Guerre en Ukraine 2023 : le doute contre ceux qui récidivent éternellement

La guerre en Ukraine continue de faire rage et le sage précaire ne sait toujours pas qu’en penser.

« Poutine a déjà perdu la guerre, déclare Jonathan Littell dans Le Monde, mais on ne fait pas ce qui est nécessaire pour l’obliger à l’accepter. »

Le sage précaire est convaincu par le dernier qui a parlé. Il est pour la paix, c’est entendu, mais cela ne veut rien dire en temps de guerre.

Dans les médias, on entend tout et son contraire. Je suis également agacé par deux types de commentateurs : ceux qui disent que la Russie va très bien, qu’elle maîtrise la situation, que son économie est florissante grâce à cette guerre, me semblent de simples propagandistes.

À l’inverse ceux qui, comme Jonathan Littell, BHL, Romain Goupil et tous les néoconservateurs, disent que la victoire sur l’armée russe n’est qu’une affaire de volonté occidentale sont horripilants de naïveté et d’irresponsabilité. BHL déclare dans le long entretien que France Culture lui consacre : « Je suis fier de ce que la France a fait en Lybie. Moi ce qui me fait honte c’est la situation syrienne. L’ingérence démocratique en Lybie a fait plus de bien que la non-ingérence en Syrie. »

Tout ce groupe d’intellectuels bellicistes laisse pantois. Il suffit de faire la guerre, à les entendre, ce n’est quand même pas compliqué.

Le sage précaire observe ces imbéciles et les écoute attentivement. Voilà ce qu’il faut faire quand on est précaire : se mettre soi-même dans le camp du bien et affirmer crânement, contre toute apparence, au mépris de toutes les leçons de l’histoire, qu’au nom du bien on peut se livrer à toutes les sauvageries.

Mais alors le sage ne serait plus précaire. Il serait sûr de son fait, sûr de son droit, ce qui lui ferait perdre son statut faillible d’homme faible aux pieds d’argile.

Les professeurs d’histoire sont-ils formés pour occulter l’islam dans l’histoire de l’Europe ?

En 2021, le concours pour devenir professeur d’histoire géographie donnait ce très beau sujet de composition : « Les usages de l’écritures du XIIe au XIVe siècle (Angleterre, France, Italie, péninsule Ibérique) ». Le rapport du jury de ce concours est très instructif à tous les égards. Je recommande la lecture de ces rapports qui sont toujours extrêmement bien écrits, par des professeurs qui aiment leur métier, ou qui donnent envie de l’aimer.

Le sage précaire comprend de suite pourquoi on parle de « péninsule ibérique » au lieu d’Espagne : parce que la péninsule est arabophone à cette époque, qu’elle s’appelle Al Andalus, et que les musulmans y font régner une culture plutôt lettrée par rapport au reste de l’Europe occidentale. Les chrétiens y parlent en arabe. Les juifs aussi, et y vivent dans une sécurité relative ; relative mais plus grande que dans le reste de l’Europe occidentale, et surtout que l’Espagne conquise par les rois catholiques.

Avant de lire le rapport du jury, je rêvasse et je me demande comment traiter un tel sujet. Me viennent à l’esprit les textes connus de ces trois siècles : les chansons de geste, celles des troubadours, les grands récits de voyage de Marco Polo, de Guillaume de Rubrouck et de Jean de Mandeville. Je songe aux grands textes théoriques d’Averroès, de Maïmonide, de Thomas d’Aquin, de Duns Scott. Mon esprit divague et je salive à l’idée de lire le rapport du jury qui devrait, selon toute probabilité, éclairer ma lanterne.

Las, vous ne trouverez rien sur l’Europe arabophone. Cette phrase trahit le préjugé des historiens français :

La péninsule Ibérique est fragmentée en royaumes, nettement individualisés, portés par la Reconquista

Rapport de jury, Capes d’Histoire-Géographie

Portés par la Reconquista ? Ce mot espagnol n’est pas en italique dans le rapport alors même que le rapporteur se plaint du fait que les candidats omettent de souligner les titres et les mots étrangers. Signe peut-être que la guerre de conquête des rois catholiques est considérée comme tellement légitime qu’elle a été intégrée dans la culture française.

Le mot « arabe » n’apparaît qu’une seule fois dans le rapport du jury, pas à propos de l’Espagne mais de la Sicile :

un royaume de Sicile, fondé en 1130, caractérisé par un important syncrétisme entre influences byzantines, arabes et normandes.

Idem.

Cela me serre d’autant plus le coeur que j’ai beaucoup rêvé sur cette Sicile à la fois normande et arabe. J’utilise comme fond d’écran de mon ordinateur la fameuse carte du monde conçue en Sicile par Al Idrissi, sous le règne de Roger II. Devinez en quel siècle ? Au XIIe naturellement. Cette œuvre devrait apparaître dans la dissertation des futurs professeurs d’histoire.

Carte du monde d’Al Idrissi, orientée sud/nord, Sicile, 1154.

Hormis cette lacune, le rapport du jury est très instructif. On y découvre des textes intimes.

« La notion de scripturalité de l’intime renvoie aux écrits du for privé de l’époque moderne. Il s’agit d’une « scripturalité éphémère » ». « La « lettre d’amitié » de Jean de Gisors à Alice de Liste, petit billet du milieu du XIIIe siècle trouvé glissé dans un mur de Saint-Pierre-de-Montmartre lors de travaux de restauration, en est un témoignage exceptionnel. »

On y découvre surtout que le corps enseignant a encore beaucoup à faire pour penser l’Europe dans sa totalité, sans fermer les yeux sur des réalités pourtant incontournables. La conclusion, en toute logique, précise que la dissertation s’est réduite à la culture chrétienne, ce qui n’était pourtant indiqué dans le libellé du devoir.

Le XIIe siècle marque, dans l’Occident chrétien, non pas une apparition de l’écrit mais une nette progression de l’écrit par rapport à l’oral, et ce dans l’ensemble de l’Occident médiéval.

Idem.

Dois-je dire « ma femme » ou utiliser le prénom de ma femme ?

Image générée quand j’ai saisi « Ma femme », Photo de Mikhail Nilov sur Pexels.com

Cécilia et son mari nous ont rendu visite l’autre jour, c’était un plaisir de les voir. Le mari de Cécilia restera anonyme pour des raisons de confidentialité, et aussi pour faire écho au sujet de ce billet. De plus, mes amis ne veulent pas apparaître en tant que couple sur l’internet, j’avais parlé d’eux de cette manière jadis et ils n’avaient pas apprécié. Cela les regarde.

En nous promenant dans le parc du Château d’Ô, Cécilia m’a expliqué pourquoi elle n’aimait pas que j’emploie sur ce blog l’expression « ma femme » ou « mon épouse » lorsque j’évoque Hajer. La conversation était intéressante car Hajer, elle-même, préférait qu’on n’utilisât pas trop son prénom sur internet.

Selon Cécilia, l’expression « ma femme » est non seulement un signe de propriété, mais surtout un signe de culture bourgeoise, vieux-jeu et poussiéreux. Mais alors pourquoi le sage précaire affectionne-t-il cette expression alors qu’il n’est ni bourgeois, ni vieux-jeu, ni poussiéreux ?

Selon moi, c’est l’emploi des prénoms qui renvoie à la bourgeoisie moderne. Quand je lis ce grand bourgeois qu’est Emmanuel Carrère, je dois savoir qui est Hélène quand son nom apparaît. L’emploi du prénom pour désigner des membres de la famille, ou des membres de la hiérarchie, ne renvoie pas à quelque chose de moins hiérarchique et de moins bourgeois, bien au contraire : il s’agit de s’adresser à des happy few qui connaissent les codes de la bonne société et qui ont en tête, intuitivement, le Who’s who? du milieu concerné.

En toute modestie, je trouve qu’il y a quelque chose d’à la fois digne et généreux à dire « ma femme » car cela accueille le lecteur dans un espace neutre où personne n’est censé connaître telle ou telle personne. Cela me fait penser aux Mémoires de Saint-Simon, où le duc mentionne toujours son épouse sous la locution « Mme de Saint-Simon ». Le lecteur y perçoit non pas la soumission d’une épouse mais la personnalité d’une femme responsable qui prend d’énergiques initiatives pour redorer le blason de son mari, c’est-à-dire de la France tout entière.

Plus modestement encore, « ma femme » me fait penser aux épisodes de Columbo à la télévision. La moitié du détective n’apparaissait jamais à l’écran mais Columbo parlait souvent d’elle, généralement à tort et à travers. On l’avait tellement fantasmée et espérée qu’elle finit par devenir l’héroïne d’une nouvelle série télé en bonne et due forme.

L’intelligence artificielle a écrit ma dissertation de philosophie

La question n’est pas de savoir si les capacités de l’intelligence artificielle sont impressionnantes ou pas, si cette technologie est bonne ou pas. Oui, c’est impressionnant, oui c’est utilisable. Il n’y a pas lieu de rejeter les innovations, puisque de toute manière, nous y viendrons tous. Les gens se sont suffisamment ridiculisés en vaines arguties dédaigneuses sur les téléphones portables, l’internet, les ordinateurs, les blogs, les encyclopédies en ligne et les réseaux sociaux, avant d’y sombrer corps et âme.

Les questions que je me pose sont les suivantes. Dans quelle mesure Chat GPT, le plus récent truc en Intelligence Artificielle, peut écrire une dissertation de philosophie ? Quelles en sont les limites ? Comment un étudiant peut utiliser cette fonctionnalité de manière productive ?

Soit le sujet suivant, que j’ai donné à une classe de terminale : « La technique nous éloigne-t-elle de la nature ? ». Voici ce que propose Chat GPT en introduction : « La question de savoir si la technique nous éloigne de la nature est un sujet de débat depuis des siècles. » Soit, le début n’est pas fou mais on ne va pas râler tout de suite.

La suite pose quelques problèmes :

D’un côté, certains considèrent que la technologie nous permet de mieux comprendre et de mieux apprécier la nature en nous offrant de nouveaux moyens de la découvrir. D’un autre côté, d’autres affirment que la technologie a un impact négatif sur la nature en causant des dommages irréparables à l’environnement.

Chat GPT

En tant que correcteur, je ne suis pas satisfait de lire « certains » et « d’autres ». Dans ce cas, j’écris dans la marge : « Qui ? ». Cette façon d’écrire est paresseuse et surtout ne témoigne pas d’une réflexion originale. La personne qui écrit de cette manière limite son travail à un exposé d’histoire des idées. Ce n’est pas ce qu’on demande en philosophie, et j’avais demandé explicitement à l’intelligence artificielle une dissertation de philosophie.

La suite développe un peu les deux idées proposées en introduction, sans vraiment de réflexion originale. La conclusion se veut équilibrée et synthétique : « Il est donc important de trouver un équilibre entre l’utilisation de la technologie pour protéger la nature et la nécessité de préserver notre lien avec elle. » Cela ne vaudrait pas une bonne appréciation de la part d’un professeur mais cela peut limiter les dégâts pour des élèves qui présentent des difficultés pour s’exprimer à l’écrit.

Quand je demande à Chat GPT de me trouver une référence d’Aristote sur ce sujet, l’intelligence artificielle me sort un premier paragraphe correct puis un paragraphe qui me paraît incorrect :

Aristote encourage une utilisation modérée de la technique, qui respecte les limites naturelles et qui vise à améliorer la qualité de vie de l’homme sans nuire à la nature.

Chat GPT

Ah bon ? Où a-t-il dit cela, le bon Aristote ? Dans la Grèce antique, avait-on conscience que l’homme et la technique polluaient la terre ? Y avait-il seulement cette idée de « nuire à la nature », prise dans ce sens de préoccupation environnementale ?

Le pire vient quand je demande une référence à Descartes : un premier paragraphe correct puis deux paragraphes qui répètent mot pour mot ce qui était généré sur Aristote. Même opération avec Heidegger. Au final, l’application répète la même idée qui se veut équilibrée et suffisante : il convient d’encourager « une utilisation modérée et responsable de la technique, qui respecte les limites naturelles et préserve notre lien avec la nature. »

En conclusion, l’intelligence artificielle est un super jouet, mais est loin de pouvoir travailler à notre place. Son principal problème, à mes yeux, consiste à fondre toutes les pensées dans un ensemble modéré et consensuel. Là où on attend d’un étudiant qu’il comprenne et approfondisse des problématiques, Chat GPT va plutôt le diriger vers une agrégation et une confluence généralisée.

Pourquoi Michel Houellebecq nous a lâchés

Cela fait plusieurs années que l’écrivain ne me fait plus d’effet. J’ai lu ses premiers romans avec plaisir, je ne le nie pas, mais je l’ai lâché au point de ne plus avoir même le désir de lire son dernier roman, même sous forme d’un petit plaisir coupable.

Il y a dix ans déjà, sa prose ne m’impressionnait plus. Déçu par La Carte et le territoire (prix Goncourt 2010), je trouvais qu’il était allé au bout de son inspiration : il ne lui restait plus qu’à se répéter pour se faire connaître et reconnaître par ceux qui n’avaient pas encore lu. Malgré cela, Soumission (2015) m’avait relativement plu. C’était intéressant d’imaginer la possibilité d’une islamisation de la France. La vision de l’islam n’y était pas très intelligente mais d’un point de vue romanesque, le dispositif fonctionnait plutôt bien.

En revanche, Sérotonine (2019), à mes yeux, ne présentait plus rien d’intéressant. L’auteur faisait du Houellebecq. Le personnage public devenait radicalement d’extrême-droite et il devenait évident pour tous qu’il n’avait plus rien à apporter au monde.

En ce qui concerne Anéantir (2022), la stratégie commerciale mise en place par l’auteur avait de trop grosses ficelles, cela n’avait plus aucun effet sur moi. Ce que j’ai entendu et lu dans les médias sur le roman m’a suffi pour m’en faire une idée. Le truc séduit exclusivement les gens qui n’ont pas lu les premiers romans de Houellebecq et qui n’ont pas d’appétence pour la déstabilisation qu’impliquent toute forme nouvelle, toute pensée originale, toute théorie novatrice. Houellebecq a fait le même chemin que Michel Onfray et Sylvain Tesson : il s’est laissé déporter vers la droite réactionnaire comme un voilier sans gouvernail, et il vend encore ses bouquins au petit million de Français qui ont de l’argent à ne plus savoir qu’en faire.

Sans connaître les chiffres diffusés entre professionnels de l’industrie du livre, il est facile de deviner la courbe des ventes des livres de Houellebecq : ascendante de 1994 jusqu’au pic du prix Goncourt 2010. Puis un plateau dû aux émotions provoquées par son livre sur l’islamisme paru en pleine crise terroriste. Et enfin une descente qui reste soutenue grâce au public nouveau attiré par son attachement explicite à l’extrême-droite catholique.

Heureusement pour son train de vie, Houellebecq détient ce qu’il faut pour attirer le public des gens riches, le seul encore capable d’acheter des livres : une célébrité durement acquise, des idées de beauf, une pensée facile à comprendre, une image de marque, une réputation, et enfin des livres-objets de qualité pour décorer les intérieurs cossus.

Ses revenus peuvent donc être assurés pendant encore vingt à trente ans avant que son oeuvre ne sombre dans l’oubli.

Recension de mon livre dans la revue « Moyen-Orient »

C’est avec plaisir que je relève ce compte rendu de lecture de mon Birkat al Mouz, livre que j’ai fait paraître au retour de mon séjour en Oman.

Je ne sais qui a écrit cet article, mais c’est une personne à la fois bien et mal informée. Il y est fait mention que j’enseignais la philosophie et les lettres, or, pendant six ans dans le monde universitaire du Golfe persique, je n’ai pas enseigné la philosophie aux Omanais, ou si peu.

Cela n’a pas d’importance pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup. J’ai pris soin de ne jamais dire, dans ce livre, que j’étais enseignant chercheur. Je ne voulais justement pas que ce soit perçu comme un « livre de prof », ou un « récit d’expatrié ». Je fais passer mon narrateur pour un reporter à un moment donné, car le journalisme indépendant était mon gagne-pain avant de m’envoler pour l’Arabie heureuse, et aussi parce qu’un reporter a plus que d’autres l’occasion de rencontrer des gens appartenant à toutes les strates d’une société. Or mon livre parcourt un large spectre de la société omanaise, même s’il se concentre sur une région assez délimitée du pays.

À part cela, je ne connaissais pas cet organe de presse, je n’ai aucune idée de leur ligne éditoriale. Je ne peux pas donc pas juger de la mesure dans laquelle mon petit récit peut servir d’alibi pour telle ou telle option politique.

Les billets les plus lus en 2022

En 2022, c’est la page d’accueil qui a remporté de loin les plus de suffrages. Cela signifie que la plupart des visiteurs de ce blog viennent prendre des nouvelles. Quand mon blog était mieux référencé dans les moteurs de recherche, les visites étaient bien plus nombreuses et la plupart des visiteurs n’étaient pas des habitués. La précarité du sage était une plateforme où se croisaient des gens qui avaient été guidés au fil de leur recherche sur tel ou tel de mes articles. Des billets vieux de plusieurs années redevenaient populaires. Le changement d’adresse qui a eu lieu en 2020 a tout changé et ce blog est devenu un espace confidentiel, pour happy few. Cela n’est pas exactement une mauvaise nouvelle, mais c’est une donnée à prendre en compte.

Puis viennent les billets les plus lus : gros succès pour L’Harmattan, à ma grande surprise. On comprend aisément la raison de ce succès. Chaque année, des milliers d’auteurs cherchent vainement à publier un manuscrit et j’ai offert dans ce billet un témoignage précieux pour ces auteurs en quête d’éditeurs.

Je note, sans savoir si cela est satisfaisant ou non, que mes critiques sur les écrivains du voyage se font la part belle dans le classement. Mais il s’agissait surtout de critiques politiques, pas vraiment des analyses littéraires, où je croyais humblement exceller.

2022 fut une année d’élection présidentielle, ce qui explique la tonalité politique du palmarès : Mélenchon, Zemmour, Onfray, le racisme, la place de l’islam, il y a peu de sagesse précaire et peu d’humour dans tout cela. Peut-être suis-je devenu moins drôle au fil des années, et moins précaire.

Mention spéciale pour les Journées du Matrimoine. Le travail artistique de Michel Jeannès a su capter une attention méritée, même en pleine élection présidentielle.

Pourquoi je ne fais pas grève le 19 janvier

Je soutiens les grévistes mais je ne fais pas la grève moi-même. Je suis donc dans une situation intellectuellement inconfortable, car je ne saurai pas que répondre à ceux qui me diront : « Salaud, pourquoi n’es-tu pas solidaire avec nous ? » Il est vrai que les mouvements de grève actuels n’entrent pas en écho direct avec les pauvres combats de la sagesse précaire. Partir à la retraite à 62 ou 64 ans, c’est un problème que je comprends mais auquel je ne me sens pas attaché.

L’inconfort intellectuel, il faut dire, c’est un peu le lot consubstantiel de la sagesse précaire. A-t-on jamais vu un SP confortable ?

La carrière d’un sage précaire se fait en pointillés, hors des clous, en zigzag, et ne profite pas des avantages de la vie sédentaire. Un sage précaire n’a pas les mêmes droits qu’un fonctionnaire de la république. Mon parcours est trop chaotique pour que je puisse prétendre un jour bénéficier d’une retraite par répartition. Ni à 62, ni à 64, ni à 67 ans, jamais le sage précaire ne profitera d’une confortable pension, car il a trop vécu comme un punk qui clamait en chuchotant : « no future« .

Les gens comme le sage précaire sont assez nombreux, qu’on ne s’y trompe pas. Obligés de s’expatrier pour trouver de quoi vivre, ils traînent leur joie de vivre dans des pays magnifiques, des oasis fertiles et des plages paradisiaques pour espérer être mieux payés qu’en France. Ces gens font des calculs tordus pour conduire leur projet professionnel et finissent dans un trou perdu. Ils payent leur insouciance en acceptant un statut insécure et une seule certitude : ils n’auront aucune retraite.

Cela m’empêche-t-il de faire la grève par solidarité avec mes chers collègues qui, eux, couleront des jours confortables après 65 ans ? Non, ce n’est pas cela qui m’en empêche.

J’ai honte de le dire car la raison qui me pousse à aller bosser plutôt que de manifester n’est pas glorieuse. J’ai longtemps hésité avant de me confesser sur ce blog. Mes lecteurs fidèles risquent de me mépriser et de se détourner de moi. Or que serait La Précarité du sage si la sincérité et l’honnêteté ne coiffaient pas les élucubrations fantasques du personnage ici mis en scène ? J’avoue ne pas faire grève pour entretenir une réputation d’employé modèle aux yeux de ma hiérarchie. J’en ai vraiment honte car ce réflexe n’est pas digne d’un sage précaire punk et postmoderne, mais c’est la triste vérité.

Je ne me suis même pas renseigné pour savoir ce qu’il en était de mes émoluments en cas de grève, je ne suis au courant de rien. Je me suis seulement dit, comme un esclave des temps modernes : « Va travailler mon garçon, et donne le meilleur de toi-même, car cela augmentera tes chances de t’en sortir dans la vie, de survivre quand il faudra survivre, de trouver le bon job quand celui-ci apparaîtra. »

Naturellement, cela est facilité par le fait que j’aime mon travail et que j’adore enseigner la philosophie. Comme Alain le disait à propos de l’artiste qui contemple son oeuvre en train de se faire, le sage précaire est le spectateur de son propre cours. De ce fait, je suis impatient de savoir ce que donnera la leçon sur le langage que je commence aujourd’hui. Et c’est dans cette attente de spectateur Netflix que je me rends en salle de classe, plutôt que dans les défilés de manifestants.

7 janvier, retour sur les attentats de Charlie Hebdo

En janvier 2015, j’avais déjà écrit ma gêne concernant l’émotion et la récupération qu’avaient suscités les attentats meurtriers.

Des années auparavant, j’avais aussi écrit dans ce blog le malaise que m’inspirait la direction de Charlie Hebdo, combien ce journal avait trahi la satire. Vous allez me dire que les deux événements n’ont rien à voir. Je n’en suis pas si sûr. Si ce journal était resté le brûlot anarchiste qu’il avait été, il n’aurait pas spécialement attiré la colère des terroristes. Il a attiré l’attention des activistes islamistes lorsqu’il a voulu publier, en solidarité avec un journaliste danois, les caricatures qui avaient fait scandale. Or cette solidarité et ce combat pour la liberté de la presse devaient être menés par des publications d’information, pas des journaux satiriques. Le journal satirique charrie avec lui sa propre outrance, ses propres interdictions, sa propre confrontation avec la censure.

En 2023, je note que le malaise ne désépaissit pas. Voici ce que le maire socialiste (tendance Hollande, Cazeneuve et Delga, si vous voyez ce que je veux dire) de Montpellier écrit sur les réseaux sociaux pour commémorer les attentats :

#ToujoursCharlie, à la mémoire des victimes du fanatisme islamiste qu’il faut combattre avec résolution, sans relativisme, dans la clarté des principes républicains. En bannissant le terme islamophobie, pour mieux combattre l’intolérance, et défendre la liberté d’expression.

Mickaël Delafosse, 7 janvier 2023

Dès la lecture de ce post, j’ai ressenti une forme de dégoût sans savoir d’où il venait. Voici brièvement :

  1. Pourquoi préciser que le fanatisme est « islamiste » ? Est-ce si important que cela ? Les morts seraient-ils moins morts si le fanatisme avait été d’un autre bord, comme les Kurdes assassinés il y a quelques jours ?
  2. Que veut-il dire par « sans relativisme » ?
  3. Pourquoi diable mentionner le terme d’islamophobie ? Dans ce contexte, quelle est donc sa justification ?

À trois reprises, dans cette maigre prise de parole, l’élu centriste méprise et pointe du doigt les Français de confession musulmane. Son post maladroit crée un lien explicite entre islam et terrorisme, comme d’autres font des liens entre France et colonialisme, homme et violeur, blanc et raciste. Plutôt que d’être simplement universaliste, comme un républicain modeste, il nous envoie un message de connivence, à nous les majoritaires privilégiés, nous qui sommes blancs, qui ne vivons pas dans des quartiers défavorisés, qui jouissons d’une éducation supérieure. Il nous dit : « Vous pouvez continuer à être racistes du moment qu’au lieu d’Arabes vous employez le mot « musulmans ».

Utiliser la mort et la mémoire des géniaux Cabu, Charb et Wolinski pour diffuser ce genre d’idées.

L’héroïsme silencieux des professeurs en France

Image de colloque pour illustrer un conseil de classe
Image d’un colloque tenu à Lyon en 2022 pour illustrer un texte sur les conseils de classe, car je n’ai pas d’image de conseil de classe. Je ne pense pas avoir l’audace de demander à mes collègues l’autorisation de prendre une photo lors des conseils de fin de trimestre.

Comme les médias nous disent que l’éducation nationale est devenu un véritable cloaque, et que le niveau intellectuel de notre école s’est littéralement effondré, je m’attendais à voir en France des professeurs blasés, déprimés, désinvestis, méprisés et exsangues.

Or, la semaine qui a précédé les vacances de Noël, j’ai assisté à trois conseils de classe, correspondant aux classes de terminale auxquelles j’enseigne la philosophie.

Bon, moi, j’étais là comme un touriste, je venais les mains dans les poches car j’étais nouveau et remplaçant ; j’écoutais et donnais rarement mon avis. Mais les autres, ceux qui sont en poste dans ce lycée depuis des années, il fallait les voir. C’était tout à fait instructif de les entendre parler de chaque élève, de peser le pour et le contre avec soin et bienveillance. Tous passaient des heures de soirée à évaluer, à encourager, à écrire et réécrire des bulletins pour coller au plus près de ce que chaque élève méritait de recevoir comme message.

C’était presque émouvant de voir tant d’individus ayant suivi des formations de si haut niveau et étant payés en coups de pied aux fesses, réunis dans une même classe, si tard dans la journée, et passant tant de temps à s’occuper de l’instruction, de la santé, du bien-être et de l’avenir de tant d’élèves.

Je n’ai jamais vu autant de soin et de professionnalisme portés aux apprenants, et ce dans une bonne humeur et un respect remarquables. Les institutions où j’ai travaillé ces vingt dernières années n’avaient, par comparaison, rigoureusement rien à faire des étudiants. Nous passions un temps considérable à produire des documents administratifs, ça c’est certain, mais dans le seul but de nourrir une machine hiérarchique aveugle et dans l’espoir que l’institution en question réussisse son accréditation ou progresse dans les classements internationaux. La pression était épouvantable et le harcèlement érigé en art de vivre. Mais l’indifférence aux apprenants et au niveau d’enseignement était total. En lieu et place du soin dû aux étudiants, nous donnions des bonnes notes imméritées qui permettaient d’acheter le silence des familles et d’améliorer les statistiques. L’accent était exclusivement porté sur les myriades de rapports à écrire, de calculs sibyllins à mettre en avant, de chiffres à saisir, de telle manière et surtout pas de telle autre manière. Et tout ce travail était sans corrélation avec le savoir à transmettre, la progression des élèves, ou l’élaboration de la connaissance.

En France, dans les lycées publics, ce que je vois me redonne de l’espoir dans l’éducation et l’instruction. Quand on sait que le corps enseignant travaille pour un traitement qui confine au bénévolat, on peut prendre cette communauté comme exemple de bienveillance sociale. On devrait peut-être prendre les profs de l’éducation nationale comme objet d’études sociologique, politique et économique : comment un groupe humain peut trouver en lui-même assez de ressources pour apporter aux enfants d’une nation un niveau d’instruction étonnant compte tenu des bâtons que les dirigeants politiques s’obstinent à leur mettre dans les roues.