Traits chinois, day one

Juste un petit mot pour dire que la première journée du colloque s’est très bien passée.

Gao Xingjian était arrivé hier soir, avec les professeurs Zhang Yinde (Paris III) et Gilbert Fong (Université de Hong Kong), accompagnés de femmes et assistantes.

Mon vieux copain Ben était là et a parlé des Chinois en Afrique avec beaucoup de classe et d’autorité. Moi, qui présidais la séance, j’étais fier de lui et je pense que ses autres copains, sa femme, sa mère, ses soeurs et son frère auraient ressenti la même chose en l’écoutant.

Moi, j’ai improvisé et résumé ma conférence pour rattraper le retard qui avait été pris au préalable. Cette nécessité temporelle m’arrangeait bien sûr, car elle me permettait de cacher les faiblesses de ma présentation. Je pouvais prétendre que je ne montrais que la partie émergée de l’iceberg. Dans la ville de la construction du Titanic, c’est fort de café.

Je dois vous laisser. Je vais maintenant rejoindre tout ce beau monde pour un dîner dans je ne sais quel restaurant.

Vive la Chine, vive la France, et vive Belfast (je suis bourré, moi) 

Le « Royal », mon local pub

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A l’angle de Donegal Road et de Sandy Row, mon « pub du coin » trône avec sérénité et une délicieuse réputation de repaire de loyalistes sectaires. Façade noire et environné de drapeaux britanniques, il n’est pas peu fier.

A l’intérieur, une population assez homogène boit guère autre chose que de la bière blonde. On y rencontre un champion du monde de billard et un couple tumultueux, formé d’un homme barbu en costume et une femme blonde, muette, qui selon les jours, boit en silence à côté de son homme, ou reçoit des tombereaux d’insultes.

George Best, la légende du football, est célébré par de nombreux portraits qui insistent sur ses origines ouvrières. Son visage resplendit sur fond de logements en briques sombres, avec en arrière plan les grandes grues jaunes qui ont servi à la construction du Titanic, et qui rappelle toujours au passant la glorieuse histoire industrielle de Belfast.

Mon local pub se transforme, les soirs de fin de semaine, en nightclub pour les gens du quartier. Lors des deuxième mi-temps des matchs de Premier League joués le samedi après-midi, les DJ installent leur matériel et commencent à mettre de la musique pop. Les femmes d’âge moyen se pointent et commandent des pintes. On sent que la compagnie change petit à petit, et la tension – sexuelle ou non – monte d’un cran. Quand les spots colorés s’allument, le public n’est pas encore assez saoul et les hommes sortent pour fumer nerveusement.

Quand j’entre dans mon local pub, on suppose à juste titre que c’est pour regarder du football. Alors si j’y vais juste pour boire une pinte, on me dit : « There’s no football today ». Mais on ne me regarde jamais de travers, ou alors je n’y prête pas attention.

Quand je dis à quelqu’un de Belfast que je fréquente le Royal, cela produit toujours un petit effet. Selon les cas, mon interlocuteur rit, ou fait une grimace, ou imprime un mouvement de retrait, de silence gêné. Ce sont les mêmes réactions que lorsque je parle du quartier où j’habite. Ceux qui ne me connaissent pas se demandent si je sais ce que ce pub représente, et s’il est préférable de ma laisser dans mon ignorance. Ceux qui me connaissent rient de me voir baigner volontairement dans ce qu’ils perçoivent comme un coupe-gorge.

Car personne n’aurait envie d’aller au Royal passer un moment. Catholiques et protestants jugent également repoussant ce pub qui incarne le sectarisme et la discorde entre communautés. Alors on me charrie, on me dit : « Est-ce qu’on te demande si tu es catholique ou protestant ? » Non, on ne me demande rien, juste ce que je veux boire et quelle équipe je supporte.

Le Prime minister, sa femme et le jeune amant

Un scandale intéressant secoue l’Irlande du nord. La femme du premier ministre, Iris Robinson, 59 ans, avait un amant. Cet amant est un homme de 19 ans, et là j’applaudis.

J’appelle de les voeux depuis toujours que les femmes mûres se tournent vers les adolescents. N’ai-je pas défendu cette idée, bec et ongle, dans le but d’équilibrer et de normaliser les relations entre les générations ?

Il est piquant que la femme qui montre la voie de cette libération des moeurs soit une conservatrice protestante, membre du parti de son mari, aux vues politiques et religieuses plus proches de l’Amérique républicaine que de l’Europe laïque.

Par amour, par reconnaissance, j’imagine, cette femme a permis à son toy boy d’obtenir des prêts importants, et c’est sur ce point que les médias et les politiques insistent. Comme à l’époque de l’affaire Lewinski aux Etats-Unis, on noie le scandale sous des débats concernant le mensonge, la fraude, le droit, alors que ce que l’on a en tête, c’est la relation extra-conjugale, amoureuse et sexuelle, entre une femme mûre et un adolescent.

Yolaine Maillet écrit sur son blog que cette affaire menace même la paix en Irlande du nord. C’est peut-être un raccourci pour attirer l’attention sur les tensions actuelles au sein du gouvernement. Moi, j’ai tendance à voir la paix comme un équilibre assez fragile depuis un an et demie que je vis à Belfast. Je me suis fait assez reprocher de ne pas adopter le discours officiel qui dit que tout est réglé, que l’opposition communautaire est derrière nous, pour me permettre ici d’avancer que ce scandale pourrait au contraire aider la paix.

Une femme politique de premier plan, conservatrice, tombe amoureuse et aide, au mépris des autorités de son église et de son parti, un petit jeune qui entre dans la vie. On n’a pas envie de poser une bombe, quand on entend une histoire aussi touchante.

Et ce pauvre mari, tout Prime minister qu’il est, qui s’occupe de sa détresse, de sa honte, de son courroux ?

Vivre en quartier dangereux : The Village

A Belfast, mon logement répond certainement au meilleur rapport qualité prix de la ville, et même peut-être du pays tout entier. A dix minutes de l’université Queen’s, dans une rue calme et dégagée, avec vue sur les montagnes de Cave Hill, non loin de centres commerciaux, de supermarchés importants, ma maison avait tout pour plaire aux habitants d’une ville occidentale. Et les prix sont extrêmement bas car personne ne veut y habiter. Il s’agit d’un quartier à la sinistre réputation. Il a pourtant un joli nom : The Village. A 90 pourcent protestant, le quartier comporte en effet des rues désaffectées, aux immeubles murés, d’autres rues pimpantes, aux maisons couvertes de fresques murales agressives et/ou commémoratives. Sur ces fresques, à deux pas de ma maison, des hommes tiennent en joue les passants ; un portrait de la Reine est légendée par un solennel : This We Shall Maintain ; des scènes historiques rappellent des combats politiques passés et autres exploits sportifs, dont le moindre n’est pas la présence d’un champion du monde de boxe. Le Village a la réputation d’être risqué, d’être un repaire d’activistes et de mafieux.  Ma rue est néanmoins relativement aimable. Je m’y sens en sécurité, aucun bruit ne me réveille jamais, des femmes seules y rentrent chez elles la nuit, les magasins n’y sont jamais braqués en ma présence. A part quelques bris de verre, le matin, des querelles de voisinage entre mégères qui se gueulent dessus, des tatoués qui bricolent dans leur voiture, c’est calme. Mais mes amis de Belfast pensent que j’ai fait exprès d’habiter là, pour faire le malin et le téméraire. On croit que je recherche le danger, la vie électrique des zones sensibles. Peut-être est-ce vrai inconsciemment. Peut-être veux-je faire croire que je suis courageux. Je crois plutôt, mais cela revient peut-être au même, que je ne suis pas conscient du danger qui m’entoure, et que j’évolue légèrement dans un univers de crime, d’églises méthodistes, d’extrémisme assumé, de sectarisme délibéré, d’organisation paramilitaire.

France – Eire : la chance

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Je me suis réveillé avec un sentiment de grande lourdeur. Pas vraiment la gueule de bois, malgré toutes les pintes de Guinness ingérées, car j’avais pris soin d’ingérer une grasse nourriture sur le chemin du retour hier soir. Le sentiment de lourdeur venait de la qualification de la France pour le mondial dans des circonstances affligeantes. La main de Thierry Henry me paraissait monstrueuse jusqu’à maintenant. En lisant la presse française, et même en entendant les commentaires britanniques, je m’aperçois qu’il s’agit seulement d’un fait de jeu, une erreur d’arbitrage comme il y en a tant d’autres toute l’année.

Malgré tout, l’équipe de France m’a paru plus mauvaise et plus triste que tout. Le niveau de football montré hier soir était pour moi bien plus honteux que le fait de s’être aidé de la main pour marquer un but. A part le gardien de but, Hugo Lloris, qui a sauvé l’équipe et qui, par la même occasion, a clairement pris une option sur le statut de titulaire à ce poste, je ne trouve rien à sauvegarder. Peut-être l’entrée de Sydney Govou ? mais je suis peut-être de parti pris, étant moi-même lyonnais et un grand admirateur de Govou depuis des années. (J’aime sa façon de jouer, sa façon de se déplacer, sa classe naturelle, son visage impassible et ironique, son attitude générale qui donne de lui l’image d’un homme qui n’a rien à faire là.) J’ai regardé ce match sans plaisir, sans même être vraiment crispé.

Le pub où j’étais, sur Ormeau Road à Belfast, était bondé et les spactateurs retenaient leur souffle comme jamais. Avant le but de Gallas, je sentais la salle entière trembler de peur, car elle sentait bien que les individualités françaises étaient capable d’un exploit, ou d’un coup de chance. Lorsque j’applaudis le but de Govou (signalé hors jeu), mes voisins irlandais me regardaient avec effroi. N’avaient-ils pas compris que je supportais mon pays, même si je leur avais dit que je serais content que l’Irlande se qualifie ? C’est vrai qu’il s’agit là peut-être d’une logique un peu tordue.

Une chose intéressante à noter : le pub avait réservé une seule salle pour le match. Dans le reste du pub, c’était business as usual. Les gens mangeaient et buvaient calmement, indifférents à ce qui se passait à côté. Je demandai à un des serveurs du côté calme s’il savait ce qui se passait, à quoi il répondit qu’il ne s’intéressait pas au football, qu’il était plutôt rugby. La réalité, bien entendu, c’est qu’à Belfast, la communauté catholique supporte l’équipe d’Irlande avec une profonde passion, tandis que la communauté protestante se sent trop britannique pour regarder un France – Irlande à la télévision. Ce clivage de la société nord-irlandaise se reproduisait à la dimension d’un pub, pacifiquement. Une salle pleine à craquer, et trois fois plus d’espace à moitié vide dans le reste du pub, où les clients n’avaient pas envie de se faire emmerder par des supporters surexcités (on les comprend). Dans le quartier où j’habite, ce spectacle eût été impossible car les pubs sont à 100% protestants, et dans d’autres quartiers, c’est l’inverse. Mais dans la rue Ormeau, on assiste à une vie partagée entre les deux communauté. C’est à propos de cette rue que j’ai écrit, sur ce blog, mon premier texte concernant Belfast, un texte pessimiste. Or, après avoir assisté à ce match hier soir, je note que les communautés restent divisées mais qu’elles cohabitent dans les mêmes débits de boissons, ce qui me rend plus optimiste.

Au début du match, mon ami Barra m’a envoyé un texto depuis Dublin : « May the best team lose. » A la fin, il me texte à nouveau : « Well, I don’t know what to say« . Moi non plus je ne savais que dire, j’étais moins dépité que tous les clients du pub où j’étais, mais je n’étais pas fier et n’étais qu’à peine soulagé. A peine. En réalité, j’espérais qu’on ferait rejouer le match. Je répondis méchamment à Barra : « The best team was Ireland, but you prayed for the best to lose, so it’s all your fault! »

Ce qui me rassure un tout petit peu, quand je considère l’événement, c’est que les fautes d’arbitrage vont maintenant à notre avantage. Autrefois, quand j’étais enfant, l’équipe de France était un peu à la place de l’Irlande actuelle, capable de faire des exploits, mais maladroite devant le but. Spécialiste des défaites glorieuses. Les arbitres favorisaient inconsciemment nos adversaires, surtout s’ils étaient allemands (Séville 1982). Depuis 1998, la France a changé de statut et on s’attend à ce qu’elle gagne, même en jouant mal, même avec chance et dans l’injustice. Dans mon esprit, cet horizon d’attente était appliqué à l’Italie surtout, mais aussi à l’Allemagne et au Brésil.

Beauté des murs de Belfast

mourne_wall_donard.1305541238.jpg                                         Mur de la famine, Irlande du nord, XIXe siècle.

En ces temps de commémoration de la chute du mur de Berlin, on s’intéresse avec fruit aux phénomènes des murs en général. Les journalistes cherchent d’autres villes où les murs restent d’actualité : Jérusalem et, donc, Belfast ou Derry.

Il convient de ne pas se précipiter. Il n’est pas pertinent de se lamenter en disant que c’est une honte. Tous les murs ne sont pas automatiquement honteux. Les Irlandais ont des manières ancestrales très intéressantes de construire des murs en pierre. En France aussi, dans les Cévennes par exemple. La Chine, enfin, m’a appris à considérer les murs d’une manière étourdissante de beauté, de profondeur humaine, péripatéticienne et chaleureuse.

A Belfast, les murs et les haies sont appelés des « Lignes de la paix » (Peace Lines), et ils ont été érigées, depuis les années 1970, pour séparer des quartiers catholiques de quartiers protestants. Depuis la fin officielle des Troubles, il y a dix ans, ces murs se sont multipliés : on en compte aujourd’hui plus de 40, et ils seraient longs de plus de vingt kilomètres si on les mettait bout à bout.

Naturellement, cela donne une image peu engageante de la ville, et rares sont ceux qui les voient d’un bon oeil. Moi, leur présence m’intéresse, voire me satisfait. L’érection de ces barrières sont une manière populaire, aveugle, de résister à la pensée unique et touristique qui veut que nous vivions tous dans un même bain de différences tolérées et joyeuses. Bullshit que tout cela ! Nous vivons bien dans un monde difficile, tendu, aux équilibres précaires. Si les intellectuels l’oublient pour se bercer d’illusions, les classes populaires nous le rappellent.

Une cinéaste franco-israélienne est venue à Belfast l’année dernière, à l’occasion d’un festival ; on diffusait un beau documentaire sur le mur qui, en Israël, sépare les Palestiniens de leur famille, des villes, de leur travail. La cinéaste parla de Belfast et traça un parallèle avec Jérusalem. Elle a déclaré qu’il fallait tout faire pour détruire ces murs, qu’il ne fallait surtout pas s’habituer à leur présence. Mais il y a au moins une différence fondamentale entre les Peace lines de Belfast et le mur honteux de Jérusalem : tous les habitants irlandais ont le même accès au centre ville de Belfast, et personne n’est séparé de sa famille.

Ce qui sauve Belfast, peut-être, c’est que les centres commerciaux sont accessibles à tous. (La marchandise et le commerce sont des facteurs de paix depuis la plus haute antiquité).

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En 2008, un débat public a eu lieu sur la question, et quelle opinion prévalut ? Celle des habitants, bien entendu. Et que veulent les habitants, des deux côtés de chaque mur ? Ils veulent conserver ces murs. Ils protestent dès qu’on émet l’idée d’une éventuelle évolution.

Il faut les comprendre, ces murs sont bel et bien efficaces pour réduire le taux de violence. Moi-même j’habite une petite rue qui est solidement ancrée dans un quartier ouvrier protestant, Roden street. C’est une rue très calme et vraiment agréable à vivre. A part quelques querelles de voisinage, je n’entends jamais aucun bruit de violence urbaine. Or, il m’est très difficile de trouver des co-locataires quand une chambre est libre car les gens de Belfast ont une mauvaise image de cette rue. Les gens du quartier m’ont expliqué : il y a encore dix ans, la rue continuait jusqu’à Grosvenor street, et de nombreux affrontements avaient lieu avec les catholiques de là-bas. Maintenant, un gros boulevard périphérique (West link) coupe la rue en deux. On peut traverser ce périph’ grâce à une passerelle grillagée, rouge, conçue et construite dans un grand style militaire, tendance « mirador ».

En plus de la voie rapide, on a érigé une barrière, en brique et en grille, derrière laquelle flottent quelques drapeaux irlandais. Moi, le hasard de la géographie a fait que j’habite du côté protestant de la rue, où flotte l’Union Jack.

roden-street-007.1257593943.JPGPasserelle sur le « West link », Belfast.

Aux premières loges d’une existence sectaire où règne la ségrégation communautaire, je peux témoigner, la main sur la bible, du fait que la séparation des unités d’habitation augmente la sécurité physique des habitants.

Tous ces murs et ces grillages blessent sans doute le paysage de Belfast, mais les blessures et les cicatrices font aussi de beaux visages. La paix ne sera jamais complète tant qu’il y aura des Peace lines, certes, mais je le répète, il ne faut pas se précipiter. On ne fait pas la paix avec de bons sentiments, et encore moins avec des discours sur le multiculturalisme et la réconciliation. On fait la paix avec des armes, des murs, des intimidations, des pots de vin et des liquidations intolérables…

Oups! Je suis allé trop loin… Restons-en à cette métaphore du beau visage de Belfast, couvert de cicatrices mais animé par un regard de braise.

L’art rigoureux des bric-à-brac universels

 Le Musée de l’Ulster, à Belfast

Les Britanniques aiment le patchwork et les espaces paradoxaux. Ils aiment les listes, les Top Ten, les classements, mais ce qu’ils aiment encore plus, c’est l’art de classer les classements, de « mettre ensemble », dans des espaces fermés, des séries de choses méticuleusement répertoriés. Puis de mettre en série les séries, et de jouer comme ça, infiniment, sur des regroupements et des subdivisions.

Les Britanniques ont des habitudes culturelles qui déroutent le voyageur intranquille, et qui le réjouissent plus que tout au monde. Leurs musées sont parfois d’immenses lieux ultra ordonnés, qui traitent d’un peu de tout, sans qu’on comprenne jamais dans quelle optique les choses suivent cet ordre plutôt qu’un autre.

À Belfast, le grand musée de la ville était fermé depuis trois ans, pour restauration, et j’attendais depuis un an son ouverture, car ici, l’hiver est long, humide au dehors mais sec à l’intérieur. L’ Ulster Museum vient enfin d’ouvrir ses portes, et c’est un formidable bric à brac. On y voit une exposition de peinture abstraite, des animaux empaillés, des info sur la création des étoiles, des céramiques chinoises, des artefacts industriels, des vestiges archéologiques, une histoire de l’Irlande du nord, des choses rapportées de lointaines expéditions, et encore mille autres trésors.

J’avais déjà été frappé, à Liverpool, par le World Museum qui mettait un peu de tout à la portée du public, sans exhaustivité, sans véritable esprit de système, mais avec un profond souci de plaire et de captiver les familles.

C’est ainsi que les Britanniques sont de grands éditeurs de ces livres typiques, incompréhensibles, d’une drôlerie infinie : les « Miscellannées ». J’en ai vu quelques uns du 19ème siècle à la bibliothèque de l’université, et c’est un genre qui revient à la mode ces temps-ci, semble-t-il. Il s’agit de compiler des articles et des informations sur tout et n’importe quoi, sans discrimination a priori, sans hiérarchie. Un chapitre sur l’histoire de l’édition, suivi par quelques pages sur les noms des papes, puis des pages de listes : listes de villes du monde, listes de ceci, liste de cela, ces livres sont proprement imprévisibles.

Mon ami Patrick, à qui je me suis ouvert de cette idiosyncrasie culturelle, m’a expliqué que l’Angleterre avait été un empire et que, de ce fait, les Britanniques aimaient exposer des choses du monde entier. Patrick voit dans ces musées et ces livres, non un motif d’amusement ou d’admiration, mais le signe d’un intérêt soutenu pour le monde entier.

C’est vrai qu’on sort de ce musée, l’Ulster Museum, avec l’impression d’avoir fait une longue promenade, mais on ne sait où. Une promenade dans des univers très séparés, très variés ; on est passé d’un monde à l’autre sans préparation, et cela crée un véritable sentiment de plaisir mêlé à de la destabilisation. Car même dans les musées d’art, les musées clairement définis, les salles obéissent à une espèce de loi d’autonomie, en vertu de laquelle les espaces tranchent radicalement les uns sur les autres.

Ici, à Belfast, le visiteur est baladé, après quoi il est comme rejeté, projeté dans le très beau Jardin botanique, l’esprit plein d’une impression confuse, entre émerveillement et perplexité. Si cela ne contente pas le désir de voyager, qu’est-ce qui le fera ?

Robert McLiam Wilson, une star littéraire de Belfast

Pour moi, Belfast est avant tout la ville d’un jeune écrivain que j’ai lu il y a dix ans, quand j’ai décidé de tenter ma chance en Irlande. Je l’ai lu sans avoir une idée très claire de ce qui distinguait Dublin de Belfast. A mes yeux, tout cela c’était l’Irlande, un petit pays humide et froid, où les bières noires réchauffent le coeur et où l’esprit de la castagne palpite. C’était mes préjugés de l’époque. C’était encore l’époque où l’avion coûtait assez cher, où l’on achetait ses billets dans des agences de voyage, où l’on faisait quelques lectures avant de partir pour une destination aussi lointaine que l’outre-manche.

Je venais de perdre, dans la même semaine, mon travail et ma petite amie. La découverte d’un auteur provocateur, écorché vif et cultivé ne pouvait que m’être réconfortant.

Robert McLiam Wilson fut une introduction roborative à « l’île des saints et des savants » pour le candide voyageur que j’étais. En m’installant dans la province d’Irlande du nord, l’année dernière, je pensais qu’il serait une star absolue, ses deux romans ayant marché du tonnerre, surtout le premier, Ripley Bogle (1989), qui donne de Belfast et de Londres une image très puissante, à la fois burlesque et infiniment poétique. A mon grand désappointement, je n’entends personne me parler de lui, et quand je questionne, je n’obtiens aucune réponse indiquant qu’il soit aussi fameux qu’il ne l’est en France.

Ripley Bogle devrait pourtant être lu car il fait souffler une sacrée bourrasque dans les lettres irlandaises. Il s’agit de l’éducation d’un garçon, né dans les années 60 dans un quartier populaire de Belfast, et qui grandit pendant la guerre civile (the Troubles), developpant des défenses assez baroques pour résister à l’horreur de son quotidien. Jeune homme, il devient bon à l’école et obtient de faire des études de lettres à Cambridge, en Angleterre. Au passage, il parle de Queen’s, l’université de Belfast où j’ai l’honneur de faire ma thèse présentement, en des termes plus que désobligeants. Puis son naturel prend le dessus et il abandonne ses études et devient clochard à Londres. C’est depuis cette situation de clochardise qu’il raconte son histoire, d’où une vision du monde noire et sans concession.

Son deuxième roman, Eureka Street (1996) est d’une facture un peu plus classique, dans le style et la construction, mais les personnages restent épatants, les ressorts dramatiques truculents, et les fils narratifs sont très drôles. On y voit des parodies d’hommes de lettres (Seamus Heaney) et d’hommes politiques (Gerry Adams) d’Irlande du nord, pastiches dont l’irrévérence fait du bien, en ces temps de discours lénifiants sur la réconciliation, l’acceptation de l’autre, le multiculturalisme. L’auteur montre de manière drôlatique comment les efforts pourt la paix se font grâce aux Américains arrosant à vannes grandes ouvertes les mafieux les plus sordides, tout en développant des discours grandiloquents. On y lit le destin de gentils escrocs qui font fortune en profitant de ces fonds tombées du ciel.

McLiam Wilson n’a rien publié depuis 1996, cela explique peut-être qu’on le connaisse moins en ce moment. A l’époque de la publication de ces deux livres, il a reçu de nombreux prix littéraires, en Irlande, au Royaume-Uni et en France. Il préparerait un roman qu’il repousse année après année. On le verrait bien ne pas plus terminer ce roman qu’il n’a terminé ses études.

Pakistanais cherche Irlandaise pour mariage et plus si affinité

L’autre matin, mon colocataire pakistanais me demanda une forme d’aide inédite. Serait-il dans mes cordes de lui faire rencontrer une femme irlandaise qui serait d’accord pour se marier avec lui. Il rencontre de sérieuses difficultés depuis quelques semaines, à cause de son visa. Le gouvernement britannique refuse de le lui prolonger alors même qu’il n’a pas encore terminé son master, ce pour quoi il est ici.

Naturellement, dit comme cela, abruptement, personne ne courrait le risque d’une entreprise telle qu’un mariage blanc avec un inconnu. Une amie, que j’aime plus que tout au monde, me traita de dingue quand je lui demandai ce qu’elle en pensait. « Et toi, est-ce que tu le ferais ? » J’y ai déjà pensé, mais je reviendrai sur ce point une autre fois.

J’écris trop souvent que je reviendrai sur tel ou tel point : cela m’engage à un nombre de billets à venir proprement ahurissant.

Je vois l’image que le lecteur se fait de cet étranger qui demande à se marier, et elle n’est pas bonne. Mais en parlant de son cas avec mon amie, lui venir en aide m’a paru une nécessité. Non pas pour des raisons de bonté d’âme, car je n’ai pas d’âme, jusqu’à preuve du contraire. Non par charité non plus car on sait combien je rejette la charité. C’est pour des raisons pratiques, economiques, sociales et politiques que son éviction, ou son expulsion, serait à mon avis une vraie perte pour la Grande Bretagne.

Non seulement c’est un garçon charmant et serviable, mais il a une réelle utilité dans le système de la ville de Belfast. Il loge dans une chambre très peu chère, une chambre qu’il est difficile de louer, il comble donc un manque. Il ne demande ni n’obtient aucune espèce d’aide de la part de l’Etat, donc il ne coûte rien à la collectivité. Il travaille, pour un salaire modique, dans un supermarché bas de gamme, donc par sa présence sur le territoire, il est beaucoup plus utile à l’économie locale qu’un nombre très important d’assistés, dont je suis, qui vivent, directement ou indirectement, à la charge de l’Etat britannique.

Cela ne s’arrête pas là. En sa qualité de musulman, dans ce quartier où les protestants forment la quasi totalité de la population, il favorise le multi-culturalisme que tout le monde appelle de ses voeux ici. Sa présence pacifique dans ce quartier populaire à la réputation sulfureuse aide les habitants à voir autre chose que des blancs protestants et participe incontestablement à la lutte contre les discriminations, et la paix entre les peuples.

Par ailleurs, il a beaucoup fait pour apaiser les relations dans la maison elle-même. Par sa bonhomie et son caractère conciliant, il a déminé plusieurs situations délicates, comme l’épisode que nous appelons entre nous « le départ du Slovaque » : il y a peu, le Slovaque qui était le responsable de la maison était furieux contre moi. Avant de partir de la maison, il avait cherché à me fourguer des affaires qu’il avait achetées, et dont le prix ne me convenait pas. Outré de ne pas me soutirer le moindre sou, il s’était énervé et avait proféré des menaces, à plusieurs reprises. Lorsque je dus devenir intraitable et dur avec lui, mon Pakistanais a su lui parler pour le consoler de mon attitude trop ferme. C’est donc en bonne partie grâce à lui que tout ne soit pas parti en fumée dans une guerre de tranchées.

Le Slovaque a plusieurs fois évoqué l’idée de brûler un bureau en bois dans une chambre. Nous en rions, aujourd’hui, cela fait des souvenirs.

En général, le Pakistanais apporte à la maison le liant humain qui lui manque. Ce jeune homme est une sorte de bienfaiteur, et si je devais ne garder qu’un colocataire, je le choisirais les yeux fermés.

Il me dit : « Si j’avais menti, si j’avais prétendu ceci ou cela, on m’aurait étendu mon visa. J’ai dit la vérité car j’avais confiance dans ce pays, et maintenant je souffre. » S’il devait partir de Belfast, et retourner dans la Swatt Valley, il craint pour sa sécurité car les talibans y règnent encore en grande partie, et ils voient d’un très mauvais oeil les « modernes » qui reviennent d’Occident. Ils sont vus, paraît-il, comme des espions doubles.

Je ne comprends pas pourquoi un mariage blanc apparaît soudain comme la seule solution à ses problèmes de visa. Il s’agit peut-être d’un nouvel amendement dans les « Lois de l’hospitalité ».

Traits chinois, lignes francophones

On pourrait croire que c’est incroyable, et pourtant c’est vrai : je suis arrivé de Chine, dans une université où une collègue était sur le point d’organiser un colloque international sur les écrivains francophones d’origine chinoise. Quand j’en parle en France, on pense que cela vient de moi, mais pas du tout. Je ne suis que le co-organisateur.

Je la connais bien, cette collègue, je la fréquentais déjà lorsque j’habitais à Dublin, avant d’aller en Chine. Puis au fil des années, elle s’est mise à se spécialiser dans ces écrivains d’origine chinoise, les François Cheng, les Shan Sa, les Dai Sijie.

Dans un restaurant chinois, elle m’invite à me joindre à elle pour organiser la chose, et nous voilà embarqués dans un colloque au contour évidemment un peu flous. Après réflexions, et aidés par des amis, nous sommes convenus d’un titre : « Traits chinois, lignes francophones« . Nous voulions jouer un peu sur l’idée de « trait » qui rappelle à la fois les idéogrammes chinois (constitués de traits), mais aussi de traits du visage et du tempérament (trait de caractère), ainsi que sur celle de « ligne » au sens des courbes d’un corps, de silhouette, mais aussi de lignes d’écriture. Bon, tout cela donne un titre un peu banal peut-être, mais qui possède assez de sens pour pouvoir être tiré dans plusieurs directions.

On se demande qui inviter comme « Guest speaker« . On a juste assez d’argent pour faire venir une personne, tous les autres participants doivent se débrouiller par leurs propres moyens. Plusieurs noms sont évoqués, plusieurs projets de lettres d’invitation écrits, puis des lettres sont envoyées, et le résultat des opérations tombe un beau matin : le grand écrivain Gao Xingjian accepte de venir à Belfast!

D’habitude, pour un colloque de ce genre, on obtient la visite d’un universitaire un peu réputé, qui a publié quelques bouquins relativement reconnus dans le milieu – et c’est justice, d’ailleurs, car c’est ainsi qu’une culture académique se forme et se développe – mais pas d’un prix Nobel de littérature! En outre, nous faisons coup double car nous aurons exceptionnellement deux « guest speakers » : l’auteur de la Montagne de l’âme, donc, et M. Zhang Yinde, professeur de littérature comparée à la Sorbonne. On peut dire qu’on a bétonné au niveau des invités.

Maintenant quels participants ? De mon côté, j’aurais aimé faire venir Neige, pour qu’elle nous parle d’internet en français, mais surtout pour que ce colloque lui soit une occasion de découvrir l’Europe, mais elle a finalement décliné l’offre, au prétexte bien compréhensible qu’elle n’avait rien à dire sur les sujets proposés. J’aurais aussi voulu que Ben vienne nous parler d’une des nombreuses problématiques liées à la Chine dans lesquelles il s’est formidablement égaré. J’attends sa proposition de conférence.

Nous avons eu des propositions intéressantes, venant d’Afrique et d’Europe, mais encore aucune venant de Chine, et je ne sais pas s’il faut s’inquiéter de cela.

Sinon, je lance ici un appel : quelqu’un serait-il disposé à venir nous parler de l’Institut Franco-Chinois ? C’était à Lyon, entre les années 20 et les années 40, la seule université chinoise basée à l’étranger. Il y a eu des thèse de doctorat soutenues, sous la direction de Marie Curie entre autres, il y a eu des peintres comme Zhang Su Hong dont Malade fièvreuse se trouve dans les réserves du musée des Beaux-Arts de Lyon. Des musiciens, des scientifiques, des hommes et des femmes.

Il y a eu aussi des écrivains comme « Jean-Baptiste » Jing Jinyu, traducteur de Romain Rolland et de Lu Xun. De retour à Shanghai, malade et désargenté, il s’est donné la mort en sautant dans la rivière Huangpu (1931).

On l’aura compris, je serais très peiné que le colloque ait lieu sur des écrivains et des artistes connus, et que rien ne se dise sur ces pionniers chinois qui étaient venus en France dès les années 1910. Je suis sûr que des chercheurs travaillent sur ce sujet, et seraient heureux de venir à Belfast, mais comment les trouver ?