Si j’étais chef de la France

Si j’étais chef de la France, je définirais le ou les domaines prioritaires, et, au moins pour qu’il ne soit pas dit que je suis resté immobile, je mettrais le paquet.

Or, il y a en France un domaine essentiel qui se meurt. Un domaine dont tous les économistes, de droite comme de gauche, s’accordent à dire qu’il est essentiel pour l’avenir, et qu’il faut massivement soutenir. Tout le monde le sait, c’est le domaine communément appelé : « Recherche et développement ».

Si j’étais chef de la France, et que je m’autorisais à endetter le pays de, je ne sais pas, prenons un chiffre au hasard, quinze milliards d’euros par an. Si je me permettais d’alourdir la dette de quinze milliards, je les investirais là, ce qui donnerait à la recherche une place centrale dans l’imaginaire et le budget du pays. Rechercher, inventer, créer, ces mots redeviendraient à la mode. Il n’y aurait pas de meilleur signe pour encourager les gens à embrasser l’avenir.

On me ferait des reproches, on organiserait peut-être des manifestations contre moi. Je prendrais alors des airs de Sphinx ignoré, assoupi dans le fond d’un Sahara brumeux. Je ferais des déclarations sibyllines, mais on verrait les résultats, au final, longtemps après mon quinquennat.  

 Sarkozy a préféré donner quinze milliards d’euros, chaque année, à cette nouvelle aristocratie qui compose actuellement sa cour. Il est responsable devant l’histoire de cette décision. Pour moi, c’est une faute grave. 

Les chefs

Depuis toujours, j’observe les chefs. J’ai pour eux un grand respect. Cela me vient de mon père, qui était chef d’entreprise.

Ramoneur, il était chef de son entreprise individuelle. Il régnait sur un empire qui allait de la grange jusqu’au jardin. Il avait toujours les mains dégueulasses, et je prenais cette suie pour la marque de la plus haute noblesse. C’était un chef, un aristocrate. Sans le dire jamais, je méprisais un peu les copains dont le père était plombier, comptable ou directeur. Il n’y avait que mes copains agriculteurs qui avaient grâce à mes yeux, parce qu’eux aussi se salissaient les mains. Un père qui ne se salissait pas, je ne sais pas, pour moi ça ne collait pas avec l’image de père.

Il faisait toujours la vaisselle, pour aider ma mère et pour enlever encore, si possible, un peu de crasse sur ses mains.

Dans les périodes fastes, il a eu deux, trois, et même quatre employés. Je parle des employés déclarés, bien sûr. Mes frères et moi, on bossait sans signer de contrat. Puis mes frères en ont eu marre, moi j’ai continué. J’ai payé mes études en ramonant des chaudières.

J’observais la façon qu’avait mon père d’être chef, mais aussi la façon qu’avaient les ouvriers d’être ouvriers. Ces derniers respectent le chef si et seulement s’il sait conquérir leur confiance. S’il n’est pas à la hauteur, ils font tout foirer.

J’ai gardé cette attitude d’ouvrier vis-à-vis des élites de mon pays. J’accepte leur supériorité sociale mais ils ont intérêt à être à la hauteur. Rien ne me fend le cœur comme des dirigeants qui font des bêtises et qui cherchent à en détourner l’attention. Quand mon président fait des fautes, je n’arrive pas à m’en moquer complètement, c’est un peu comme si mon père faisait des coups de pute à ses ouvriers, qui étaient d’ailleurs mes collègues. Cela me fait honte.

Vivre à l’étranger n’arrange rien. Les étrangers voient notre président comme le représentant des Français. Alors, la honte, je connais. Il y avait Chirac, que les Anglo-Saxons détestaient, et maintenant Sarkozy, qui poursuit une politique d’ancien régime. Certains le comparent à Napoléon III, avec ses nouveaux riches, le culte de l’argent, du clinquant, du mauvais goût.

Rien n’est plus éloigné de moi que le culte d’une aristocratie qui ne se salit pas les mains.

Blog, blocage et bricolage

Depuis ce matin, j’ai enfin accès au site du monde.fr, et à mon propre blog. Cela faisait plusieurs jours qu’ils étaient bloqués, ici à Shanghai. C’était d’autant plus fâcheux que j’avais décidé d’ouvrir un blog au Monde par prévention d’un blocage d' »over-blog », le serveur de mon blog « chinois ». En effet, la Chine interdit des sites, et en autorise d’autres, sans que l’on en comprenne la raison. Les sites pornos sont interdits (on peut comprendre pourquoi, et moi-même je m’en félicite, ça m’évite d’y perdre mon temps et mon moral), les blogs de canalblog.com, ainsi que de blogspot.com sont accessibles en passant par un proxy (un site intermédiaire qui permet de surfer anonymement.)

A propos des proxys, certains s’étonnent de la naïveté des cyberpoliciers chinois qui ne savent même pas, ou qui ferment les yeux, devant cette possibilité de contournement de l’interdit. Or, tout semble indiquer qu’ils maîtrisent mieux la situation qu’on le pense : les blogs de blogspot sont accessibles depuis un proxy, mais les sites pornos sont toujours – et tous – inaccessibles (là encore, je m’en réjouis.)

Après avoir bloqué wikipédia (que je ne consultais pas tant que cela, finalement), la cyberpolice a bloqué les principaux sites de partage de vidéos (youtube, etc.) qui sont devenus inaccessibles même en passant par un proxy.

Et c’était donc le tour du Monde, et d’autres sites d’information, d’être interdits. Où tout cela va-t-il nous mener ? Que vont-ils encore interdire ?

En revanche, « rue89 », qui est pourtant constamment critique vis-à-vis du régime de Pékin, n’a jamais été bloqué. A mon avis, les policiers procèdent à un immense bricolage qui consistent à agir dans le flou, l’obscurité, et à ne donner aucune explication, à ne donner aucune prise rationnelle, pour ennuyer au maximum ceux qui pourraient avoir envie de faire du mal au pays. La protection par des mesures hasardeuses. (Moi, si j’étais eux, je mettrais en libre accès quelques sites pornos, cela détournerait les activistes de leurs funestes visées.) 

Bref, tout cela pour dire que si ce blog reste en suspens, voire en friche, pendant quelque temps, la faute peut en venir aux autorités du pays qui m’accueille. 

L’épuisement du cycliste à Shanghaï

Ce fut plus fort que moi, pour la première fois j’ai abandonné. La ville m’avait bien eu, j’étais à bout de force et je ne voyais plus d’issue.

Je faisais du vélo depuis longtemps déjà, en pleine nuit, mais je ne m’en rendais pas compte. Le vélo, pour moi, c’est assez proche de la grâce, mon corps n’a plus de poids, il survole le bitume, il avale les kilomètres en pensant à autre chose. Quand je sors d’un bar et que j’annonce : « J’ai encore une heure de vélo pour rentrer chez moi », mes compagnons de bouteilles font les yeux ronds. Une heure de vélo, dit comme cela, ça paraît chiant comme la mort, mais une fois sur la bécane, on pense à mille choses et l’heure passe aussi vite qu’un épisode de Dallas.

L’autre soir, je sortis de chez mes amis avec une appréhension. Je n’étais pas certain de la route pour revenir chez moi. Je n’avais pas de carte de Shanghai. C’est le problème, disons-le. J’ai péché, j’ai payé pour l’orgueil de croire que je connaissais bien Shanghai, maintenant. C’est une illusion, je suis beaucoup plus ignorant que je l’imagine.

Je pris la route, vers une heure du matin, relativement optimiste, car quand je prends la route, je me sens toujours dans mon élément. J’ai une confiance exagérée dans les réflexes de mon corps, les millions de perceptions mémorisées par mon corps grâce auxquelles je retrouve mon chemin sans l’avoir même cherché.

C’était sans compter Shanghai. Elle a des ressources, cette vieille catin. A deux heures du matin, j’étais toujours dans une espèce de banlieue qui ne ressemblait à rien de connu. Je bifurquais, je me dirigeais selon la lumière, selon l’impression que me donnaient les axes routiers, selon les points cardinaux, car il me fallait aller nord ouest.

A deux heures et demie, les routes devinrent mauvaises, et je sentais que je m’éloignais, inexplicablement, et du centre ville, et de toute banlieue. Soudain, un nom de rue m’apparut. Oui je connais cette rue, je l’ai déjà empruntée un jour. En réalité je connaissais son nom, mais je n’avais jamais vu ce Mac Do, ni ce croisement.

Un grand découragement me prit. Ma fatigue n’était pas étrangère à cela. Je rangeai mon vélo, l’attachai à une rambarde, achetai de l’eau et du chocolat dans une superette et pris un taxi. Le plus humiliant est que le taxi ne mit pas beaucoup de temps pour arriver chez moi, peut-être vingt minutes. J’étais donc tout près, j’avais réussi à me soustraire à la banlieue innommable, mais j’ai baissé les bras à trois heures du matin.

Deux jours plus tard, je n’ai toujours pas eu le goût, le temps ou le courage d’aller rechercher mon vélo.   

Comment on se prépare à une thèse de doctorat

En parlant de thèse, voilà que je reçois, il y a quelques jours, un email d’un authentique spécialiste de la littérature de voyage. Un professeur anglais qui travaille dans la très onirique ville de Liverpool. Je lui avais écrit en début d’été dans l’éventualité que j’entreprisse une thèse sur le sujet même où il se distingue. Six mois plus tard, alors que je croyais cette voie abandonnée, M. Forsdick me répond avec beaucoup de grâce, dans un français parfait, et semble intéressé par les grands axes de recherche que je lui ai tracés tant bien que mal dans un mail printanier.

C’est une belle expérience, quand quelqu’un vous encourage, d’être rassuré sur la pertinence d’un projet qu’on veut mettre en oeuvre. D’habitude, mes projets rencontrent le doute, voire la suspicion. Mais d’habitude, il me suffit de me jeter à l’eau pour les réaliser ; de prendre un billet d’avion, ou un billet de train.

Une thèse, à la différence d’un livre qu’on écrit dans son coin, cela implique des gens,un directeur, une administration, parfois plusieurs administrations, une communauté de chercheurs, un style d’écriture et des méthodes de travail à respecter. C’est un engagement sur trois ans. C’est beaucoup de pression.

J’ai reculé devant cette pression depuis que j’ai suspendu mes études. Après mon DEA (on appelle cela Master aujourd’hui), je n’étais pas prêt intellectuellement. Quelques années plus tard, en Irlande, je pris des dispositions pour en commencer une, sous la direction d’un brillant chercheur qui aurait été un idéal directeur de thèse pour quelqu’un comme moi, mais je n’étais pas prêt financièrement.

Aujourd’hui, je suis prêt. Pas financièrement, car il est douteux que je puisse jamais dépenser des milliers d’euros pour avoir le droit d’étudier, mais humainement, mentalement et physiquement, je suis enfin prêt. Mon dos, mon crâne, mes mains me disent qu’ils sont prêts à s’y mettre sérieusement. Prêts à passer des jours entiers dans des bibliothèques, à lire des monceaux de livres, à embrasser une région entière du savoir, à y faire leur chemin. Je ne sais pas comment font les jeunes de 23, 24 ans pour le faire, mais moi, il m’a fallu attendre un peu pour me sentir apte. Il m’a fallu tomber amoureux plusieurs fois, parcourir quelques kilomètres, discuter avec une grande variété de gens, saigner abondamment, laisser passer de l’eau sous les ponts et la regarder passer sans penser à rien. Il m’a fallu être souvent seul et aimer cela, apprendre à me lever tôt, apprendre à m’asseoir à une table, apprendre à boire des litres de boissons alcoolisées sans en être trop affecté, apprendre à m’en passer.

Il m’a fallu enseigner des choses, enseigner la dissertation, la lecture, l’analyse, la synthèse, le commentaire composé, la méthodologie de la recherche. Enseigner la philosophie, la littérature, le français, la natation, la guitare, l’histoire de l’art, pour me voir à la hauteur d’un doctorat.

Alors, tout en travaillant sur un projet de thèse que je m’efforce de rendre assez convaincant pour obtenir une bourse, j’en parle à mes amis et demande des conseils à des personnes autorisées. La philosophe Claude Imbert, en poste dans mon université pendant quelques semaines, m’a encouragé. Elle m’a parlé de professeurs intéressants en Amérique et en Angleterre et m’a promis de m’appuyer. Faut-il être appuyé ? Elle m’a dit, l’autre jour, à table : « Vous savez, une thèse, ce n’est pas si terrible que ça. Il suffit d’écrire trois cents pages intelligentes. »

Trois cents pages intelligentes ? Pour me rassurer, ça me rassure beaucoup. Mais je suis prêt, vous dis-je, prêt à relever le défi, à lutter contre ma vieille tendance à la paresse et à l’ineptie facile. A contre-courant de moi-même pendant trois ans, et sur trois cents pages, voilà ce que je vais être et qui me paraît un projet magnifique.

Quand j’ai appris à Mme Imbert que j’avais reçu cette réponse de Forsdick, elle a paru enchantée pour moi. Elle m’a dit : « Oubliez ce que je vous ai dit sur UC Santa Cruz et Durham. Liverpool, c’est le meilleur choix. »

Blogs et/ou livres de voyage

Rencontré un professeur d’université qui m’a parlé de mon projet de thèse. Il n’a rien à voir avec ce que je voudrais faire, mais il a un avis sur tout, ce que j’apprécie, en ces temps d’hyperspécialisation. La littérature du voyage, il connaît un peu, il a failli faire sa thèse sur un sujet similaire il y a trente ans. Qu’est-ce qu’un sujet similaire à la littérature du voyage ?

Il m’a dit que les blogs étaient un type d’écriture qui commençaient à être étudié, et que quitte à parler de travel writing contemporaine, autant ne pas oublier les blogs de voyage. « Mais c’est bien sûr! » me suis-je écrié. Voilà un truc porteur, les blogs de voyage et/ou les blogs d’expatriés, leurs limites et leurs apports. Plutôt que de faire une thèse pour spécialistes, concentrée sur deux ou trois auteurs dont je suis fan, faire un travail qui mette en lumière les meilleurs écrivains contemporains tout en surfant sur un phénomène à la mode que je connais bien puisque je le pratique depuis plusieurs années.

D’un côté, la triade qui forme mon panthéon littéraire de l’errance : André Dhôtel, Nicolas Bouvier et Jean Rolin. De l’autre, les débats et les essais sur le tourisme, le voyage de masse, les blogs, la migration petite bourgeoise, en un mot la sociologie. Le tout supervisé par le grand philosophe de la déterritorialisation : Gilles Deleuze.

Cela pourrait faire une belle armature pour se lancer dans une définition d’un genre littéraire pas encore très clair. Car qui sait comment décrire l’oeuvre de Jean Rolin ? On est toujours emmerdé pour le faire car on manque de catégories littéraires spécifiques.

Le professeur d’université me dit que les blogs, au fond, ne se démarquent pas vraiment de l’écriture d’un journal intime, d’un carnet de route. Sauf son respect, je conteste cela. L’écriture d’un blog a quelque chose de particulier. Une tension, une mise sous tension des phrases pour les rendre d’emblée percutantes, ou drôles, ou intéressantes, ou provocantes. Je me permets de lui dire quelques mots sur les différences entre un blog et un journal, insistant sur le rôle déterminant des commentaires. Il opine du chef et me dit : « C’est bon, là, tu l’as ton sujet de thèse, va pas chercher plus loin. »  

Une femme française

J’ai vu perdre la France contre l’Angleterre dans un pub anglais, en conversant avec une Française qui détestait le rugby.

A Shanghai, le match en direct était diffusé à trois heures du matin. Pour faire passer les heures, une petite bande de sympathiques Français (au sens large du terme) s’était réunie pour une petite bringue des familles. La jeune femme était là mais n’avait pas l’intention d’aller voir le match, et moi j’avais le devoir de la faire rester avec nous.

Les amis voulaient aller voir le match chez les ennemis, dans un pub qui serait ouvert jusqu’à l’aube, pour les narguer un peu. Ils ne doutaient pas de la victoire des Bleus. La jeune Française n’avait aucune envie de supporter les hordes de supporters, le patriotisme vagissant, les mouvements de foule. Mais j’avais envie qu’elle reste car je savais d’expérience que la défaite de mon équipe avec une présence féminine m’aiderait à me rendre moins grossier, augmenterait ma joie en cas de victoire et adoucirait, voire supprimerait ma tristesse en cas de défaite.

Notre soirée nous entraînait en pente douce jusqu’à l’heure du match, à trois heures du matin. Ses amies et votre serviteur appréciaient sa présence et voulaient la convaincre de ne pas aller se coucher. Elle n’avait pas sommeil, du reste, et aurait volontiers passé la nuit entière à faire des folies dans des voitures, des jardins et sur des plages. Il est vrai qu’on aurait pu partir au bord de la mer, ça nous aurait changé du sport télévisé.

Sa conversation était extrêmement charmante et m’a fait sentir le plaisir de rencontrer des Françaises. Si nous sommes bien souvent, mes compatriotes et moi, pénibles ou arrogants, force est de reconnaître que les femmes françaises possèdent parfois un style, une manière de parler, de regarder, de rire, qui est irremplaçable, inimitable ; il est impossible de résister à ce mélange subtil de douceur, d’intelligence, d’ironie, de sensualité, d’écoute, d’esprit, d’idée et de gentillesse.

Elle a fini par se laisser convaincre, mais jusqu’au bout elle menaçait de rentrer chez elle, où l’attendait je ne sais qui.

Alors que les XV de France dominait sans faire la différence, mon amie passait d’un convive à l’autre. Quand elle commençait à s’ennuyer, je la reprenais sous mon aile et me plongeais dans ses yeux bruns. J’oubliais ainsi Chabal et Wilkinson, Laporte et Blanco (il ne joue plus Blanco, si ?), pour un aller simple dans une rencontre d’où on ne revient jamais. Même passagère, même sans lendemain, la rencontre d’une femme de grande qualité est une richesse irremplaçable. Et cette peau blanche, ce visage si peu rond, si peu caoutchouteux, il y a tant à lire sur le visage d’une Française. J’eus le sentiment qu’on ne pourrait jamais s’ennuyer avec elle.

En sortant du pub, elle convint avec moi que finalement, venir au match avait été une bonne idée. Par dessus tout, nous convînmes que la défaite des Bleus était positive : il n’y aurait pas de finale, et la cote de Sarkozy allait cesser de suivre la cote médiatique des sportifs dépités. Alors que le jour se levait, et que je lui pris la main, oui, nous avions des raisons de nous réjouir.

Vivement Sarkozy à Shanghai

J’ai vu sur Youtube de larges extraits du discours de Dakar. Sarkozy lit le discours et, malgré sa grande expérience politique, il n’a pas l’air à son aise. Il faut voir toute la partie où le discours se lance dans une longue méditation sur les sorciers, les griots, parlant de Senghor et du chant mystique de l’Africain. Les mots sont lyriques, la voix est hésitante. Mais qu’est-il donc allé faire dans cette galère, mon président ? Il ne s’est jamais intéressé à l’Afrique, qu’a-t-il donc à dire constamment « l’homme africain », « le problème de l’Afrique », « le défi de l’Afrique », « la faiblesse de l’Afrique » comme s’il était autorisé à venir dire aux Africains ce qu’est la vérité de son histoire, de son esprit ? Et son sourire quand il arrive à l’une des phrases qui font débat, « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire », qu’y a-t-il dans ce sourire ?

Tout cela pour vous dire que Sarkozy sera à Shanghai à la fin du mois, et qu’a priori il devrait venir parler dans l’université où je travaille.

Ô, comme j’aimerais qu’il se lance là aussi dans de lyriques périodes sur l’ « homme chinois », ou l’ « homme asiate », qui jamais ne se lance dans une pensée abstraite et conceptuelle.

Il pourra faire la même chose qu’à Dakar, donner de grandes leçons de civilisation, en citant des poètes chinois francophones et en digressant pensivement sur les dynasties Tang et Ming. Tiens, je lance le pari qu’il citera François Cheng (je ne prends pas beaucoup de risques) et Hong Lou Meng, Le rêve dans le pavillon rouge, que Guaino est en train de relire pour l’occasion. J’aimerais qu’il le fasse, qu’il dise ici aussi que « la colonisation, malgré les crimes, vous a ouvert à l’universel », et qu’il égrène les litanies « le problème de la Chine, la faiblesse de la Chine, le défi de la Chine » comme un mauvais poème de Péguy : ça nous ferait entrer dans une ère de rigolades et d’engueulades sans nom.

Malheureusement, je crains que le réalisme reprenne ses droits et que Guaino se calme ou qu’on lui laisse la bride moins lâche. Or, c’est peut-être là qu’on aurait besoin de dirigeants assez givrés pour dire à la jeunesse chinoise, au mépris des risques commerciaux qu’il y aurait à fâcher le Parti et le nationalisme ambiant, qu’en puisant dans sa culture elle peut trouver la force de faire enfin respecter le droit des Chinois.

Vivement Shanghai.

Henri Guaino, l’Afrique et l’intelligence

Voici ma contribution au grand débat complètement stupide sur ladite « intelligence d’Henri Guaino ». Les Français sont divisés, les Français s’interrogent, les Français boivent (pas tant que ça, d’ailleurs.) Ils écoutent le conseiller spécial de l’Elysée et se disent, pour les uns, que c’est un charmeur de serpent limité, et pour les autres que c’est une éminence grise.

Moi, on ne me la fait pas, je suis résolument dans le camp des premiers. Charmeur de serpents, mais qui va rapidement lasser les serpents. D’abord, je dirais, en remarque liminaire, que les conseillers de ce type qui sont devenus célèbres avant lui (Jacques Attali et Dominique de Villepin) ont mis au jour, dans des livres et des interviews, qu’ils étaient aussi ineptes que vous et moi, ça fait plaisir. Soyons francs, c’est leur fonction, mystérieuse, ombragée, raspoutinesques, qui leur donne un prestige bien immérité.

Alors Guaino. Qu’a-t-il dit exactement ? J’aime bien m’attacher aux paroles exactes des gens, car c’est dans l’exactitude qu’on trouve parfois des merveilles, des pépites : « L’Afrique est restée plus longtemps à l’écart du grand métissage des esprits qui féconde les civilisations. Elle a beaucoup donné au départ, puis elle est restée en dehors de ce grand métissage, puis elle est revenue, ça crée un décalage. Ce décalage est un fait qui se lit aujourd’hui dans les problèmes de l’Afrique. »

Qu’est-ce que ce « grand métissage des esprits » ? Et cette idée de civilisation ? N’est-ce pas une vision de l’humanité et de l’histoire déterminée par le 19ème siècle ? C’est des mecs comme Guizot qui parlait comme ça, non ?  Continuons : « L’apport de la colonisation, de l’occidentalisation si vous voulez, a fait des Africains des métis culturels. Et sur ce métissage culturel, on peut construire un avenir commun. »Donc, les Africains sont restés des sauvages jusqu’à l’action civilisatrice de la colonisation européenne. C’est ce qu’il dit, n’est-ce pas ? Au sens propre. Je veux dire, je n’interprète pas à outrance, si ?  Alors écoutez, ce que je veux vous dire c’est que : 1- préférer le terme d’occidentalisation à celui de colonisation, et 2- expliquer que sans elle, il n’y aurait pas eu de progrès en Afrique – ou du moins de retour de l’Afrique dans le grand métissage des esprits, donc dans la civilisation -, il ne faut pas être très intelligent pour savoir que ça va choquer des gens. Et que ça va rendre le président que l’on conseille impopulaire en Afrique. Or, si j’étais conseiller spécial d’un président français, j’essaierais de l’aider à être populaire en Afrique, surtout s’il s’appelle Sarkozy. Après, Guaino peut s’énerver, reprocher aux journalistes de mal faire leur travail, reprocher à tous d’être trop cons pour avoir « un débat serein » sur des « choses sérieuses », mais lui qui a su si bien utiliser les médias comme caisse de résonance de ses petites phrases et de ses brillantes manœuvres politiciennes, il donne là l’image de quelqu’un qui a fait une erreur stratégique. Les conseillers, on les juge sur leurs résultats aussi, et là il a mal conseillé, et il se réfugie dans l’arrogance. Lors de l’interview, il montre nettement qu’il se sent supérieur intellectuellement, et sans nous en donner la preuve. Sa technique, pour le faire croire, est archiconnue des conversationnistes de tous poils : faire comme s’il avait déjà pénétré les idées et les lectures de ses interlocuteurs en renvoyant leurs critiques sans autre forme de procès : « Et voilà, encore la même rengaine… Mais madame, ce n’est pas un débat, ça… On peut toujours confronter les recherches anthropologiques… Quand nous pourrons en discuter sérieusement, avec de vrais arguments, etc. »

Je ne m’y connais ni en politique, ni en anthropologie africaine, mais je m’y connais en conversation, et je peux dire que cet homme n’en est pas un cador. Ses ficelles sont grosses comme des câbles.

Femme blanche et voix off

Une société de production avait besoin de voix d’hommes français pour un documentaire. On m’avait fait miroiter de longues heures de travail et beaucoup d’argent, ce qui n’était pas pour m’attirer terriblement, sauf que j’aime ce qui miroite. Miroitements et flamboiements sont les mamelles des mes émerveillements.

Ma première motivation fut l’opportunité de rencontrer de belles Blanches. Dans mon imagination, dans ce milieu de la production, des voix-off, des publicités, des reportages, beaucoup de femmes de toutes les races devaient graviter. Or, à ce moment-là de ma vie, les Blanches représentaient un exotisme certain. Et puis, si je réfléchissais bien, je n’avais été heureux durablement qu’avec des Blanches, dans ma vie, alors il était peut-être temps de revenir à elles.

Le casting passé, je me retrouvais dans le studio d’enregistrement insonorisé, un casque sur la tête, à lire le texte de personnes interviewées. Des Chinois de tous âges et de toutes origines socioprofessionnelles.

Après la lecture des paroles d’un acteur, j’entends une voix gênée qui me dit : « Un peu plus jeune, c’est possible ?

– Oui, quel âge a-t-il ? » 

On me dit un âge qui était exactement le mien ! Est-ce à dire que j’ai une voix de vieux ?

Seul dans ma boîte, je devais, dans le silence et entouré de micros, interdit de bouger et presque de respirer, me tenir prêt pour, à la seconde voulue par le technicien en chef, dire le texte d’une voix « plus jeune ». Sans répétition, sans personne qui me montre ou qui m’explique. Ils parlent comment, les gens de mon âge ?

Ils enregistrèrent mon deuxième essai sans faire de commentaire. Il était l’heure de passer à un vieux tailleur de pierre, qui était « un moine, donc assez spirituel, mais énergique quand même, tu vois, genre chef d’entreprise. » 

Ah ? Quel âge ?

Puis ce fut le tour d’un maître d’arts martiaux qui « parle pour lui-même, tu vois, tout en puissance rentrée, donc tu dois être hyper zen mais en même temps hyper self control, genre Bruce Lee mais en plus sage, en plus méditatif. »  Les transformations que je devais faire sur moi pour me mettre dans la voix de ces personnes revenaient à faire de véritables voyages. Je cherchais, dans le silence du studio capitonné, le moine en moi, le kung fu master en moi, la star de cinéma en moi… Il y a un monde en moi, c’est une vraie cour des miracles. En revanche, en fait de femmes blanches, ça n’a pas été le Pérou. La seule que j’y ai vue est la compagne d’un copain, et il n’y avait aucune autre femme de quelque couleur que ce fût.