bovin de ces regroupements n’est pas ce qui me révulse le plus. Ce qui me révolte, c’est surtout l’aspect crypto-fasciste du concert de rock, faussement subversif et réellement assoiffé d’obéissance. Les filles veulent toujours coucher avec le chanteur, mais cela n’a rien à voir avec son talent. Elles répondent à l’atavisme le plus dégradant, l’adoration pour le mâle dominant. Toute la culture rock résonne de ce besoin de « leader », de figure charismatique et d’un profond désir d’imbécillité.

La vie culturelle d’un fan de rock est une misère sans joie, et il suffit de lire les articles de Wikipédia pour s’en apercevoir. Le moindre chanteur, le moindre groupe qui a fait exister une petite cinquantaine de chansons, mérite un article au sérieux épouvantable. On décrit en détail l’école où est allé le chanteur, l’influence qu’a eu sa mère sur son oeuvre future, le temps qu’il a passé dans sa chambre à se masturber et à lire les magazines de connaisseurs, tout devient légendaire et digne d’être rapporté. A la différence du blog qui renverse les perspectives de l’autorité en s’attachant aux détails de la vie afin de chanter la vie, la sous-culture rock rejoue et fait prédominer le piédestal, la mise en valeur, la vénération. Souvent, les rockers disent des autres rockers qu’ils sont des « génies ». Or, parler de génie est presque toujours un signe implacable de bêtise. Faire appel à cette catégorie esthétique, c’est avouer qu’on est infichu d’analyser les choses autrement, et c’est surtout ramener le jugement esthétique à un argument d’autorité. Ecoutons Noel Gallagher parler des Smith sur Youtube ; l’indigence du propos et l’esprit de sérieux qui l’anime convaincra chacun qu’on nage en plein délire d’adulation.

Le rock incite à rester adolescent, à se complaire dans la provocation facile, à reproduire le jeunisme qui caractérisait les années 60. Il faut arrêter de respecter le rock. Il faut le prendre pour ce qu’il est, une culture grégaire qui rend les gens aussi cons que le football. Le football, au moins, ne se prend pas pour ce qu’il n’est pas, il ne se monte pas du col, il se dit collectif et populaire, et rien d’autre. Entre un match de foot et un concert de rock, mon coeur ne balance plus depuis longtemps.

Quand on se retrouve seul, pas assez cool pour aller aux concerts de rock, pas assez émotif pour vibrer devant un leader charismatique boutonneux, plus assez gamin pour prendre au sérieux ce qui n’est qu’un divertissement, il nous reste les longues plages de silence qu’offre le voyage, le silence habité par les voix des rues, les avions au-dessus de nous, le trafic des gens et des choses. Et il reste, entre autres, Marisa Monte qui « danse avec la solitude », et qui parle d’une source d’eau pure, quand l’aube apparaît, une eau qui fait disparaître l’amertume chez celui qui la boit : « Apesar de tudo existe / Uma fonte de agua pura / Quem beber daquela agua / nao tera mais amargura ».

J’ai loupé l’aube ce matin. Demain, je n’aurai plus d’amertume.

Aquarelle du Brésil : mon rêve d’Amérique

Un joli film musical pour vous, car vous avez été bien sages.

Un bon exemple de Soft Power où l'Américain vient exprimer l'art brésilien avec ses outils à lui, qu'il sait assez universel pour séduire le monde entier. Il donne le beau rôle au perroquet brésilien, José Carioca, sympa et bien élevé, alors que l'Américain Donald Duck ne sait même pas lire, ne sait pas danser, ne sait pas dessiner, s'énerve et adopte pour finir la culture de l'autre. D'ailleurs, dans le film, Donald apparaît comme la transformation d'une fleur exotique, fécondée par une abeille (je laisse le loisir de l'interprétation à qui le veut). Il était déjà dans le paysage brésilien. L'Américain ne conquiert pas, il n'envahit pas : il est toujours déjà là.

C'était l'époque où les Américains séduisaient par leur seul talent, et étaient irrésistibles. Ils le sont encore, mais on se méfie davantage d'eux. Et surtout, depuis l'époque de ce film, ils ont conquit et ont envahit. Alors, leur soft power, il est devenu un pouvoir culturel hégémonique qui écrase tout sur son passage. Dans ce film, la samba brésilienne est à égalité avec le cinéma d'animation. En terme d'échange culturelle il y a égalité.

Il paraît que Walt Dysney a inventé ce personnage de Jose Carioca pour convaincre les pays d'Amérique latine à rejoindre les Américains dans l'effort lors de la deuxième guerre mondiale.  Je ne vois pas ce qui permet de le percevoir ici. Moi, ce que je trouve fascinant, c'est le spectacle de l'Amérique. L'utopie naïve du perroquet et du canard qui se serrent dans les bras, et le rêve que les deux Amériques ont toute la vie devant elles et inventent ensemble, avec tous leurs melting pot, une culture populaire variée, joyeuse, complexe, profonde.

Malheureusement, peu de gens élevés au rock anglo-saxon peuvent encore être sensibles aux sambas. Et les choses ne se sont pas passés, pour les Amériques, aussi idéalement qu'on l'avait rêvé dans les années 40.

Les 20 ans de Tienanmen et le blocage des blogs

Nous sommes en plein anniversaire des grandes manifestations de la place Tienanmen. Elles ont eu lieu entre le 15 avril et le 4 juin 1989, il y a exactement 20 ans.


Ce dont nous nous souvenons, nous qui étions assez vieux pour voir la télévision, ce sont les chars que Pékin a envoyés sur les étudiants. Aujourd’hui les étudiants ne sont au courant que de quelques détails et le régime de Pékin a réussi à faire oublier Tienanmen, ou du moins à dégonfler tellement son contenu que les jeunes de 25 ans connaissent à peine  l’existence de troubles dans les années 80. Ils ne parlent pas de manifestations, et ignorent tout du massacre ; dans leurs livres d’histoire, seuls quelques mots rappellent qu’il y a eu des désordres et que Deng Xiaoping a su remettre de l’ordre dans le pays.
Comme je l’écrivais lorsque j’enseignais en Chine, il fallait du temps pour qu’un titre de journal comme « Les enfants de Tienanmen » soit compris. Le mot de Tienanmen ne leur faisait pas penser aux massacres de 1989. L’article du Monde faisait le portrait de Hu Jia et sa femme, aujourd’hui en prison et sous résidence surveillée. Les étudiants de Shanghai acceptaient sans problème que nous parlions de ces choses, mais ça ne résonnait pas très fort dans leur conscience, je dois l’avouer.


C’est peut-être une question de terminologie. Le pouvoir des mots est essentiel et beaucoup dépend de ceux avec lesquels nous racontons l’histoire. Pour « Tienanmen 1989 », faut-il parler de « massacres », de « manifestations », d’ « événements », de « viols » ? Là encore, je parlais de ces questions de vocabulaire en 2006, lorsque j’habitais et enseignais en Chine. Je précise cela car je tiens à rappeler que je jouissais d’une liberté de parole totale, dans mes classes et sur mes blogs. J’étais peut-être surveillé, mes paroles étaient peut-être rapportées aux réunions des étudiants du Parti, on me l’a fait comprendre plusieurs fois, mais je n’ai jamais eu besoin de faire de l’autocensure. Ou plutôt : j’ai toujours lutté contre la tentation de l’autocensure qui est présente partout chez ceux qui travaillent en Chine.
 Après un premier blog qui cherchait à décrire une image douce de la Chine, j’ai monté un deuxième blog qui était beaucoup plus politisé et qui essayait d’aborder frontalement les questions qui fâchent, mais sans chercher à insulter. « Méditer 89 », par exemple, était un billet qui avait pour but de remettre les événements de Tienanmen au coeur d’une réflexion sur l’histoire en général. Je cite de nombreux billets que j’ai mis en ligne pour montrer qu’on peut parler de ces choses avec les Chinois, mais qu’il faut constamment réfléchir sur la manière d’aborder ces sujets. Cela n’empêche pas que mon blog a été bloqué plusieurs fois. Pas le mien seul, mais tous ceux qui appartenaient à over-blog.com. C’est pourquoi j’en ai monté un autre sur lemonde.fr.

Or aujourd’hui, ce sont les blogs de blogspot qui sont bloqués, et ce, probablement, jusqu’à la fin des commémorations des « événements » de Tienanmen. Cela touche Neige et son Pays de Neige, qui ne peut plus être approvisionné. Même chose pour le blog d’Olivier David qui, lui, a monté un nouveau blog sur lemonde.fr.

Pour la Chine, il nous reste les toujours incontournables blogs de Cai Chongguo, Ebolavir et Silouane.

Infamie du « commerce équitable »

Mes amis brésiliens détestent voir la mention « Fair Trade » (commerce équitable) sur les produits des grands magasins. Ils trouvent cela humiliant. Leur argument est simple et diaphane : ce sont les taxes élevées qui empêchent nos producteurs de vendre dans les pays riches. Baissez vos taxes, mettez-les au même niveau que celles que rencontrent vos produits quand ils entrent sur nos territoires, et vous verrez que nous n’auront pas besoin de « Fair Trade ».

Ce qu’ils trouvent vraiment humiliant, c’est que dans ce processus des produits plus chers, étiquetés « Fair Trade », les Européens semblent faire une faveur aux producteurs du tiers-monde. Ils reproduisent et fossilisent l’image d’un tiers-monde misérable, incapable de s’en sortir par lui-même, alors même que les pays riches font tout pour laisser la majorité du monde dans la pauvreté.

Nous parlions de cela avec un Irlandais au fait des problèmes du monde, et celui-ci critiqua l’idéologie de la charité en général. J’étais d’autant plus d’accord avec lui que j’avais déjà fulminé contre l’ignominie de la charité. Mais ce qui m’interloquait ici, c’est qu’on ne devrait pas appeler le commerce équitable, « charité ». La charité ne devrait pas intervenir du tout dans le commerce.  Pour dire les choses autrement, tout commerce devrait être « équitable ». Le commerce normal, c’est l’accord entre deux parties sur la qualité d’un produit et son coût. Les deux parties marchandent, discutent, jusqu’à trouver un accord qui les satisfasse. Or, aujourd’hui, nous avons tellement intégré l’idée que nos industriels écrasent les petits producteurs, ou foulent aux pieds les pays pauvres, que nous acceptons avec magnanimité de voir l’équité dans les échanges comme une exception.

La règle, c’est que nous écrasons tout le monde, l’exception c’est quand nous payons au prix normal. Et quand nous payons au prix normal, nous le faisons en disant que nous venons en aide aux pauvres. Pas sûr que les gens charitables ne soient pas finalement pires que ceux qui s’en foutent carrément, car ceux-là au moins ne sont pas hypocrites. Et la charité, le commerce équitable, sont des inventions qui nous aident à écraser les gens tout en nous donnant une image de personnes généreuses.

Purcell à Belfast

 Quelle ne fut pas ma joie de voir une affiche, annonçant la représentation de Didon et Enée dans mon université. Comme je l'ai déjà dit ailleurs, Purcell l'avait composé à la fin du 17ème siècle pour une école de jeunes filles. C'est donc une oeuvre parfaitment adaptée à des étudiants.

Ceux-là, ces étudiants du département de musique, j'ai très envie de les féliciter et de citer leur nom, car ils m'offrirent une belle émotion esthétique. C'est assez rare pour le dire : d'ordinaire, les étudiants, je serais plutôt porté à les baffer. Ils avaient des voix d'une maturité qui m'a vraiment étonné. Curieusement, le seul passage mal chanté était celui qui m'a toujours paru le plus facile à chanter, au début de la partie de chasse (So fair the game / So rich the sport, etc.) qu'on peut entendre au début de la seconde vidéo. Le chef du choeur a dû décider de mettre cela à plus tard. Mais ce fut très vite rattrapé par la petite panique due à l'orage :

Haste, haste to town, this open field 
No shelter from the storm can yield.

"Vite, vite, au bourg! Ce champs ne présente aucun abri!" Vous pouvez entendre cette petite minute de joyeuse panique en plaçant le curseur sur 5:50 de la seconde vidéo.

J'ai aussi beaucoup aimé les sorcières, qui organisent le plan diabolique de l'orage ci-dessus. Curseur sur 3:15 de la première vidéo pour une grosse minute de musique contrapuntique très casse-gueule, car la voix basse peut faire tout foirer.

 But ere we this perform,
 We'll conjure for a storm
 To mar their hunting sport
 And drive 'em back to court.

"Voici ce que nous ferons / Nous créerons un orage / Pour gâcher leur partie de chasse / et les faire rentrer à la cour". Non seulement, les deux sorcières étaient jouées par deux filles très jolies, mais elles ont fait preuve d'une maîtrise vocale impressionnante.

Incontestablement, ces gamins m'ont ému. C'était la première fois que j'assistais à une représentation de mon opéra anglais préféré. Comme j'avais encore à terminer un chapitre, dans la soirée, je suis allé acheter des canettes de bière que j'ai ramenées au bureau des thésards, et que j'ai partagées avec les quelques chercheurs noctambules qui y traînaient. Je n'aurais jamais bu ces bières si je n'avais pas été ému par cette performance.

Evolution de la situation pakistanaise

Mon colocataire pakistanais n’a pas de bonnes nouvelles à m’annoncer. Sa famille reste bloquée dans la vallée Swat, et les Talibans menacent toujours.

Je note chez mon colocataire un changement de vocabulaire. Avant les événements, il était relativement favorable aux talibans. Il disait que les Américains faisaient d’eux des terroristes, mais que lorsqu’ils combattaient les Soviétiques, ils les appelaient les moudjahidines (combattants). Il rappelait avec fierté que ces gens n’avaient jamais été vaincus, de toute leur histoire.

A présent, il dit d’eux qu’ils sont des terroristes, ou à tout le moins que la loi islamique qu’ils veulent imposer dans le pays n’est pas le vrai Islam. Il dit qu’ils veulent obliger les gens à porter la barbe mais que nulle part dans le coran cette obligation n’est écrite. Mon colocataire s’énerve un peu mais il ne veut pas parler longtemps de cela. Il disparaît dans sa chambre où il écoute de longues chansons pakistanaises.