Le paradis à l’ombre des épées : Michel Onfray et l’invention d’une guerre de 1400 ans

On parle beaucoup de la sphère médiatique liée aux milliardaires réactionnaires quand il s’agit de dénoncer la progression des affects d’extrême droite ou de la sensibilité néofasciste. On cite souvent les mêmes noms, les mêmes émissions, les mêmes chaînes. Mais on parle beaucoup moins d’une émission diffusée chaque samedi, dans laquelle Michel Onfray intervient longuement avec la journaliste Mme Ferrari.

L’ancien professeur de philosophie, star des medias, y développe semaine après semaine des positions politiques scandaleuses qui passent relativement inaperçues dans le débat public, alors même qu’elles mériteraient d’être examinées avec attention.

Samedi 7 mars 2026, interrogé sur la guerre actuelle en Iran, déclenché et menée par Israël et les États-Unis, Michel Onfray a proposé une interprétation pour le moins radicale. Selon lui, ce conflit ne daterait pas de quelques jours ni de quelques semaines : il aurait commencé il y a environ 1 400 ans, avec l’apparition de l’islam. Son argument tient en une référence qu’il présente comme décisive : dans le Coran, affirme-t-il, il est écrit que « le paradis est à l’ombre des épées ». À partir de cette citation, il conclut que les musulmans seraient engagés depuis quatorze siècles dans une guerre à mort contre les juifs.

Cette affirmation pose plusieurs problèmes.

D’abord, la phrase qu’il cite ne se trouve pas dans le Coran. Elle provient d’un hadith, c’est-à-dire d’un texte rapportant une parole attribuée au prophète de l’islam. Comme beaucoup de hadiths, elle s’inscrit dans un contexte précis, celui de batailles du VIIᵉ siècle où la jeune communauté musulmane devait lutter pour sa survie, et les fidèles se devaient d’être galvanisés pour résister, pour affronter les dangers, et surtout pour ne pas fuir. Le prophète était de facto un chef de tribu, il n’avait pas les moyens de coercition que possèdent les Etats-nation pour effectuer une mobilisation générale. Un chef de tribu de l’antiquité n’avait guère que sa parole et son charisme personnel pour motiver ses troupes à aller se battre. Cette citation qui dit que le paradis est à l’ombre des épées est à comprendre dans ce contexte de motivation et d’encouragement. Elle n’est pas une description du paradis ni un programme historique de guerre permanente contre un peuple en particulier.

Ensuite, transformer une phrase isolée, sortie de son contexte historique et théologique, en preuve d’une hostilité éternelle entre musulmans et juifs relève d’un raccourci extrêmement lourd de conséquences. Cela revient à attribuer à plus d’un milliard de personnes (les musulmans) une intention collective et permanente d’extermination (des juifs).

Une telle idée n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une vision essentialiste des peuples et des religions : les musulmans seraient par nature animés par une volonté de détruire les juifs. Une fois posée ainsi, cette thèse transforme un conflit politique et géopolitique en fatalité historique et religieuse.

Dans l’émission, Michel Onfray ne se contente pas de proposer cette lecture historique. Il affirme également qu’Israël « a raison » de mener ses guerres actuelles dans la région du Proche-Orient. Mais son argument ne repose pas seulement sur le droit à la défense d’un État. Il repose sur l’idée que les musulmans, par leur origine et leur religion, seraient voués à vouloir exterminer les juifs. Une telle affirmation devrait au minimum susciter un débat sérieux. Car elle revient à présenter un ensemble immense de populations comme un ennemi intrinsèque et permanent. Dans l’histoire européenne, ce type de raisonnement a déjà existé. Il a servi à justifier des violences de masse.

Dans le même temps, une partie du débat public se concentre sur des accusations d’antisémitisme dirigées contre des responsables politiques pour des épisodes beaucoup plus ténus. On cite par exemple la polémique autour de la prononciation du nom de Jeffrey Epstein par Jean-Luc Mélenchon. On peut juger cette sortie de Mélenchon maladroite ou inutile, mais il est difficile d’y voir la preuve d’une volonté d’hostilité envers les juifs.

L’écart entre ces deux situations est frappant. D’un côté, une polémique sur une prononciation qui recouvrirait (pour ceux qui sont dotés d’une oreille fine et exercée) un antisémitisme d’atmosphère. De l’autre, une théorie affirmant explicitement qu’une religion entière serait engagée depuis quatorze siècles dans une entreprise d’extermination des juifs.

Il serait utile que ce contraste fasse davantage parler, non pour censurer Onfray ni empêcher un débat, mais pour rappeler que certaines idées ont des conséquences funestes. Présenter un milliard et demi de personnes comme des ennemis naturels d’un autre peuple ne peut pas être considéré comme une simple opinion parmi d’autres.

Michel Onfray se rend coupable d’appel à la haine. Il joue le rôle sinistre de celui qui appelle à la fracturation de la nation française composée de chrétiens, de musulmans et de juifs.

Loin des bombes, dans le Golfe persique

Je me trouve en Arabie saoudite au moment où l’Iran bombarde les pays du Golfe, ce qui terrifie ma chère épouse restée au pays. Elle me demande de rentrer en Europe au plus vite mais je ne sens pas les choses ainsi.

Mon obsession par rapport aux états guerriers du monde n’a pas bougé depuis les débuts de ce blog : la guerre décisive, celle qui va mener à un grand cataclysme et à un nouvel ordre mondial est devant nous. C’est la grande confrontation qui se prépare entre la Chine et les États-Unis. Le reste n’est qu’une myriade de petits affrontements sans conséquences réelles. On peut y laisser sa peau bien sûr, et je ne suis pas à l’abri d’un drone perdu, ni des éclats d’explosion qui pourraient m’atteindre lorsque je suis sur mon vélo dans le quartier des ambassades de la capitale saoudienne.

L’autre jour, je roulais vers les bureaux de la commission des musées quand je me suis fait arrêter par la police saoudienne qui surveille les entrées dans le quartier diplomatique. Pourquoi ne vous arrêtez-vous pas, me disait-il ? Je ne m’arrête jamais, je travaille là-bas. Mais tous ces gens dans leur voiture travaillent dans ce quartier, vous voyez bien qu’ils s’arrêtent tous et qu’ils se font fouiller. Pardon, dis-je, je n’avais pas fait le rapprochement. Le rapprochement entre quoi et quoi ? Pardon, dis-je ? Bon, vos papiers.

Le supérieur des policiers vient me voir pour calmer son collègue excédé : l’ambassade américaine a été bombardée, vous n’êtes pas au courant ? Vous ne regardez pas les informations ? Désolé mais mon arabe est encore trop élémentaire et je ne comprends pas bien les nouvelles ici. Mais vous pourriez quand même regarder CNN !

Vous voyez l’ambiance.

Pour ma part, je crois que cette guerre va durer encore quelques jours ou quelques semaines puis que Trump va de nouveau renvoyer les Israéliens à la maison en leur promettant qu’on s’y remettra très bientôt. Mais que les USA ne peuvent pas éternellement payer les guerres immondes que veut mener Israel, sans en payer les conséquences dans les élections à venir.

Mais je m’égare. Ce n’est pas le rôle de La Précarité du Sage de fournir des analyses d’actualités au jour le jour. Le rôle de ce blog est de se maintenir loin des bombes et loin des déchirements de surface pour encourager ses lecteurs d’aller cultiver leur jardin.

Consultant nomade et tératologie : faire tenir debout les monstres

Cela ressemble à une œuvre d’art, mais ce sont de simples monceaux de Oud, souk de Riyad

Lorsque j’ai été recruté par le ministère de la Culture, c’était à la croisée de plusieurs trajectoires : mes années dans les musées de Lyon et de sa région, combinées à des études de philosophie, une expérience certaine dans l’enseignement et la recherche, des incursions dans le journalisme, un parcours inattendu dans la direction d’équipes, ainsi que quelques belles publications. Mon profil correspondait à une ambition précise.

Le ministère projetait alors de transformer un ancien hôpital abandonné dans l’ouest de la capitale saoudienne en un vaste centre culturel dans lequel se trouverait : un théâtre, des espaces d’exposition, des résidences d’artistes, un musée, mais aussi, et surtout, un centre d’éducation, de formation, de recherche et de publication.

J’avais été recruté pour en chapeauter la dimension intellectuelle et académique : imaginer les cursus, concevoir les programmes de formation, structurer la recherche, définir une politique éditoriale. En somme, penser l’ossature invisible du futur « Laboratoire d’Arts Créatifs ».

Trois mois plus tard, le projet changeait de mains. L’ancien hôpital échappait au ministère de la culture. Le centre culturel n’aurait pas lieu, à la place il allait devenir une académie de je ne sais quoi. Et moi, je me retrouvais sans objet, au chômage technique.

De directeur d’études à consultant sans territoire

À partir de ce moment, j’essaie de me rendre utile à droite et à gauche, de mériter mon salaire, de comprendre où et comment je peux contribuer. Petit à petit, j’ai pris un autre visage : celui d’un consultant nomade, parfois qualifié de consultant « transversal ».

Je fais de la recherche pour les uns, de la rédaction pour les autres, de la création de contenu ici, de l’évaluation là. Mon ancrage à Munich me permet d’explorer des bibliothèques, de travailler sur des projets en cours qui semblent manquer de souffle, d’ouvrir des passerelles entre divers départements.

Je circule. Je relie. Je répare. J’écris aussi pas mal car je m’aperçois que la jeunesse internationale a le plus grand mal à aligner deux phrases, et même l’Intelligence Artificielle ne facilite pas la tâche de ceux qui n’ont jamais écrit. Alors je propose des textes là où on fait appel à des société de communication, quand ces derniers ne donnent pas satisfaction. Ou bien des textes là où personne n’avait imaginé qu’un accompagnement textuel améliorerait la progression d’un projet.

Lire, relire, voir ce qui ne va pas

Au fil de ces missions, il m’arrive souvent de lire (et surtout relire) les documents produits par l’administration concernant les musées d’Arabie saoudite : projets en cours de construction, programmes en développement, concepts muséographiques, catalogues d’expositions, etc.

Et parfois, à force de me renseigner par la lecture, des failles apparaissent. Des incohérences conceptuelles, des ambitions mal formulées, des structures pédagogiques inexistantes, ou parfois un simple manque de logique, une structure irrationnelle.

Il ne s’agit pas de maladresses mineures, mais de lacunes structurelles. Dans mon statut incertain et nomade, caché par ma nature oscillante et itinérante, j’me dis la chose suivante : si on laisse ces projets croître ainsi, ils risquent de devenir des monstres : lourds, coûteux, mal emmanchés, difficiles à faire fonctionner, incapables de tenir leurs promesses.

À ce moment-là, je deviens autre chose. De consultant alternatif, je deviens une ressource à laquelle certains directeurs font appel.

Ni lanceur d’alerte, ni médecin : terratologue

Je ne suis pas un lanceur d’alerte. Je ne cherche pas à dénoncer, et d’ailleurs je ne critique jamais aucun de mes collègues. En revanche, je tente d’alerter la direction mais sans mettre en cause aucune personne : « Voilà ce qui se passe, voilà comment ce projet part à la dérive, et voilà ce que je propose pour remédier à la situation. »

Mais ceux qui ont conçu les projets mal fagotés me perçoivent inévitablement comme un adversaire et un empêcheur de tourner en rond. Ils me voient comme quelqu’un qui cherche à leur nuire. Or mon intention n’est jamais dirigée contre eux, mais est dirigée vers les projets eux-mêmes.

Je ne soigne pas des ego, je tente de sauver des structures. Je ne suis pas un médecin qui viendrait « réparer » des projets, le terme serait trop noble, trop harmonieux et trop littéraire. Le mot qui me vient est plus étrange : terratologue. Mot valise composé de « terre » et de « tératologue ».

La tératologie est la science des monstres. Elle ne cherche pas à nier leur existence mais les observe, les comprend, tente de saisir leurs anomalies. C’est parfois comme ça que j’appréhende certains chantiers en cours, mais en restant « terre à terre », en offrant systématiquement des solutions avec les moyens du bord.

Alors je ne transforme pas les monstres en princes charmants, je tente seulement de les rendre viables. Qu’ils puissent au moins tenir sur leurs deux jambes. Qu’ils développent des muscles cohérents. Qu’ils cessent de croître de manière difforme.

Faire le dos rond

Ce rôle exige une posture particulière : celle de faire profil bas, de faire preuve de patience et d’endurance.

Les critiques glissent. Les soupçons aussi. Il faut accepter d’être perçu comme celui qui « met son nez » dans les affaires des autres. Celui qui complique, alors que, paradoxalement, j’essaie d’éviter des catastrophes futures.

Le consultant nomade ne crée pas toujours de nouveaux mondes. Il traverse les mondes existants. Il repère les territoires inhospitaliers. Il stabilise les fondations. Il évite que les monstres ne dévorent leurs créateurs.

Nomadisme et responsabilité

Il y a une forme d’humilité dans ce rôle imprévu.

Je n’ai pas construit le grand centre culturel pour lequel j’avais été recruté, mais j’ai appris autre chose : travailler dans l’interstice, dans l’inachevé, et entre les équipes constituées. Accepter que mon utilité ne soit pas spectaculaire. Je ne peux pas me vanter d’être à la tête de tel ou tel succès. D’ailleurs je ne signe pas les documents que j’écris, et invite la direction à ne pas mentionner mon nom quand ils reprennent en main un projet pour le restructurer.

J’invente au jour le jour mon métier : consultant transversal, nomade et, peut-être, terratologue, néologisme entendu de la manière suivante : ma mission n’est pas de dénoncer les monstres, mais de leur apprendre à marcher, et donc de rester très proche du niveau de la surface de la terre.

Ce que signifie réellement être consultant

Cela fait bientôt deux ans que je suis consultant au sein du ministère de la culture d’Arabie saoudite. Je passe donc beaucoup de temps, paradoxalement, à la Bibliothèque nationale de Munich. J’y cherche des documents potentiellement utiles aux musées saoudiens en cours de développement. Je lis énormément et me plonge depuis quelques mois dans des travaux qui m’enthousiasment sur l’Arabie, en particulier sur les voyageurs arabes, turcs et européens qui ont parcouru la péninsule. Je cherche aussi des cartes anciennes, des images, des gravures, des photographies anciennes. Mon objectif est de repérer des documents susceptibles de servir à l’édification des musées régionaux d’Arabie saoudite, dans un pays qui est actuellement en train de se doter d’un vaste réseau muséal, sujet sur lequel je reviendrai plus tard.

Il paraît que je m’occupe de beaucoup de choses. C’est vrai. Et c’est précisément pour cette raison que je voudrais répondre ici à une question qui revient souvent : que veut dire être consultant ? C’est une question importante car il m’arrive régulièrement de contacter des personnes, par exemple pour participer à un catalogue de musée ou pour écrire un texte, et de recevoir en retour des réponses du type : « Peut-être, on verra, mais ce que je voudrais surtout, c’est être recruté comme consultant. » Le mot semble exercer une forme d’attraction particulière. Comme s’il désignait un statut plus qu’un travail, un titre qui recouvrirait une activité vague, ou même une fonction presque honorifique.

Beaucoup de gens imaginent que le consultant est payé pour assister à quelques réunions, donner des idées de temps en temps, et faire valoir une expertise acquise au cours de sa carrière. On me recrute effectivement comme consultant en raison de mon expérience dans les musées, de mon parcours dans le monde de l’éducation et de mes travaux de recherche. Je suis censé apporter à la commission des musées une expertise dans les domaines de la publication, de la recherche, de l’écriture, de la rédaction et de la relecture. Sur ce point, l’image n’est donc pas entièrement erronée.

Mais là où il y a une incompréhension majeure, c’est lorsque certains pensent qu’être consultant signifie donner des conseils, ou être présent sans réellement l’être. Beaucoup associent le mot à l’idée d’être consulté : on viendrait vous voir pour solliciter un avis, demander un contact, obtenir une validation ou une orientation générale. Dans cette représentation, le consultant serait une sorte de figure d’autorité intellectuelle, un intermédiaire d’influence, quelqu’un qui répond aux questions sans être impliqué dans la réalisation concrète des choses.

Ce type de rôle existe, mais il concerne surtout le monde de la haute politique ou des grandes affaires, où certaines personnalités se reconvertissent après avoir exercé de très hautes fonctions. Là, il est parfois question de réseaux, de carnets d’adresses, ou de simple présence symbolique. Ce n’est pas du tout la réalité du conseil dans la plupart des cas, et certainement pas dans le mien.

La réalité est beaucoup plus simple : quand on est consultant, on travaille beaucoup, et surtout, on fait, on fabrique, on exécute, on produit des choses qui seront souvent abandonnées et parfois adoptées. On ne se contente pas d’avoir des idées pour que d’autres les exécutent. Cela ne fonctionne jamais ainsi. Des idées, tout le monde en a. La différence, telle qu’elle est perçue par ceux qui vous recrutent, tient à la capacité à les mettre en œuvre, à savoir comment passer d’une intention à un résultat concret.

Pour ma part, je suis un consultant très transversal. J’insiste volontairement sur ce terme. J’écris, je travaille avec plusieurs départements de la commission, je circule beaucoup au sein du ministère de la Culture. Je suis un élément mobile, qui apporte non seulement un savoir-faire, mais aussi des propositions concrètes. Je révise des textes, je relis des documents, je fais des suggestions, j’évalue des productions. On me sollicite souvent parce que certains saoudiens, très compétents par ailleurs, n’ont pas nécessairement une formation approfondie en muséologie, en histoire de l’art, ou en études culturelles. Ils peuvent avoir du mal à juger la qualité intellectuelle d’un document, à distinguer ce qui est solide de ce qui est bancal.

Une partie importante de mon travail pendant quelques peut donc relever de l’évaluation. Il m’arrive de me retrouver dans une position proche de celle d’un enseignant corrigeant des copies. Mais évaluer un projet de musée, comme une dissertation de philosophie, ne consiste pas seulement à dire ce qui ne va pas : cela suppose aussi d’être capable d’expliquer comment améliorer, vers quel niveau de perfection tendre, et quels moyens mobiliser pour y parvenir. Cela demande de travailler beaucoup, mais aussi de comprendre le métier des autres afin d’être en mesure de produire ou d’orienter des contenus muséographiques pertinents.

Tout cela m’enrichit profondément, et j’apprends sans cesse. Mais si j’ai écrit ce témoignage, c’est surtout pour clarifier une idée : le consultant n’est pas un arbitre des élégances ni un producteur d’opinions payé à ne rien faire. Dans mon expérience, il s’agit avant tout d’un travail d’ouvrier qualifié, exigeant, concret, qui cherche à se rendre utile et qui se doit d’être ancré dans l’exécution.

Les Artisans de Demain : le faux récit de la découverte d’Assir sur YouTube

Les « Hommes-fleurs », le film

J’aimerais vous parler un instant d’un type de récit de voyage qui fait florès sur internet, qui consiste à employer les codes des réseaux sociaux pour découvrir le monde. Plus précisément, il s’agit de blogs en vidéo qui portent le doux nom de Vlog. Le couple de Français dont je vais parler s’auto-baptise « Les Artisans de demain » et ils officient depuis des années sur YouTube. Ils ont eu du succès quand ils étaient pauvres et qu’ils se baladaient dans des pays pauvres, sans autres moyens que leur téléphone tenu par une perche.

On les aimait bien car ils étaient beaux, sympathiques, ouverts aux rencontres. Leur succès augmentant, leur soif d’argent a aussi cru, les placements de produits sont devenus centraux dans leurs vidéos et j’ai cessé de les suivre à cause de cela. Je viens de les retrouver à l’occasion de recherches que je fais sur la région d’Assir dans le cadre de mon travail de consultant en matière culturelle. Je les vois sur YouTube avec un films sur les « Hommes-fleurs », peuple saoudien des montagnes nommés ainsi par Thierry Mauger dans les années 1980. J’ai visionné leur film et voici mon compte rendu.

Je profiterai de ce billet, qu’on me le pardonne, pour exposer des photos personnelles de mes promenades dans cette région du monde, car mes billets de blog servent aussi d’albums photos pour conserver mes souvenirs.

Le sage précaire en homme-fleur dans un souk d’Assir, décembre 2024
L’épouse du sage précaire en « homme-fleur », sur le même souk, à une date similaire, Arabie Saoudite, province d’Assir

Le film La tribu des Hommes-fleurs, produit par Bengaluncia Production avec le soutien du CNC, se présente comme le récit d’une exploration menée par un couple de voyageurs français à la rencontre de la province d’Assir, au sud de l’Arabie saoudite. D’une durée de 33 minutes et 49 secondes, le film mobilise une équipe d’au moins dix personnes en plus du couple (fixeur, montage, traduction, graphisme, développement de projet, etc.). Cette donnée, pourtant essentielle pour comprendre la nature réelle du projet, est en contradiction directe avec le récit d’aventure solitaire et improvisée que le film tente d’installer.

« Hommes-fleurs », le film des Artisans de Demain
Hommes-fleurs, le film

Le problème central du film tient à un décalage constant entre ce qui est montré et ce qui est affirmé. Les réalisateurs prétendent évoluer dans des territoires quasi inaccessibles, au-delà d’un désert de 2 000 kilomètres, à la rencontre de populations coupées du monde. Or, ils partent d’Oman, franchissent la frontière saoudienne sans difficulté (passage qu’ils décrivent pourtant comme exceptionnel, voire inédit) et circulent dans des zones aujourd’hui bien identifiées, documentées et ouvertes au tourisme. Tellement ouvertes que j’y suis allé moi-même en charmante compagnie, sans rencontrer aucun obstacle.

La région d’Asir, située à cheval entre le Yémen et l’Arabie saoudite, est connue, étudiée et photographiée depuis des décennies. Le massif du Sarawat, culminant à plus de 3 100 mètres d’altitude, a fait l’objet de nombreux travaux, notamment ceux de Thierry Mauger, dont les images et les recherches irriguent le film. Pourtant, aucune référence claire n’est faite à ces travaux. Les photographies apparaissent plusieurs fois dans le film sans attribution, les livres sont feuilletés à l’écran sans que l’auteur ne soit nommé, y compris lorsque l’un d’eux est présenté en version arabe.

Hommes-fleurs, le film

Plus de la moitié du film est consacrée à la traversée du désert et au trajet vers la mer Rouge. Cette insistance sur l’épreuve physique sert à construire une dramaturgie de l’effort et du dépassement, mais elle ne s’accompagne d’aucune mise en perspective historique, ethnographique ou géographique. Des figures pourtant incontournables du Rub al-Khali, comme Wilfred Thesiger et son fameux Désert des Déserts, ne sont jamais mentionnées. Le désert est réduit à un décor narratif, sans profondeur ni références.

À Rijal Alma, les réalisateurs séjournent dans un café-hôtel bien connu, fréquenté par les voyageurs et chercheurs depuis longtemps. Là encore, le lieu est présenté comme une découverte, alors même qu’il s’agit d’un site patrimonial restauré et valorisé. Ils y rencontrent Zaki Al Arifi, qu’ils décrivent comme « pas un fixeur, mais un gars qui fait du shopping avec nous », une formulation qui tente d’effacer le cadre professionnel de l’accompagnement tout en en bénéficiant pleinement.

Les rencontres mises en avant dans le film se font presque exclusivement avec des guides touristiques ou des acteurs déjà intégrés à la médiation culturelle. Le village aux tunnels reliant les maisons entre elles, le territoire coupé par la frontière yéménite, ou encore les démonstrations autour des peintures traditionnelles sont autant d’éléments connus et déjà largement documentés. La séquence consacrée à Fatima Faye et à l’iconographie du Qatt al Asiri est particulièrement révélatrice : à peine plus d’une minute, des éléments symboliques évoqués sans contextualisation, et une phrase coupée en plein milieu, comme si le discours local importait moins que l’image produite.

Hommes-fleurs, le film

Lorsque le film prétend enfin atteindre « le village des hommes-fleurs », il s’agit d’un site rénové, clairement inscrit dans un circuit touristique. Les habitants âgés, coiffés de fleurs, expliquent leurs parures dans un cadre balisé, avec un discours sur la protection et la transmission des traditions qui relève du registre institutionnel du tourisme culturel. La présence de visiteurs est assumée, et même revendiquée comme source de satisfaction.

Le film continue pourtant à maintenir l’illusion de l’aventure, allant jusqu’à inclure des séquences de fatigue extrême et de peur lors d’une descente de vallée, surjouant l’épuisement pour renforcer un récit héroïque qui ne correspond ni aux conditions réelles du voyage ni à la nature des lieux traversés.

Les rares références historiques arrivent tardivement, de manière anecdotique, comme lorsque les Grecs et les Romains sont évoqués pour justifier le port de fleurs dans les cheveux. Là encore, des images issues des travaux de Thierry Mauger sont utilisées sans citation. La dernière minute consacrée aux fleurs repose sur des images qui ne sont pas celles des réalisateurs, sans que cela ne soit clairement indiqué.

Hommes-fleurs, le film

Les artisans de demain forment donc un élément de plus de la chaîne néfastes des « nouveaux aventuriers » pseudo humanitaires et auto-centrés. Ils font eux aussi ce que l’on ne devrait plus faire avec le voyage. Ils ne documentent pas une découverte, ils recyclent des lieux touristiques, des savoirs existants et des dispositifs de médiation culturelle en les reconditionnant sous la forme d’un récit d’exploration personnelle. Le film se construit sur une série d’approximations, d’omissions et de glissements narratifs qui finissent par produire une impression de quasi-mensonge. Ce n’est jamais le voyage qui pose problème mais la manière dont il est raconté, en effaçant les cadres, les références et les médiations qui le rendent possible.

De CNews à l’Université de Nizwa : même récit de branche pourrie, de pouvoir et de soumission

Le sage précaire et son épouse dans l’oasis de Birkat Al Mouz, Oman, 2019. Photo d’Antonin Potoski

Cette semaine, une information très importante est tombée dans le paysage de la télévision française. Jean-Marc Morandini a été définitivement condamné pour agression sexuelle sur mineurs. La condamnation est claire, définitive, et ne laisse aucune ambiguïté sur les faits. Et pourtant, il conserve son emploi. Il conserve ses émissions sur CNews.

Pourquoi cette histoire m’intéresse-t-elle ? Parce qu’elle fait directement écho à une histoire qui s’est déroulée à l’université de Nizwa, au Sultanat d’Oman, sur un point précis : les relations de pouvoir entre un chef et tous les autres.

Dans le cas de CNews, il est évident que la plupart des personnes qui sont payés grassement n’ont aucun intérêt à la présence de Morandini. Sa condamnation pollue l’image de la chaîne. Sa présence les rend, de fait, plus ou moins complices d’une situation moralement intenable. Tout le monde serait donc objectivement en faveur de sa disparition médiatique, ou au minimum d’une mise à l’écart discrète.

Or, une seule personne veut que Morandini reste : l’actionnaire principal Vincent Bolloré. En le maintenant à l’antenne, il montre bien sûr que le pouvoir lui appartient, ce que personne ne contestait. Mais surtout, il teste autre chose : le degré de soumission de l’ensemble de ses collaborateurs, y compris de ceux qui se présentent comme des défenseurs de la liberté d’expression, de la rectitude philosophique et de la morale chrétienne. Pascal Praud, Michel Onfray et Philippe de Villiers sont forcément très embarrassés.

Ce faisant, le milliardaire Bolloré met en danger l’équilibre de sa propre chaîne. Il affaiblit son image et celle de tous ceux qui y travaillent. Mais ce coût est secondaire. L’enjeu principal est ailleurs : vérifier que personne n’osera s’opposer à lui.

C’est exactement ce que j’ai observé à l’université de Nizwa entre 2015 et 2020. À l’époque, le chancelier de l’université, que tout le monde appelait docteur Ahmed, revenait d’une longue maladie. Il était affaibli politiquement et devait réaffirmer son autorité.

Dans le département d’anglais, une femme occupait une position de pouvoir informelle, proche de celle d’une cheffe de département. Elle harcelait les collègues, se montrait brutale et autoritaire. Sur le plan académique, elle était totalement incompétente : aucune publication, aucune capacité à élaborer une conférence ou organiser un colloque, des étudiants qui se plaignaient régulièrement de la qualité de ses cours. Ses enseignements n’étaient d’ailleurs jamais évalués de manière objective, car elle avait organisé les choses pour échapper à toute évaluation des pairs.

Sur le plan administratif, elle était tout aussi défaillante. En tant que vice-doyen du collège, j’étais son supérieur hiérarchique et en capacité d’évaluer son travail administratif. Il était clairement insuffisant. Il n’y avait donc aucune raison valable pour qu’elle reste à son poste. Tout le monde souhaitait son départ.

Tout le monde, sauf une personne : le chancelier. Pour lui, défendre cette personne indéfendable était une manière de tester son pouvoir. Il voulait voir qui allait le suivre, qui allait se taire, et qui oserait s’opposer à lui. À travers elle, il jouait sa propre autorité. Est-ce que quelqu’un allait contester et risquer un conflit frontal ? Ou est-ce que tout le monde allait s’écraser ?

Moi je me suis opposé à cette situation car j’étais naïf et croyais qu’elle gardait sa capacité de nuisance par manque d’information : je pensais bêtement que si mes chefs étaient au courant de ses actions nocives, ils prendraient les mesures qui s’imposaient. En vérité je les embêtais car ils fermaient les yeux pour ne pas contredire le sultan de l’université. Le chancelier a sauvé in extremis cette employée désastreuse qui était sur le point d’être remerciée et l’a montrée à tout le monde en silence.

Il a gagné. Tout le monde s’est écrasé. Progressivement, les discours ont changé. Cette femme est devenue, par opportunisme, une « grande travailleuse ». Certains se sont même mis à dire du bien d’elle sans qu’on le leur demande, simplement pour plaire au pouvoir.

À un moment donné, mon épouse s’est rendu compte que cette femme avait plagié sa thèse de doctorat. Elle possédait en réalité deux doctorats, sous des noms différents, avec des titres, des disciplines et des départements différents, mais avec un texte identique à environ 80 %. Il s’agissait clairement d’un plagiat, doublé d’une fraude académique destinée à obtenir des postes dans des universités plus rémunératrices que celle de son pays d’origine, notamment dans les monarchies pétrolières du Golfe persique.

C’était une violation grave de l’intégrité académique, qui aurait dû conduire à un licenciement immédiat. Mon épouse, avec quelques collègues, a alors lancé une alerte et tenté d’informer l’administration.

Comme souvent dans les affaires de lanceurs d’alerte, ce sont eux qui ont payé le prix. Elle a été harcelée, puis licenciée. Mon contrat, à moi, n’a pas été renouvelé. Il était évident qu’ils ne conserveraient pas le mari d’une lanceuse d’alerte.

Nous avons appris récemment que cette femme a non seulement été maintenue en poste, mais qu’elle a été promue, en remerciement de ses efforts lors d’un procès attenté par un de nos collègues qu’elle a humilié et harcelé. Promotion non pas en raison de ses compétences, donc, mais parce qu’elle servait toujours le même objectif : prouver la soumission totale d’un système fondé sur la peur et la corruption.

C’est ainsi que le Sultanat d’Oman et certains milliardaires bretons se retrouvent dans une même histoire. Dans le cas de Bolloré et Morandini, la condamnation judiciaire rend le mécanisme encore plus visible. Cette affaire montre, dans une forme chimiquement pure, une structure de pouvoir fondée sur la domination, la soumission et le silence.

L’anthropologie a créé un concept avec le « bouc émissaire », la sagesse précaire est sur le point d’inventer une notion inverse qui désignera la branche pourrie, le maillon faible qu’un chef conserve ostensiblement pour régénérer sa propre domination sur son groupe.

Alain de Botton, ou l’art bourgeois de transformer la philosophie en business

Cela fait plusieurs fois que je vois la présence de l’écrivain philosophe anglais et de « son équipe » dans des événements culturels où je me rends.

Or, ces événements sont invariablement des grands machins financés lourdement dans des monarchies pétrolières. C’est un point commun entre le philosophe Botton et le Sage précaire : nous traînons nos guêtres dans toute sorte de pays.

Il m’arrive même de recevoir des messages de son équipe, des gens qui se présentent comme philosophes, et qui veulent faire du réseau avec moi. Ils ont confondu la sagesse précaire avec une entreprise de relations publiques je pense.

Peu à peu, je crois comprendre de quoi il s’agit : le philosophe a créé une entreprise qui s’appelle The School of Life et on retrouve ce label ici et là, dans des trucs qui peuvent être associés à la philosophie. Cependant, mon impression actuelle est que cette compagnie cherche et réussit à se faire beaucoup d’argent en utilisant l’image de l’écrivain Alain de Botton.

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La Précarité du sage, décembre 2024

Alors pour le lecteur francophone, je vais tracer les grandes lignes de son œuvre et son parcours. Ce que je vais vous dire à partir de là est complètement hypothétique et intuitif. Je n’ai fait aucune recherche et il est possible que je sois à côté de la plaque. C’est un essai et je vous dirai après si je brûle ou si je refroidis.

Au début de sa carrière, De Botton est un écrivain respecté, légitime, issu des grandes universités anglaises, parfaitement intégré dans ce que l’on pourrait appeler l’élite culturelle britannique. Il a les codes, le ton, l’aisance sociale, la mélancolie élégante. Il écrit bien, sans jamais être dangereux. Il pense, mais sans jamais déranger.

Ses premiers livres rencontrent un succès important. The Art of Travel, par exemple, touche exactement la sensibilité des Britanniques cultivés : le voyage comme expérience intérieure, le regard esthétique posé sur le monde, une forme de nostalgie douce mêlée à une ouverture progressiste. Le titre lui-même est révélateur : parler de l’« art » du voyage, c’est donner à une pratique bourgeoise une profondeur presque aristocratique, tout en la rendant acceptable pour un public de gauche, humaniste et cosmopolite. On peut voter Labour et apprécier Alain de Botton.

Il s’inscrit alors parfaitement dans une tradition anglaise de l’essai accessible et cultivé. Il bénéficie d’une presse plutôt favorable, aussi bien dans les médias progressistes que dans des cercles plus conservateurs, justement parce qu’il ne remet rien de fondamentalement en cause. Il rassure. Il apaise. Il donne l’impression de profondeur sans jamais créer de vertige, et sans jamais creuser.

Il y a aussi chez lui une forme de provocation très maîtrisée : parler de Proust, de Montaigne, de philosophes français, les mettre en avant dans un contexte anglais. Cela donne une posture élégante, légèrement irrévérencieuse, sans jamais être subversive. Un Anglais qui explique Proust aux Anglais, c’est toujours une manière de dire : je n’ai pas besoin de votre approbation nationale, je joue à un autre niveau, et je suis prêt à être méprisé pour francophilie abusive. Mais là encore, tout est parfaitement contrôlé.

Puis, assez rapidement, quelque chose s’épuise. On comprend le dispositif. On reconnaît la musique. Un ou deux livres suffisent à saisir la méthode. L’écriture devient prévisible. Il n’y a pas de véritable passion littéraire qui se crée autour de lui. Pas de communauté intellectuelle, pas de débat profond, pas de rupture. Juste une reconnaissance polie, durable, mais tiède. Il est devenu une figure médiatique et il publie des livres pour continuer de passer à la télévision.

C’est à ce moment-là que la trajectoire change de nature. Alain de Botton cesse progressivement d’être un écrivain pour devenir un entrepreneur culturel. Il fonde The School of Life, entouré d’autres auteurs et professeurs, et transforme son capital symbolique initial en une véritable entreprise internationale.

Le projet est habillé d’un discours noble : rendre la philosophie accessible, aider les individus à mieux vivre, reconnecter la culture à la vie quotidienne. Mais dans les faits, il s’agit d’une opération marketing. La philosophie y est progressivement réduite à une forme de développement personnel chic, émotionnel, managérial.

Avec The School of Life, de Botton et ses équipes voyagent partout dans le monde, proposent des conférences, des diagnostics culturels, des collaborations avec des musées, des bibliothèques, des institutions. J’en ai parlé brièvement l’année dernière quand j’ai raconté mon expérience dans un colloque de philosophie en Arabie. Il vise des clients intelligemment : ces services s’adressent à des États extrêmement riches qui cherchent à se construire rapidement une forme de légitimité culturelle, sans passer par le lent travail d’ancrage local, de réflexion collective, de construction institutionnelle.

Ils me donnent l’impression d’une entreprise de consultants culturels qui arrivent, livrent des rapports génériques, des concepts clés en main, des discours séduisants faciles, et repartent avec des honoraires conséquents. Une philosophie sans conflit. Une pensée prête à l’export, parfaitement compatible avec tous les pouvoirs, pourvu qu’ils paient.

À ce stade, Alain de Botton n’est plus vraiment un écrivain, ni même un intellectuel. Il est devenu un businessman de la pensée, un fournisseur de sens low-cost pour institutions en manque de récit.

Peut-être suis-je injuste et dans l’erreur, mais c’est mon intuition dominante : celle d’un écrivain qui, n’ayant pas créé une œuvre littéraire suffisamment forte pour lui survivre, a transformé son élégance initiale en modèle économique, et son image de marque en marque d’image.

Ce faisant, il prostitue la philosophie (mais elle en a vu d’autres).

Les musées n’ont pas vocation à faire du bruit

Vue d’At Turaif, avec les travaux en cours à Diriyah, nuit de réveillon 2025-2026

Les musées et les lieux de patrimoine sont trop souvent remplis de trucs immersifs. Des machins immersifs. Des dispositifs hologrammiques. De grands écrans qui balancent des images spectaculaires accompagnées d’un son saturé, un son de film d’action, de film épique à la con, un son qui tape, qui enveloppe, qui empêche de réfléchir. Tout cela se donne des airs de modernité, d’innovation, d’audace technologique. Mais on cache de plus en plus mal l’idée essentielle : très souvent, c’est vide.

Bien sûr, cela impressionne. Ça impressionne presque toujours. La première fois que j’ai vu ce type de dispositif, c’était au Mémorial de la Paix à Caen. J’étais adolescent, je voyageais seul à vélo sur la côte. À cet âge-là, face à des images monumentales, à une scénographie spectaculaire, on se laisse saisir, c’est normal. Le dispositif fait son travail : il produit de l’émotion, du choc, mais bien peu de souvenirs et quasiment aucun enseignement. J’en suis sorti convaincu que la guerre c’était mal et que les hommes de paix, comme Gandhi, étaient des héros et des gens drôlement cool.

Mais on ne peut plus continuer comme ça.

Aujourd’hui, on fait faire ça par l’Intelligence Artificielle et le vide prend trop de place. Dernier exemple en date, quarante ans après ma randonnée cycliste de Normandie : le site historique At Turaif à Diriyah en Arabie Saoudite.

Animation vidéo d’At Turaif : « Je m’appelle Meshari »

Des animations sons et lumières racontent l’histoire des grands hommes de la famille qui habitait ici aux XVIIIe et XIXe siècle. Une écriture fade, pseudo-poétique, aucun contenu, rien d’informatif ni d’instructif. Nous nous sommes dit en sortant d’une de ces animations : ils auraient quand même pu faire appel à un auteur.

C’est Hajer qui a dit cela, pas moi. Elle disait : toi tu aurais pu faire quelque chose d’intéressant avec ce matériau à disposition.

Quand on travaille avec les musées, quand on pense les expositions, quand on connaît leurs contraintes, leurs responsabilités, leurs ambitions supposées, on ne peut plus continuer comme ça. On ne peut plus faire semblant de croire que l’accumulation d’écrans, de sons tonitruants et d’effets immersifs produit automatiquement du sens. Trop souvent, ces dispositifs servent à masquer le vide conceptuel, l’absence de point de vue, le refus d’affronter la complexité.

Il faut revenir vers le dur.

Vers ce qui est dur dans un musée.

Le dur, ce n’est pas l’ennui ni l’austérité gratuite. Le dur, c’est le réel : les objets, les documents, les œuvres, les archives, les traces matérielles. Le dur, c’est la lenteur. C’est le silence parfois. C’est l’effort demandé au visiteur : regarder, lire, comparer, douter, ne pas tout comprendre immédiatement. Le dur, c’est accepter que le musée ne soit pas un parc d’attractions.

Un musée n’a pas pour mission d’impressionner à tout prix. Encore moins d’impressionner des visiteurs pris pour des consommateurs passifs qu’il faudrait stimuler à coups de décibels et de pixels. Quand on remplit des espaces entiers de grands écrans spectaculaires, comme on le fait abondamment dans certains musées flambant neufs, on confond démonstration de moyens et projet culturel.

La technologie n’est pas le problème. Elle ne l’a jamais été. Le problème, c’est son usage paresseux. Son usage décoratif et surtout son appréhension fétichiste : du moment qu’il y en a, on est satisfait, on prend son pied car on se croit en pleine modernité triomphante.

Dans ce cas, la technologie agit comme un cache-misère intellectuel. Très rarement, quelque chose d’intéressant émerge réellement de ces dispositifs immersifs. Quand cela arrive, c’est parce qu’ils sont au service d’un propos clair, exigeant, assumé. Mais la plupart du temps, ils remplacent le propos.

Bonne année 2026 depuis Diriyah

At Turaif, Diriyah, le 31 décembre 2025

Nous passons la soirée du réveillon sur le site historique le plus joli de la capitale saoudienne. Il s’agit de la ville en terre qui abrita le premier « État saoudien », à cheval entre le XVIIIe et le XIXe siècle.

Ils en ont fait un lieu très bien équipé et très bien éclairé. Les Saoudiens y viennent en masse pour profiter du récit national tout en se régalant dans les nombreux restaurants et cafés à disposition.

Entre le site historique et les lieux de consommation, une passerelle permet de traverser le Wadi Hanifa qui a creusé une petite vallée. C’est charmant et photogénique.

Tout cela est un peu cher. Il ne faut pas s’attendre à y voir beaucoup d’ouvriers. Mais c’est la Saint Sylvestre, ce soir on n’est pas chômeur et si on est précaire, on le demeure dans le luxe.

Un groupe d’une musique supposément traditionnelle mais branchée sur de gros amplis et baignée de synthétiseurs, me fit fuir. Je me réfugiai dans le café librairie où nous n’achetâmes aucun bien culturel.

Seulement des cafés, des chocolats chaud et une pâtisserie que je ne connaissais que sous la plume de Roland Barthes : le financier.

Photo (c) Hajer Thouroude

Un terrain commun entre les Chinois et les Arabes

C’est le titre de l’exposition en cours à cheval entre 2025 et 2026 à Riyad, capitale de l’Arabie Saoudite : Common Ground. Le titre arabe dit autre chose : « Entre deux cultures », c’est-à-dire entre la Chine et l’Arabie.

Pour ceux qui connaissent ma vie, on pourrait croire que ce « terrain commun » entre les cultures chinoise et arabe n’est autre que le Sage Précaire lui-même. En effet, peu de gens ont aussi longtemps que moi labouré et brassé ces deux espaces anthropologiques, paysagers, spirituels et charnels.

Le mandarin et l’arabe sont les deux langues que j’ai le plus apprises et travaillées, sans jamais parvenir à les maîtriser. Or s’il y a un point de partage entre ces deux civilisations, c’est précisément la calligraphie, l’art d’écrire pour faire de leur langue une œuvre d’art.

En règle générale, il me semble que, de notre point de vue occidental, l’Empire du Milieu d’un côté et l’Umma arabo-musulmane de l’autre constituent deux réalités étanches et radicalement opposées.

Or ces deux systèmes travaillent beaucoup à se rapprocher et à explorer leurs ressemblances, leurs points de contacts, en un mot leur « terrain commun ».

Regardez ce cartel d’exposition : pas d’anglais, sauf à télécharger le texte à l’aide d’un code QR. On vous parle en chinois, en arabe, et tant pis pour ceux qui ne maîtrisent pas ces langues. C’est un signal fort qui nous invite à tourner définitivement la page de la centralité occidentale. La traduction ne passe plus par l’anglais comme point de référence internationale, mais se fait directement de langue à langue du « Sud global ». C’est en tout cas le sens qu’on cherche à donner à cet événement.

L’exposition est d’ailleurs très belle et bien pensée. Des œuvres d’art contemporain de haute tenue sélectionnées par un commissaire qui sait de quoi il parle. C’est une promenade qui clôt intelligemment l’année 2025 et qui invite le Sage précaire à deux mouvements contradictoires : se plonger dans l’étude des langues, et se retirer dans la montagne.

Les artistes saoudiens choisis sont très bien choisis, il y en a même que je ne connaissais pas. Plusieurs incontournables n’ont pas été contournés, comme cette œuvre d’Ahmed Mater qui écrit les mots « paix » ou « rêve » avec des munitions d’armes pour enfants fabriqués en Chine.

Comme toujours avec Mater, on retrouve les ingrédients de l’art contemporain qu’on aime : élégance, économie de moyens, plurivocité des discours, efficacité visuelle.

Common Ground n’est pas très facile à trouver dans la ville cependant. Le taxi vous pose à un endroit dont vous savez que ce n’est pas le bon. Il faut marcher, se perdre et s’énerver, jusqu’à ce que vous rencontrez des Chinois qui, à force de se perdre dans le quartier, vous escortent jusqu’au centre culturel qui n’a pas encore été enregistré dans les plans routiers des applications de géographie urbaine.

J’ai communiqué en mandarin avec ces deux jeunes gens et cela ne les a pas étonnés le moins du monde. Pourquoi un Européen voyageant en Arabie ne parlerait-il pas chinois ?