Révolution tranquille et Canadiens français

J'avais toujours cru que les francophones du Canada fomaient une grande famille culturelle. Or, comme les choses sont toujours plus compliquées qu'il n'est nécessaire, c'est tout à fait inexact.

Si j'en crois Estelle et Laurent (je cite des noms, je m'en fous: si je tombe, vous tombez avec moi), avant les années 60, il n'y avait pas trop de différences entre "Canadiens français", jusqu'à ce qu'éclate la "Révolution tranquille".

La révolution tranquille fut un grand mouvement de transformation du Québec, pour une reprise en main de la gouvernance provinciale, contre l'influence de l'Eglise et contre l'hégémonie anglophone. Ce mouvement révolutionnaire combinait une lutte identitaire des francophones, une volonté de modernisation du Québec, une renaissance artistique francophone. Un tournant politique aussi, plus social, plus volontariste sur le plan culturel.

L'idée d'une "nation québécoise" a fini par s'imposer dans tout le Canada. On ne voulait plus être désigné comme "Canadiens français" car les Québécois ne sont pas forcément des descendants de Français. De même que les Américains peuvent venir de partout et parler anglais avec cet accent reconnaissable, de même, un Québécois vient d'Italie, de Grèce, du Sri Lanka, d'Haïti, et il parle français, avec ce joli accent qu'on aime tant chez nous. Il parle anglais aussi, et souvent une autre langue encore. 

C'est ce mouvement qui peut faire comprendre que les chanteurs connus en France, tels que Félix Leclerc et Gilles Vigneau, pouvaient parler de "liberté" quand ils pensaient à l'indépendance. Dans les festival de musique populaire, des baba cool arboraient des drapeaux et des pancartes "Québec" : ce n'était pas une fierté fermée sur elle-même, mais un discours d'émancipation. Ce mouvement des années 60 fait aussi comprendre qu'un De Gaulle ait pu déclarer brutalement : "Vive le Québec libre". Dans quelle galère allait-il se fourrer, le général ?

Jonathan, le chauffeur avec qui j'ai fait la route pendant trois heures, (je donne les noms, je vous dis), m'a expliqué que les francophones, avant cette "révolution", étaient en effet des citoyens de seconde zone, que toutes les entreprises étaient possédées par les anglophones, et qu'il fallait un mouvement de révolte pour débloquer la situation. D'où, depuis, une tendance, toujours palpable aujourd'hui, souverainiste et séparatiste chez les Québécois.

Mais les francophones qui ne vivent pas au Québec ? Eux n'ont pas connu de révolution tranquille, et leur culture est, paraît-il, menacée. leur français s'éloigne de plus en plus du français parlé à Montréal et Québec... Ils ont pourtant des écrivains et des chanteurs de talent. Le grand professeur François Paré, qui organisait le colloque, a publié plusieurs livres sur ces écrivains, et développé des théories qui sont devenues très influentes dans les études littéraires canadiennes francophones.

En fin de colloque, nous avons eu le plaisir d'écouter une jeune chanteuse francophone de l'Ontario, Cindy Doire. Elle avait commencé sa carrière en anglais, jusqu'à ce qu'un jour un festival littéraire l'invite à se produire devant des écrivains et lecteurs francophones. Elle s'est dit "mince, je n'ai que des chansons anglaises... je vais "déterrer" ma langue et écrire quelque chose en français". Elle a ainsi commencé une belle chanson country sur son premier amoureux : "Mon premier amant était un bûcheron..."

Ce qui m'amusait, dans ces conférences sur la culture franco-ontarienne, c'était combien les Québécois se complaisaient à dire qu'ils ne comprenaient rien à ce que disaient certains "francophones" des autres provinces. Les Québécois, si j'en crois Jonathan, sont assez peu appréciés par les francophones des autres provinces, car ils reproduisent avec eux le mépris qu'ils ressentent de la part des Français. Dans leurs représentations, les Français se moquent des Québécois et les accusent de "parler mal", alors inconsciemment, ils accusent les Ontariens et les Français des prairies de "mal parler". Quel manège attendrissant.

Lire ou dire une conférence ?

A mon habitude, je n’ai pas lu le texte de ma conférence, mais je l’ai « parlé », comme un bonimenteur vend des cravates. C’est mon truc, ma marque de fabrique. J’allais dire c’est mon style, mais pour dire le vrai, je commence à douter de mes habitudes.

Jusqu’à ce colloque canadien, ma conviction était que, pour l’auditoire, il était plus agréable que l’on s’adresse à lui et qu’on lui délivre les résultats de ses recherches plutôt qu’on lui fasse une lecture indigeste. Il me semblait qu’il était préférable de rester concentré sur quelques points bien sentis, plutôt que d’entrer dans des détails trop indigestes à l’oral.

Je pensais que la plupart du temps, les conférences lues étaient des exercices trop ennuyeux pour tout le monde. Qu’il lui fallait un coup de jeune, un coup de brosse, pour lui redonner quelque chose d’engagé et de vivant. Et pour que les idées énoncées soient vraiment comprises, intégrées et discutées par les auditeurs, il valait mieux donner l’impression d’improviser. Les conférences lues de manière monocorde me donnaient l’impression de chercher à cacher des lacunes éventuelles sous un flot rapide de paroles. Le double but de ces « lectures », pensais-je, était d’impressionner autrui (plutôt que de partager des idées avec lui) et d’éviter les questions pièges. Les jeunes universitaires, il est vrai, ont parfois une peur bleues des questions, alors qu’il suffit, si l’on est incapable de répondre, d’avouer qu’on n’a aucune réponse.

Cela étant dit, je dois avouer que je commence à douter de la qualité des performances orales dont je m’enorgueillais jusque récemment et que je croyais plus respectueuses du public. Je me demande maintenant si le fait de parler, plutôt que de lire, ne rend pas le propos moins dense et finalement moins intéressant. Il est vrai que dans une phrase écrite, on peut dire plus de choses, et, par des tours rhétoriques, montrer de plus nombreuses options. On peut nuancer davantage.

Et puis je crois qu’en définitive, improviser est perçu comme de la désinvolture, du manque de sérieux. Dans le regard des personnes présentes dans la salle de conférence, c’est ce que j’ai cru lire. « Quand même, pensent-ils, il aurait pu faire l’effort de préparer sa conférence ». Je l’avais préparé, mais je voulais rendre mon propos directement audible.

Il y a, dans l’attitude plus classique qui consiste à lire sa conférence, une forme de modestie qu’il convient de respecter et de comprendre davantage. Rester derrière son papier est aussi un code de politesse que je n’avais pas mesuré jusqu’à présent. Je croyais naïvement que les gens se cachaient derrière leurs feuillets par manque d’aise, ou pire, par manque de maîtrise de leur sujet, mais je me fourvoyais comme d’habitude. C’est au contraire pour eux une manière d’effacer l’ego derrière une prose impersonnelle et une gestuelle minimale, et ainsi, de laisser l’auditoire plus libre d’accueillir comme il le veut les idées prononcées.

Malgré tout, quand j’ai vu, la semaine suivante, un conteur nous parler de la création littéraire contemporaine en lisant un papier, je me suis dit qu’il exagérait. Le sage précaire ne se convertit pas trop facilement.

Polémique sur la langue et la littérature

Grâce à ce colloque, j’ai pu mieux comprendre un ensemble de dogmes et d’idéologies qui informent les façons de penser dans le monde universitaire, un peu partout dans le monde.

La chose a été dite par un Africain à la tribune, a rencontré un assentiment unanime et a été redit comme une vérité absolue ici et là. L’idée qu’il y a une triade idéologique créée au XIXe siècle et qui unit la langue, la littérature et la nation. Depuis cette époque, on perçoit la littérature, et on l’enseigne, comme une émanation de l’esprit d’une nation, son génie, et donc le nationalisme devient inséparable de la littérature.

Malheureusement, si l’on parle et écrit le français dans des endroits différents comme l’Afrique ou les îles de Caraïbe, on est forcément réduit à n’être qu’une marge, une périphérie de la culture nationale française. Il faut donc déconstruire cette triade, déconstruire l’idée même de nation afin de libérer les littératures et décentraliser les usages du français.

Le problème avec cette théorie, c’est que les gens en viennent à croire que la littérature n’existe que depuis le XIXe siècle. J’ai eu une discussion houleuse sur ce sujet dans un pub, avec un jeune professeur français qui enseigne aux Etats-Unis. Il disait que la « littérature » était un projet national qui n’existait que depuis Mme de Stael et qui était mort récemment, disons vers le nouveau roman. Avant le XIXe siècle, il n’y a pas de littérature française, car le mot même de littérature n’existait pas. Pour ce jeune homme, désigner les romans de Chrétien de Troyes, les chansons des Troubadours ou la Chanson de Roland, comme de la littérature était ridicule. C’est moi qui projetais sur ces oeuvres ma conception nationaliste de la littérature. Que je lise le livre de Marco Polo comme un récit de voyage qui appartient à la même tradition que ceux de Nicolas Bouvier est pour l’idéologie dominante actuelle aussi insensé qu’un Africain qui déclamerait « mes ancêtres les Gaulois ». De l’idéologie aveugle, de la propagande culturelle.

Quand j’ai dit à ce sympathique universitaire que la littérature, c’était avant tout l’art de « faire de l’art avec des mots », indépendamment des récupérations idéologiques, politiques et autres, il m’a pris pour un réactionnaire.

Une chercheuse a dit, lors d’une table ronde : « J’ai abandonné le ‘plaisir du texte’ et oui, je crois que la connaissance du contexte est importante pour comprendre les textes. »

Quand j’ai abordé le nom de Proust, un autre chercheur à dit : « Mais qui lit Proust ? »

On se souvient peut-être d’un billet où il était question de la détestation de la littérature, vécue dans la critique postcolonialiste. Ce rejet de la littérature est en fait plus global et plus inquiétant. Inquiétant pour deux raisons : d’abord parce qu’il est daté, il remonte aux recherches narratologiques, textualistes et politiques des années 1960, ensuite parce que je me demande s’il est encore possible, dans ce contexte, de trouver du travail à l’université si l’on a pour objectif premier de communiquer de l’enthousiasme et du désir de savoir.

Les Chinois de langue française

Ma collègue et amie Daniela a donné une brillante conférence sur les écrivains chinois de langue française.

Elle précise que les Chinois ne choisissent la langue française que pour des raisons alimentaires. « J’habite là, je publie ici, donc j’utilise la langue du coin. Si j’avais émigré en Allemagne, j’écrirais en allemand ».

Ce type de discours plaît à tout le monde car, dans l’université actuelle, on veut humilier les sentiments patriotiques et nationalistes. Réduire la langue française à une langue parmi d’autres, une langue de communication qui n’a aucun privilège culturel, c’est de bonne guerre et cela convient au discours dominant.

Or, j’observe quelque chose et je pose un question.

En Chine, le français est moins étudié que l’anglais, le japonais, le coréen et le russe. Le français est à égalité avec l’allemand et l’espagnol. Le français est considéré en Chine comme une « petite langue », ou une « langue rare » (c’est le mot qu’on employait lors de l’organisation des Jeux olympiques en 2008).

Il y a pourtant de nombreux écrivains chinois de langue française, depuis plus d’un siècle. Et ils sont de plus en plus nombreux depuis les années 1980.

Voici ma question : y a-t-il autant d’écrivains chinois de langue russe, de langue allemande et de langue espagnol ? Dans ces pays, y a-t-il des équivalents de François Cheng, de Gao Xingjian, de Dai Sijie, de Shan Sa, de Ying Chen, et de tant d’autres ? Y a-t-il, même, des équivalents du blog de Neige ?

Mon impression est qu’il y a une francophonie chinoise tellement riche qu’elle est incomparable avec ce qui se passe dans les autres langues. Mais comment le savoir ?

Diaspora, Mémoire et Formes

C’était un superbe colloque, qui m’a beaucoup stimulé. Comme quoi, le monde universitaire a encore de la niaque, ce dont je n’ai jamais douté.

Trois jours dans un hôtel très élégant de la ville de Kitchener, dans la province de l’Ontario. Des participants qui venaient du Canada, des Etats-Unis, des Caraïbes, d’Afrique et d’Europe. Je faisais partie des rares qui venaient d’Europe, grâce à quoi je me suis senti puissamment dépaysé. Tout s’est déroulé en français, mais le contenu théorique était tellement différent de ce qui se fait en Europe que j’étais toujours sur une sorte de nuage, comprenant les choses avec retard. Parfois je ne comprenais plus rien, puis je comprenais à nouveau, puis je comprenais que je n’avais rien compris. C’était délicieux.

Parmi les Canadiens francophones, il y avait des Québécois, mais aussi des Franco-Ontariens, ainsi que des Français « des Prairies », c’est-à-dire des provinces de l’ouest (Alberta, Colombie britannique…). Comme nous étions en Ontario, j’ai beaucoup entendu parler d’écrivains de cette province, et les universitaires du coin parlent sans complexe de cette culture, de leurs écrivains, comme s’ils étaient d’une importance mondiale. Et ils le sont peut-être, d’ailleurs, qu’en sais-je moi ? J’en suis venu à me demander si Daniel Poliquin n’était pas le Kafka des temps post-industriels…

Il y avait aussi des chercheurs de différentes diasporas, de toutes les couleurs et de tous les accents. Je me trompe : il n’y avait personne d’origine asiatique, cela est une lacune.

Sinon, des belles femmes aux métissages étourdissants. Une francophone d’origine sri-lankaise, élevée au Québec et enseignant aux Etats-Unis. Une Française d’origine berbère qui cite Nietsche en anglais dans un prodigieux accent new-yorkais. Un Français du Forez, qui a échangé le bel accent stéphanois pour un accent anglais qui fait qu’on le croit natif de Grande Bretagne. Au bout d’un moment, on ne sait vraiment plus qui on est ni d’où l’on vient.

La question, alors, reste entière dans mon esprit : y a-t-il des formes de narrations qui soient propres aux littératures produites dans des diasporas, par des migrants et des exilés. Et surtout, y a-t-il des formes de récits qui soient incompatibles avec cette situation de déracinement ? A côté de moi qui ai parlé de la forme « récit de voyage », d’autres ont examiné la question de l’essai, et de l’autobiographique. Affaire à suivre.

Conférence en chambre d’hôtel

Il pleut sur Toronto. C’est une bonne nouvelle pour moi, car ça me force à passer plus de temps dans ma chambre d’hôtel. Je dois préparer ma conférence pour le week-end prochain.

C’est un luxe inouï de pouvoir rester dans une chambre d’hôtel à Toronto. Je sors une ou deux fois dans la journée pour manger, pour lire dans un café, et j’en profite pour regarder intensément cette ville que j’aime et qui m’impressionne. Je n’ai pas le temps de la visiter extensivement, malheureusement. Je n’aurai pas le temps de visiter ses musées, par exemple, ce qui est nouveau chez moi. Le beau musée des beaux-arts, devant lequel je suis passé hier matin, quand je tirais ma valise, je suis triste de le laisser derrière moi.

Mais c’est ainsi, et le bonheur de vivre dans le luxe précaire me console. Le luxe de passer du temps dans un hôtel un peu pourri, pour préparer une conférence. Pour un traîne-savate comme moi, c’est un luxe encore supérieur à celui de se promener au musée. Et comme je range le luxe au premier rang de mes préoccupations existentielles, je peux dire que je suis comblé.

J’ai apporté quelques livres avec moi, et j’en ai acheté quelques uns, dans la librairie « Gallimard Canada » de Montréal. Je lis les trois livres de voyage de Danny Laferrière, Je suis fatigué (2001), L’énigme du retour (2009) et Tout bouge autour de moi (2010).

Ce matin, j’ai lu un récit d’une Française d’origine vietnamienne, Kim Lefèvre : Retour à la saison des pluies est typique de ces textes d’immigrants qui ne peuvent s’abandonner à faire de la littérature de voyage. Elle parle de ses souvenirs, de sa mère, de ses soeurs. C’est très beau mais ça reste une littérature du moi, de la famille, de la mémoire et de l’identité. C’est toujours une question de temps, alors que le récit de voyage c’est de la géographie. Géographie physique et géographie humaine.

Le question que je (me) pose, dans cette conférence, c’est pourquoi la « littérature migrante » ne s’empare pas du récit de voyage, et préfère invariablement d’autres genres, tels que le roman, l’autobiographie et l’essai ?

Au détour d’un livre, dans un recueil d’essais, on perçoit que pourrait être un récit de voyage de migrant. Le Québécois d’origine iraquienne, Naim Kattan le fait par exemple. Le Camerounais Célestin Monga aussi, dans Un Bantou à Washington (écrit vingt ans après Un Bantou à Djibouti qui, lui, est vraiment un récit de voyage, fascinant en ceci que c’est un Africain de l’ouest qui visite l’Afrique de l’est).

Le libraire de Montréal me conseille le best-seller de la Vietnamienne Kim Thuy, dont Ru raconte son exil, le « Boat people » et le rêve américain réalisé au Québec. Il me l’a vendu comme un récit de voyage, mais non, ce n’en est pas un. C’est un récit de vie, une réflexion sensible et émotive sur la double identité. Comme d’habitude, suis-je tenté de dire.

Ce qui m’ennuie un peu, et me trouble dans mon luxe inouï de conférencier itinérant, c’est que je n’ai pas de conclusion à ma conférence. J’ai beaucoup d’idées, et des idées très bonnes, très intéressantes, stimulantes et affriolantes. J’ai des lignes de réflexions nettement dessinées, mais aucune conclusion.

Je tourne dans ma chambre d’hôtel et passe d’un livre à l’autre, mais ce n’est pas concluant.

Dans le doute, et assoiffé par tant de travail, je prends la décision de sortir boire une bière.

Danny Laferrière à Montréal

Bizarrement quand je pense à la vie littéraire de Monréal, c’est la diaspora haïtienne qui me vient à l’esprit. Laferrière, né dans les années 50, a dû fuir Haïti en 1976 et s’est installé à Montréal. Il raconte dans ses livres comment, dix années durant, il a vécu de peu, à lire et à faire des travaux sous-payés. Dix ans après son exil, il publie son premier roman qui continue d’être lu et étudié : Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. L’histoire d’un Noir qui se tape des Blanches, d’un ex-colonisé affamé de la chair des maîtres, renouvelant la question raciale sous l’angle de la vie de bohême, du sexe interracial et de l’humour comme acte politique.

J’ai vu Laferrière pour la première fois à Dublin, au festival littéraire franco-irlandais; il était très drôle, et il draguait gentiment les minettes de l’alliance française. Ma copine en faisait partie, mais Laferrière en draguait une autre, ce qui avait vexé ma copine. Cela ne lui suffisait pas que moi, je la trouve plus belle que toutes les filles de Dublin.

Or, comme ma conférence de ce week end porte sur le récit de voyage dans la « littérature migrante » (ou l’absence de récit de voyage, au profit de la fiction), je me suis penché sur la dernière partie de l’oeuvre de Laferrière. En 2001, il publie un très bel essai intitulé Je suis fatigué. L’écrivain prétend vouloir arrêter l’écriture et présente cet essai comme un dernier livre, un livre d’adieu, qui sera d’ailleurs distribué gratuitement dans les années 2000. Il y fait le point sur sa situation d’écrivain, et se déclare immensément las d’être catégorisé comme « écrivain noir », « écrivain ethnique », « antillais », « haïtien », « francophone ». Avec la liberté que lui permet le genre de l’essai, il aborde sa famille, ses femmes, ses misères, ses lectures et… ses voyages.

Le voyage est omniprésent dans ce livre charnière. Ce qui m’intéresse au plus haut point, c’est que Laferrière désigne comme « voyage » les migrations, les exils, les transits, autant que les déplacements touristiques. C’est souvent l’objection que l’on me fait : on me dit que les immigrants n’écrivent pas de récits de voyage « parce qu’ils ne perçoivent pas leur migration comme un voyage ». L’historien de la culture James Clifford allait dans ce sens, dans les années 80. Il reprochait à ceux qui voyaient dans l’exil une forme de voyage leur indifférence à la dimension dramatique et politique de leur déplacement. Il y avait là un risque de romanticiser des actions de désespoir et de violence, en donnant à ces tragédies le beau mot de voyage.

Danny Laferrière n’hésite pas à prendre ce risque. Tout est voyage chez lui. Même quand sa tante part à Miami et envoie de là-bas l’argent nécessaire pour que Danny aille à l’école, il en parle comme l’un des voyages importants de sa vie. Il le dit de multiples façons, il n’écrit que grâce à ces voyages. Sa tante, il fallait bien la remercier des sacrifices qu’elle faisait pour son neveu. la mère de Danny l’obligeait à écrire à chaque mandat reçu une lettre de remerciement originale. Plus tard, il verra toutes ces lettres conservées et reliées par sa tante. C’était sa première oeuvre écrite.

Cet essai sur la fatigue est à mon avis charnière car, du point de vue générique, c’est à partir de lui qu’il peut prendre ses distance avec une prose fictionnelle tournée vers l’identité personnelle et la politique sexuelle et se tourner vers les territoires, les villes, les gens. Déjà Je suis fatigué, on en sort avec un puissant sentiment géographique. Mais surtout, d’autres livres suivront qui se rapprochent vraiment du récit de voyage : L’énigme du retour (2009) et Tout bouge autour de moi qui raconte le tremblement de terre qu’a connu Haïti en janvier 2010.

Un livre qui restera dans les annales de la critique sur la littérature des voyages. Voyez un peu : un séisme en plein festival « Etonnant voyageur », en présence de Michel Le Bris, le très controversé fondateur de ces concepts foireux que sont la « littérature voyageuse » et la « littérature monde ». Tout bouge autour de moi est de ce point de vue un livre aux multiples couches de significations. Incidemment, il montre combien le récit de voyage est un genre plein de promesse pour les écrivains exilés, réfugiés, expatriés et immigrés.

Chez les bobos de Toronto.

Je me marre tout seul et me régale au « Dark Horse espresso bar », dans l’ouest de Toronto. C’est un des rendez-vous bobo de cete ville hyperbobo.

Je suis arrivé ce matin, à six heures, par le bus de nuit. Dans le cirage, j’ai erré un peu dans la ville embrumée, tirant ma valise comme un wagon. Au premier café ouvert, je suis entré et suis resté, prostré et satisfait, plusieurs heures sans penser à rien. Pour deux dollars canadiens (moins de deux euros), on s’y restaure d’un café noir brûlant et d’un bagel toasté et beurré. Délicieux. Je voyais passer les lève-tôt de cette ville anglo-saxonne où il est bon d’avoir l’air occupé.

Après deux cafés et deux bagels grillés, lentement émergé dans le monde des vivants, je suis parti plein ouest, direction le Musée d’art contemporain. Une ou deux heures de marche pour m’entendre dire que le musée était fermé, pour cause de conférence de presse (!). J’aurais au moins pris le poul d’une partie de la ville, ce n’est pas rien. J’ai cru reconnaître une architecture de Rem Koolhas (l’école d’art et de design), mais je ne suis pas fiable sur ce point.

Beaucoup de femmes en bottes de pluie, les fameuses Wellingtons. Il fait beau pourtant, ça doit leur brûler les pieds, les pauvres.

Dans le deuxième café où je m’arrête, après une longue marche, le « dark horse », les jeunes bobos ont ouvert leur ordinateur et prennent un air pénétré. Je fais pareil qu’eux. Un mec au bar, en marcel noir, montre ses biceps en écrivant sur son ordi. Il dragouille une jolie nana en lui montrant une plaquette qu’il a peut-être lui-même publiée. Sans doute des poèmes bourrés de spiritualité.

Le café est excellent. Un quartier où les gens aiment le bon café ne peut pas être un mauvais quartier.

Toronto s’affiche de loin comme la ville multiculturelle par excellence. C’est vrai que j’ai vu beaucoup d’Asiatiques, mais peu de Noirs, comparé à une ville européenne comme Paris. La première impression que donne la ville, après avoir traversé trois quartiers distincts, du centre financier jusqu’aux lieux alternatifs de l’ouest, c’est au contraire celle d’une vie monoculturelle. La culture sympa, variée, riche, trépidente et stressante de l’Amérique protestante.

L’écrivain aux biceps rebondis drague une autre fille. Il étudie son sourire de manière tellement visible que c’en est un peu décevant. Les filles s’en amusent, prennent du plaisir à se faire draguer par un bellâtre, et vaquent à leurs affaires sans se faire d’illusion.

On vote au Canada

Les journaux ont un format intéressant. Ils sont longs et, même pliés en deux, ils restent plus longs que larges. Ils se présentent avec des cahiers en enfilade, à l’anglaise, avec sport, art et spectacle, affaire, etc.

Le Canada est à la veille des élections générales, alors je me délecte à écouter la télé et à lire les journaux de bon matin, pour évaluer les chances des candidats.

Grâce à la jeune Marie-Pierre, que j’ai rencontrée sur le site « couchsurfing », j’y vois un peu plus clair sur les différents partis politiques en présence. Marie-Pierre est un Québécoise au très joli sourire, qui voyage beaucoup et qui a plein de choses à dire. Elle m’explique, en mangeant un « Hambourgeois », que le parti au pouvoir est le parti conservateur. A cause de la division de la gauche, il se pourrait qu’il soit réélu. Il y a deux autres partis de gauche et un parti spécifique au Québec appelé « Bloc québécois ». Marie-Pierre pense qu’elle va voter pour le « Nouveau parti démocratique », qui est le parti le plus à gauche sur l’échiquier.

A la télévision francophone, on voit les candidats, tous d’éminents Anglo-saxons aux manières exquises, parler dans un français impeccable pour convaincre la deuxième province la plus peuplée du pays. Comme le dit Marie-Pierre, l’avantage de ne pas être indépendant, c’est que la langue française reste nationale et protégée sur tout le territoire.

Le week-end prochain, pendant mon colloque, deux événements mondiaux auront donc lieu : les élections canadiennes et le mariage princier en Angleterre. Marie-Pierre prétend que les Canadiens s’en fichent, de ce mariage, mais les journaux disent le contraire.

Aperçus de Montréal

En arrivant dans ma chambre d’hôtel, situé convenablement à côté d’un sex shop, j’ouvre mon ordinateur portable, et je note avec l’heure qu’il est au Royaume-Uni : minuit vingt. ici à Montréal, il fait encore beau, et je me prépare à aller manger dehors.

Le réceptionniste, un gentil Marocain, me conseille d’aller sur la rue Saint-Denis. Choix judicieux, la rue est d’un charme indéfinissable, en pente, pleine de restaurants et de bars sympathiques. En haut de la rue, un square très bizarre, dont les maisons ont des pignons compliqués et colorés.

Ma chambre d’hôtel a deux lits double et parquet qui grince. Un mur en pierre et une vieille télé qui s’allume en tournant un bouton.

Le décalage horaire me tourneboule. Fatigué à 18h, je divague jusqu’à minuit et je me réveille à 4h du matin.

Le matin, promenade aurorale, café au McDonald. Là, des clochards qui lisent des livres et un Noir qui écrit dans un carnet de Moleskine rouge. Je me dis : « Peut-être un écrivain haïtien. Peut-être le nouveau Dany Laferrière. Je lui parle, il me répond en anglais. Il rigole, dit qu’il n’est pas écrivain pour un sou, mais un banquier de Toronto qui reprend ses études à Montréal. 

Belle lumière et soleil glorieux. Le fleuve Saint-Laurent est moins accessible que je l’aurais imaginé. Sur la place Jacques Cartier, je vois au loin une statue sur une colonne : sans  doute Cartier lui-même, le premier explorateur du Québec. Je m’approche et la réalité me désillusionne : c’est l’amiral Nelson, qu’est-ce qu’il fout là ? Ces salauds d’Anglais se sont délectés à détailler sur le socle toutes les humiliations que Nelson a infligées à la France, dans la ville où ils ont pris le Canada aux Français, par les armes.

Les Francophones se sont vengés. Ils ont gardé leur langue et se sont payés le luxe d’avoir fait de leur province la plus belle et la plus intéressante du pays.