Juliette Récamier, muse et mécène

Joseph Chinard, Mme Récamier, 1806-08, Musée des Beaux-Arts de Lyon.

Elle combine ce qui se fait de plus désirable chez les femmes d’aujourd’hui : l’intelligence, la conversation délicieuse et stimulante, l’instinct de séduction, la droiture en amitié, la fidélité en amour, la capacité à entretenir le désir de la fréquenter. Dans ses soirées, elle sait attirer autant de femmes que d’hommes.

L’exposition du Musée des Beaux-Arts de Lyon, Juliette Récamier, muse et mécène, qui se tient du 27 mars au 29 juin 2009, donne de précieux éclairages sur la grande dame pour tous ceux qui aiment les femmes, l’histoire, le XIXe siècle, les relations entre les hommes et les femmes, bien d’autres choses encore.

Des détails qui en disent long : son visage change considérablement selon l’artiste qui la représente. Piquante et érotique dans les bustes de Chinard, elle est sublime et éthérée dans ceux de Canova, et encore très différente dans les tableaux de François Gérard. Je ne parle pas que de l’expression, mais de la forme même du visage, de la taille du nez, du contour des yeux, de la longueur de la face. Ce n’est pas la qualité des artistes qui est en cause, mais l’irreprésentabilité de certaines femmes. Mme de Récamier est de celles-là. Elles inspirent tous les hommes qui la croisent mais personne n’est capable de la reproduire correctement. Elle le dit elle-même à propos du superbe portrait de Gérard : « Elle me plaît plus qu’elle me ressemble. »

L’exposition ne se limite pas à des tableaux et des sculptures de l’exquise femme de lettres. Elle reconstitue aussi des états de la mode, dont elle était une icône, et met en scène des intérieurs de certains de ses logements, où venaient se réunir les grands écrivains, les grands esprits scientifiques, philosophiques et politiques de son temps. On y voit enfin des oeuvres du XXe siècle directement inspirées de celle que j’ai souvent qualifiée de plus belle femme du XIXe siècle.

J’invite ceux qui visiteront cette exposition à utiliser l’audioguide. Je n’ai pas encore fait le tour du monde entier, mais à ma connaissance, les audioguides du musée des beaux-arts de Lyon sont ce qui se fait de meilleur sous le soleil de la muséologie. Ils vous accompagnent d’une manière extrêmement intelligente car ils ne remplacent en rien les animateurs conférenciers. Au contraire, ils offrent des territoires de visites différents, ils font écouter des morceaux de musique en rapport direct à la vie de Juliette (dont un très bel aria à la harpe du Voyage à Rheims de Rossini), ils proposent des extraits d’interviews d’historiens, de psychanalystes, de conservateurs. Ce que j’ai aimé par dessus tout, ce furent les lectures d’extraits de correspondances et de mémoires, qui permettent de se laisser guider par le style de Châteaubriand, de Sainte-Beuve, ou de ce merveilleux amoureux que fut le philosophe Ballanche. Et surtout par la voix même de Juliette Récamier, dont les lettres sont d’une délicatesse à mourir d’amour.

Je précise : les audioguides du musée des beaux-arts sont sans doute réservés à celles et ceux qui ont déjà une certaine pratique des musées et des expositions. Il convient de savoir ne pas rester bloqué sur chaque entrée, ne pas être linéaire, ne pas chercher à tout entendre. Il faut savoir tracer ses propres itinéraires, ouvrir son propre chemin dans le fourmillement des choses exposées. Quand on a ce savoir-faire, alors l’audioguide est un média qui ouvre la visite à une réelle profondeur esthétique et intellectuelle.

Amenez-y la femme ou l’homme de vos rêves, et offrez-lui une coupe de champagne dans un café de la capitale des Gaules. Vous y parlerez d’amour autant que de philosophie.

Aquarelle du Brésil : mon rêve d’Amérique

Un joli film musical pour vous, car vous avez été bien sages.

Un bon exemple de Soft Power où l'Américain vient exprimer l'art brésilien avec ses outils à lui, qu'il sait assez universel pour séduire le monde entier. Il donne le beau rôle au perroquet brésilien, José Carioca, sympa et bien élevé, alors que l'Américain Donald Duck ne sait même pas lire, ne sait pas danser, ne sait pas dessiner, s'énerve et adopte pour finir la culture de l'autre. D'ailleurs, dans le film, Donald apparaît comme la transformation d'une fleur exotique, fécondée par une abeille (je laisse le loisir de l'interprétation à qui le veut). Il était déjà dans le paysage brésilien. L'Américain ne conquiert pas, il n'envahit pas : il est toujours déjà là.

C'était l'époque où les Américains séduisaient par leur seul talent, et étaient irrésistibles. Ils le sont encore, mais on se méfie davantage d'eux. Et surtout, depuis l'époque de ce film, ils ont conquit et ont envahit. Alors, leur soft power, il est devenu un pouvoir culturel hégémonique qui écrase tout sur son passage. Dans ce film, la samba brésilienne est à égalité avec le cinéma d'animation. En terme d'échange culturelle il y a égalité.

Il paraît que Walt Dysney a inventé ce personnage de Jose Carioca pour convaincre les pays d'Amérique latine à rejoindre les Américains dans l'effort lors de la deuxième guerre mondiale.  Je ne vois pas ce qui permet de le percevoir ici. Moi, ce que je trouve fascinant, c'est le spectacle de l'Amérique. L'utopie naïve du perroquet et du canard qui se serrent dans les bras, et le rêve que les deux Amériques ont toute la vie devant elles et inventent ensemble, avec tous leurs melting pot, une culture populaire variée, joyeuse, complexe, profonde.

Malheureusement, peu de gens élevés au rock anglo-saxon peuvent encore être sensibles aux sambas. Et les choses ne se sont pas passés, pour les Amériques, aussi idéalement qu'on l'avait rêvé dans les années 40.

Une grande blonde, magnifique et gâchée

Depuis que j’ai vu cette fille sur scène, je la croise tous les jours aux abords de la fac.

Le département d’ethno-musicologie avait organisé son spectacle de fin d’année. Le clou devait être une cérémonie carnavalesque venue du Brésil. C’est donc grâce à mon amie brésilienne et ses contacts fulgurants, que j’eus l’occasion d’assister à ces réjouissances.

Cette fille était sur le côté de la Harty Room, la salle de spectacle du département de musique. Ce n’était pas des coulisses, seulement un espace sur le côté pour se préparer. Elle était plus grande que les autres, mais pas mince. Elle attendait sagement son tour. Elle vint sur scène pour jouer d’un instrument africain en compagnie d’un Zimbabwéien. C’était très beau, cela ressemblait à des gouttes d’eau par centaines qui se répercutaient sur des surfaces sonores ; une vraie musique de pluie. J’imaginais à cette fille un passé romanesque, fille de pasteur, missionnaire au Malawi, et grandissant parmi les lions.

J’appris plus tard qu’elle venait de Hollande, et qu’elle bénéficiait d’une bourse Erasmus. Il semblerait que l’université Queen’s ait une petite réputation pour ce qui concerne la musique.

Elle se changea et participa au Bumba Meu Boi, la cérémonie chantée et dansée du nord-est brésilien. Des histoires ramifiées autour d’un taureau qui meurt et qui ressuscite, sur fond de percussions africaines. Elle jouait le rôle d’une esclave qui porte les vêtements de sa maîtresse et qui est obligée de les rendre au fils de la maîtresse, dans une sorte de strip-tease rigolo. Après avoir montré une proximité étonnante avec la musique africaine, elle incarna le Brésil avec tranquillité. Elle portait, à elle toute seule, la scène du strip tease, comme un acteur porte un film sur ses épaules. Son aisance sur scène était bouleversante.

Tellement bouleversante que mon amie brésilienne, assise à côté de moi, surprise par la qualité du son, fondit en larmes devant cette représentation, qui faisait participer des Irlandais, des étudiants internationaux et une partie de la communauté brésilienne de Belfast.

Jusqu’au bout du spectacle, cette grande Batave, au visage un peu rond comme on en voit dans les toiles de maître de la peinture flamande, a fait bouger son corps avec maîtrise, sans jamais trop en faire. Elle n’était pas plus belle que les autres, mais elle dégageait une grande puissance. Une puissance de femme. Elle rayonnait simplement, et avait assez de surface, assez de chair, pour accueillir tous les regards et pour mener la danse.

Depuis, quand je la croise dans la rue, je vois un boudin. Une fille un peu grosse, qui s’habille assez mal, et qui a perdu toute la splendeur qu’elle avait sur scène. Je ne sais s’il faut blâmer la mode actuelle, comme j’en ai eu la tentation : cette fille serait une beauté sous d’autres régimes vestimentaires. Mais engoncée dans des blue jeans et en chaussures de sport, même sa démarche n’est plus assurée. Un albatros de la danse. Je ne sais pas si c’est elle qui manque de goût, ou si c’est nous, notre époque, qui ne sait plus apprécier la beauté des grandes blondes.

The Sound Source

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Je ne dirais pas que Belfast est un désert culturel, mais lorsqu’il y a un festival de musique contemporaine, le sage précaire ne fait pas la fine bouche et s’y engouffre avec excitation. Car le sage précaire a lieu d’être tout excité : il découvre des travaux d’artistes qui jouent sur le son et le visuel, dans une salle de spectacle extraordinaire. Le SARC (image ci-dessus) a été construit il y a peu et doit être rentabilisé, donc la ville organise un festival chaque année.

Le public entre dans la salle principale, dont le sol ressemble au grillage sur le schéma. Sous nos pieds, une grille en effet, qui permet de faire communiquer les étages, de faire sortir du son depuis le bas, le haut ou les côtés. Hier, la soirée tournait autour de Yannis Kyriakides, un compositeur de musique dite « électroacoustique ». La salle de concert ressemblait donc plus à un laboratoire qu’à une salle de concert.

Une Française a aussi joué une pièce de saxophone, en ouverture. Christine Sehnaoui joue de son instrument de manière suggestive : elle écarte les jambes, loge le saxo là où cela lui fait plaisir, et entre dans une fusion amoureuse en sortant des sons qui ressemblent à tout sauf à des sons de saxophones.

Puis nous sommes descendus au sous-sol, pour une installation d’Angie Atmadjaja, constituée de tubes de néon suspendus et d’ondes sonores diffusées par des haut-parleurs à une fréquence inhabituelle. L’événement, dans cette installation, fut la réaction de l’audience. Au début, on sentait que la poignée de spectateurs présents étaient des habitués de la scène artistique, et savait comment se comporter. Ils déambulaient, ils touchaient les néons, ils faisaient ce que l’on attendait d’eux. Puis ils se sont tous arrêtés de bouger. C’était très impressionnant, on aurait cru qu’ils étaient tous des acteurs et que j’étais le seul spectateur : vingt ou vingt-cinq personnes immobiles pendant une minute. Petit à petit ils se rangés sur les bords de l’espace et l’installation/performance s’est terminée avec les néons seuls et les sons étranges qui semblaient en sortir.

Nous remontâmes à la salle principale pour des séances de cinéma avec musique contemporaine. Pour moi, le clou de la soirée fut la diffusion d’un vieux film de René Clair, Paris qui dort (1925), accompagné par une improvisation des musiciens de la soirée, Yannis Kyriakides aux manettes, Christine Sehnaoui au saxo, Andy Moor à la guitare et Pedro Rebelo au piano. Le film a vraiment profité de ce lifting sonore. Un technicien jouait sur la vitesse des images du films, procédant à des ralentis, des arrêts sur image, ce qui redoublait le propos du film puisque c’est l’histoire d’un Paris où tous les habitants sont pétrifiés, immobiles, et où déambulent les rares personnages qui ont échappé au rayon mystérieux qui a causé cet arrêt du mouvement.

C’était donc une soirée réussie, toute chose égale par ailleurs. J’ai découvert un lieu étonnant, et surtout, découvert qu’il y avait une scène de musique contemporaine à Belfast. Je vais y retourner ce soir, pour une « performance corporelle » sur une pièce de Stockhausen. On va voir si la célébrité du nom va attirer une audience plus fournie que la vingtaine d’individus internationaux qui se couraient après hier soir.

« Récit de voyage » ou « littérature des voyages » ?

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Je fais très court. Ce diagramme (ou est-ce un schéma ?) résume la situation : dans l’ensemble des oeuvres concernant le voyage, voici à quoi le chercheur précaire fait face. Je pose un copyright sur ce merveilleux schéma que j’ai inventé un jour d’inspiration intense, avec l’aide non moins intense d’une camarade brésilienne qui n’a pas réussi à me faire faire un diagramme plus gracieux.

On voit que les expressions « récit de voyage » et « littérature des voyages » s’excèdent l’une l’autre énormément, et qu’il faut choisir ce que l’on veut étudier, afin de ne pas tomber dans toutes les banalités du type : « s’ouvrir au monde », « sortir du moi », « écriture-monde », « désir de liberté », « grand dehors » qui constituent le fonds de commerce de Michel le Bris et de sa bande de grands voyageurs, sous la bannière étriquée de littérature voyageuse.

On le voit, si on reste sur la littérature des voyages, on se fait écraser par la fiction, c’est-à-dire par les théories qui prennent le récit fictionnel comme le gros truc. Et le voyage, l’espace, le territoire, le déplacement, la description passent au second plan.

Du point de vue de la littérature, on se dit alors que l’expression « récit de voyage » est plus précise et plus étroite, mais on s’aperçoit vite que cela s’ouvre sur un véritable continent, celui des oeuvres documentaires de toutes sortes. Et quand je dis « documentaire », « art », « essai », une immensité cinématographique s’ouvre à soi comme un océan de créations plus riches les une que les autres. Sans parler des voyages scientifiques et des croisements entre les genres, qui sont infinis. Les films de Jean Rouch, par exemple, est-ce de l’ethnologie ? De l’art ? De l’essai ? Une seule chose est certaine, ils sont des récits de voyage.

On comprend pourquoi j’exclus de mes analyses les usages symboliques, métaphoriques ou analogiques du terme voyage. Tout ce qui est voyage entre les classes sociales, voyage dans les théories, voyage dans l’imaginaire, voyage dans le futur, voyage dans le passé, voyage en moi, voyage en toi… Il y a assez à faire avec les créations suscitées par le fait de se déplacer, et d’ouvrir les yeux.

Pôle de créativité : le récit de voyage comme genre littéraire

La première fois que j’ai utilisé la notion de « pôle d’écriture », c’était comme ça, sans y penser, dans un brouillon d’article. Je voulais juste expliquer en quoi le récit de voyage était autonome par rapport aux autres genres littéraire, qu’il avait sa propre vie en dehors du roman. Mais il fallait traduire l’article en anglais, et là, je fus bien emmerdé, comme le sont souvent les traducteurs. En anglais, pole, ça a gardé son sens tellurique si j’ose dire, ça renvoie au pôle nord comme opposé au pôle sud. Et puis ça renvoie aussi aux conflits binaires qui oppose deux partis.

Moi, je voulais renvoyer à cette idée française des « pôles de compétitivité », par exemple, ou des « pôles d’excellence », qui se traduirait plutôt par hub, ou cluster, voire, selon les connotations, par field tout simplement. Mais aucune de ces traductions ne me permettent d’exprimer cette idée que le récit de voyage constitue une sorte de territoire dans lequel tout un tas de pratiques créatrices se développent. J’avais en tête aussi l’idée du « monde multipolaire », chère à la diplomatie française pré-sarkosyste, comme alternative à l’idée de choc entre deux blocs. Je me disais, voilà, sans entrer dans le détail, que le « récit de voyage », c’était un peu un des pôles d’inspiration créative, à côté de la fiction, du lyrisme amoureux, de l’imprécation, de la prose philosophique, etc. 

Le « récit de voyage » doit être vu comme un champ magnétique qui attire des pratiques artistiques et scientifiques. Les artistes, j’en ai déjà évoqué quelques uns qui m’intéressaient, sont nombreux à travailler le récit de voyage, sans en avoir nécessairement conscience. Ils ne se sentent pas partie prenante de ce pôle de créativité pour la raison que rien de tel n’est défini encore. (Très curieusement, on a tendance à oublier le genre « récit de voyage » alors qu’il existe depuis le début de la littérature – je ne dirais pas que L’Odyssée en est un, mais les chants dans lesquels Ulysse raconte son périple en sont sans aucun doute.) Bon, pour les artistes et les écrivains, il ne fait aucun doute qu’un bon nombre d’entre eux investissent le récit de voyage.

A la jonction du littéraire, de l’artistique et du scientifique

Mais c’est aussi le cas de scientifiques. Il y a bien sûr la tradition des historiens naturels, Darwin en tête, et jusqu’à Caroline Riegel qui vient de sortir son deuxième tome de Du Baïkal au Bengale. C’est en tant qu’ingénieur hydrologue qu’elle fait ce long périple, pour « suivre » la question de l’eau, aujourd’hui, dans cette région de l’Asie centrale. J’avais déjà mentionné le premier tome, Désir d’Orient, le deuxième s’intitule Méandres d’Asie.

Parmi les scientifiques, on ne peut omettre les scientifiques voyageurs par excellence : les ethnologues. Entre le coup de maître de Lévi-Strauss, les expérimentations de Michel de Certeau et celles de Marc Augé (Un ethnologue dans le métro), les récits hilarants de Nigel Barley (The Innocent Anthropologist), nous nous trouvons devant une myriade d’oeuvres à la jonction du littéraire, de l’artistique et du scientifique. C’est cette jonction qui me fascine, qui fait la force et la durabilité du récit de voyage. C’est pourquoi la notion de « pôle » est utile je crois, pour insister sur l’aspect transdisciplinaire et « sous tension » de la chose.

J’utilise l’expression « pôle de créativité » pour éclairer, pour donner un contenu, ou plutôt une métaphore, à celle de « genre littéraire ». Le genre, pour beaucoup, cela signifie une catégorie, un classement logique, quelque chose de froid et de « carré ». C’est inexact car un genre est justement quelque chose qui « génère », c’est quelque chose comme une famille, avec des tensions et des luttes, mais avec de l’enfantement et, parfois, des extinctions. Les genres se livrent des batailles, comme je l’ai déjà dit, à la suite des formalistes russes. Après les Russes, des Allemands ont développé de très belles théories sur les genres, et sur leur aspect dynamique, voire créatif. Je citerai Hans Robert Jauss pour illustrer ce point : « Il est donc possible de définir un genre littéraire au sens non logique, mais spécifiant des groupes, dans la mesure où il réussit de façon autonome à constituer des textes. » in Littérature médiévale et théorie des genres.

Il me paraît évident que le récit de voyage répond à cette définition, qu’il produit des texes, des images et des sons, tout en étant un concept sous lequel on peut ranger un tas d’oeuvres qui apparaissent a priori disparates. Il est à la fois une catégorie logique et un concept opératoire, possédant une puissance spécifiante.

Autonomie du récit de voyage

En règle générale, les chercheurs qui parlent du récit de voyage sont perplexes et tendent à lui conférer un statut hybride. C’est le mot qu’on emploie le plus souvent, en anglais comme en français. Jonathan Raban utilise même l’image de la « maison bordélique grand ouverte » (raffish open house), où l’on retrouve le roman, le poème en prose, l’autobiographie, le journal, le reportage, la correspondance et l’essai qui « finissent dans le même lit. » On sent l’ancien hippie qui parle, Maxime le Forestier aurait pu utiliser la même image s’il avait traité des genres littéraires au lieu de devenir chanteur (il aurait, en ce cas, dormi avec moins de nana et connu un meilleur rythme de vie.)

Naturellement, cette image est sympathique et je comprends qu’on ne cherche pas à changer les choses. Mais dans le domaine des genres littéraires, il n’y a jamais loin entre le jugement neutre (« Ce n’est pas vraiment un genre en soi ») et le jugement dépréciatif (« C’est un sous-genre, une sous-littérature »). D’ailleurs, des auteurs se demandent parfois si le travel writing n’est pas un type d’écriture qui n’attire que des « talents de second ordre » (second rate talents). Et la merveilleuse Debbie Lisle va jusqu’à classer le récit de voyage dans une échelle de qualité, à mi-chemin entre le guide touristique et le roman (The Global Politics of Contemporary Travel Writing).

Je m’inscris en faux contre cette tradition critique. C’est pour cela que je fais une thèse. Il y a un travail à faire, qui consiste à montrer que non, le récit de voyage n’est pas plus hybride que le roman (qui peut être plus hybride que ce qu’est devenu le roman au XXe siècle ? Et d’ailleurs, ce qu’il est devenu n’est que la suite logique de ce qu’il était déjà chez Cervantès et Rabelais, et surtout chez les grands Britanniques des Lumières, Laurence Sterne en tête.)

Il faut essayer de prouver que le récit de voyage bénéficie d’une sorte d’autonomie générique, qu’il est grand et qu’il peut se débrouiller tout seul. Cette question peut paraître spécieuse et abstraite, mais en réalité c’est une question très importante pour une raison d’existence. Pour exister, il faut être reconnu comme autonome. Définir un genre, c’est permettre à des oeuvres d’exister vraiment.

Or j’irai plus loin (plus loin que quoi ? Je ne sais pas, mais j’irai loin) : non seulement il y a un genre à part, dans la littérature, qui s’appelle le récit de voyage, et dans lequel on trouve les « relations », les « notes », les « itinéraires », les « promenades », les « flâneries », les « traversées », les « impressions », les « journaux », « carnets », « lettres », etc.  Mais encore, je dis que le récit de voyage constitue un pôle de créativité qui dépasse de beaucoup la seule littérature. Photographie, vidéo, cinéma, installations, dispositifs, l’art contemporain regorge d’oeuvres et de travaux qui entrent de plain-pied dans le récit de voyage : Errance de Raymond Depardon, Sans Soleil de Chris Marker, La grande vacance de Mathieu Bouvier, ce sont des récits de voyage utilisant d’autres médias que l’écriture seule.

Il y a quelque chose, un quelque chose, qui est commun à tous ces récits de voyage, et ce truc en commun n’est pas seulement le sujet, le contenu. Il y a aussi une communauté de style, d’approche, une proximité qui reste à définir.

Comment représenter son père ? Courte méditation sur la piété filiale basée sur l’art de Yan Pei-Ming

Et comment parler de son paternel ? Les deux choses s’entremêlent.

Quand j’étais plus jeune, je trouvais que mon père avait un visage intéressant, qui méritait d’être photographié ou peint. Plusieurs aspects de sa personnalité s’y lisaient, dans les rides, les plis, le regard.

Inversement, je trouvais que ma mère était irreprésentable, que ses vertus cardinales ne pouvaient pas se deviner en la regardant. Autant les qualités d’indépendance de mon père, esprit d’entreprise, de révolte et d’humour, étaient immédiatement perceptibles sur son visage, autant je songeais qu’il fallait vivre avec ma mère sur le long terme pour voir se déplier, une à une, toutes ses vertus, qui sont ce qu’il y a de plus profond et de plus solide au monde.

J’ignore si tout le monde ressent la même chose. Pour moi, le père est naturellement une statue. Un visage de pierre, héroïque et friable. La mère est trop vivante et mouvante pour être statufiée. Je ne sais pas, je parle ici du fond du coeur, je suis peut-être encore sous l’emprise de je ne sais quelle misogynie cachée. Vous jugerez.

Par ailleurs, je ne suis pas certain que ce qui précède soit plus avantageux pour les pères car, on dira ce que l’on veut, une statue, c’est un peu figée comme souvenir. Les pères méritent peut-être un peu mieux que cela.

Un peintre a construit son oeuvre sur le visage de son père, et c’est pourquoi je me sens proche de lui. Yan Pei-Ming a fait des portraits de son père aux dimensions de tableaux historiques, tout de gris, de noir et de blanc ; ou tout de rouge.  De grands coups de pinceaux, des traits énormes, et des coulures de peinture par centaines, comme des larmes, comme du sang, comme de la pluie. Et des titres poignants : L’homme le plus pauvre ; L’homme le plus triste ; L’homme le plus fier.

paris-21-et-22-avril-2009-045.1240686561.JPG"L'hommes le plus affectueux" de Yan Pei-Ming

Ces trois titres constituaient la série qui étaient présentée à la première exposition où j’ai travaillé comme animateur-conférencier, en 1997. C’était la Biennale de Lyon, et le commissaire, le fameux Harald Szeeman, avait fait en sorte que l’on ne puisse voir ces trois tableaux que de près. C’était une provocation, bien sûr, car ce genre de peintures est fait pour être vu à distance. Je ne crois pas avoir emmené un seul groupe devant ces oeuvres. L’exposition était très grande et les groupes trop nombreux, les gens ne comprenaient pas pourquoi ces toiles étaient derrière des façades, entre deux murs, dans un recoin. Il aurait fallu faire des visites individuelles, ou familiales.

Pour Les funérailles de Monna Lisa, au Louvre, Yan Pei-Ming remet cela. De chaque côté du tryptique de la Joconde, deux grand portraits veillent et se font face : le père de l’artiste à la morgue, mais les yeux ouverts ; et un autoportrait de l’artiste « faisant le mort », les yeux fermés.

 paris-21-et-22-avril-2009-047.1240686626.JPG "Les funérailles de Monna Lisa", détails.

On peut dire, si on y tient, que le fils refuse la mort de son père et propose de mourir à sa place. Ce serait logique et parfaitement courant comme sentiment. On peut dire aussi que le peintre se représente mort car au Louvre, on n’y expose que des morts. Et enfin on peut dire que, s’agissant des « funérailles » de Mona Lisa, il convient de travailler sur un cycle de renaissance (dans tous les sens du terme), de faire revivre la peinture en enterrant son icône déifiée (la Joconde) et pour cela, montrer un mort revenu à la vie et un vivant rendu à la mort. Ce sont les trois choses que l’on peut dire. Après quoi il ne reste plus rien à dire.

Tout de même, donner à son père une place dans le plus beau musée du monde, à côté d’une Odalisque d’Ingres, entouré de peintures historiques et mythologiques européennes, l’artiste ne pouvait pas faire davantage pour lui démontrer son incroyable réussite. Regarde papa comme j’ai réussi ma vie. Je te rends immortel, je fais de toi un être aussi immortel que Mona Lisa. Tu aurais peut-être voulu que je sois ingénieur mais je m’en fous pas mal : regarde un peu où je suis, à moins de cinquante ans. Regarde où je t’emmène. Tu es fier de ton fils, dis ?

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Pourquoi les gens ont-ils toujours besoin de prouver quelque chose à leur père ? Si j’avais des enfants, voilà une chose qui me déplairait. Mon père nous a d’ailleurs assez bien exprimé son indifférence quant aux carrières, aux réussites sociales, aux bonnes notes. La seule fois où je fus premier de la classe, il vit cela comme une anomalie, un motif d’inquiétude-pour-rire. Comme, en plus, pour des raisons administratives, je devais quitter la voiture de ramonage où nous étions pour donner des coups de fil, il me dit d’un air faussement emmerdé : « Oui mais, ça va s’arrêter où, cette histoire ? »

Mon père est la première personne qui m’ait fait rire aux larmes. Aux larmes. Un jour, à l’âge de sept ou huit ans, en sortant de l’épicerie de Saint-Just Chaleyssin, j’ai eu un déclic : j’avais compris ce qu’était l’humour. Le soir, à table, j’ai voulu répéter le trait d’esprit que mon père avait lancé à l’épicière, mais j’en riais tellement que personne ne comprit l’intense drôlerie qui était pour moi, un éclair de génie.

Un jour je raconterai cette blague, et ce sera mon portrait à moi. L’homme le plus drôle, voilà qui en imposera, et qui vaudra mieux qu’une statue, héroïque et friable.

« Les funérailles de Monna Lisa » de Yan Pei-Ming

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Quand le Louvre propose à des artistes contemporains de faire un boulot sur une oeuvre de leur collection, Yan Pei-Ming lui, relève le défi avec le tableau le plus célèbre du musée, donc du monde. Mais comment traiter de Mona Lisa ? Il a décidé de la faire mourir, et d’organiser ses funérailles.

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Pour ce faire, non seulement il reproduit la fameuse image dans des dimensions gigantesques et dans des couleurs grises légèrement bleutées, mais il va en faire un retable. De part et d’autre de la belle Italienne, deux tableaux continuent le paysage de La Joconde, comme on peut le voir en particulier avec le bras d’eau qui passe derrière la tête de Mona Lisa, et qui se poursuit sur le tableau de droite. Et comme on le voit, plus généralement, en suivant des yeux la ligne d’horizon.

Ses paysages sont jonchés de têtes de mort, comme dans la vieille tradition baroque des Vanités. Yan Pei-Ming, né à Shanghai en 1961, et formé à la peinture monumentale à la chinoise, n’a aucun complexe avec la tradition occidentale. Il la prend à bras le corps et en fait ses propres interprétations. Retable médiéval, portrait Renaissance, Vanité baroque, l’artiste contemporain reprend toute l’histoire de l’art à son compte dans son style reconnaissable.

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Quand on entre dans la salle, les toiles sont éclairées de telle sorte qu’on a l’impression d’être en présence de « toiles multumédia », comme si les toiles diffusaient de la lumière. On s’éloigne alors, et c’est avec la distance qu’on perçoit le jeu sur les paysages. De près, on croit être devant des peintures abstraites, sauf la Joconde elle-même qu’on reconnaît.

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La précarité de la traduction

Croyez-le croyez-le pas, tous les jours, ce blog est traduit en anglais par Google. Même les commentaires le sont, je vous prie de vérifier ici.

Je m’en suis rendu compte ce week-end, avec un mélange d’amusement et d’irritation : Google ne m’a rien demandé, rien offert, il a juste décidé de traduire. Pour une raison obscure car qui pourrait bien avoir envie de lire La précarité du sage dans le monde anglo-saxon ? Je les connais, les Anglo-Saxons, les traductions ne les intéressent pas. Et des traductions farfelues, de plus, j’aime autant le dire tout de suite.

« Prière précaire » y est traduit : Please précaire. C’est n’importe quoi! Non seulement « prière » pourrait être traduit avec plus de littéralité (et de correction) par prayer, mais en plus le mot anglais precarious existe, pourquoi le traducteur automatique a-t-il laissé le mot français ?

Car il s’agit d’une traduction automatique, naturellement. Google ne va pas payer un zombie pour traduire mes élucubrations et celles des commentateurs. Vous imaginez la tête du mec qui devrait se taper les commentaires de Michel Jeannès ? Nervous breakdown, direct au Vinatier, le gonze.

Enfin, je finirai par deux remarques. (Inutile de préciser que je finirai, d’ailleurs, car vous le voyez bien, le billet touchant à sa fin.) Deux remarques : (oui mais ça aussi vous le verrez bien, et ça n’apporte aucune substance.)

Je finirai donc par deux remarques : d’un côté il est éclairant de jeter un oeil sur la version anglaise de ce blog pour mesurer les progrès réalisés par la traduction automatique. C’est quand même impressionnant. Il y a bien sûr de nombreux ratés, mais en gros, c’est bien meilleur que ce que l’on pouvait faire avec Babel fish il y a quelques années, comme je l’ai montré dans un billet chinois, autrefois.

D’un autre côté, quid de la volonté des auteurs de ne pas être traduit ? Je ne parle pas seulement des gens comme Beckett qui ne voulaient pas être lus par leur mère, mais plus près de nous, Neige, la jeune Chinoise, qui écrit dans son dernier billet que son blog est un jardin privé, et qu’il ne pourrait pas en être ainsi si son petit copain pouvait lire le français. Si Google traduit le blog de Neige, il n’est pas impossible que cela l’affecte réellement.

Troisième remarque, qui n’était pas prévue mais que je rajoute in extremis : y a-t-il aussi des traductions automatiques en d’autres langues ? Ceci était une question, mais qui valait, pour son poids, une remarque.