Dans l’auberge de San Francisco

Autrefois on appelait ça une auberge « de jeunesse ». C’était pour les jeunes, car il n’y avait que les jeunes qui avaient le loisir de voyager léger sans beaucoup d’argent. Les adultes, eux, avaient des gamins, et ne voyageaient pas.

A San Francisco, dans les années 2010, la même auberge est devenue une auberge tout court, car tout le monde voyage et que plus personne n’a vraiment d’argent. Le sage précaire, quarantenaire, n’a aucune raison d’avoir honte de son âge, il est loin  d’être le plus vieux. Dans le hall d’attente où les canapés accueillent les vacanciers, deux ont l’air d’être retraités, quatre pourraient être étudiants, quatre ont l’âge du sage précaire, les autres sont des trentenaires.

Tous, ou presque, manipulent leur ordinateur portable, leur tablette ou leur smartphone. Un vieux lit le journal, et, surprise, trois personnes lisent un livre (et ce ne sont pas les plus vieux). L’un d’eux cependant, dort à côté de son bouquin, et un autre a vraiment l’air coincé du cul, je ne sais s’il y a là une relation de causalité.

Un homme de 45/50 ans est allé s’installer au piano et a commencé à improviser un air contemporain. Il prend des poses dramatiques, il est un peu excentrique dans ses manières, mais c’est un vrai musicien, ce qui nous change des guitaristes à fleur du genre de votre serviteur. Il fait sourire les jeunes, qui entendent peut-être de la musique pour la première fois de leur vie.

Bref, avec l’explosion de la précarité, les hostels sont devenus des lieux plutôt huppés. Aujourd’hui, sortir 30 dollars pour un lit dans un dortoir, c’est devenu une sorte de luxe.

Le musicien est parti de son piano, sans aucun applaudissement. Il revient avec un tout petit chien tenu en laisse. Il me demande si je veux être soigné (« healed »), car son chien est un guérisseur. Il essaie de motiver ce minuscule animal de me lécher les pieds, mais le chien préfère lui lécher la main, à lui. Maybe there’s nothing wrong with you, dit-il, mais j’en doute beaucoup.

Je suis tellement satisfait de cette auberge que je vais en faire de la réclame : Hosteling International Fishermen’s Wharf, Fort Mason, San Francisco. Des gens se plaignent de la propreté du lieu, ou de l’exiguité des commodités, mais je veux témoigner que l’auberge est très bien tenue. Le petit déjeuner est inclus dans le prix, une vaste cuisine est à disposition, l’internet est accessible gratuitement, des instruments de musique le sont tout autant. Un grand écran diffuse chaque un film pour ceux qui le veulent.

Et depuis la cuisine, vue sur le Golden Gate Bridge.

Le dortoir est immense. Nous sommes nombreux à y dormir sur des lits superposés, et cela, loin d’être une nuisance, incite au calme, au respect, et à la sécurité. Bien sûr, les ronflements rugissent dans la nuit, mais avec des bouchons dans les oreilles et un pull autour de la tête pour couvrir les yeux, le voyageur ne dort pas plus mal ici que dans une chambre d’hôtel.

 

Vivre sur l’eau à Sausalito

Je vous écris depuis la bibliothèque municipale de Sausalito, petite ville californienne en bord de mer. Sur la baie de San Francisco. Pour y aller, il suffit de traverser le mythique pont Golden Gate, car Sausalito et San Francisco se font face, de part et d’autre de l’embouchure de la baie.

(Peut-on parler de l’embouchure d’une baie ?)

Le Golden Gate bridge, depuis San Francisco

Une ville entre mer et montagnes, magnifique. Tout devrait y être hors de prix, et les loyers par dessus tout. Or, une petite communauté résiste à la gentrification de Sausalito. Ces résistants vivent sur des bateaux, dans une communauté qu’ils appellent Galilee Harbor (le port Galilée).

Ils se sont constitués en coopérative, sont devenus propriétaire collectif de la terre et des docks, et les résidents se doivent d’être artistes, musiciens, écrivains, ou alors de travailler dans les métiers de la mer.

Depuis les années 70, les habitants de ces bateaux luttent avec les autorités pour rendre leurs habitats alternatifs légaux. En échange des autorisations qu’ils ont conquises, ils doivent réaliser un certain nombre d’aménagement : rendre accessibles les docks et les pontons, accepter la visite de touristes et de promeneurs, procéder à des travaux d’entretien du littoral, etc.

Je me suis retrouvé là un peu par hasard. L’ami d’un ami habite à Sausalito, et je me proposais d’aller lui payer un café. J’ai loué un vélo à San Francisco, traversé le Golden Gate bridge, et me suis baladé un peu loin du centre ville. Je n’ai pas trouvé l’ami de mon ami, mais je me suis fait de nouveaux amis, en discutant sur les docks.

C’est ainsi que, sans l’avoir prémédité, quelques jours plus tard, je me suis retrouvé accueilli dans plusieurs de ces bateaux-maisons qui me faisaient rêver, et que j’ai enregistré quelques très jolies histoires de voyages, souvent couplées avec des histoires de passions amoureuses. Des histoires de musiciens et de plasticiens, des histoires de capitaines au long cours et d’enfants non scolarisés.

Des histoires flottantes qui allient les contraires : luttes locales et voyages autour de la terre,  coopérative et aventure solitaire. Il faut imaginer ce vieux loup de mer, Marc, qui a construit son propre catamaran et a fait le tour du monde avec femme et enfants, il faut le voir penché sur des chaînettes en argent, pour confectionnent des petits bijoux. C’est, à mes yeux, l’image des habitants de Galilee Harbor : manuel et rêveur, patient et aventurier, solitaire et communautaire.

Mais d’où vient cet argent ? Et cette misère noire ?

Souvent, dans les rues américaines, le sage précaire est éberlué par tant d’argent dépensé partout, pour tout, tout cet argent qui coule à flots. Les voitures énormes, les maisons fragiles qui coûtent la prunelle des yeux, le prix exorbitant de la scolarité, des assurances maladie, les pourboires mirobolants qu’il faut donner aux serveurs (20% de l’adition est un minimum qui vous fait encore passer pour un radin, ou pour un Français, ce qui doit s’équivaloir).

Bien sûr, les gens vivent à crédit, mais malgré tout, il y a un mystère que je ne m’explique pas. Ce n’est pas exactement un confort, mais une espèce de dépense constante et massive qui me frappe, et dont je ne vois pas la source.

Et puis, quand je prends le bus pour me rendre dans des endroits moins visités, moins touristiques, les gares routières par exemple, je passe par des quartiers qui font froid dans le dos.

Je n’oublierai jamais le soir où j’ai pris l’autocar Greyhound, à Los Angeles. Le bus qui me conduisait là-bas a soudain emprunté un boulevard où il n’y avait plus de lumière, et je vis des tentes igloo montées à même le trottoir. D’abord quelques unes, puis des bidonvilles entiers. Des clochards un peu partout qui entassaient leurs affaires plus ou moins personnelles.

Les premières minutes, le sage précaire trouvait cela presque charmant ; il se sentait un peu chez lui. Cette pauvreté et ces habitats légers lui étaient une respiration, par rapport à la pression de l’argent qu’il ressentait dans les quartiers plus cossus.

Mais le temps passait, les minutes s’écoulaient, et le bus mangeait les kilomètres, et la misère noire s’épaississait au coeur de Los Angeles. Ce n’est pas la banlieue, mais l’hypercentre de la ville. Une zone décrépite, abandonnée par les services sociaux. Une ville dans la ville, détruite et insondable. Une catastrophe s’était passée ici. Je me croyais en territoire de guerre. Et ça n’en finissait pas.

Je n’avais jamais vu autant de misère entassée, dans une telle continuité urbaine. Il faisait nuit et le sage précaire ne souriait plus du tout. Il était parcouru de frissons. Pourquoi ces gens ne stoppent-ils pas notre bus et ne nous attaquent-ils pas ?

La soirée des poètes

Après quelques jours autour de Los Angeles, j’ai pris la route pour le nord de la Californie. Il est une grande baie, où l’océan Pacifique glisse un orteil. Autour de cette baie, les colons américains ont bati des villes portuaires où ils pouvaient construire des bateaux, accueillir des bateaux, faire partir des bateaux.

La plus connue de ces villes : San Francisco. La plus ouvrière : Oakland. La plus universitaire : Berkeley. La plus googlisée : Mountain View. La plus cybernétique : Palo Alto.

Des amies qui habitent près de Berkeley m’accueillaient chez elles. Une nuit de bus était suffisante pour aller de Los Angeles à la Bay Area.

J’étais invité à une fête d’anniversaire le jour même de mon arrivée à San Francisco. La fatigue due au décalage horaire était augmentée d’un épuisement dû le voyage en car : une nuit passée sur un siège peu confortable, à côté d’un immigrant mexicain qui ronflait.

J’aurais pu ne pas y aller, et me coucher tôt, comme l’aurait fait n’importe qui pour sa première nuit dans la capitale de la coolitude Californienne. Mes amies ne m’obligeaient nullement à y participer. Mais la fête se déroulait chez un poète, et je ne voulais pas manquer l’opportunité de passer une soirée chez un poète.

Ce n’est pas en France qu’on trouverait des gens qui se désignent ainsi. Quand ils le font, c’est justement parce qu’ils sont connus pour autre chose. Mon ami Jean Lambert-Wild, par exemple, dramaturge et metteur en scène, directeur de la Comédie de Caen, se définit comme poète. En Amérique, les poètes écrivent et publient de la poésie. Ils se connaissent et forment une communauté.

Toute la compagnie est serrée dans la cuisine. Ne connaissant personne, je vais me réfugier dans le salon. Une femme est assise sur un fauteuil, et comme personne ne l’accompagne sur le fauteuil jumeau, je m’y assois et initie la conversation.

Pendant toute cette conversation, je ne saurai pas si j’ennuie cette femme ou si c’est elle qui parle naturellement d’une manière traînante. Elle ne comprend pas pourquoi je trouve piquant qu’on se présente comme poète. « Moi-même je suis poète », dit-elle. Elle me pointe du doigt plusieurs individus, qui passent du salon à la cuisine, qui se trouvent être poètes également. « Tout le monde est poète, ici », dit-elle en riant.

Il est possible qu’elle se foute de ma gueule. J’ai trop de sommeil en retard pour en juger.

Juliana a publié des recueils de poèmes expérimentaux qui comptent sur la scène californienne. Car il y a une scène de la poésie, en Californie. Chaque année, elle est invitée en Europe, en Amérique du nord et du sud, pour faire des lectures et donner des conférences. Elle ne croit pas un seul instant qu’en France la poésie soit devenue marginale. Aux Etats-Unis, il y a encore des écrivains qui sont plus connus pour leurs poèmes que pour leurs romans, ce qui n’existe plus en France depuis Louis Aragon.

La grande poètesse finit par me planter là, en prétendant revenir dans une minute. Mes amies viendront de temps en temps parler avec moi sur un des fauteuils du salon que je colonise. Je n’ai pas la force de me lever et de me faire de nouveaux amis. Je ne dois pas être d’une très bonne compagnie, avec ma barbe de sept jours et mon air de Mexicain qui ronfle dans les autocars.

Après un temps assez long où tous les invités, je dis bien tous les invités, étaient dans la cuisine, les gens ont immigré hors de la cuisine, et alors la cuisine s’est retrouvée parfaitement abandonnée. Mon fauteuil du salon est en fait un très bon poste d’observation des mouvements humains. Des migrations massives s’effectuent entre le salon et la terrasse, et entre la cuisine et le salon.

Les filles, qui toutes écrivent de la poésie, se mettent à danser sur du hip hop californien. C’est très émouvant de voir ces jolis corps bouger sur cette musique-là. Elles écrivent ici, participent à un mouvement, une communauté de poètes, et la musique qu’elles écoutent parlent de la Californie du nord.

Je ne saurai dire pourquoi, je suis profondément touché par leurs mouvements de danse. L’une d’entre elles reprend les déhanchements des années 80 (ça, je saurais faire, pensé-je, les paupières lourdes). Une grande blonde joue à l’homme qui encule et fesse une petite blonde, sur des airs de rap mélodieux. Parfois, des garçons se joignent à elles, et ils retournent fumer des joints dehors.

Ces jeunes gens donnent finalement une merveilleuse image de la poésie. C’est ce que je me suis dit avant de m’endormir lamentablement, un verre de whisky à la main.

 

Silicon Valley (6) Public Library

Je vous écris depuis la bibliothèque municipale de Saratoga, une petite bourgade de la Silicon Valley, au sud de San Francisco. On imagine les Américains indifférents aux livres, tournés exclusivement vers les nouvelles technologies, et pourtant leurs bibliothèques sont des havres pour les amoureux du livre et de la presse.

On imagine aussi les Américains individualistes et ultra libéraux, et pourtant leurs bibliothèques ont demandé beaucoup d’argent public, et les habitants semblent en faire bon usage. Les salles sont grandes, il y en a beaucoup, et de nombreux habitants viennent y lire, faire des recherches, passer le temps. C’est très étrange.

Saratoga, c’est l’équivalent d’une petite ville rurale du Beaujolais, adossée à des monts et centrée autour du raisin. Une toute petite ville de 30 000 âmes, dont on peut imaginer que la plupart des actifs travaillent soit dans le vin, soit dans les entreprises informatiques de la Silicon Valley. C’est une des villes les plus riches (par tête de pipe) et les plus diplômées du monde. C’est aussi l’une des plus chères.

Je suis frappé par ces bibliothèques construites dans les années 2010, spacieuses, connectées à internet en libre accès, pleines de revues de gauche et de publications de haute tenue. Tout cela ne correspond pas avec l’image de nation fast food qu’on se fait des Américains. La bibliothèque de Saratoga est immense, un parking s’étend devant elle pour accueillir les habitants qui ne se déplacent pas à pied? C’est parce qu’il y avait un parking que je m’y suis arrêté, alors que je revenais, en voiture, d’une promenade en montagne.

Depuis que j’ai découvert la Public Library de Santa Monica (à Los Angeles, donc), je ne rate plus une occasion de me rendre dans une de ces institutions. J’y goûte une paix certaine, et j’ai l’impression de me rapprocher d’une certaine Amérique, plus sociale, moins intéressée par l’argent, et en même temps profitant de l’argent presque infini qui coule dans l’économie locale.

Rendez-vous à Hollywood

Ma grosse voiture de location trouve une place près du Château Marmont, et je ne sais pas dans quel horodateur il faut enfiler les pièces. C’est encore un système à quoi il faut s’acclimater. Au hasard, je mets quelques dollars dans une fente et remonte le boulevard vers la café où j’ai rendez-vous.

Sara m’attend en terrasse. Elle est actrice, mais aussi productrice et réalisatrice à Hollywood. Elle a produit récemment une websérie qui a eu un petit succès, et est en train d’en écrire une nouvelle avec des amis.

Sara est une grande plante, plus grande que moi. Comme tous les gens du « film industry« , elle occupe un emploi alimentaire, au sein du syndicat de la profession. La plupart des agents de cette industrie sont serveurs. Les rôles qu’elle a tenus, et les films qu’elle a réalisés, voire produits, ne lui ont pas rapporté d’argent. A Hollywood, l’immense majorité des travaux effectués le sont à titre bénévole.

Nous mangeons des salades, des fruits et des légumes. Elle n’a qu’une heure à m’offrir, car elle doit retourner au boulot. Je branche mon micro et nous lançons l’interview pour mon reportage radio sur Los Angeles.  Sara représente le monde du cinéma.

Selon elle, c’est un monde extrêmement difficile mais qui n’empêche pas d’être heureux. Les loyers étant ce qu’ils sont, elle connaît beaucoup d’acteurs qui dorment sur des canapés, chez des amis, et qui abandonnent après un an passé à Hollywood. Mais elle, elle dit qu’elle « vit le rêve », du fait même qu’elle travaille dans l’industrie du film. Elle ne s’ennuie jamais car Los Angeles est un endroit où il y a toujous mille choses à faire.

Je lui demande ce qui se cache derrière son nom grec : c’est le  nom d’un homme qui fut son mari pendant deux ans. Le nombre d’Américains qui se marient pour une courte période est étonnant. Sa grand-mère lui a dit qu’elle était irlandaise et qu’un de ces ancêtres aurait été dans le fameux Mayflower, le bateau de pèlerins anglais et hollandais devenu mythique dans l’histoire des Etats-Unis.

Je me demande combien de familles américaines prétendent encore remonter au Mayflower.

Conduire en Californie

Après plusieurs jours de bus et de métro à LA, j’ai craqué : j’ai loué une voiture pour deux ou trois jours. Il me fallait partir de Santa Monica, retrouver une actrice/cinéaste à Hollywood, aller chez Robert dans la lointaine banlieue, faire des choses qui nécessitaient de parcourir des dizaines de kilomètres.

L’agence de location n’avait plus de voiture « premier prix ». Pour le même prix, ils m’ont donné un énorme véhicule blanc, une Dodge qui me donnait un air de gitan richissime.

Je me suis installé et, voyant la boîte à vitesse, je suis retourné à la boutique pour demander une petite formation expresse. Ce fut rapide, en effet. Faire coulisser la manette à D (pour Drive) quand on veut conduire, à R (pour Rear) pour la marche arrière, et N (pour Neutral) pour le point mort. Quand on a terminé, il suffit de recoulisser la manette en haut, à la lettre P (pour Parking) qui fonctionne comme un frein à main.

J’ai alors conduit sur les grandes avenue de Los Angeles, puis sur la magnifique route côtière, et enfin sur les autoroutes à cinq voies, et je dois avouer que c’est un plaisir sans nuance de conduire en Californie.

Sunset Boulevard, Pacific Palisades, Pacific Coast Highway, Malibu Canyon Road, Mullholand Drive, conduire ici, c’est évoluer dans la mythologie de notre culture populaire.

Surtout, conduire ici est infiniment plus doux, plus simple, plus aisé et plus confortable que prendre le bus. Pour aller de Thousand Oaks au Musée d’art moderne, il fallait étudier les systèmes de transports en commun, prendre son mal en patience et être prêt à passer cinq heures dans les bus. Pour faire une route équivalente en voiture, il suffit de regarder l’initnéraire sur Google map, et, quasiment, de laisser la voiture conduire toute seule.

Et on se laisse porter dans des paysages sublimes, des déserts, des montagnes, des canyons, des vallées. Et soudain, l’océan étincelant.

En ville, les rues sont longues, elles sont reconnaissables et nommées de manière très rationnelle. Je suis arrivé à l’heure au café de Hollywood où j’avais mon rendez-vous, alors que je ne connaissais cette ville que depuis trois ou quatre jours.

Si je pouvais dire une chose qui explique pourquoi le transport américain s’est construit autour de la voiture individuelle, je dirais ceci : il est plus facile de se perdre à Nîmes, au Vigan ou à Saint-Basile-de Putois, qu’à Los Angeles.

La jetée de Santa Monica

Quand on parle de Los Angeles, on parle en fait de plusieurs villes, qui constituent une mégapole très étendue et très variée. Santa Monica est, donc, une ville qui jouxte LA, mais qui fait partie de LA, d’une manière analogue à Montreuil par rapport à Paris. Ou Villeurbanne par rapport à Lyon.

Ou Saint-Priest, enfin, vous prenez les villes qui font sens pour vous.

Santa Monica est endroit très plaisant, ouvert sur l’océan Pacifique. Son coeur se situe d’ailleurs sur l’océan : une jetée, ou un ponton. Tout le monde connaît ce lieu sous le nom de « Santa Monica Pier ».

Là-bas, au-dessus des vagues de l’océan, ce devait être un lieu portuaire, qui participait à l’industrie de la pêche ou à tout autre industrie maritime. Très vite, c’est devenu un lieu de promenade et d’amusement.

Les amuseurs les plus nases d’Amérique se sont donnés le mot pour venir travailler sur la jetée de Santa Monica. On y voit de vieux clowns lamentables, des prestidigitateurs qui manipulent des balons d’air, des autos tamponneuses, des montagnes russes qui semblent sorties des années 60.

J’y suis allé avec Steevie, un surfeur né à Hawaii. Je l’interviewe pour un reportage radio. Il m’emmène voir les latinos qui, en contrebas de la jetée, s’adonnent à la pêche à la ligne. Steevie lui-même ne mangerait pas de ces poissons.

Angoisse du matin

A mon arrivée en Amérique, je me réveillais le matin dans un état de malaise et de dégoût insondable. Je dormais bien, sans aucune insomnie, sans cauchemar, puis je me réveillais en assez bonne forme physique, mais torturé par un sentiment de malheur et d’oppressante tristesse.

C’était une torpeur très profonde, un sentiment envahissant qui donnait envie de mourir. L’autre jour, quand j’ai appris que Lou Reed était mort, ma réaction fut de me dire qu’il avait de la chance. Je suppose que c’est ce que vivent les gens atteints de dépression nerveuse.

Comment est-ce possible que je ressente une telle détresse alors même que je suis en voyage, ce que j’aime par-dessus tout, et que je réalise un de mes rêves, celui de découvrir l’Amérique ? Il suffit d’ailleurs de quelques instants pour que l’angoisse se dissipe. Il suffit de la moindre activité pour que mes idées se remettent en place.

Je mets ces sautes d’angoisse sur le compte du décalage horaire, qui détraque profondément les équilibres internes.

Je m’empresse de prendre tout cela en notes avant que l’angoisse disparaisse. Bientôt il n’y paraîtra plus rien et j’oublierai jusqu’au souvenir de ces matins blêmes.

Robert, le gentleman

J’ai quitté il y a peu la superbe maison de banlieue de Rob, un Anglais nord-irlandais expatrié en Californie. Cet homme est la quintessence de ce qu’on entend par « gentleman ».

Avec le football, Henry Purcell et les Monty Pythons, le concept de gentleman est le plus grand apport des Anglais à la civilisation européenne. Un équilibre savant de chaleur humaine, de générosité, de distance polie, de respect fanatique pour la vie privée, de retenue et d’humour. Un mélange de modération et de passion, qui fait du gentleman, non un homme tiède, mais un aventurier téméraire qui ne cherche pas à se la raconter.

Le gentleman est un homme passionnant qui préfère écouter les autres plutôt que parler de lui. Il ne se limite pas à être poli, il sait aussi être intéressant et chaleureux.

Robert m’a invité à  venir chez lui alors qu’il ne me connaissait pas. J’étais seulement un ami de ses parents, que j’ai connus à Belfast, et revus dans les Cévennes. Par solidarité familiale, Robert m’a donc ouvert la porte de sa maison pour autant de temps que je le souhaitais. J’ai essayé de ne pas abuser de sa gentillesse, et pour cela suis parti avant la date prévue. Il est des gentillesses qui sont si désarmantes que le sage précaire les trouve incandescentes.

Il est venu me chercher à l’aéroport de Los Angeles et m’a emmené dîner avec ses amis, dans un des restaurants bio de la plage de Venice. J’ai pris un Burger d’agneau. Quelques jours plus tard, il m’a conduit, avec d’autres amis, au concert du supergroup Atoms for Peace, à Santa Barbara.

(Un supergroup, c’est un groupe formé par des membres de groupes déjà connus ; en l’occurrence il s’agissait du chanteur de Radiohead et du bassiste des Red Hot Chilli Pepper.) (Et Santa Barbara, c’est une ville balnéaire à une heure, au nord de LA, et non le titre d’un soap opera.)

Robert vit dans une grande maison, dans une ville de banlieue de Los Angeles. Le nom de sa bourgade est beau comme un mythe : Thousand Oaks (mille chênes). On imagine tout de suite des tribus amérindiennes y fumer le calumet. Les colons européens y ont fait pousser une ville de lotissements et de centres commerciaux extérieurs. Des maisons hors de prix, construites à la va vite, et que le moindre ouragan fera voler en éclats.

Ingénieur dans une grande entreprise de haute technologie, Robert s’est rendu indispensable et s’est vu offrir un job dans la capitale du XXe siècle. Il a choisi cette maison pour une raison étonnante : le sol est couvert de moquette, ce qui est préférable pour ses chiens.

Tous les matins et tous les soirs, les deux chiens (un labrador et un bâtard) sautent dans le coffre de la voiture et vont s’amuser dans un « dog park », à quelques centaines de mètres de la maison. En bordure d’autoroute, dans un lieu trop bruyant pour les humains, la municipalité a cerné par une grille un territoire double, pour les chiens assez gros d’un côté, et pour les chiens tout petits de l’autre. On y croise de magnifiques chiens de race, des dalmatiens, des levriers, des bergers blancs, et autres saint-bernard (celui-ci je l’invente, mais il me fallait un nom de race, et je n’en connnais pas tant que cela).

La communauté des amoureux des chiens se rencontrent ici, et taillent des bavette de gentlemen en atttendant que leurs animaux aient terminé de se renifler le cul.

Et c’est ainsi que se déroule la vie de Robert, au soleil de la Californie, entre ses amis, sa chère et tendre, et ses chiens, dont il sait apprécier les moindres nuances psychologiques.