L’illusion d’être en Cévenne quand on ne l’est pas

Les visiteurs qui liront  ceci croiront que je me promène toujours entre des mazet cévenols alors même que je suis en train d’écumer le pavé parisien.

Les services de la sagesse précaire doivent encore faire face à des appels et des réclamations de toutes sortes. Les employés et l’armée de bénévoles, sans qui la sagesse précaire ne serait rien, paniquent et s’arrachent les cheveux. Eux-mêmes ne sont jamais certains de savoir où se trouve le sage précaire.

D’aucuns disent que cette manie de ne pas être là où on le cherche est le signe d’un esprit manipulateur. Mais je nuancerais cela. C’est plutôt mon côté libéral : je laisse les services s’organiser par eux-mêmes et répondre comme ils veulent aux demandes incessantes d’un public affolé. La sagesse précaire, c’est aussi une modalité de l’art de déléguer.

Les nouveaux voisins

Des jeunes du village ont acheté les terrasses qui sont en continuité du terrain, mais en bas de la route.

Un jour de janvier, une fumée formidable a envahi la montagne. Un incendie de forêt devait être en train de ravager la région. Je pris peur. Avant de m’enfuir, j’eus la présence d’esprit de prendre mon petit sac à dos et d’y jeter mon ordinateur portable, ma lieuse électronique, une bouteille d’eau et je ne sais quoi d’autre.

Je me lançais dans le chemin qui longe le terrain de mon frère pour courir en direction de La Borie. Peut-être que là-bas, quelqu’un pourrait me prendre en voiture. Surtout, je voulais m’assurer que l’incendie n’était pas encore trop près de moi. Je voulais voir le feu, l’origine de cette fumée. Peut-être étais-je poussé par une curiosité morbide, une fascination suicidaire. Le feu a toujours effectué sur moi un effet d’attraction proche de la transe, comme si je me sentais moi-même constitué de cet élément consommant.

Ce n’était pas un incendie, mais les nouveaux voisins qui faisaient flamber les genêts et les branches du terrain qu’ils défrichaient.

Depuis, tous les jours pendant quelques semaines, j’entendais leurs tronçonneuses. Car ces hommes (et cette femme car je crois qu’il y en a une) font déforestent littéralement une parcelle de montagne pour faire renaître des terrasses de cultures sous la végétation et les arbres.

Il ne leur a pas fallu beaucoup de temps, à ces fils de la terre, pour remettre au jour d’anciens traversiers, et pour cultiver la terre. Le mois de février ne sera pas terminé que les graines d’oignons doux des Cévennes seront semées sur cette terre. Cette terre qui n’était qu’une forêt inculte et même impraticable pour la promenade il y a à peine quelques semaines.

Nickel

C’est ce que m’a répondu une adolescente, l’autre jour, quand je lui ai demandé de ses nouvelles.

« – Tu vas bien ?

– Nickel. »

Je ne savais pas qu’on disait encore cela, de nos jours, chez les adolescents. Cela me rappelait les années 80. C’est nickel!  « Nickel-chrome », disait-on, pour donner une nuance de propreté, d’apparence lisse et polie.

J’imagine que c’est une expression qui vient du monde ouvrier, des gens qui faisaient des soudures et qui s’occupaient d’alliages de métaux. Mais des ouvriers de droite, si j’ose dire, des ouvriers qui rêvent de luxe et de richesse tape à l’oeil, non de solidarité collective et de salopettes crades. Le nickel, n’est-ce pas du faux argent, du simili-argent, comme on le dit du simili-cuir ? C’est un peu le skaï de la métallurgie.

Sous l’expression « Nickel », je vois l’imagerie des anées 80, des voitures rutilantes, des enjoliveurs étincelants, des photos noir et blanc avec du métal et du cuir. Et des épaulettes gigantesques qui donnaient aux corps des apparences de triangles.

Mais quelque chose me dit qu’on n’employait pas cette expression avant les années 80, est-ce que je me trompe. Avant la deuxième guerre mondiale, le nickel était utilisé pour ajouter du ridicule : les Pieds Nickelés, par exemple… Quelle étrange invention, d’ailleurs, quand on y pense. Quand ont-ils été inventés, ces trois-là, et que voulait dire « Pieds Nickelés » ? Peut-être le fait d’avoir des pieds trop lourds pour faire preuve de finesse. Ou d’avoir concentré toute sa richesse intérieure dans les pieds plutôt que dans le cerveau. Je ne sais pas, mais je m’égare, revenons à mon adolescente qui, en me faisant la bise, ne me dit rien de plus que « Nickel ».

Oui, si les ado ressortent cette expression aujourd’hui, c’est peut-être l’un des signes du retour en mode des années 80, voilà ce que je me disais en attendant le bus qui devait m’emmener à Montpellier.

CV France (3), Ramonage

Suite du déroulement de la vie professionnelle de mon père. On arrive à une partie dont j’ai quelques souvenirs : le ramonage.

Dans les années 1980, je devins donc ramoneur, pas tant par sacerdoce que comme  une opportunité de créer ma propre entreprise et donc d’avoir la LIBERTE  d’entreprendre, de découvrir de nouvelles choses en étant totalement responsable et conscient du risque que cela impliquait. J’avais la quarantaine, plein d’énergie et d’enthousiasme… J’étais prêt pour une nouvelle aventure!

Je n’avais pas conscience de la réputation qu’avait le ramoneur auprès du ramoné ! Je découvris rapidement que ce dernier, le client, considérait l’opération de ramonage avec appréhension, comme un mal nécessaire et rendu obligatoire par les compagnies d’assurance. Moi qui pensais que le ramoneur disposait d’un certain capital de sympathie auprès du public, je fus bien déçu ! Elle était bien loin l’image d’Epinal du petit ramoneur savoyard qui chantait son amour dans le calme du soir près de sa bergère au doux regard, étoile des neiges, etc.

En fait, le client s’attendait à voir arriver chez lui un bougnat auvergnat livreur de charbon, noir de la tête aux pieds, seuls les yeux et les lèvres ressortant de sa tête mauresque, et laissant  derrière lui un sillon de suie qui s’éparpillait partout sur son passage.

Je m’évertuai donc à modifier cette image suicidaire en changeant le comportement du personnel et en utilisant des outils performants comme aspirateurs industriels puissants, des vêtements de travail  et véhicules adaptés et propres.

En quelques mois, le regard des clients sur le ramoneur changea et je m’honore d’avoir participé à ce changement.

Afin de développer l’entreprise, il me semblait judicieux de fidéliser la clientèle en lui proposant quelques prestations simples liées plus ou moins au ramonage : vente de bois de chauffage, vérification de l’état de la toiture : cheminée, tuiles, nettoyage des cheneaux et gouttières,  nettoyage des toitures, etc. En règle générale, cette offre était la bienvenue car ces petits travaux n’intéressaient guère les maçons ou les couvreurs.

Bref, les affaires marchaient plutôt bien, et j’étais assez content de moi. Et puis…

Et puis, peu de temps après ma prise de fonction, j’eus la maladresse de me fracturer le poignet droit. Même pour un ambidextre, ce que je ne suis pas, il est difficile d’effectuer des travaux manuels dans ces conditions!

J’embauchai donc un ouvrier supplémentaire pour seconder mon associé et mis à profit mon handicap pour prospecter. Je repris contact sans vergogne avec certains de mes anciens employeurs avec qui j’étais resté en bons termes. De fil en aiguille, de réseau en réseau et grâce aussi au côté misérabiliste de ce pauvre homme obligé de travailler avec un bras dans le plâtre, une nouvelle clientèle apparut!

Des graines d’oignons doux des Cévennes

Mon frère m’en a donné une pincée, on le voit, pour que j’expérimente la culture de cette richesse locale. Chaque graine peut aboutir à un oignon.

J’en ai planté quelques unes dans de petits pots à semis, recouvert d’un terreau que j’étais allé cherché dans les sous-bois. Le reste, je l’ai semé dans deux sillons de mon jardinet de moinillon, derrière le cabanon.

Mon frère me les a données en insistant sur le fait qu’il s’agissait là d’un trésor. C’est vrai que, dans la région des Cévennes, la culture de cet auguste légume est un succès économique incontestable, qui permet de repeupler – ou tout au moins de réexploiter – de nombreux hectares qui étaient laissés à l’abandon.

Dans le même mouvement et la même journée, j’ai aussi semé du basilic et planté de l’ail. Nous verrons bien si le sage précaire a la main verte ou pas.

Devinette

J’ai l’humeur joueuse ce matin.

Jeu concours du jour : pouvez-vous deviner ce qu’est cette matière noire et granuleuse logée au creux de ma paume ?

Le bain chaud

Cela fait maintenant des mois que je rêve d’une baignoire supplémentaire sur le terrain, afin d’y aménager un foyer, d’y faire un feu, pour chauffer l’eau, et de m’y prélasser en plein hiver.

Maintenant que je progresse en astronomie, le bain chaud est un observatoire idéal pour profiter des rares constellations que je sais reconnaître. Grande Ourse, Petite Ourse, Orion, Lièvre, oui, je suis indéniablement sur le chemin du quadrillage du ciel.

Un ami voisin, qui habite en bas, près de l’Hérault, avait une baignoire en fonte ou en je ne sais quel matériau métallique lourd et solide, dont il ne voulait plus. Mon frère et sa compagne l’ont mise dans leur voiture et l’ont montée au terrain.

Je suis allé la voir dans la voiture. Elle ne brillait pas, tant s’en faut, mais pour moi c’était tout comme. Cette baignoire était mon saint Graal. J’allais m’y prélasser au beau milieu de la neige et de la nuit. Mon frère, ça ne lui faisait pas très plaisir de porter un tel truc. Il avait du jardinage à faire, des choses qui demandaient de la précision. Or, la baignoire, il fallait l’installer sur une terrasse assez élevée, donc monter avec elle un certain nombre d’escaliers en pierre. Et ellle devait peser cent kilos, au bas mot.

Impatient, j’étais trop excité pour attendre que mon frère soit prêt.

Je me présente devant le coffre de la voiture et soupèse la chose. Depuis la terrasse où il jardine, mon frère me crie de faire attention, sa compagne me dit de les attendre. Je prends la baignoire sur le dos en la mettant à l’envers comme une carapace. Le poids repose sur mon dos et je m’aide de la tête. Je fais quelques pas assez facilement, mais au bout de quelques mètres, je me sens écrasé.

Je monte le chemin qui va de la route à la première terrasse du terrain, mais à mi-parcours, je manque ployer jusqu’à terre. Je parviens à poser le bord de la baignoire par terre et relève l’objet pour me reposer. J’ai toutes les peines du monde à reprendre mon souffle. De longues minutes passent. Je ne suis pas certain de pouvoir continuer.

Finalement mes esprits se remettent en place, et je remets ma carapace sur le dos, pour avancer jusqu’à la terrasse. A petits pas de tortue, je me prouve à moi-même que je suis capable de déménager de lourdes charges.

Une heure plus tard, mon frère me propose de finir le déménagement, maintenant qu’il a perdu « la moitié de ses forces ». Qu’il faut en profiter sans attendre. A deux, la baignoire me paraît soudain bien plus légère. Nous montons des escaliers, traversons des bancels, et sur la terrasse des arbres fruitiers, mon frère me propose de la laisser là. J’accepte, car je n’ai pas d’exigence de localisation pour mes bains chauds.

Je couche la baignoire sur le flanc, creuse un trou et vais chercher de la braise dans le poêle du mazet pour en tapisser le foyer. Je rajoute des branches coupées en petits morceaux pour faire des flammes. La baignoire remise à l’endroit, le feu crépite sous elle, et je vais chercher le tuyau d’eau qui coule dans la combe pour la remplir.

Plusieurs fois dans la soirée, je vais nourrir le feu. L’eau chauffe lentement.

C’est autour de 20h00, après manger, que je me plonge dans l’eau chaude. La lune et les nuages au-dessus de moi, la chaleur, le bonheur.

Pas d’étoile, car le ciel est couvert, mais une lune très lumineuse qui souligne les contours des nuages. A la fin de la séance, nu comme un ver, je me couvre de mon burnous marocain et retourne au mazet.

Et tous les hivers du Massif Central n’auraient pu refroidir ce corps délassé.

Pierre, la Chine et les Cévennes

Ce livre que je lis en plein soleil hivernal, c’est un cadeau de mon ami Pierre, plus connu sous le nom d’Ebolavir. Vivant en Chine, marié à une Chinoise, Pierre est un génie de l’informatique à la retraite, et vit les dernières décennies d’une vie bien remplie entre la France et la Chine.

Cela faisait des années que nous nous connaissions et nous ne nous étions jamais rencontrés. Des années que nous lisions nos publications respectives, que nous commentions les mêmes blogs, et que, par petites touches, nous avions fini par nous connaître un peu. Cet hiver, cependant, Pierre a décidé de venir jusqu’au terrain de mon frère pour passer quelques jours dans mon mazet en pierre.

Le pauvre a dû supporter les conditions spartiates du mode de vie d’un sage précaire. Il fait froid, et quand on fait du feu pour se réchauffer, la fumée nous intoxique. Il n’y a pas de douche, et quand on se lave au gant de toilette, on tombe malade. On ne travaille pas, c’est vrai, mais les activités quotidiennes sont harassantes. Les heures de lecture au soleil sont donc des moments de répit équivalentes à des siestes réparatrices.

Pierre lisait alors Traits chinois/Lignes francophones, auquel il aurait pu participer, et moi La Chine à Paris, un livre collectif de Richard Beraha, qu’il m’a, donc, offert. Le livre que j’ai co-dirigé et co-écrit (Traits chinois) s’intéresse aux Chinois francophones dans leur dimension artistique et littéraire. Celui de Beraha est davantage centré sur les travailleurs chinois arrivés en France sans papiers. Nos deux angles d’approche sont donc complémentaires puisque nous ne parlons pas du tout des mêmes personnes, et que nous nous intéressons pourtant à la même population.

Mais Pierre ne s’est pas limité à m’offrir un livre. Dans son immense générosité, il a aussi apporté une bouteille du grand alcool chinois : le Baijiu. Un alcool distillé à partir du mélange de vin de riz, de sorgho, de millet et autres céréales. Le goût de ce breuvage est exotique et rappelle au sage précaire ses années passées à Nankin et à Shanghai.

Mon invité a aussi pris de superbes photos. J’aime beaucoup celles où je figure, non parce que je m’aime, mais parce que je me trouve moins ridicule sur les photos de Pierre que sur d’autres. Pour dire le vrai, je me trouve plus intéressant sur les photos de Pierre que dans la vie.

Dans la vie, le sage précaire est un petit être fragile et arrogant. Dans les photos de Pierre, il se transfigure en personnage solitaire, mélancolique et serein.

Une sorte de héros wagnérien, qui erre dans les montagnes, chasseur sans arme et ermite sans âme.

Dans les photos de Pierre, la sagesse précaire se fait nietzchéenne, allemande et romantique. Comme ce dernier cliché le montre, auprès d’un rocher digne d’un jardin chinois, au sommet du Puech Sigal.

L’illusion d’être connecté sans l’être

Je reçois beaucoup d’appels et de courriers à propos de ces billets de blog que je mets en ligne un peu n’importe quand. « Comment ça, dit-on en substance, le sage précaire est censé vivre au milieu des bois, sans électricité, et nous sommes bombardés de billets fantasques ! » On s’insurge peut-être à tort. Les services de la sagesse précaire sont débordés et doivent répondre avec douceur à des gens très énervés.

Je me permets alors de prendre la parole pour remettre les pendules sur les i. Le sage précaire, il faut se le dire, a plus d’un tour dans son arc, et plus d’une corde à son engrenage. Il n’a pas d’électricité sur le terrain où il habite, mais internet existe à d’autres endroits, chez des amis, des voisins et des cafés.

De plus, et c’est la chose qu’il fallait souligner ici, ce qui paraît un jour n’est pas forcément posté le jour même. Il est possible d’antidater les billets de blog. Ainsi, il m’arrive de poster quatre ou cinq billets en même temps et de planifier leur parution à des échéances variées. Par exemple, un jour où j’ai un accès internet, je puise dans mon journal de bord de quoi faire quelques billets, je les mets tous en forme en quelques minutes, et poste le premier, décide de faire paraître le deuxième le lendemain, le troisième le surlendemain, etc.

C’est le cas de ce billet-ci, que vous avez sous les yeux. Il a été écrit début février et paraît un peu avant le mitan du mois.

C’est ainsi qu’on donne l’illusion d’être constamment branché et connecté à la toile, alors que l’on se balade autour du mont Aigoual.

Le Dauphiné libéré

Reçu par la poste un journal de l’Isère, le glorieux Dauphiné libéré, daté du vendredi 1er février 2013. Le jour où l’on parle du sage précaire comme d’un « écrivain voyageur » et d’un « voyageur qui écrit sur des voyageurs », on apprend, en une, que le tarif de l’autoroute augmente de dix centimes sur le tronçon qui va de Bourgoin-Jallieu à Saint-Quentin-Fallavier.

On est informé dans les pages intérieures que le chansonnier Pierre Douglas se produit dans la commune de Pusignan et que l’humoriste Popeck présente son tout nouveau spectacle à Lyon (inteview exclusive). Toujours, peut-être, dans le registre de l’humour, on apprend que le président du groupe Front national, Bruno Gollnisch, a baissé son pantalon en pleine séance du conseil régional, apparemment pour protester contre l’aide financière accordée à un groupe de musique qui proférait trop d’ « insanités ».

La communauté du troisième âge se porte à merveille dans la commune de Saint-Just-Chaleyssin. Nombreux et en bonne santé, les séniors préparent activement la fête de la Saint-Blaise qui aura lieu dans l’ancien gymnase du complexe sportif Bernard-Saugey. Les participants pourront déguster « les fameux pâtés de la Saint-Blaise et les bugnes confectionnées par les mamies du club ». Il n’est rien dit de ce que feront les papis du club. En revanche, à Saint-Jean-de-Bournay, « le sens interdit ne fait pas l’unanimité », une pétition circule même pour lutter contre le nouveau plan de circulation, preuve s’il en est que la vie n’est pas rose pour tout le monde, et que ce n’est pas tous les jours la Saint-Blaise.

D’ailleurs il ne faut pas se bercer d’illusion, même à Saint-Just-Chaleyssin des tensions semblent émerger : le « premier magistrat » du village a présenté sa démission lors de la « traditionnelle cérémonie des vœux » et, du fait que l’un des élus, Michel Nivon pour ne pas le nommer, avait déjà démissionné en 2011, les Chaleyssinois sont « appelés aux urnes prochainement ».

Moins réjouissant encore, dans le massif du Taillefer, deux Isérois sont « tués » par une avalanche.