Jean Rolin et les pétunias dans le Golfe persique

Les villes côtières du Golfe persique peuvent être très belles. Mascate, par exemple, est pleine de charme. Une des choses qui me plaît le plus dans la capitale d’Oman est la végétation, les fleurs et les arbres cultivés en bord de route. Autour des rond-points, s’étendent en étoile de véritables parcs avec des pelouses impeccables et des arbres remarquables, certains anciens et tous plantés avec soin, voire avec science.

L’écrivain Jean Rolin, qui est allé dans le Golfe au début du siècle pour écrire son récit Ormuz, se moque dans une vidéo tournée chez son éditeur P.O.L. de tous les pétunias qui ont été plantés dans les villes de cette région. Pour lui, il s’agit d’un gâchis épouvantable. De la minute 8’28 à 9’20, Rolin s’amuse de ces pétunias pour conclure que cela relève d’une « vision caricaturale du monde dans lequel on vit et de celui dans lequel on pourrait être amené à vivre ».

S’il n’y avait que des pétunias, je serais d’accord pour me moquer avec le grand écrivain, mais ce que l’on trouve comme plantes est bien plus divers en Oman. Et surtout, une information d’importance doit être apportée : contrairement à ce que l’on pourrait penser, les autorités omanaises n’utilisent pas d’eau potable pour ces parcs et ces jardins, ni n’épuisent les nappes phréatiques du pays. Les autorités ont mis en place un réseau de stations d’épuration, ainsi que de désalinisation de l’eau de mer, et c’est dans ces ondes à peine dépolluées que l’on puise pour arroser ces milliers de pétunias. Je tiens cette information d’ingénieurs hydrauliques français qui travaillent en Oman.

Quand vous viendrez vous promener en Oman, ne soyez pas surpris par la magnificence des fleurs et des essences. Au contraire, ayez foi dans le fait que, malgré la chaleur des longs été, peut-être verrons-nous pousser de véritables forêts dans l’Arabie heureuse.

Je vis dans un pays où sévit la charia

Depuis cinq ans que je vis au Sultanat d’Oman, je n’ai jamais vu une main coupée à cause d’un vol. Aucune flagellation n’a été constatée ni aucune lapidation.

D’ailleurs, tous les musulmans à qui j’ai parlé de ce sujet m’ont dit que la lapidation, courante chez les Hébreux de la bible, avait été abolie par l’islam. Ah oui, disais-je, plus malin que tout le monde, et en Arabie saoudite, les lapidations sont le fait d’Hébreux ? Les Omanais me répondaient que l’Arabie saoudite était sous l’emprise religieuse d’une secte apparue il y a trois cents ans et qui constituait une hérésie de la branche sunnite. Dans cette hérésie salafiste, des actes impies étaient recommandés.

L’Oman, donc, qui n’est ni sunnite ni chiite, applique la charia. Il y a des tribunaux avec des avocats et des juges, il y a des prisons. La charia règne et pourtant les juifs, les chrétiens et les nombreux hindouistes y sont bien traités. Ils bénéficient tous de lieux de culte parfaitement tenus.

La charia est le seul code pénal du sultanat d’Oman et pourtant les gens peuvent acheter de l’alcool dans des boutiques spécialisées, ils peuvent consommer de l’alcool dans les hôtels internationaux, les cigarettes sont en vente libre, les couples illégitimes (je veux dire : non mariés) dorment à l’hôtel sans qu’on leur demande leur contrat de mariage.

La loi islamique est observée et pourtant les femmes ne se voilent les cheveux que si elles le désirent. Celles qui veulent se baigner en bikini ont des plages où elles peuvent le faire. La musique y est élevée au rang d’art national, avec des orchestres subventionnés par l’Etat et un opéra qui accueille des productions du monde entier.

Il faudrait faire une étude en France. Demander à un panel de Français ce qui leur vient en tête quand ils entendent le mot « charia ». À mon avis, se bousculeraient des images de violence, de milices de la morale patrouillant dans les rues pour interdire l’alcool, la musique et la joie de vivre. Des hommes barbus antipathiques et des femmes cachées aux regards du monde. Un monde invivable. Or, tous les voyageurs qui viennent en Oman repartent enchantés de ce beau pays où les gens ont plutôt l’air heureux.

Mais au fait, que veut dire le mot « charia » en arabe ? Selon l’islamologue Jacquelin Chabbi, il apparaît une seule fois dans le Coran quand Dieu dit au prophète : tu t’étais perdu et je t’ai mis sur la bonne voie. La charia, cela veut dire simplement la meilleure piste pour atteindre une oasis, par extension cela signifie le plus sûr chemin vers la sagesse. Le chemin le plus court pour se rapprocher de Dieu.

Aube de fin 2020 sur la plage de Mascate

Littérature sans fiction pour chanter le Yémen. Quatre saisons à l’Hôtel de l’Univers, de Philippe Videlier.

Photo de Mohammad Hadi sur Pexels.com, générée quand j’ai saisi les mots « Aden, Yemen ».

Cher Philippe Videlier,

C’est grâce à votre collègue du CNRS vivant à Mascate, Laurent Bonnefoy, que j’ai eu vos coordonnées et que j’ai découvert votre oeuvre. 

Je vis moi-même en Oman depuis cinq ans. Laurent sait que je travaille sur la littérature géographique, c’est pourquoi il m’a prêté Quatre saisons à l’hôtel de l’univers. J’ai dévoré ce roman sans fiction et j’ai eu envie de vous le dire pour vous remercier. Je n’ai pas grand chose d’autre à vous dire, en réalité, mais il me semble que les écrivains travaillent suffisamment longtemps tout seuls pour avoir le droit de temps en temps d’entendre la voix d’un lecteur qui a vivement apprécié leur travail.

J’ai particulièrement goûté le projet littéraire qui préside à Quatre saisons, même si le champ qui m’intéresse d’ordinaire est plutôt la prose de ceux qui écrivent à la première personne. Dans votre livre, il est délectable d’être promené sans narrateur d’une archive à une autre, dans le monde arabe, et de voir Aden apparaître petit à petit. C’est un véritable coup de maître que vous avez réussi. J’ai bien sûr adoré voir revivre Rimbaud, Nizan, Soupault, et aussi l’arrivée de Philéas Fogg comme si cet être de fiction avait bel et bien accosté à Aden en 1872. 

La façon dont l’histoire du monde arabe est rendue, à travers le spectre d’un port et d’une ville qu’il a fallu bâtir à partir de rien, est tout à fait fascinante. Vous avez fait de cette histoire, et de son historiographie, un page turner. 

C’est donc inopinément que j’ai découvert que vous étiez lyonnais, comme moi, et que vous aviez écrit sur Lyon, Villeurbanne et Décines. Il va sans dire que je me jetterai sur ces ouvrages quand je quitterai l’Oman et retournerai dans des régions mieux fournies en livres français. 

Par ailleurs, comme j’ai vécu en Chine pendant quatre ans et que je suis sous contrat actuellement avec une université de Mandchourie, je vais me plonger, une fois les examens finaux corrigés, dans votre texte sur l’Empire du Milieu. 

Je vous souhaite le meilleur ainsi que de très bonnes fêtes de fin d’année.

Guillaume Thouroude

Le succès et la polémique du roman de Jokha Al Harthi

Nous fêtons l’anniversaire de Qods avec quelques amies, parmi lesquelles les deux Omanaises non voilées qui étaient venues nous rendre visite à Birkat al Mouz. Elles réagissent à l’installation du pique-nique avec le même enthousiasme qu’elles l’avaient fait à la découverte d’un bananier dans notre oasis. Nous parlons du livre de Jokha Al-Harthi qui est toujours en course pour le prix littéraire si convoité du Man Booker Prize. On en parle de plus en plus dans la presse anglo-saxonne. La fierté du succès littéraire est assombrie par une polémique qui ne tarit pas sur les réseaux sociaux : beaucoup d’Omanais n’apprécient pas l’image de leur pays véhiculée par ce roman. Hajer dit que si l’on veut un succès international, il faut donner une image affreuse de votre peuple, de votre économie et de votre religion. Cela vous donne une aura de réaliste sans concession. Décrire le bonheur ne fait pas recette et vous classe parmi les naïfs et les angéliques.

La grande mosquée Sultan Qabous

En arrivant de l’aéroport, vous emprunterez le boulevard Sultan Qabous pour vous rendre à Mascate. Avant d’arriver au centre ville, vous longerez, sur votre droite la plus grande mosquée d’Oman, qu’on appelle en arabe Masjid Al Akbar, et en anglais The Sultan Qaboos Grand Mosque. Inaugurée dans les années 2010, elle est l’un des grands monuments qui témoigneront du règne de Qabous, commencé en 1970.

Curieusement, quand on passe en voiture à côté d’elle, on ne la remarque pas. Etendue sur une parcelle de terre à même hauteur que la route, elle ne se distingue pas par la verticalité, ni par des ornements très visibles de l’extérieur. Est-ce une volonté de sobriété ? L’intérieur regorge pourtant d’ouvrages uniques, réalisés par des artisans de toutes les régions de l’islam. Des mosaïques aux tapis, des chandeliers aux boiseries, la mosquée est splendide, mais vue de l’extérieur, elle ne se détache pas plus – et plutôt moins – que le palais de justice qui lui fait face.

Pire encore, en roulant sur le boulevard, on voit une autre mosquée, au loin, se détacher sur la montagne. Avec sa blancheur élégante, on la croit flottante, comme la basilique de Fourvière à Lyon. Eclairée en bleu la nuit, avec ses coupoles dorées, visible de loin, elle est bien plus impressionnante et plus reconnaissable que la grande mosquée. Est-ce un crime de lèse-majesté ? L’avenir le dira.

En attendant, la Grande Mosquée Sultan Qabous se distingue par sa discrétion. Ses couleurs, ocre jaune et ocre roux, renvoient explicitement à celles des montagnes qui environnent Mascate. Les jardins entourent la moquée sont encore trop jeunes pour que les plantes, les fleurs et les arbres jouent pleinement leur rôle d’animation paradisiaque. Et sa forme extérieure privilégie l’horizontalité à la verticalité, à part un minaret plus haut que les autres, mais qui n’est pas vraiment une oeuvre d’art en lui-même.

Selon moi, rien n’incarne mieux la personne même du sultan que la mosquée qui porte son nom. Extrêmement discrète et pourtant richissime et grandiose. Soucieuse de se fondre dans le paysage mais cachant des trésors pour les fidèles. Tenant un discours subtil, modéré et rassembleur sur l’islam. Réduisant l’influence de la tradition ibadite en s’appropriant des motifs architecturaux sunnites et des décorations en vogue dans le monde chiite.

 

 

Un roman omanais pour le Man Booker Prize 2019. Celestial Bodies de Jokha al Harthi

L’édition anglaise du roman de Jokha Al Harthi, Celestial Bodies

Entre deux pluies, nous recevons la visite de notre amie Qods accompagnée de deux jeunes femmes omanaises. Ce sont sont des citadines qui ne connaissent pas bien, apparemment, le pays profond. Elles viennent partager avec des ruraux la rupture du jeûne, un peu comme un ancien président de la république aimait partager la table de Français moyens, et manger avec des familles d’éboueurs et d’épiciers. Pour elles, nous sommes d’intéressants spécimens qui vivent sans télévision, loin de la capitale et des centres commerciaux. 

Pour nous, ces femmes représentent un monde nouveau qui nous intimide car elles ne portent pas de voiles, pas d’abaya, et elles parlent anglais avec un accent américain. Elles ont beaucoup entendu parler de notre oasis et rêvent de le voir de leurs yeux. Il reste encore une heure ou deux avant l’appel à la prière du soir, nous sortons donc pour une promenade d’après-sieste. Elles découvrent grâce à nous à quoi ressemble un bananier, un manguier. Elles voient pour la première fois un rollier indien, l’oiseau bleu qu’elles tâchent sans succès de photographier.

Quand nous rentrons à la maison, la pluie se fait un peu sentir. Nous pouvons rompre le jeûne sur notre terrasse, et manger la plus grande part de notre dîner, mais une averse nous précipite dans le salon où les jeunes Omanaises s’installent sur nos tapis achetés en Iran, au gré de nos voyages. Elles félicitent Hajer pour la décoration de notre salon et prennent la parole sans la lâcher.

Elles nous parlent d’un roman omanais qui est présélectionné pour un grand prix littéraire international, le Man Booker Prize. L’écrivaine, Jokha Al Harthi, l’a publié en arabe en 2010 sous le titre de Sayyidat Al-Qamar, mais il vient d’être traduit en anglais, moyennant quoi il a été choisi pour figurer dans la liste du prestigieux prix. Le roman de Jokha Al Harthi s’intitule littéralement Les dames de la lune, mais la traductrice américaine, Marilyn Booth, a préféré le titre suivant : Celestial Bodies, corps célestes. C’est l’histoire de trois femmes qui font des choix de mariage différents, entre l’acceptation complète de ce que veut la famille, et l’obstination individuelle de décider pour soi-même. Naturellement, nos invitées se sentent concernées par cette thématique puisqu’elles adoptent une façon d’être très éloignée de la réserve habituelle des Omanais. Il est hors de doute qu’elles se posent des questions sur leur mariage à venir, de l’homme qui partagera leur vie. Pensent-elles se marier avec un étranger ? C’est possible, nous connaissons des Omanais, femmes et hommes, qui l’ont fait, malgré une législation et une culture patriarcale qui s’y opposent plutôt. Vont-elles au contraire se ranger des voitures et revenir un jour au mode traditionnel pour s’unir avec un vague cousin qui fera lui aussi des efforts pour ressembler à son père ?

Les filles continuent de parler du roman de Jokha Al Harthi. Le roman est aussi une fresque familiale qui explore le pays sur trois générations différentes, et qui analyse en détail les questions de titres, de tribus, de prestige communautaire et de rapports complexes que les familles entretiennent avec leurs esclaves (l’esclavage ne fut aboli par l’actuel sultan qu’en 1970). Un roman assez osé, donc. Ce sont des questions d’autant plus intéressantes qu’elles sont devenues politiquement incorrectes dans la société actuelle. Depuis 2010, date où le roman fut publié en arabe, une législation s’est durcie pour faire baisser certaines tensions sociales. Il est interdit aujourd’hui de critiquer quelqu’un sur la base de son appartenance tribale ou religieuse, sous peine de prison. Or, selon nos invitées, l’écrivaines Jokha Al Harthi appartient à une grande famille, ce qui fait d’elle « une espèce de princesse ».  

Elles nous parlent de leur propre appartenance tribale. L’une s’appelle Buthaina Al Tobi mais, dit-elle, on ne manque jamais de lui demander de quel « sous-clan » elle fait partie, afin d’évaluer son degré de prestige. Elle avoue faire partie d’une famille peu huppée, mais j’ai des raisons de penser qu’elle est de la haute. Ses études au Royaume-Uni, sa façon de s’afficher dans son propre pays les cheveux au vent et habillée à l’occidentale, son assurance avec les étrangers : peu de filles peuvent se permettre cette licence et cette formation, et ce sont souvent des marqueurs sociaux qui appartiennent aux strates supérieures de la société. Mais peut-être doivent-elle être crues sur parole, et alors cela montre une profonde évolution de la petite bourgeoise omanaise.

L’autre s’appelle Wafa Al Harthi ; elle porte le même patronyme que l’écrivaine du Man Booker Prize, mais elle dit être une « Harthi-Saibani », ce qui signifie qu’elle est d’une extraction plus modeste. Au milieu de ces analyses compliquées des rangs familiaux et tribaux, une question de race apparaît. Wafa annonce que sa famille est « dans le déni » concernant ses gènes. Elle montre son visage et dit : « Bon, moi je suis sûre que j’ai des origines africaines, mais quand je demande, tout le monde me répond que je suis une arabe pure. » Le mot est lâché. La pureté de la lignée et de l’ethnie est encore très ancrée cette région du monde, et contraste vivement avec les Tunisiens et les Marocains présents qui se savent de sangs mêlés, arabes, berbères et africains, mais aussi wisigoths, vandales, français ou italiens.

La pluie cesse, les filles profitent d’une accalmie pour courir dans leur voiture et rentrer à Mascate. Elles conduisent une Porsche. Une Porsche ! Pendant que Qods et Hajer s’étreignent à la mode tunisienne, se promettant de se revoir bientôt, avec des effusions de prières et de bisous, je regarde la Porsche d’un air rêveur. Dans un joli sourire, la fille me promet de la faire conduire la prochaine fois.

De retour dans la maison, j’ai téléchargé Celestial Bodies de Jokhar Al Harthi sur ma liseuse électronique pour en savoir un peu plus sur la littérature omanaise contemporaine.

L’aqueduc : marcher dans les murs

Mes promenades dans la palmeraie. La course et la marche entre les champs et sur les chemins d’eau. Mon oasis est en effet traversé de voies et de circulations 

Non loin de ma maison, en s’enfonçant dans la palmeraie, une arche se trouve pratiquée dans un mur. Longtemps, en me promenant au hasard, je ne prêtais pas attention ni au mur ni à l’arche.

Longtemps, je me bornais à marcher, à admirer les nuances infinies de vert et, sans me presser excessivement, je gardais en tête l’idée de retrouver plus ou moins mon chemin. Ou au moins de me rendre, à force de zigzags rêveurs, sur un sol connu d’où je serais apte à rentrer chez moi.

Et puis à force, j’ai apprivoisé mon oasis. J’ai appris à me repérer et à observer plus en détail les constructions variées des paysans locaux.

Dans cette arche, par exemple, j’ai réalisé qu’il y avait un escalier et j’ai décidé de m’y aventurer.

J’ai toujours rêvé de parcourir l’intérieur des murs, alors même que je souffre de claustrophobie.

Ma première nouvelle publiée, dans les années 1990, parlait justement d’un musée d’art contemporain où les murs sont aménagés de telle sorte que l’on puisse y intégrer des haut-parleurs, des objets de toute sorte, voire y faire pénétrer les visiteurs. A l’époque de cette nouvelle, je venais d’être viré du musée de Lyon mais j’avais gardé un souvenir merveilleux de mon activité de conférencier précaire. Toujours est-il que mes personnages passaient de plus en plus de temps dans les murs. J’essayais de donner une tournure kafkaïenne à cette histoire, preuve s’il en est qu’on ne devrait jamais écrire après avoir été viré.

Ici, dans cet oasis omanais, ce gros mur de pierre avait certainement une autre fonction que celle de séparer des parcelles de culture. Cela devait être une frontière de quelque sorte. Encore plus excitant de s’y enfoncer.

En haut de l’escalier, une fenêtre permettait de sortir et une nouvelle rangée de marches m’attendaient sur la façade extérieure du mur.

En plus de la claustrophobie, je souffre pas mal du vertige, mais j’affrontais mes tremblements pour monter jusqu’en haut. Ce que j’y vis me récompensa au centuple du courage dont je fis preuve.

Sur l’arête du mur coulait une eau fraîche et abondante.

Le mur n’était pas une frontière mais un aqueduc qui acheminait l’eau de la montagne vers les fermes de l’autre côté de la vallée.

Le mur était en fait un énorme falaj de pierre, une irrigation millénaire.

Ce jour-là je n’avais pas de téléphone ni d’appareil pour prendre des photos. Celles qui illustrent ce billet ont été prises lors de promenades ultérieures, et c’est pour cela que la photo qui suit montre une eau paresseuse et maigre : l’eau des falaj est minutieusement répartie entre paysans et on voit rarement courir l’eau au même endroit à fréquence rapprochée.

 

J’ai ôté mes chaussures et ai trempé mes pieds dans l’eau tiède et rapide en regardant l’oasis de ce nouveau point de vue.

A moitié par sens de l’aventure, et à moitié par peur de descendre par le même escalier, je décidai de marcher dans l’eau pour voir où ce falaj des hauteurs pouvait bien mener.

Mais cela, je vous le dirai une autre fois.

La Pluralité des mondes au Qatar

On sait que le Qatar subit un blocus de la part de l’Arabie Saoudite, des Emirats Arabes Unis, du Bahrein et de l’Egypte. La situation est très tendue depuis plusieurs mois et il paraît que le Qatar en profite pour développer des manières de s’en sortir indépendantes.

J’en saurai davantage la semaine prochaine car je suis invité par l’ambassade de France à Doha pour donner deux présentations, une à l’université du Qatar, et l’autre à l’Institut français du Qatar.

Intéressante est la façon dont je suis présenté : à l’université, on souligne la venue d’un chercheur docteur en lettres tandis qu’à l’IFQ, comme en témoigne la photo ci-dessus, je suis annoncé comme « écrivain voyageur ».

A chacun son prestige.

Courir dans l’oasis

Tous les matins, avant qu’il fasse trop chaud, je me promène dans l’oasis au bord duquel se situe ma maison.

Les palmiers dattiers sont en train de se garnir de fruits verts qui grossissent presque à l’oeil nu. Au pied des palmiers poussent des bananiers et autres arbres fruitiers : des grenadiers, des citronniers et des arbustes à fleurs.

En passant devant ces arbres, on cueille des feuilles et on les renifle. Cela sent l’agrume, le thym, le curry, les épices orientales. C’est ainsi que se partage le territoire dans mon oasis : les palmiers pour les affaires, les exportations de dattes. Les autres arbres pour les travailleurs et les familles locales, pour leur thé, leurs repas et leurs parfums.

Entre chaque parcelle, les falaj attendent l’eau qui irriguera tous les champs par alternance.

Mes promenades sont un peu sportives. Par amour pour la nature et les nuances de verts, mes promenades se transforment en jogging. Poussé par une force obscure, mes jambes se mettent à courir et je rentre à la maison, tous les matins, en sueur et la tête pleine de lumière verte.