J'avais toujours cru que les francophones du Canada fomaient une grande famille culturelle. Or, comme les choses sont toujours plus compliquées qu'il n'est nécessaire, c'est tout à fait inexact.
Si j'en crois Estelle et Laurent (je cite des noms, je m'en fous: si je tombe, vous tombez avec moi), avant les années 60, il n'y avait pas trop de différences entre "Canadiens français", jusqu'à ce qu'éclate la "Révolution tranquille".
La révolution tranquille fut un grand mouvement de transformation du Québec, pour une reprise en main de la gouvernance provinciale, contre l'influence de l'Eglise et contre l'hégémonie anglophone. Ce mouvement révolutionnaire combinait une lutte identitaire des francophones, une volonté de modernisation du Québec, une renaissance artistique francophone. Un tournant politique aussi, plus social, plus volontariste sur le plan culturel.
L'idée d'une "nation québécoise" a fini par s'imposer dans tout le Canada. On ne voulait plus être désigné comme "Canadiens français" car les Québécois ne sont pas forcément des descendants de Français. De même que les Américains peuvent venir de partout et parler anglais avec cet accent reconnaissable, de même, un Québécois vient d'Italie, de Grèce, du Sri Lanka, d'Haïti, et il parle français, avec ce joli accent qu'on aime tant chez nous. Il parle anglais aussi, et souvent une autre langue encore.
C'est ce mouvement qui peut faire comprendre que les chanteurs connus en France, tels que Félix Leclerc et Gilles Vigneau, pouvaient parler de "liberté" quand ils pensaient à l'indépendance. Dans les festival de musique populaire, des baba cool arboraient des drapeaux et des pancartes "Québec" : ce n'était pas une fierté fermée sur elle-même, mais un discours d'émancipation. Ce mouvement des années 60 fait aussi comprendre qu'un De Gaulle ait pu déclarer brutalement : "Vive le Québec libre". Dans quelle galère allait-il se fourrer, le général ?
Jonathan, le chauffeur avec qui j'ai fait la route pendant trois heures, (je donne les noms, je vous dis), m'a expliqué que les francophones, avant cette "révolution", étaient en effet des citoyens de seconde zone, que toutes les entreprises étaient possédées par les anglophones, et qu'il fallait un mouvement de révolte pour débloquer la situation. D'où, depuis, une tendance, toujours palpable aujourd'hui, souverainiste et séparatiste chez les Québécois.
Mais les francophones qui ne vivent pas au Québec ? Eux n'ont pas connu de révolution tranquille, et leur culture est, paraît-il, menacée. leur français s'éloigne de plus en plus du français parlé à Montréal et Québec... Ils ont pourtant des écrivains et des chanteurs de talent. Le grand professeur François Paré, qui organisait le colloque, a publié plusieurs livres sur ces écrivains, et développé des théories qui sont devenues très influentes dans les études littéraires canadiennes francophones.
En fin de colloque, nous avons eu le plaisir d'écouter une jeune chanteuse francophone de l'Ontario, Cindy Doire. Elle avait commencé sa carrière en anglais, jusqu'à ce qu'un jour un festival littéraire l'invite à se produire devant des écrivains et lecteurs francophones. Elle s'est dit "mince, je n'ai que des chansons anglaises... je vais "déterrer" ma langue et écrire quelque chose en français". Elle a ainsi commencé une belle chanson country sur son premier amoureux : "Mon premier amant était un bûcheron..."
Ce qui m'amusait, dans ces conférences sur la culture franco-ontarienne, c'était combien les Québécois se complaisaient à dire qu'ils ne comprenaient rien à ce que disaient certains "francophones" des autres provinces. Les Québécois, si j'en crois Jonathan, sont assez peu appréciés par les francophones des autres provinces, car ils reproduisent avec eux le mépris qu'ils ressentent de la part des Français. Dans leurs représentations, les Français se moquent des Québécois et les accusent de "parler mal", alors inconsciemment, ils accusent les Ontariens et les Français des prairies de "mal parler". Quel manège attendrissant.