La saga des chats

15 août – Retour des chatons

A la mi-août (ah ah ah), deux des quatre chatons sont revenus. La chatte était arrivée deux jours plus tôt, pour tâter le terrain et introduire ses enfants chez moi. Elle s’assurait que je reconnaîtrais les petits, puis elle repartit vivre sa vie.

Les chatons sont maintenant des espèces d’adolescents. Ils jouent beaucoup et restent longtemps sans manger. Certaines nuits, le noir vient ronronner sur moi. Ils adoptent le jardin suspendu, où ils restent la journée entière. Le gris, en revanche, est très farouche et n’a pas l’air habitué de vivre avec des êtres humains.

 

30 août – Le matou

Un nouveau chat est en train de se faire accepter chez moi. Le matou noir qui n’est autre que le géniteur des chatons. Ces derniers ont disparu récemment, et le matou les remplace. Il fuit beaucoup, mais il sait revenir, et faire des allers-retours. Il sait s’imposer avec finesse. Il ne monte pas sur les tables. Il a de grands yeux et un corps très fin, très affûté. Il miaule de manière étrange, des petits miaulements étouffés, d’une voix sans souffle et sans musicalité.

Il me suit au jardin suspendu et n’hésite pas à aller faire des courses dans la forêt.

C’est un matou sauvage.
4 septembre – Enième retour de la chatte

Encore une fois, on miaule derrière la porte de la cabane. Cette fois, c’est la chatte blanche.

C’est un éternel retour, ces chats.

Elle se frotte, elle miaule, elle est en manque d’affection, elle boude même un peu de croquettes. Mais ses poils sont longs et elle les perd sur mon pull. Elle me suit dans le mazet, sur le bureau où j’écris ces mots. Elle va voir les bougies allumées, elle les renifle, fait la grimace, retourne dans tous les coins du mazet.

Elle me paraît un peu lourde.

Ne serait-elle pas enceinte ?

Plus je la vois évoluer, plus elle me rappelle sa façon d’être en mai dernier, quand elle était grosse.

Absence de chat

Je sais, j’ai déjà écrit un billet avec le même titre, l’année dernière. Mon chat avait en effet disparu, et je l’avais cru victime d’un renard ou d’une sauvagine. Revenue chez moi pour mettre bas et donner une belle petite enfance à ses chatons, j’ai cru ma chatte de retour pour de bon.

L’autre matin, l’intuition que j’avais eu la veille se confirme : plus de chats. Les croquettes sont intouchées, et personne ne somnole sur les lits de la cabane. La chatte m’a encore abandonné, cette Pomponnette! Peut-être a-t-elle amené ses petits vers une famille plus nourrissante, qui donne des boîte de ronron plutôt que ces croquettes sèches comme des pierres.

Dès que les chatons ont atteint l’âge qu’avait la chatte quand elle a disparu, ils disparaissent à leur tour. Peut-être reviendront-ils l’année prochaine. Les femelles, s’il y en a, viendront mettre bas elles aussi.

Il faudra ouvrir l’oeil, quand ils auront l’âge de procréer. Ce serait drôle que des générations de félins prennent ce terrain comme leur lieu de reproduction. Les étés seront pleins de chatons espiègles, que  nous tuerons en août.

Mâle dominant chez le chaton cévenol

La chatte revient de sa chasse avec une taupe noire dans la gueule. Les chatons sont tout excités et tournent autour de leur mère en miaulant sauvagement. Un petit gris attrape la taupe et va jouer avec un peu plus loin. Les autres veulent le rejoindre mais il les tient à distance avec un geste d’une rare violence. Etonnamment, les trois chatons reculent et laissent la taupe à leur frère. Chaque fois qu’un chat s’approche, le gris grogne de manière à effrayer le prétendant. J’ai devant les yeux une scène de constitution de ce qu’on appelle un mâle dominant. Un seul peut tenir en respect une troupe entière par la seule conviction qui est la sienne d’être dans son plein droit et par l’affichage d’une capacité immédiate de violence. Le groupe ne sent pas que le jeu en vaut la chandelle et se désunit très vite.

A la faveur d’une manœuvre de diversion, le gris lâche la taupe et un petit noir l’attrape pour l’apporter ailleurs. Il se fait respecter de la même manière que son frère, et même le premier gris, à la tête de lion, n’ose plus s’approcher.

Le mâle dominant est donc une notion flottante, et s’attribue aux individus qui possèdent la proie.   

Mes chatons sanguinaires

Chatons sur le lit 001

J’ai appris une chose étonnante sur les chats.

Loin d’être de faibles être dépendants de l’homme, menacés d’être boulottés par la première sauvagine venue, ils sont de véritables prédateurs qui se reproduisent à une grande vitesse et tuent sans pitié des espèces en voie de disparition. Contrairement à ce qui se dit, ce sont eux les dangereux animaux. Apparemment, ils sont en train de devenir nuisibles dans nos campagnes. Les sociétés de chasse sont contactées pour qu’elles aident à réduire le nombre de nos charmants matous.

En dehors des chats sauvages, il y a les chats qui deviennent sauvages, et ceux qui, comme ceux qui habitent chez moi, sont sauvages quand ça leur chante. Beaucoup de chats quittent le domicile humain où ils trouvent câlins et croquettes, et s’en vont, au clair de lune, chasser dans des sabbats nocturnes horribles. Le matin, leurs maîtres les trouvent ronronnant sur des canapés en faux cuir, et se font caresser comme des vieilles cocottes.

Chatons et jardin 018

Je regarde mes chatons avec de nouveaux yeux. Ces mignonnes petites bêtes sont en fait de féroces animaux sauvages. Quand ils s’amusent et se chamaillent, en réalité, ils s’entrainent à la guerre de tous contre chacun dans laquelle ils vont passer toute leur existence. Cela m’effraie un peu mais, bizarrement, l’affection que je leur porte s’en trouve redoublée. Mes adorables petits guerriers, je les vois soudain comme ce qu’ils sont vraiment, des félins sanguinaires, des petits tigres européens sans foi ni loi. Des soldats individualistes et claniques qui me font penser aux nomades d’Asie centrale.

Je pense même que l’adoration que leur vouent les petites filles a confusément partie liée avec cette sauvagerie miniature qu’ils jouent de manière inoffensive, mais qui n’est que le théâtre de répétition d’une grande scène de carnage. Les petites filles sont toutes des petites Alice de Lewis Carroll, la cruauté ne leur est pas étrangère. Elles sont charmées par l’innocence des grands carnassiers.

Chatons et jardin 017

Les chatons

Dès l’aube, comme tous les jours, la chatte me réveille en miaulant derrière la porte du mazet. J’ouvre la porte et je la vois accompagnée de deux chatons. Un noir et un gris. Sur le mur, deux autres chatons, un gris et un noir, désescaladent pour les rejoindre.

Elle a enfin mis bas, ma petite chatte! Je suis fou de joie. Les chatons ont peur de moi. La main qui veut les caresser sont pour eux un monstre horrible. Ils s’habituent petit à petit, et finissent par courir partout.

Je passe la journée entière à les regarder évoluer. Leur façon de se battre, de tomber, de faire leur toilette maladroitement, est un spectacle dont on ne se lasse pas.

 

Ma chatte s’avère une très bonne mère, toujours à les choyer, les lécher, les pousser du museau. Elle s’allonge volontiers pour s’amuser avec eux, puis pour les laisser têter. Souvent, ils s’endorment ensemble.

Et non moins souvent, le sage précaire fait silence et s’endort avec eux.

Mon chat est une chatte

Le chat serait-il une chatte ?

Elle me paraît enceinte. Son ventre a grossi, ses mamelles sont devenues plus perceptibles, et l’animal se traîne. Elle se repose souvent, sa respiration saccadée et le ventre traversé de mouvements.

Ce serait formidable si elle voulait accoucher ici. Pour les enfants de passage au terrain cet été, ce sera une fabuleuse occasion de se familiariser avec le monde animal. Pour moi l’occasion de creuser une nouvelle galerie dans mon identité de midinette, et pour certains proches qui veulent un chat, celle d’en recevoir un magnifique.

J’installe une litière, un carton rempli de chiffons et de vieux linges, dans un coin obscur où mon chat aime prendre ses aises par moments. Ce coin obscur, on l’appelle la « chambre de Léo-Lanza ». Je croyais qu’elle s’y rendait à cause du bruit des souris. À présent, je n’écarte pas l’idée qu’elle se préparait un nid pour mettre bas.

Je dis « elle », maintenant. Il fallait qu’elle fût enceinte pour que je lui reconnaisse sa féminité. Moi qui ai toujours détesté ces préjugés selon lesquels une femme n’en est vraiment une qu’à partir du moment où elle enfante, me voilà victime d’un préjugé tout aussi délétère avec mon chat.

Retour du chat

C’était vendredi matin. Je prenais le café et j’étais mal réveillé.

On miaule derrière la porte de la cabane. J’ouvre, c’est mon chat de l’année dernière, en plus gros. On se souvient qu’en juillet dernier, un petit chat blanc avait fait irruption dans mon univers de sanglier et de sage précaire solitaire. Un chaton qui avait conquis le coeur de tous mes hôtes. Je l’avais cru bouffé par une sauvagine en août dernier, mais il n’en est rien.

C’est lui, c’est bien lui, plus grand d’un an. Si vous ne me croyez pas, comparez donc les photos de cet ancien billet et celle que je poste sur le billet d’aujourd’hui. Même fourrure blanche, même visage au poil noiraud, même queue soyeuse et ample, mêmes yeux bleu intense et même strabisme dans le regard. Après une seconde d’hésitation et de crainte, il entre et fait comme chez lui. Il passe la matinée à reprendre ses marques. Il est chez lui.

Et moi je suis aux anges. Je lui parle et le choie autant que je le peux. Je lui promets de mieux m’occuper de lui, comme lorsqu’une femme aimée revient vers vous inespérément après une rupture.

Me reviennent en mémoire les paroles de Raimu, dans le film de Marcel Pagnol La femme du boulanger. Scène bouleversante, où le boulanger pardonne à sa jeune épouse son incartade avec un jeune ténébreux, et exprime son amertume devant « Pomponette », la chatte qui revient d’on ne sait quelle aventure. Moi, en revanche, je ne ressens aucune amertume, au contraire. J’ai pour ce petit animal une véritable admiration : où est-il allé ? Comment a-t-il fait pour retrouver son chemin jusqu’ici ? Quels fleuves a-t-il longé ? Quelles montagnes a-t-il gravi ?

Les premiers jours, il miaule beaucoup, d’une voix plaintive comme autrefois. Il ronronne beaucoup aussi. Je suppose que c’est sa façon de prendre ses marques, de territorialiser mon domaine par ses ritournelles à lui. Je vais acheter des croquettes, sur lesquelles il se jette comme un affamé.

La souris

Il pleut, je me réveille à l’aube. En prenant mon petit déjeuner dans le mazet, je vois une souris sortir du mur, de derrière une pierre. Elle apparaît et retourne prestement d’où elle vient. Puis elle ressort pour marcher le long du mur et disparaître derrière mon lit. Très petite et mignonne, la souris est chez elle mais elle sait qu’il ne faut pas trop traîner là où l’homme se tient.

Je suis une fleur en bulbe

Jardin suspendu 018

Je suis heureux de mon nouveau jardin suspendu. J’y travaille plusieurs heures pendant que mon frère passe le motoculteur à l’autre bout du terrain. Nous nous occupons de deux endroits littéralement différents, mais à la même hauteur. Lui est près de la rivière, la terre est bonne et des pommes de terre y pousseront. Moi, je suis près de la forêt, la terre est sableuse et aride. Des fleurs et des plantes aromatiques y apparaîtront Inch’Allah.

Jardin suspendu 035

Je creuse un trou pour y loger un demi-bidon en métal. Celui-ci recueillera les eaux de pluie, ce qui rendra les arrosages plus faciles. Autour de ce nouveau point d’eau, j’aménage des petites parcelles de terre entourées de pierres du terrain, et une petite plate-forme recouverte de lauzes pour s’y asseoir ou s’y allonger près de l’eau.

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Je m’éclate, littéralement. Après la baignoire, le jardinet de moinillon et maintenant ce petit coin de paradis en cours, je suis en train de me transformer en créateur, je suis en train d’imposer ma marque sur le terrain de mon frère. C’est l’effet du printemps. Je suis comme une fleur en bulbe, voilà.

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Quand je suis arrivé, j’ai passé le printemps et l’été à regarder, à observer, à fréquenter et à prendre mes marques. J’ai passé l’automne à travailler comme manard pour mon frère, à apprendre des gestes, à m’inspirer de sa créativité, de ses gestes. L’hiver, j’ai hiberné. Et ce printemps, j’éclos et devient moi-même un insecte ouvrier, un paysan qui sculpte le paysage. Je fais mien ce terrain et je veux en révéler la beauté sauvage.

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Singulier sanglier

Marie, la marchande, me donne un gros morceau de sanglier, peut-être un kilo, en me chuchotant que ça se prépare « comme une daube ». Il faudrait que je lui donne quelque chose en échange, mon frère suggère judicieusement que je lui donne un de mes livres, ou un exemplaire du hors-série de Télérama où j’ai écrit un article.

Dans la voiture, nous discutons de la meilleure manière de préparer ces beaux morceaux de côtelettes. Mon frère opte pour une grillade, moi je penche pour respecter le conseil de la marchande. Une daube. Mon frère me dit d’utiliser des produits du coin, des herbes qui poussent dans la région, plutôt que de penser à des épices asiatiques, comme le clou de girofle (!). Il dit que je pourrai trouver de la sarriette sur le terrain, du laurier et une sorte de thym, ou quelque chose qui en tient lieu.

Au Vigan, je fais quelques courses au supermarché et achète du vin rouge des Cévennes, de la poitrine de porc, des carottes, et même des pruneaux d’Agen, afin que la sauce adoucisse un peu le goût puissant du sanglier. Je pense particulièrement aux enfants qui pourraient être rebutés.

En écoutant les matches de Ligue Europa à la radio, où Lyon gagne contre le Sparta Prague, et où Marseille égalise contre Fenerbahçe, je découpe les morceaux de viande et fais revenir le tout en un roux délicat. Je fais cuire à feu extrêmement doux pendant des heures et des heures, et l’odeur exhale en vapeurs contradictoires et en fragrances saturées. Je laisse reposer, mange autre chose et vais me coucher.

Le lendemain matin, je prends ma part de daube dans une boîte, et laisse le reste pour la famille de mon frère.

Nous montons au terrain et travaillons sur le chantier. N’ayant pas vraiment déjeuné, je prends mon dîner vers 17h00. La daube est délicieuse, même si certains morceaux sont un peu élastiques. A la fin de l’assiette, j’avoue que j’en avais marre et que j’ai ressenti une forme de dégoût pour certains morceaux de gras trop durs. Le sanglier est une viande exigeante, qui demande beaucoup d’efforts et d’investissement libidinal. On ne mange pas cela comme un plat banal. Il produit ensuite en vous des mouvements d’humeurs rapides et profonds.

 

Je me suis allongé pour lire, et j’ai alors plongé dans un sommeil brutal, comme si le sanglier me fonçait dessus de l’intérieur. La bête sauvage me couchait littéralement, de toute sa force, et ce n’est qu’à une heure du matin que j’ai pu émerger à nouveau. J’ai vraiment eu l’impression, en le préparant et en le mangeant, de voir la bête courir dans les forêts environnantes. Manger cette daube communique inévitablement à votre corps un peu de cette énergie, de cette noirceur, de cette force, et la digestion s’en trouve épuisante.

Ce type de viande, sauvage, indisciplinée, pleine d’énergie et de radiation, est l’événement culinaire de ce début d’automne pour moi, après les cèpes de ce printemps, les fruits et les oignons de cet été, et en attendant le murissement des châtaignes. Mon frère, qui avait trouvé le plat froid délicieux ce matin, me texte que tout le monde s’est régalé ce soir, « même Marilou ». On dit souvent que le sanglier est parfois trop fort pour les enfants, mais ceux de mon frère connaissent déjà les bonnes choses.