Alain de Botton, ou l’art bourgeois de transformer la philosophie en business

Cela fait plusieurs fois que je vois la présence de l’écrivain philosophe anglais et de « son équipe » dans des événements culturels où je me rends.

Or, ces événements sont invariablement des grands machins financés lourdement dans des monarchies pétrolières. C’est un point commun entre le philosophe Botton et le Sage précaire : nous traînons nos guêtres dans toute sorte de pays.

Il m’arrive même de recevoir des messages de son équipe, des gens qui se présentent comme philosophes, et qui veulent faire du réseau avec moi. Ils ont confondu la sagesse précaire avec une entreprise de relations publiques je pense.

Peu à peu, je crois comprendre de quoi il s’agit : le philosophe a créé une entreprise qui s’appelle The School of Life et on retrouve ce label ici et là, dans des trucs qui peuvent être associés à la philosophie. Cependant, mon impression actuelle est que cette compagnie cherche et réussit à se faire beaucoup d’argent en utilisant l’image de l’écrivain Alain de Botton.

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La Précarité du sage, décembre 2024

Alors pour le lecteur francophone, je vais tracer les grandes lignes de son œuvre et son parcours. Ce que je vais vous dire à partir de là est complètement hypothétique et intuitif. Je n’ai fait aucune recherche et il est possible que je sois à côté de la plaque. C’est un essai et je vous dirai après si je brûle ou si je refroidis.

Au début de sa carrière, De Botton est un écrivain respecté, légitime, issu des grandes universités anglaises, parfaitement intégré dans ce que l’on pourrait appeler l’élite culturelle britannique. Il a les codes, le ton, l’aisance sociale, la mélancolie élégante. Il écrit bien, sans jamais être dangereux. Il pense, mais sans jamais déranger.

Ses premiers livres rencontrent un succès important. The Art of Travel, par exemple, touche exactement la sensibilité des Britanniques cultivés : le voyage comme expérience intérieure, le regard esthétique posé sur le monde, une forme de nostalgie douce mêlée à une ouverture progressiste. Le titre lui-même est révélateur : parler de l’« art » du voyage, c’est donner à une pratique bourgeoise une profondeur presque aristocratique, tout en la rendant acceptable pour un public de gauche, humaniste et cosmopolite. On peut voter Labour et apprécier Alain de Botton.

Il s’inscrit alors parfaitement dans une tradition anglaise de l’essai accessible et cultivé. Il bénéficie d’une presse plutôt favorable, aussi bien dans les médias progressistes que dans des cercles plus conservateurs, justement parce qu’il ne remet rien de fondamentalement en cause. Il rassure. Il apaise. Il donne l’impression de profondeur sans jamais créer de vertige, et sans jamais creuser.

Il y a aussi chez lui une forme de provocation très maîtrisée : parler de Proust, de Montaigne, de philosophes français, les mettre en avant dans un contexte anglais. Cela donne une posture élégante, légèrement irrévérencieuse, sans jamais être subversive. Un Anglais qui explique Proust aux Anglais, c’est toujours une manière de dire : je n’ai pas besoin de votre approbation nationale, je joue à un autre niveau, et je suis prêt à être méprisé pour francophilie abusive. Mais là encore, tout est parfaitement contrôlé.

Puis, assez rapidement, quelque chose s’épuise. On comprend le dispositif. On reconnaît la musique. Un ou deux livres suffisent à saisir la méthode. L’écriture devient prévisible. Il n’y a pas de véritable passion littéraire qui se crée autour de lui. Pas de communauté intellectuelle, pas de débat profond, pas de rupture. Juste une reconnaissance polie, durable, mais tiède. Il est devenu une figure médiatique et il publie des livres pour continuer de passer à la télévision.

C’est à ce moment-là que la trajectoire change de nature. Alain de Botton cesse progressivement d’être un écrivain pour devenir un entrepreneur culturel. Il fonde The School of Life, entouré d’autres auteurs et professeurs, et transforme son capital symbolique initial en une véritable entreprise internationale.

Le projet est habillé d’un discours noble : rendre la philosophie accessible, aider les individus à mieux vivre, reconnecter la culture à la vie quotidienne. Mais dans les faits, il s’agit d’une opération marketing. La philosophie y est progressivement réduite à une forme de développement personnel chic, émotionnel, managérial.

Avec The School of Life, de Botton et ses équipes voyagent partout dans le monde, proposent des conférences, des diagnostics culturels, des collaborations avec des musées, des bibliothèques, des institutions. J’en ai parlé brièvement l’année dernière quand j’ai raconté mon expérience dans un colloque de philosophie en Arabie. Il vise des clients intelligemment : ces services s’adressent à des États extrêmement riches qui cherchent à se construire rapidement une forme de légitimité culturelle, sans passer par le lent travail d’ancrage local, de réflexion collective, de construction institutionnelle.

Ils me donnent l’impression d’une entreprise de consultants culturels qui arrivent, livrent des rapports génériques, des concepts clés en main, des discours séduisants faciles, et repartent avec des honoraires conséquents. Une philosophie sans conflit. Une pensée prête à l’export, parfaitement compatible avec tous les pouvoirs, pourvu qu’ils paient.

À ce stade, Alain de Botton n’est plus vraiment un écrivain, ni même un intellectuel. Il est devenu un businessman de la pensée, un fournisseur de sens low-cost pour institutions en manque de récit.

Peut-être suis-je injuste et dans l’erreur, mais c’est mon intuition dominante : celle d’un écrivain qui, n’ayant pas créé une œuvre littéraire suffisamment forte pour lui survivre, a transformé son élégance initiale en modèle économique, et son image de marque en marque d’image.

Ce faisant, il prostitue la philosophie (mais elle en a vu d’autres).

Les musées n’ont pas vocation à faire du bruit

Vue d’At Turaif, avec les travaux en cours à Diriyah, nuit de réveillon 2025-2026

Les musées et les lieux de patrimoine sont trop souvent remplis de trucs immersifs. Des machins immersifs. Des dispositifs hologrammiques. De grands écrans qui balancent des images spectaculaires accompagnées d’un son saturé, un son de film d’action, de film épique à la con, un son qui tape, qui enveloppe, qui empêche de réfléchir. Tout cela se donne des airs de modernité, d’innovation, d’audace technologique. Mais on cache de plus en plus mal l’idée essentielle : très souvent, c’est vide.

Bien sûr, cela impressionne. Ça impressionne presque toujours. La première fois que j’ai vu ce type de dispositif, c’était au Mémorial de la Paix à Caen. J’étais adolescent, je voyageais seul à vélo sur la côte. À cet âge-là, face à des images monumentales, à une scénographie spectaculaire, on se laisse saisir, c’est normal. Le dispositif fait son travail : il produit de l’émotion, du choc, mais bien peu de souvenirs et quasiment aucun enseignement. J’en suis sorti convaincu que la guerre c’était mal et que les hommes de paix, comme Gandhi, étaient des héros et des gens drôlement cool.

Mais on ne peut plus continuer comme ça.

Aujourd’hui, on fait faire ça par l’Intelligence Artificielle et le vide prend trop de place. Dernier exemple en date, quarante ans après ma randonnée cycliste de Normandie : le site historique At Turaif à Diriyah en Arabie Saoudite.

Animation vidéo d’At Turaif : « Je m’appelle Meshari »

Des animations sons et lumières racontent l’histoire des grands hommes de la famille qui habitait ici aux XVIIIe et XIXe siècle. Une écriture fade, pseudo-poétique, aucun contenu, rien d’informatif ni d’instructif. Nous nous sommes dit en sortant d’une de ces animations : ils auraient quand même pu faire appel à un auteur.

C’est Hajer qui a dit cela, pas moi. Elle disait : toi tu aurais pu faire quelque chose d’intéressant avec ce matériau à disposition.

Quand on travaille avec les musées, quand on pense les expositions, quand on connaît leurs contraintes, leurs responsabilités, leurs ambitions supposées, on ne peut plus continuer comme ça. On ne peut plus faire semblant de croire que l’accumulation d’écrans, de sons tonitruants et d’effets immersifs produit automatiquement du sens. Trop souvent, ces dispositifs servent à masquer le vide conceptuel, l’absence de point de vue, le refus d’affronter la complexité.

Il faut revenir vers le dur.

Vers ce qui est dur dans un musée.

Le dur, ce n’est pas l’ennui ni l’austérité gratuite. Le dur, c’est le réel : les objets, les documents, les œuvres, les archives, les traces matérielles. Le dur, c’est la lenteur. C’est le silence parfois. C’est l’effort demandé au visiteur : regarder, lire, comparer, douter, ne pas tout comprendre immédiatement. Le dur, c’est accepter que le musée ne soit pas un parc d’attractions.

Un musée n’a pas pour mission d’impressionner à tout prix. Encore moins d’impressionner des visiteurs pris pour des consommateurs passifs qu’il faudrait stimuler à coups de décibels et de pixels. Quand on remplit des espaces entiers de grands écrans spectaculaires, comme on le fait abondamment dans certains musées flambant neufs, on confond démonstration de moyens et projet culturel.

La technologie n’est pas le problème. Elle ne l’a jamais été. Le problème, c’est son usage paresseux. Son usage décoratif et surtout son appréhension fétichiste : du moment qu’il y en a, on est satisfait, on prend son pied car on se croit en pleine modernité triomphante.

Dans ce cas, la technologie agit comme un cache-misère intellectuel. Très rarement, quelque chose d’intéressant émerge réellement de ces dispositifs immersifs. Quand cela arrive, c’est parce qu’ils sont au service d’un propos clair, exigeant, assumé. Mais la plupart du temps, ils remplacent le propos.

Bonne année 2026 depuis Diriyah

At Turaif, Diriyah, le 31 décembre 2025

Nous passons la soirée du réveillon sur le site historique le plus joli de la capitale saoudienne. Il s’agit de la ville en terre qui abrita le premier « État saoudien », à cheval entre le XVIIIe et le XIXe siècle.

Ils en ont fait un lieu très bien équipé et très bien éclairé. Les Saoudiens y viennent en masse pour profiter du récit national tout en se régalant dans les nombreux restaurants et cafés à disposition.

Entre le site historique et les lieux de consommation, une passerelle permet de traverser le Wadi Hanifa qui a creusé une petite vallée. C’est charmant et photogénique.

Tout cela est un peu cher. Il ne faut pas s’attendre à y voir beaucoup d’ouvriers. Mais c’est la Saint Sylvestre, ce soir on n’est pas chômeur et si on est précaire, on le demeure dans le luxe.

Un groupe d’une musique supposément traditionnelle mais branchée sur de gros amplis et baignée de synthétiseurs, me fit fuir. Je me réfugiai dans le café librairie où nous n’achetâmes aucun bien culturel.

Seulement des cafés, des chocolats chaud et une pâtisserie que je ne connaissais que sous la plume de Roland Barthes : le financier.

Photo (c) Hajer Thouroude

Un terrain commun entre les Chinois et les Arabes

C’est le titre de l’exposition en cours à cheval entre 2025 et 2026 à Riyad, capitale de l’Arabie Saoudite : Common Ground. Le titre arabe dit autre chose : « Entre deux cultures », c’est-à-dire entre la Chine et l’Arabie.

Pour ceux qui connaissent ma vie, on pourrait croire que ce « terrain commun » entre les cultures chinoise et arabe n’est autre que le Sage Précaire lui-même. En effet, peu de gens ont aussi longtemps que moi labouré et brassé ces deux espaces anthropologiques, paysagers, spirituels et charnels.

Le mandarin et l’arabe sont les deux langues que j’ai le plus apprises et travaillées, sans jamais parvenir à les maîtriser. Or s’il y a un point de partage entre ces deux civilisations, c’est précisément la calligraphie, l’art d’écrire pour faire de leur langue une œuvre d’art.

En règle générale, il me semble que, de notre point de vue occidental, l’Empire du Milieu d’un côté et l’Umma arabo-musulmane de l’autre constituent deux réalités étanches et radicalement opposées.

Or ces deux systèmes travaillent beaucoup à se rapprocher et à explorer leurs ressemblances, leurs points de contacts, en un mot leur « terrain commun ».

Regardez ce cartel d’exposition : pas d’anglais, sauf à télécharger le texte à l’aide d’un code QR. On vous parle en chinois, en arabe, et tant pis pour ceux qui ne maîtrisent pas ces langues. C’est un signal fort qui nous invite à tourner définitivement la page de la centralité occidentale. La traduction ne passe plus par l’anglais comme point de référence internationale, mais se fait directement de langue à langue du « Sud global ». C’est en tout cas le sens qu’on cherche à donner à cet événement.

L’exposition est d’ailleurs très belle et bien pensée. Des œuvres d’art contemporain de haute tenue sélectionnées par un commissaire qui sait de quoi il parle. C’est une promenade qui clôt intelligemment l’année 2025 et qui invite le Sage précaire à deux mouvements contradictoires : se plonger dans l’étude des langues, et se retirer dans la montagne.

Les artistes saoudiens choisis sont très bien choisis, il y en a même que je ne connaissais pas. Plusieurs incontournables n’ont pas été contournés, comme cette œuvre d’Ahmed Mater qui écrit les mots « paix » ou « rêve » avec des munitions d’armes pour enfants fabriqués en Chine.

Comme toujours avec Mater, on retrouve les ingrédients de l’art contemporain qu’on aime : élégance, économie de moyens, plurivocité des discours, efficacité visuelle.

Common Ground n’est pas très facile à trouver dans la ville cependant. Le taxi vous pose à un endroit dont vous savez que ce n’est pas le bon. Il faut marcher, se perdre et s’énerver, jusqu’à ce que vous rencontrez des Chinois qui, à force de se perdre dans le quartier, vous escortent jusqu’au centre culturel qui n’a pas encore été enregistré dans les plans routiers des applications de géographie urbaine.

J’ai communiqué en mandarin avec ces deux jeunes gens et cela ne les a pas étonnés le moins du monde. Pourquoi un Européen voyageant en Arabie ne parlerait-il pas chinois ?

Joyeux Noël depuis l’Arabie Saoudite

Nous passons les fêtes de Noël à Buraidah, dans la province de Qassim. Cette ville ne joue pas de rôle particulier dans l’histoire de Jésus mais nous y avons des amis mauriciens. Ils sont musulmans, comme nous, mais ils fêtent Noël car à Maurice, il y a des jours fériés pour toutes les religions de la nation. Là-bas les gens fêtent tous Noël, l’Eid et le Diwali.

Nous sommes allés dans cette province de l’Arabie pour un déplacement professionnel au centre duquel se trouve le Musée Régional de Qassim.

L’année dernière, nous avons fêté Noël en tournant autour de la Kaaba, en compagnie de musulmans internationaux venus faire un petit pèlerinage d’hiver.

C’est donc une habitude chez Hajer et moi de fêter Noël comme ça l’est chez de plus en plus de familles musulmanes, pour la raison que la dimension religieuse en a été quasiment vidée par le commerce et la consommation.

Le musée de la région de Qassim est en cours de rénovation et de transformation. Selon le concept en cours au ministère, il sera consacré au thème des Palmiers et des dattes, et notre amis mauricien en est le directeur.

Nous avons donc reçu comme cadeau de Noël une boîte de dattes dites Ajwa Royal. Cultivées dans la ville sainte de Médine, les dattes Ajwa sont petites, presque noires, et tellement concentrées qu’elles ont un goût de réglisse chocolaté.

Un délice proche du miracle.

Red Sea Museum, le nouveau musée de Jeddah chante la Mer Rouge

Mahrous Abdou, Red Sea Corals and Fish, 2023 (tapisserie, Égypte)

Un musée maritime vient d’ouvrir en Arabie saoudite. Le Red Sea Museum est consacré à l’histoire longue et foisonnante de cette mer qui se termine par le canal de Suez.

Quand vous pensez Arabie Saoudite, dorénavant, il convient d’ajouter la mer à vos images de désert. Et quand vous pensez Mer Rouge, vous pourrez ajouter ce musée à vos souvenirs de lecture d’Henri de Monfreid et de Romain Gary.

Le choix de Jeddah s’impose comme une évidence. Ville portuaire depuis des siècles, porte d’entrée des pèlerins venus de l’ensemble du monde musulman vers La Mecque, Jeddah a toujours été la cité d’Arabie la plus ouverte sur le monde. C’est dans sa vieille ville, Al-Balad, au cœur d’un bâtiment historique du XIXᵉ siècle, la maison Al-Bunt, que le visiteur est invité à explorer ce territoire fascinant. Dès les premières salles, cartes anciennes, objets maritimes, archives, œuvres d’art contemporain et documents scientifiques s’entremêlent pour raconter une histoire sans frontières nettes : celle des routes, des échanges, des paysages sous-marins, des croyances, des pèlerinages, des mythologies et des cauchemars.

Photomontage de Maala Andrialavidrazana

Le Red Sea Museum tient à la fois du musée d’art, du musée d’histoire naturelle, de l’institution ethnographique et du centre de géographie historique, sans jamais donner le sentiment d’une accumulation confuse. Cette maîtrise se ressent dans l’organisation spatiale :

  • le rez-de-chaussée s’ouvre comme un vaste hall, évoquant à la fois une gare maritime et un marché au poisson, mais des poissons de luxe, pas des harengs et des sardines. Le rez-de-chaussée est lieu de flux et de rencontres.
  • Le premier étage, à l’inverse, est composé d’une succession de chambres presque domestiques, comme dans un hôtel de province. Un hôtel de voyageurs et de représentants de commerce. Cet étage invite à une déambulation plus intime.
  • Enfin, le troisième étage est un café sur le toit, espace que j’interprète comme la cabine d’un bateau : quand on sort sur le pont, on peut voir à bâbord le port et la mer ; à tribord la grande place et la belle mosquée Al-Rahman.
Le sage précaire sur le toit-terrasse du RSM, Jeddah, décembre 2025

L’ensemble se visite sans fatigue car l’équilibre est atteint entre objets naturels, archives, création contemporaine et contenu audio-visuel.

Une équipe au sommet de la muséologie contemporaine

Cette cohérence tient beaucoup à la qualité de l’équipe qui a porté le projet. Le commissariat général a été supervisé par Mona Khazindar, figure majeure de la scène muséale saoudienne, forte de plus de vingt ans d’expérience dans les musées de Paris et du Proche-Orient, aujourd’hui conseillère auprès du ministre saoudien de la Culture. La rénovation du bâtiment a été confiée à François Chatillon, référence incontournable dans le domaine des monuments historiques. Quant à la scénographie, elle est signée par l’agence Nathalie Crinière, garantissant une grande diversité d’ambiances et une attention constante portée à l’expérience sensorielle du visiteur.

Entre science, foi et navigation

Dans la nef centrale, une grande table animée retrace les millions d’années de l’histoire géologique de la Mer Rouge. Au fond, une ancre monumentale du XVIIᵉ siècle, récemment remontée des fonds marins, agit comme un point d’ancrage symbolique. Entre ces deux pôles, une vitrine rassemble des objets rares et profondément émouvants : boussoles indiquant la direction de La Mecque, conçues comme de petites boîtes finement décorées ; miniatures colorées où la Kaaba côtoie la mer, les montagnes et les mosquées. Ces objets, à la fois naïfs et sacrés, résument l’essence même de la civilisation de la Mer Rouge : populaire, voyageuse, pieuse et mercantile.

Oriental Blue, d’Anish Kapoor

L’art contemporain d’ici et d’ailleurs

L’art contemporain irrigue l’ensemble du parcours, avec une attention particulière portée à plusieurs générations d’artistes saoudiens aujourd’hui reconnus à l’international. Leurs œuvres, disséminées dans le musée, dialoguent entre elles et avec les collections historiques.

Dès le rez-de-chaussée, l’installation We Are Coral de Manal AlDowayan capte le regard. Des fils suspendus au plafond, chargés de pièces de verre, composent un récif corallien vu par en dessous. La beauté de la lumière et de la transparence entre en tension avec la conscience aiguë de la fragilité de cet écosystème, plaçant le visiteur dans un état esthétique volontairement inconfortable. En écho, les peintures de Shadia Alem présentent une série de sirènes issues d’un livre d’artiste manuscrit en arabe, figures mythiques surgissant d’un imaginaire maritime, à la fois féminin et enfantin.

Les sirènes de Shadia Alem
Le livre d’artiste de Shadia Alem

Au premier étage, plusieurs salles sont consacrées à La Mecque et au pèlerinage. C’est là que l’on découvre Magnetism d’Ahmed Mater : une œuvre devenue emblématique, où la Kaaba est figurée comme un aimant autour duquel des épingles métalliques se courbent en un mouvement circulaire. Une méditation visuelle puissante sur la dévotion, l’attraction spirituelle et la dynamique collective du rite.

People in Context, de Faisal Samra

Plus loin, une chambre entière est dédiée à Faisal Samra et à son projet People in Context, qui recouvre murs et écrans de photographies et de vidéos documentant les métiers traditionnels de Jeddah. Parmi eux, un artisan du bois explique la fabrication des moucharabiehs caractéristiques du quartier ancien Al Balad : Ahmed Angawi. Ce n’est qu’à la fin de la visite que l’on découvre qu’Angawi est également artiste.

Au troisième étage, il signe l’encadrement du café : une composition de modules de bois imbriqués qui, à y regarder de près, dessine des vagues et des silhouettes de poissons emportés par le mouvement.

Du récif suspendu de Manal AlDowayan aux vagues de bois d’Angawi, le musée propose ainsi une méditation plurielle sur la mer, portée par des artistes issus d’un pays que l’on associe rarement à l’univers maritime.

Je n’évoque pas tous les artistes saoudiens exposés au RSM, j’en oublie et non des moindres : Abdulhalim Radwi que je considère comme le père de la peinture moderne saoudienne, ou la photographe Reem Al Faisal.

Moath Alofi, quant à lui, son œuvre est mise à l’honneur cet hiver puisqu’une exposition temporaire lui est consacrée, une série de photos sur le bâtiment du musée lui-même avant sa rénovation. Je n’ai pas pu visiter cette exposition, à cause d’un billet d’entrée qu’il fallait payer sur une application que je n’ai pas réussi à faire fonctionner.

L’idée que je veux faire passer ici est que l’art saoudien est non seulement bien représenté dans ce musée, mais qu’il l’est intelligemment, d’une manière qui ne le distingue pas du reste de la narration artistique globale.

Un dialogue international

L’art international n’est pas en reste. Oriental Blue d’Anish Kapoor résonne dans une salle entièrement baignée de bleu au premier étage.

Robert Polidori, Photographies digitales imprimées sur toile, 2019.

Le Marocain Mohssin Harraki présente une série de gouaches rendant hommage au grand géographe médiéval Al-Idrissi. Le photomontage de l’artiste malgache Maala Andrialavidrazana, d’une puissance visuelle remarquable, a d’ailleurs été choisi par le ministère de la culture pour illustrer la couverture du catalogue du musée.

Photomontage de Maala Andrialavidrazana

Un musée francophile… pour le moment

Un dernier point retiendra particulièrement l’attention des visiteurs francophones. La présence insistante d’artistes, de photographes et d’écrivains de langue française traverse l’ensemble du parcours, du XVIIᵉ siècle à aujourd’hui. À tel point que l’on pourrait imaginer, à partir de ces seules œuvres, un musée parallèle intitulé La Mer Rouge vue par des yeux francophones. Cette prégnance, sans doute appelée à évoluer, témoigne pour le moment d’une relation fructueuse entre la culture saoudienne et le travail reconnu des acteurs français dans le domaine des musées, du patrimoine et de l’édition. À bon entendeur salut.

Ne m’accusez pas d’être nationaliste, pour l’amour de Dieu, mais j’ai trouvé émouvant de voir tant d’œuvres et de témoignages venus de France. En toute hypothèse, on peut présumer que cette francophilie inattendue est directement liée aux équipes muséographiques que j’ai mentionnées plus haut.

En revanche, le jeune médiateur qui me fit visiter le musée ne semblait pas très satisfait de ce qu’il voyait comme une hégémonie culturelle. À la fin du parcours il me confia : « Si vous avez le bras long et que vous connaissez des gens haut placés dans les ministères, peut-être pourriez-vous leur dire d’exposer moins de choses européennes et davantage d’œuvres saoudiennes. »

Portraits d’Egypte, de Denis Dailleux

Si le sentiment de ce jeune homme perdure et s’il est partagé en haut lieu, alors c’est le moment pour vous lecteurs francophones de vous rendre à Jeddah avant que les accrochages ne changent et ne toilettent toute cette collection française au profit de Dieu sait quoi.

Autochtone de Jeddah, de Paul Castelnau, 1918 (à moins que ce ne soit un autoportrait…)

Ahmed Abodehman, l’auteur de La Ceinture, vient de mourir juste avant de me rencontrer

Photo de Thierry Mauger sur la couverture de La Ceinture

Un grand poète arabe et francophone vient de s’éteindre, qu’il repose en paix.

Je venais de lire pour la deuxième fois son fameux roman La Ceinture, écrit en français et publié chez Gallimard en 2000. J’aimais tellement ce livre que j’ai formé un petit groupe de lecture avec deux amis Saoudiens. Le but de notre club était initialement de comparer les versions de La Ceinture. Majed l’avait lu en arabe il y a vingt ans et le relisait pour le bien de nos réunions. Mariam, qui avoue être plus à l’aise en anglais qu’en arabe, avait acheté une version anglaise du roman en question, The Belt.

J’avais initié ce petit groupe car je trouvais la prose de ce poète saoudien très osée. Sur des questions tabous, concernant le sexe, les rapports filiaux, les sentiments contrariés à l’intérieur des familles, il se permettait des phrases et des scènes que j’imaginais impossibles à écrire dans sa langue maternelle. Il avait peut-être choisi le français pour se cacher de sa propre famille, tout en s’offrant le prestige d’une langue reconnue dans le monde culturel.

J’étais curieux de savoir ce qu’il en était dans la traduction arabe qu’Ahmed Abodehman avait lui-même effectuée.

L’histoire du roman est la vie d’un enfant qui devient un homme dans les montagnes du sud-ouest de l’Arabie saoudite. L’enfant est très marqué par un personnage qui s’appelle Hizam, un vieux monsieur très autoritaire qui tient à ce qu’on respecte les traditions et qui regarde de travers toutes les innovations et tout ce qui vient de l’étranger. Or l’Arabie doit s’ouvrir aux étrangers car avec le pétrole, le pays devient riche trop rapidement et n’a pas le temps de former des professeurs, des médecins, des soignants et des ingénieurs ou des techniciens. Il en a besoin tout de suite, alors on fait appel à des instituteurs égyptiens, des infirmières pakistanaises, des banquiers libanais. Et le vieil Hizam voit ces étrangers qui ne portent pas de barbe avec effroi. Ces visages d’hommes rasés de frais sont pour lui la figure du diable, et leur façon de parler arabe lui paraît monstrueux.

La scène la plus drôle arrive quand Hizam s’aventure dans « la ville », probablement Abha dans la province d’Assir. Il découvre ce qu’est un hôpital, et il est terrifié par ces femmes qui portent des pantalons blancs, qui donnent des instructions dans une langue inconnue , et qui se permettent même de parler aux hommes, voire de les toucher. Pour se moquer de lui, le narrateur s’adresse à Hizam : Cette femme est Pakistanaise, elle est musulmane comme nous, son père porte une barbe plus fournie que la tienne. Elle te trouve très beau, tu sais, et elle nous a demandé si vous pourriez vous marier ensemble. À ces mots, Hizam est scandalisé et effrayé. Il part en courant et sort de l’hôpital pour se perdre dans un terrain vague.

Grâce à mes amis saoudiens, j’ai compris que Hizam signifie ceinture en arabe. Et la ceinture est un accessoire plus important chez les Arabes du Golfe qu’en Europe. Pour nous, la ceinture est un objet sec qui sert à tenir son pantalon. Chez les Arabes, c’est un attribut qui renvoie au port d’un poignard, d’une arme, et du passage à l’âge adulte. Une expression arabe ajoute encore à la sémantique : tu es ma ceinture. Cela signifie, tu es mon copain, je peux compter sur toi. On est des frères.

Le personnage du roman, en définitive, de par son nom qui signifie ceinture, est un personnage symbolique. Il est une figure allégorique qui accompagne le jeune poète du monde de l’enfance vers l’âge adulte.

Majed, Mariam et moi voulions rencontrer Ahmed Abodehman, pour lui dire notre admiration, et éventuellement pour lui proposer de participer à un projet culturel, en Europe ou en Arabie. Nous avons récemment réussi à retrouver sa trace, et il nous a demandé de le contacter à un certain numéro. Trop tard.

Lettre ouverte aux entreprises culturelles françaises souhaitant se développer dans le monde arabe

Dans un contexte où les industries culturelles françaises cherchent à renforcer leur présence dans les pays du Golfe persique et, plus largement, dans l’ensemble des mondes arabe et musulman, une exigence fondamentale s’impose : la capacité à produire et communiquer directement en langue arabe.

Je trouve incroyable que des entreprises reconnues pour leur excellence, leur créativité et leur expertise internationale puissent encore déclarer ne pas disposer de compétences arabophones en interne. Je peux le comprendre pour nos voisins, mais pour la France, je déclare que c’est une anomalie.

Il est possible qu’une telle lacune fragilise la crédibilité des acteurs français auprès de partenaires des monarchies pétrolières, mais le problème est ailleurs. Je ne veux pas limiter mon propos à la banalité selon laquelle les pays arabes accordent une importance considérable à la maîtrise de leur langue et à la compréhension fine de leurs contextes culturels.

Mon propos est d’abord dirigé vers la culture française elle-même. C’est pourquoi je m’adresse ici à vous, acteurs français de la culture, des arts et des lettres : affirmez-vous comme français avec tout ce que cela implique de luxe, de raffinement, de musées et de philosophie, mais aussi en soulignant l’arabité de la France.

Un rappel nécessaire : la France entretient un lien ancien et profond avec le monde arabo-musulman

L’histoire française est marquée depuis plus de treize siècles par des échanges multiples avec le monde arabo-musulman :

  • contacts politiques et commerciaux dès le haut Moyen Âge ;
  • guerres et batailles dont la légendaire histoire qui raconte que Charles Martel arrêta les Arabes à Poitiers en 732.
  • influences littéraires, notamment dans la tradition des troubadours, largement inspirée de la poésie arabo-andalouse ;
  • transferts architecturaux, visibles jusque dans l’art roman, nourri des savoir-faire développés en Espagne andalouse ;
  • croisés partis en Terre sainte et devenant arabes au sein de leurs « Royaumes francs » en Orient ;
  • importance d’Averroès dans les Lumières françaises comme l’a rappelé Jean-Luc Mélenchon lors d’une audition d’une commission parlementaire sur l’islam en France ;
  • relations contemporaines issues des dynamiques coloniales, migratoires et culturelles.

Lire aussi : Les rapports anciens de la France avec l’Islam. Comment les identitaires prennent nos ancêtres pour des cons

La Précarité du sage, 2021

Ces liens ont façonné durablement la culture française. Ils rappellent que la France est certes un pays laïque, qu’il est surtout un pays d’athées, et qu’il fut un grand pays catholique puis protestant, mais qu’elle est aussi un territoire marqué par des apports arabo-musulmans pluriels et anciens. Cette réalité constitue une richesse culturelle et diplomatique majeure que vous devriez mettre en avant dans vos démarchages et vos négociations.

Valoriser les compétences françaises pour renforcer la présence à l’international

Dans cette perspective, il est essentiel que les entreprises culturelles françaises mobilisent les ressources arabophones présentes sur le territoire national. Qu’ils soient d’origine arabe ou non n’importe pas puisqu’ils sont Français.

La France dispose d’un vivier de professionnels hautement qualifiés, maîtrisant l’arabe classique, l’arabe culturel, ainsi que l’anglais et le français à un niveau d’excellence. Ils sont capables de produire des contenus exigeants, adaptés aux standards internationaux, et sensibles aux nuances culturelles indispensables à tout projet dans le monde arabe.

Ne venez plus en Arabie Saoudite sans avoir du personnel français arabisant.

Recourir systématiquement à des compétences externes ou étrangères, alors que ces profils existent en France, revient à négliger un atout stratégique majeur et à donner une image affaiblie d’une filière française pourtant riche de sa diversité culturelle.

Un enjeu de crédibilité et de respect mutuel

Pour s’implanter durablement dans les pays du Golfe persique (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Oman, Koweït) les entreprises françaises doivent démontrer qu’elles peuvent produire en arabe.

Produire en arabe ne peut pas être un simple service additionnel.

Assumer et mettre en valeur la pluralité culturelle française est également un levier diplomatique puissant, en cohérence avec l’histoire millénaire de la France.

Investir dans les compétences arabophones françaises

Pour accompagner ce mouvement, la Sagesse Précaire peut activer ses réseaux afin de mettre en relation les entreprises avec des Français arabophones formés, expérimentés et capables de répondre aux exigences des partenariats internationaux. Appelez le Sage précaire si vous rencontrez des difficultés pour trouver les perles rares qui vous feront briller : mon carnet d’adresses est plein de profils français arabes excellents.

Ma lettre touche à sa fin. Il me reste un argument pour vous convaincre d’assumer votre dimension orientale : vous vous enrichirez ! La réussite des entreprises culturelles françaises dans le monde arabe repose sur une stratégie claire qui tourne le dos aux discours identitaires et embrasse enfin la France dans son histoire arabo-musulmane.

Tabuk, des découvertes en cascades

Regardez ce mouvement du chasseur ! La gravure rupestre que je place en tête de ce billet m’est apparue dans un chaos de rochers dans la région de Wadi Disah. Mon vieil ami bédouin, après m’avoir fait crapahuter, avait de nouvelles surprises à me révéler.

Les ancêtres néolithiques des Arabes savaient créer de véritables scènes de cinéma. Homme armé et protégé d’un bouclier, le lion semble être sur la défensive. Cela ressemble autant à une chasse qu’à un combat de gladiateurs préhistoriques, où un homme seul affronte une bête féroce.

Cette autre gravure m’intéresse pour cette ligne ondoyante au centre de l’image. J’ai spontanément songé que c’était une stylisation de la rivière ou du wadi qui séparait deux paysages, deux tribus ou deux systèmes de chasse.

Il m’a paru évident que c’était un ancêtre épigraphique des hiéroglyphes d’Egypte. Un long signe qui participe à la fois de la représentation et de la signification.

À moins que ce ne soit un serpent monstrueux, une espèce de monstre du Lochness arabique. Un être mythique qui tient du dragon chinois et qui préside à la création de l’univers.

C’est l’avantage et la limite de découvrir des sites archéologiques. Il n’y a aucune raison de s’interdire a priori la moindre interprétation.

Notre pérégrination avec l’ancêtre bédouin Abu Mahdi nous mena vers une mosquée perdu au pied d’un montagne. C’était l’heure de prier.

Il y avait assez d’eau dans les citernes pour faire nos ablutions et nous nous refîmes une virginité avec quelques traits de filet d’eau éclaboussé et une demie-douzaine de versets coraniques chantés et psalmodiés.

Sortis de la mosquée, nous avions encore de nombreux paysages à traverser et Abu Mahdi s’impatientait car il était le seul à savoir tous les trésors nabatéens qu’il nous restait à découvrir. Comme il ne nous disait rien à l’avance, je croyais à chaque minute que c’était la fin du voyage et qu’on avait fait le tour des découvertes.

Seule la tombée du jour a pu sonner la fin de notre excursion.

Wadi Disah, Province de Tabuk, Arabie Saoudite : la vallée où l’eau parle aux pierres

Intéressé d’en savoir plus sur les Bédouins, j’ai eu la chance de rencontrer un ami à Tabuk qui m’a proposé de m’emmener voir un paysage stupéfiant, à quelques heures de route : le Wadi Disah.

Il m’a dit qu’il y avait de l’eau.

On peut nager ?

لا، الماء سطحي جدًا، فقط منظر جميل.

(Non, me dit-il, l’eau est trop superficielle, juste belle à regarder.)

Il devait de toute façon conduire sa mère voir une amie dans le coin, et peut-être que ses enfants viendraient aussi. Résultat : nous voilà partis tous les trois, lui au volant, sa mère à l’arrière, moi entre deux mondes.

Sa mère aime parler. Elle rit, taquine son fils, me pose des questions. À un moment, elle me complimente sur mon arabe, avec ce ton attendri qu’on réserve aux enfants quand ils ont dessiné une horreur sur une feuille.

ما شاء الله، تتكلم عربي ممتاز!

(Machalla, dit-elle, tu parles arabe superbement!), mais je sais très bien que « ممتاز » (Mumtaz, superbe) veut dire en l’espèce : « c’est mignon d’essayer ».

Nous nous arrêtons quelque part entre deux montagnes pour déposer la maman. Elle disparaît derrière un mur de pierre, avalée par le paysage. Alors commence une autre scène : on s’installe sous une tente bédouine, sur des coussins aux couleurs à dominante rouge.

On me présente le chef de cette famille, Saleh, qu’on appelle Abu Mahdi — le père de Mahdi. Sa poignée de main est ferme, son regard calme. Il parle peu, car il sait que je comprends peu et ne peux exprimer que très peu.

Nous attendons longtemps, très longtemps. Je pense à plusieurs hypothèses, puis je comprends : on a tué une chèvre à l’annonce de notre visite. Le temps de la préparer, de la bouillir, et de prévenir des convives du villages, il s’est écoulé une bonne partie de la journée. Et quand enfin on nous sert ce festin, non pas sous la tente mais dans un salon où l’on s’assoit par terre, je ressens à la fois la générosité et la gravité de ce geste : une hospitalité qui se mesure en vie donnée.

La chèvre est découpée sur un gros tas de riz parfumé jonché de galettes de pain qui semblent aussi être bouillies et non cuites au four. Un seul plat gigantesque autour duquel nous mangeons à la main. Tout est de couleur blanchâtre et la consistance glutineuse du riz facilite cette manière de table : on se forme des boules de riz dans la paume avant de la porter à la bouche.

Quand nous terminons et allons nous laver les mains et la bouche, les jeunes hommes entrent dans le salon, s’assoient et continuent le repas. Il y en aura pour tout le monde et c’est un vrai festin.

Après le repas, nous reprenons la route du wadi, accompagnés d’Abu Mahdi, qui se proclame connaisseur du lieu. Notre 4×4 s’engage dans un couloir de sable et d’eau, l’un de ces passages où le désert hésite entre sécheresse et oasis. Les roues trempent dans de véritables mares, les roseaux s’écartent, des familles et des bandes de jeunes pique-niquent sous les palmiers et sur des rochers.

Je propose qu’on laisse la voiture pour marcher.

On me répond en répétant simplement ma demande, mais sans arrêter la voiture.

Le paysage est d’une beauté à laquelle je ne m’attendais pas : de hautes falaises dorées et rougeoyantes, des jeux de lumière sur le calcaire, un ciel bleu cru et, en contrebas, une verdure éclatante qui semble presque tropicale.

Abu Mahdi, malgré son âge, bondit hors du véhicule et commence à escalader une paroi. Il me dit :

تعال! اتبعني!

(Viens ! Suis-moi !)

Je le suis quelques mètres avant que le vertige ne m’arrête. Ce sexagénaire grimpe comme un jeune cabris. Il rit en me voyant hésiter, me lance une main solide, puis me montre du doigt une ouverture dans la roche.

Nous contournons la falaise, et soudain elle s’ouvre devant nous : une grande anfractuosité, creusée par l’eau depuis des millénaires. Une nef de pierre, une minuscule cathédrale naturelle, où la lumière filtre comme à travers des vitraux invisibles.

Je me dis que c’est sans doute pour ça que les Bédouins parlent peu.