Comment représenter son père ? Courte méditation sur la piété filiale basée sur l’art de Yan Pei-Ming

Et comment parler de son paternel ? Les deux choses s’entremêlent.

Quand j’étais plus jeune, je trouvais que mon père avait un visage intéressant, qui méritait d’être photographié ou peint. Plusieurs aspects de sa personnalité s’y lisaient, dans les rides, les plis, le regard.

Inversement, je trouvais que ma mère était irreprésentable, que ses vertus cardinales ne pouvaient pas se deviner en la regardant. Autant les qualités d’indépendance de mon père, esprit d’entreprise, de révolte et d’humour, étaient immédiatement perceptibles sur son visage, autant je songeais qu’il fallait vivre avec ma mère sur le long terme pour voir se déplier, une à une, toutes ses vertus, qui sont ce qu’il y a de plus profond et de plus solide au monde.

J’ignore si tout le monde ressent la même chose. Pour moi, le père est naturellement une statue. Un visage de pierre, héroïque et friable. La mère est trop vivante et mouvante pour être statufiée. Je ne sais pas, je parle ici du fond du coeur, je suis peut-être encore sous l’emprise de je ne sais quelle misogynie cachée. Vous jugerez.

Par ailleurs, je ne suis pas certain que ce qui précède soit plus avantageux pour les pères car, on dira ce que l’on veut, une statue, c’est un peu figée comme souvenir. Les pères méritent peut-être un peu mieux que cela.

Un peintre a construit son oeuvre sur le visage de son père, et c’est pourquoi je me sens proche de lui. Yan Pei-Ming a fait des portraits de son père aux dimensions de tableaux historiques, tout de gris, de noir et de blanc ; ou tout de rouge.  De grands coups de pinceaux, des traits énormes, et des coulures de peinture par centaines, comme des larmes, comme du sang, comme de la pluie. Et des titres poignants : L’homme le plus pauvre ; L’homme le plus triste ; L’homme le plus fier.

paris-21-et-22-avril-2009-045.1240686561.JPG"L'hommes le plus affectueux" de Yan Pei-Ming

Ces trois titres constituaient la série qui étaient présentée à la première exposition où j’ai travaillé comme animateur-conférencier, en 1997. C’était la Biennale de Lyon, et le commissaire, le fameux Harald Szeeman, avait fait en sorte que l’on ne puisse voir ces trois tableaux que de près. C’était une provocation, bien sûr, car ce genre de peintures est fait pour être vu à distance. Je ne crois pas avoir emmené un seul groupe devant ces oeuvres. L’exposition était très grande et les groupes trop nombreux, les gens ne comprenaient pas pourquoi ces toiles étaient derrière des façades, entre deux murs, dans un recoin. Il aurait fallu faire des visites individuelles, ou familiales.

Pour Les funérailles de Monna Lisa, au Louvre, Yan Pei-Ming remet cela. De chaque côté du tryptique de la Joconde, deux grand portraits veillent et se font face : le père de l’artiste à la morgue, mais les yeux ouverts ; et un autoportrait de l’artiste « faisant le mort », les yeux fermés.

 paris-21-et-22-avril-2009-047.1240686626.JPG "Les funérailles de Monna Lisa", détails.

On peut dire, si on y tient, que le fils refuse la mort de son père et propose de mourir à sa place. Ce serait logique et parfaitement courant comme sentiment. On peut dire aussi que le peintre se représente mort car au Louvre, on n’y expose que des morts. Et enfin on peut dire que, s’agissant des « funérailles » de Mona Lisa, il convient de travailler sur un cycle de renaissance (dans tous les sens du terme), de faire revivre la peinture en enterrant son icône déifiée (la Joconde) et pour cela, montrer un mort revenu à la vie et un vivant rendu à la mort. Ce sont les trois choses que l’on peut dire. Après quoi il ne reste plus rien à dire.

Tout de même, donner à son père une place dans le plus beau musée du monde, à côté d’une Odalisque d’Ingres, entouré de peintures historiques et mythologiques européennes, l’artiste ne pouvait pas faire davantage pour lui démontrer son incroyable réussite. Regarde papa comme j’ai réussi ma vie. Je te rends immortel, je fais de toi un être aussi immortel que Mona Lisa. Tu aurais peut-être voulu que je sois ingénieur mais je m’en fous pas mal : regarde un peu où je suis, à moins de cinquante ans. Regarde où je t’emmène. Tu es fier de ton fils, dis ?

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Pourquoi les gens ont-ils toujours besoin de prouver quelque chose à leur père ? Si j’avais des enfants, voilà une chose qui me déplairait. Mon père nous a d’ailleurs assez bien exprimé son indifférence quant aux carrières, aux réussites sociales, aux bonnes notes. La seule fois où je fus premier de la classe, il vit cela comme une anomalie, un motif d’inquiétude-pour-rire. Comme, en plus, pour des raisons administratives, je devais quitter la voiture de ramonage où nous étions pour donner des coups de fil, il me dit d’un air faussement emmerdé : « Oui mais, ça va s’arrêter où, cette histoire ? »

Mon père est la première personne qui m’ait fait rire aux larmes. Aux larmes. Un jour, à l’âge de sept ou huit ans, en sortant de l’épicerie de Saint-Just Chaleyssin, j’ai eu un déclic : j’avais compris ce qu’était l’humour. Le soir, à table, j’ai voulu répéter le trait d’esprit que mon père avait lancé à l’épicière, mais j’en riais tellement que personne ne comprit l’intense drôlerie qui était pour moi, un éclair de génie.

Un jour je raconterai cette blague, et ce sera mon portrait à moi. L’homme le plus drôle, voilà qui en imposera, et qui vaudra mieux qu’une statue, héroïque et friable.

« Les funérailles de Monna Lisa » de Yan Pei-Ming

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Quand le Louvre propose à des artistes contemporains de faire un boulot sur une oeuvre de leur collection, Yan Pei-Ming lui, relève le défi avec le tableau le plus célèbre du musée, donc du monde. Mais comment traiter de Mona Lisa ? Il a décidé de la faire mourir, et d’organiser ses funérailles.

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Pour ce faire, non seulement il reproduit la fameuse image dans des dimensions gigantesques et dans des couleurs grises légèrement bleutées, mais il va en faire un retable. De part et d’autre de la belle Italienne, deux tableaux continuent le paysage de La Joconde, comme on peut le voir en particulier avec le bras d’eau qui passe derrière la tête de Mona Lisa, et qui se poursuit sur le tableau de droite. Et comme on le voit, plus généralement, en suivant des yeux la ligne d’horizon.

Ses paysages sont jonchés de têtes de mort, comme dans la vieille tradition baroque des Vanités. Yan Pei-Ming, né à Shanghai en 1961, et formé à la peinture monumentale à la chinoise, n’a aucun complexe avec la tradition occidentale. Il la prend à bras le corps et en fait ses propres interprétations. Retable médiéval, portrait Renaissance, Vanité baroque, l’artiste contemporain reprend toute l’histoire de l’art à son compte dans son style reconnaissable.

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Quand on entre dans la salle, les toiles sont éclairées de telle sorte qu’on a l’impression d’être en présence de « toiles multumédia », comme si les toiles diffusaient de la lumière. On s’éloigne alors, et c’est avec la distance qu’on perçoit le jeu sur les paysages. De près, on croit être devant des peintures abstraites, sauf la Joconde elle-même qu’on reconnaît.

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La précarité de la traduction

Croyez-le croyez-le pas, tous les jours, ce blog est traduit en anglais par Google. Même les commentaires le sont, je vous prie de vérifier ici.

Je m’en suis rendu compte ce week-end, avec un mélange d’amusement et d’irritation : Google ne m’a rien demandé, rien offert, il a juste décidé de traduire. Pour une raison obscure car qui pourrait bien avoir envie de lire La précarité du sage dans le monde anglo-saxon ? Je les connais, les Anglo-Saxons, les traductions ne les intéressent pas. Et des traductions farfelues, de plus, j’aime autant le dire tout de suite.

« Prière précaire » y est traduit : Please précaire. C’est n’importe quoi! Non seulement « prière » pourrait être traduit avec plus de littéralité (et de correction) par prayer, mais en plus le mot anglais precarious existe, pourquoi le traducteur automatique a-t-il laissé le mot français ?

Car il s’agit d’une traduction automatique, naturellement. Google ne va pas payer un zombie pour traduire mes élucubrations et celles des commentateurs. Vous imaginez la tête du mec qui devrait se taper les commentaires de Michel Jeannès ? Nervous breakdown, direct au Vinatier, le gonze.

Enfin, je finirai par deux remarques. (Inutile de préciser que je finirai, d’ailleurs, car vous le voyez bien, le billet touchant à sa fin.) Deux remarques : (oui mais ça aussi vous le verrez bien, et ça n’apporte aucune substance.)

Je finirai donc par deux remarques : d’un côté il est éclairant de jeter un oeil sur la version anglaise de ce blog pour mesurer les progrès réalisés par la traduction automatique. C’est quand même impressionnant. Il y a bien sûr de nombreux ratés, mais en gros, c’est bien meilleur que ce que l’on pouvait faire avec Babel fish il y a quelques années, comme je l’ai montré dans un billet chinois, autrefois.

D’un autre côté, quid de la volonté des auteurs de ne pas être traduit ? Je ne parle pas seulement des gens comme Beckett qui ne voulaient pas être lus par leur mère, mais plus près de nous, Neige, la jeune Chinoise, qui écrit dans son dernier billet que son blog est un jardin privé, et qu’il ne pourrait pas en être ainsi si son petit copain pouvait lire le français. Si Google traduit le blog de Neige, il n’est pas impossible que cela l’affecte réellement.

Troisième remarque, qui n’était pas prévue mais que je rajoute in extremis : y a-t-il aussi des traductions automatiques en d’autres langues ? Ceci était une question, mais qui valait, pour son poids, une remarque.

Michel Jeannès sur France Culture

Ce mardi soir, de 22h15 à 23h30, l’émission Surpris par la nuit s’intéresse aux boutons et aux créateurs qui font travailler les formes d’art et les communautés humaines autour de ce petit objet presque insignifiant.

J’avais déjà parlé du travail de Jeannès sur ce blog, et son site est en lien ici depuis le début de La précarité du sage. C’est donc naturellement que j’encourage tout le monde à écouter France Culture ce soir pour mettre un timbre sur la voix de l’artiste qui vient parfois commenter les billets de ce blog, commenter les autres commentaires, commenter les menus faux-pas que l’on fait avec le langage.

Il ne sera pas seul dans l’émission. Des écrivains, des collectionneurs, des créateurs feront vibrer la corde du bouton (là, par exemple, je sens que j’aurais pu trouver un jeu de mots, avec « vibrer », avec « la corde », la corde, le fil, fil à coudre, coudre des boutons. En cherchant, j’aurais pu faire jouer les mots boutons, boutons à trou, trous de mémoire, mémoire Moïra, Moïra/destin, destin/fatum, Fatum/fée, fée du logis, fée du logis/ménagère, ménagère/mercerie, Mercerie/ Michel Jeannès. J’aurais pu, mais je ne sais pas faire de jeux de mots, voilà.)

Au cimetière de Belfast

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Les cimetières anglo-saxons sont de formidables lieux de promenades. Ils ont ceci de commun avec les terrains de golf qu’ils épousent les terrains, les montagnes, et qu’ils crèent de véritables paysages.

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J’ai trouvé celui-ci par hasard, en allant courir dans la direction de la montagne. Pour le modeste coureur que je suis, la découverte de ce cimetière, le City Cemetery, était une aubaine car il me permettait d’alterner course et marche avec moins de scrupules et plus de raison que sur un terrain de sport.

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Depuis, j’y retourne de temps en temps, préférant ce lieu à tous les parcs que j’ai, jusqu’à présent, trouvé autour de chez moi. On me dira que c’est un peu lugubre, comme préférence, et je laisserai dire.

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Il y a pourtant peu de parcs qui offrent autant de variété de végétations dans un mélange d’ordre et de désordre, avec un sens de la ruine que possèdent à un haut degrès les Britanniques.

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Au loin s’étend Belfast, sur quoi veillent les morts.

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Comment ne pas avoir envie de visiter l’Angleterre, la médiévale Angleterre, la romantique Angleterre ? Quand la langue internationale ne sera plus l’anglais, on cessera de prendre cette langue pour un code de communication et on reprendra langue avec ses grands romantiques. Et on visitera l’Angleterre plutôt que l’Irlande ou l’Ecosse. Nos fils et nos petits-fils nous diront : mais que diable étiez-vous donc allés foutre en Irlande, alors que vous aviez l’Angleterre à deux pas ? Et nous serons fatigués, et nous ne leur répondrons pas. 

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Belfast n’est borné que par une montagne, au nord et à l’ouest. Autant dire que la ville n’est pas limitée du tout. On peut agrandir le cimetière indéfiniment, et surtout, fabriquer des tas de quartiers, là-haut sur la colline. Moi, je compte déjà aller y faire un potager, en prévision des jours mauvais. Aves ma bande, on pourra devenir les hommes de la montagne et des rivières, et on fera régner la terreur parmi les randonneurs et les écologistes.

Les dômes ottomans et l’écume philosophique

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Les mosquées d’Istanbul sont des splendeurs urbaines. Elles donnent du relief à l’espace en le bombant mille et une fois. Ces multiplicités de dômes sont un défis à l’imagination du touriste. Les mosquées ici sont des concentrations de demi-sphères qui, vues de loin, donnent des impressions de planètes agrégées, ou de gros Bouddhas sans tête, ou même de mousse, d’écume qui fait des bulles.

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Je le sentais sans en avoir conscience. C’est à Sainte-Sophie, voyant les différents plans de l’église au cours de ses constructions que je vis l’importance du dôme et que tout s’éclaircit. Le dôme centrale de Sainte-Sophie représente l’univers, ou le monde, et les Ottomans ont ensuite mis des dômes à toutes leurs mosquées. Ils n’ont pas cherché à en faire de plus grandes, ils les ont seulement voulus plus nombreux. L’important est l’agrégation de ces boules dans l’espace. Le voyageur y voit la pluralité des mondes et la prolifération, l’idée de prolifération comme catégorie mentale. 

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Les paysages d’Istanbul, avec ces majestueux amas de sphères, encadrés des minarets, amènent le fidèle à concevoir la multiplicité, le vertige de la reproduction, plutôt que l’unité.

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Le philosophe allemand Peter Sloterdijk a dû avoir Istanbul en tête quand il a inventé sa théorie de la « sphérologie ». Il en a fait une trilogie, trois bouquins sur l’idée de sphères, de bulles et d’écume. Dans tous ses états, la boule est une forme simple qui est, pour Sloterdijk, une représentation du monde, le centre de nombreux symboles. Mais c’est aussi une forme dans un sens beaucoup plus allemand, plus philosophique. Sloterdijk voit dans la mousse et dans l’écume une matière mi-gazeuse mi-liquide qui est à la fois extrêmement fragile et dévastatrice (grâce à la chimie moderne par exemple). Il y voit une lutte entre les différents principes matériels (solide, liquide, gazeux) qui aboutit à une « subversion de la substance », car l’écume est et n’est pas en même temps, elle est de l’air matérialisé, de l’eau non évaporée mais aérée tout de même. L’écume n’est ni une matière à part, ni de l’air, ni de l’eau : c’est la surface des choses, c’est du rêve éveillé, de l’apparence pure.

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« C’est ainsi, écrit Sloterdijk, que la tradition, la plupart du temps, a considéré ce « quelque chose » précaire – en se méfiant de lui comme d’une perversion. Structure instable d’espaces creux emplis de gaz qui prennent le dessus sur le solide comme s’ils menaient un coup d’État nocturne, l’écume se présente comme une inversion de l’ordre naturel au cœur de la nature. » Spères III

Les Ottomans ont compris tout cela. Leurs mosquées sont des jeux avec l’apparence du monde, une manière de dire au fidèle que la matière n’est qu’écume, jeux de boules, que le monde n’est qu’apparence et qu’il faut se laisser fondre dedans. Je me suis senti, à un moment donné, glisser vers l’Islam comme un mode d’existence propice à la sagesse précaire. La poésie intense qui se dégage de ces lieux de culte. Ecoutez encore Sloterdijk sur l’écume :

« Les rêveurs et les agitateurs sont chez eux dans l’écume, comme dans les châteaux de cartes. On n’y rencontrera jamais les adultes, les sérieux, ceux qui agissent avec mesure. Qui est adulte ? Celui qui se refuse à chercher un appui sur ce qui n’a pas d’appui. Seuls les séducteurs et les escrocs, prenant le parti de l’impossible, veulent emporter leurs victimes dans leur excitation sans fond. »

Les Ottomans ont certainement eu cette âme de charmeur, de séducteur. Ils ont construits des rêves en pierre et en mot. Le sage précaire est sur la voie, c’est ce que l’on peut espérer. Lui aussi est un escroc et un bonimenteur, un fameux roublard qui cherche à prendre appui sur l’instabilité des choses.

Chant de marbre à Sainte-Sophie

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Sainte-Sophie est le haut lieu de la chrétienté touristique en Turquie. Elle fut construite il y a presque 2000 ans, détruite et reconstruite plusieurs fois. Transformée en mosquée puis, sous la République, transformée en un musée.

C’est un grand lieu en travaux, un grand lieu où il fait froid, un grand espace mal éclairé, où des pigeons volent, donnant une touche de romantique décrépitude, rappelant au voyageur qu’il se trouve dans une ruine.

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N’allez pas visiter Sainte-Sophie si vous n’aimez pas l’histoire, l’architecture ou la religion. D’ailleurs, si rien de tout cela ne vous intéresse, ne voyagez pas, ne sortez pas de chez vous, vous risquez inutilement d’être déçu par le monde et les hommes. Ces derniers ont toujours tenté d’exprimer leur sentiment religieux dans des formes architecturales aberrantes, et ont toujours investi dans l’histoire plus que ce que ce qu’elle pouvait leur offrir en retour.

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Ce qui m’a frappé au bout d’un moment de visite, outre la pure grandeur du lieu, sa vastitute et sa solennité, c’est sa matérialité : le marbre est omniprésent et il est superlatif. Les gens du premier millénaire chrétien devaient avoir une adoration pour le marbre, un peu comme les Chinois avec le Jade. Il faut imaginer les éclats de voix devant chaque colonne de marbre, et le sentiment de trangression sacrée chaque fois qu’ils marchaient sur un sol de marbre.

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On pouvait aller chercher le marbre dans des carrières aussi éloignées qu’il était imaginable. Bien sûr, l’architecture byzantine, c’est surtout les mosaïques et les fonds dorés, les grands yeux, ou simplement les yeux qui vous fixent. Ces trois choses superbes, mosaïque, or et yeux, fascinent les fidèles et détournent le voyageur de ce marbre extraordinaire, pur trésor naturel qui est exposé dans toute l’église, en panneaux.

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Ce n’est pas qu’à Sainte-Sophie qu’on voit du marbre. C’est là seulement que j’ai pris des photos. Au grand palais des Sultans, le « Topkapi », il est omniprésent et splendide. 

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Il nous faut retrouver notre âme d’ingénieur. Si la tour Eiffel intéresse l’humanité, c’est parce qu’elle représente une prouesse technologique : on n’avait jamais construit aussi haut car le poids de la matière aurait fait s’écrouler la tour sur elle-même. Il fallait un matériaux nouveaux, l’acier, modulable, à la fois solide et souple. Il fallait des connaissances techniques pointues pour élaborer la forme et l’orientation les plus résistantes au vent, etc. Même chose pour les colonnes de marbre au Ve et au VIe siècle. Et même chose pour ces chapiteaux tellement sculptés qu’on les croit en dentelle, et qui pourtant soutiennent le plus grand édifice du monde chrétien.

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Les réseaux de lignes des plaques de marbre sont si extraordinaires que quelques touristes, comme moi, les photographient. Mais attention à ne pas se faire avoir. Il faut aller voir de près pour s’assurer qu’il s’agit bien de pierre. Dans un certain nombre d’endroits, les conservateurs turcs ont peinturluré les murs blancs pour faire illusion. Parfois, le travail de ces illusionnistes est admirable, mais quand il est pris en photo par des touristes, c’est généralement que le peintre en a trop fait et qu’il a inventé des couleurs et des lignes infidèles aux principes de la géologie.

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Voyage contemporain : des artistes pour de nouvelles formes

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Michel Jeannès, Journal du fibulanomiste

Je profite du plaisir que m’a procuré Michel Le Bris en commentant ce blog pour rebondir sur une remarque communément admise : son oeuvre, le festival « Étonnants voyageurs » et son travail éditorial seraient une bonne chose pour la littérature du voyage. Est-ce si sûr ? Je ne le crois pas, pour deux raisons. Premièrement, le travail éditorial concerne surtout des traductions et des rééditions, ce qui est bien, mais donne une image nostalgique du voyage et de l’écriture du voyage. Deuxièmement, ce que Michel Le Bris promeut n’a jamais été le récit de voyage, mais la littérature aventureuse, les romans d’aventure.

Or le récit de voyage doit être considéré sous son aspect non-fictionnel pour le faire avancer. Il ne s’agit pas de rejeter les fictions, mais simplement de redonner du lustre au récit de voyage en tant qu’essai d’écriture et de genre expérimental. Les grands essais dans ce domaine s’éloignent considérablement de ce que préconise Michel Le Bris. Prenez des classiques contemporains comme Tentative d’épuisement d’un lieu parisien de George Perec, Mobile de Michel Butor, L’Empire des signes de Roland Barthes, ce sont des oeuvres de voyage, de qualité littéraire indiscutable, mais qui n’ont rien de fictionnel et qui renouvellent puissamment le genre « récit de voyage ». Ce genre, Michel Le Bris n’aide en rien à le développer. Pire, Le Bris a critiqué très durement des écrivains comme Barthes et Butor, les traitant de « nains » (cf. Pour une littérature-monde), car leur travail conteste le récit traditionnel, romanesque et fictionnel.

Résumons : Michel Le Bris ne défend la littérature de voyage que dans la mesure où elle reste cantonnée dans des romans d’aventure classiques. Il la rejette quand elle explore des territoires d’écriture nouveaux.

Je précise à toute fin utile que si je tape sur Michel Le Bris, comme dans ce billet très dur, ce n’est pas poussé par la haine, car je n’ai rien contre l’homme, mais pour faire prendre conscience de problématiques littéraires et esthétiques qui méritent la constitution provisoire d’une « machine de guerre ». Frapper plusieurs fois, ne pas s’arrêter, depuis des lieux virtuels et réels, frapper pour faire voir ce qu’il y a d’engoncé et de réactionnaire dans ce qu’ont fait nos aînés.

Aujourd’hui, un acteur des lettres aussi important que Michel Le Bris devrait se pencher sur des propositions d’écriture qui essaient d’inventer, plutôt que de revenir incessamment à des romans d’aventure et à une fiction prétendument populaire. Il devrait être à l’écoute des artistes contemporains qui bricolent des dispositifs, des projets, des interventions sur des territoires, des installations baroques.

Quelques exemples d’oeuvres narratives à la fois géographiques, voyageuses, et exploratrices de formes.

Le « Journal du fibulanomiste », de Michel Jeannès, fait partie de cette mouvance. Publié dans un livre qui s’intitule 111 rumeurs de Villes, ce travail met en texte et en image des itinéraires urbains, des collectes de boutons perdus ou jetés, donnant lieu à d’autres types de collectes, bouts de journaux, faits divers, lambeaux de récits, etc. C’est bien une manière de raconter la vie des gens, une manière qui nous échappe, nous qui ne sommes ni artistes, ni aventuriers. Voir la photo ci-dessus et lire cet extrait.

Il faudrait aussi se pencher sur le travail de Mathieu Bouvier, qui, depuis quinze ans, interroge nos rapports aux territoires et nos circulations dans les espaces urbains, ruraux, rurbains, uraux, que sais-je encore ? Il y a quelques années, il a donné, à l’Ecole des Beaux-arts du Mans, une conférence-performance intitulée : De la marche considérée comme un des beaux-arts. Il avait fait le chemin à pied, de Montreuil au Mans. Quelques jours de marche qui sont à inclure dans le projet artistique de la conférence. Récemment, dans L’herbe, il a créé avec Mylène Benoit un dispositif (il n’y a pas d’autre mot) autour des terrains vagues de l’agglomération lilloise ; ils les appellent des « interstices » urbains, des « taches blanches » cartographiques, rejoignant par là, peut-être sans le savoir, les recherches de Jean-Didier Urbain sur le « touriste interstitiel » . Dans L’herbe, il y a des vidéos, une intallation (donc des choses à exposer), des trucs internet (donc propices à la navigation), mais aussi des actions qui n’entrent pas dans les catégories habituelles de l’art, des randonnées, des excurisons. Bouvier et Benoit avaient même le projet d’écrire un Guide de randonnée sur le modèle de ceux de l’IGN, sur tous ces terrains vagues, avec une page de carte et une page de texte. On pourrait imaginer le type de prose : « Cinquante mètres après le cadavre du renard, tournez à droite vers la bretelle… » Dans l’introduction du site de L’herbe, ils définissent ces territoires interstitiels comme une création d’espace et de temps « en voie de resserrement ». Ce que l’on voit sur leurs photos donne, il est vrai, l’impression étrange de lieux opprimés, compressés par les autoroutes et le trafic, mais où certaines personnes, plus ou moins exclues, des riverains aux contours flous, peuvent trouver du repos.

Voilà, ce sont des gens comme cela qui sont l’avenir du récit de voyage, pas des promoteurs d’une littérature déjà connue. Le récit de voyage n’est pas un récit « enjoliveur de réalité », même si, à travers toutes les recherches topographiques, l’attachement au réel, les descriptions rigoureuses auxquelles s’astreignent les artistes, une image fabuleuse du réel finit par émerger.

« Le temps des fables est arrivé », écrivait André Dhôtel.

Le monde entier sourit à Belfast

Des photos de familles du monde entier, en plein centre de Belfast.

Des photos de gens heureux en famille, heureux de poser devant un photographe, heureux de représenter la diversité, la mixité, le métissage.

Le mélange des genres, dit Gérard Genette dans plusieurs de ses livres, est un genre en soi.

Des photos dont le sage précaire ne sait pas s’il s’agit d’une exposition normale, sans idée préconçue, ou si elle représente une sorte de discours en faveur de la paix entre les communautés. Ou même si, au contraire, il faut la voir comme une façon de tourner le dos aux interminables discours intercommunautaires : « regardons un peu des étrangers, cela nous reposera l’esprit. »

Des photos de métissage qui montrent une direction pour le bonheur : constituez-vous en famille, mélangez les races et les cultures, vous verrez, même pauvres, vous sourirez pareil.

Voyages et merceries. L’art de Michel Jeannès

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Hier matin, un bouton décisif de mon jean était sur le point de se détacher. C’était du tracas, car il en manquait déjà un, et avec celui-ci qui se faisait la malle, je ne pouvais décemment plus porter le pantalon en question.

J’en changeai donc, et descendis l’escalier, lorsque je vis une lettre, à moi adressée. C’est un ami artiste qui m’écrit en réponse à un petit récit que je lui avais donné. Il m’avait confié une feuille cartonnée, sur laquelle je devais coudre un bouton et raconter l’histoire qui me liait à ce bouton. La lettre d’hier était un commentaire sur mon histoire.

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L’artiste en question, Michel Jeannès, renouvelle par ses histoires de boutons la dimension participative de l’art contemporain. Il se laisse emmener dans les histoires des populations rencontrées, du moment qu’elles partent du monde de la mercerie. D’ailleurs, son collectif artistique s’appelle La Mercerie. Entre autres travaux, ils encadrent les fiches cartonnées et en font des objets d’exposition. Nos récits de bouton prennent place dans un dispositif artistique beaucoup plus large, comprenant du visuel, de l’audio-visuel, de l’écrit et des publications, des voyages et des interventions variées dans des quartiers populaires.

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Michel Jeannès recueille des histoires, mais il ne se contente pas de les exploiter pour ses expositions et ses écrits. Il répond à chacun, en le remerciant de son histoire par un commentaire de celle-ci. Il appelle ces échanges un « chantier épistolaire ». Son commentaire de mon histoire m’a fait plaisir. J’avais cousu un bouton venant de la boutique qu’avait mon ancêtre à Rouen, avant la guerre. Dans mon récit, j’évoquais cet arrière-grand-père légendaire, que je n’ai jamais connu, mais qui me fascinait. Je m’étonnais que, ancien paysan et boutiquier, il n’ait jamais cherché à devenir propriétaire, ni à acquérir de patrimoine.

Voici ce que me répond l’artiste :

Ta narration dépeint une anté-origine terrienne à ton bisaïeul mercier.

Pour le plaisir de la controverse, la « morale paysanne faite d’économie et de méfiance » résulte d’une relation à la nature et des leçons que celle-ci sait donner, enseignant la vanité de la maîtrise sur les éléments. Ton ancêtre dispendieux aurait alors conservé la partie morale de la morale, sous forme d’une belle confiance en la vie et ce qu’elle offre.

De sa vie donnée en exemple, tu sembles extraire le modèle du « sage précaire » qui te tient à coeur comme prototype du non-possédant.

Ainsi que ta maman, tu choisis de coudre un bouton-fleur, signe d’une esthétique fragile de l’instant.

A l’orée de cet an neuf en bouton, reçois mes voeux de bons vents.

Michel

Belle interprétation, car moi, dans le billet que j’avais consacré à cet ancêtre boutiquier, je le tenais pour responsable d’une sorte de malédiction familiale, qui faisait de nous des gens incapables de progresser culturellement. Par son commentaire, mon ami artiste me réconcilie avec mes origines. Il fait d’un commerçant douteux un précurseur – qui l’eût cru ? – de ce blog et de ma vie de chercheur précaire!

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C’est cela, l’art des grands performers, des vrais artistes contemporains. Ils nous font voyager dans des souvenirs et dans les significations multiples des objets qui peuplent nos vies. Quand on fréquente Michel Jeannès, ou qu’on visite son site, ou qu’on lit son livre, ou qu’on visite une de ses expositions, on se rend compte de la richesse fabuleuse du bouton. Fabuleuse, de « fable ». On s’aperçoit que le bouton est un objet qui structure, non seulement nos habits, mais aussi nos façons de percevoir les « liens » de toutes sortes. Liens familiaux, atomes crochus, liens hypertextuels, liens distendus, amitiés perdues, création de lien social.

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Ce qui m’intéresse dans le travail de Jeannès, c’est son rapport à l’écriture du voyage. Dans Zone d’intention poétique, il y a un chapitre intitulé « Journal du fibulanomiste », où l’auteur prend note de la découverte des boutons dans la rue. On y découvre, par une fenêtre si étroite, la Chine, l’Argentine, Lyon, enfin la terre entière.

Et comme je suis sur le point de travailler moi-même sur les convergences esthétiques entre le récit de voyage et l’art contemporain, (le récit de voyage étant une forme d’essai à lire comme une « performance »), cette lettre apparue hier arrive à point nommé. Elle me rappelle que le récit de voyage ne doit pas s’inspirer des grands explorateurs, et ne doit pas verser dans la nostalgie d’une époque où il n’y avait pas de touristes, mais il doit se rapprocher de ces artistes qui interviennent constamment sur des territoires, les mettent sous tension, les transforment en zones d’échanges et en zones de transit.

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