Trouver l’arbre pour la cabane

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Voyez cette image d’arbre, comme il est désolé, comme l’image est grise et humide. Un mec normal couperait ce truc, mais le sage précaire n’est pas un mec normal. Le sage précaire est pire qu’un mec normal. Il se sent sombrement attiré vers ce châtaignier inculte, sauvage et stérile. Un châtaignier qui ne produit même pas de châtaignes comestibles.

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On juge un arbre à ses fruits, dit-on. Le sage précaire, comme ce mauvais arbre sans charme, ne produit pas de fruits, ou alors ils sont peu comestibles. Ou alors ils sont toxiques.

Alors je vais me servir de cette souche pour y bâtir ma première cabane. Je pense garder les troncs principaux, qui partent en étoile, et de m’en servir d’espace de base pour mon plancher.

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Je couperai, à la va comme je te pousse, les autres branches et autres troncs rachitiques qui imposent leur présence inopportune. Une fois qu’un plancher sera installé, à un mètre ou deux du sol, je bricolerai des murs et un toit.

Ne me demandez pas comment je vais m’y prendre. Je vais, sans aucun doute, commettre des erreurs de débutant ; des pierres pour le toit, des feuilles mortes pour élever des murs, des branches mortes porteuses.

Qu’importe. Ce qui compte, c’est de trouver l’arbre. Trouver le nid du sage. Et je n’ai rien dit de la situation géographique de cet arbre. Au-dessus de la source, à quelques mètres de la belle terrasse où poussera mon verger, ma cabane sera postée à la frontière ouest de mon terrain, d’où je pourrai surveiller les mouvements ennemis.

A la sainte Catherine, tout bois prend racine.

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Il faisait très humide et très doux sur mes parcelles. Je me frayais un chemin avec mon arbre à la main, une houe et un arrosoir.

Il m’a fallu du temps pour retrouver ma source. Elle n’est pourtant pas cachée dans la forêt, mais il faut être un peu sourcier, comme mon frère qui l’a repérée autrefois. Il faut être sourcier ou sanglier, car les sangliers viennent volontiers se rouler dans la souille que ma source offre à l’année aux animaux de la forêt.

Au fond d’un renfoncement, l’eau est bien là, ignorée de tous, méprisée par les législateurs de Bruxelles qui ne la trouvent pas assez potable. L’eau était bien là, pure et fangeuse comme la sagesse précaire. Trouble et innocente comme le sage précaire. L’émotion de me trouver devant cette source est indescriptible. Un mouvement irrationnel me pousse à voir une sculpture de la vierge dans la roche. J’y mettrai sans doute, un jour, une déesse des ondes, pour surveiller les nymphes échappées de mes rêves.

En contrebas de la source se trouve un grand espace ouvert, sui sera le centre de vie de mon terrain. Aujourd’hui, comme la terre y est bonne et humide, il y pousse une végétation luxuriante hiver comme été. Une terrasse de toute beauté y verra le jour bientôt, un lieu de méditation et de plaisir. J’y planterai des arbres fruitiers et j’y bâtirai une petite cabane qui se fondra sans le paysage.

Pour l’heure, j’ai empoigné la houe et ai éclairci une dizaine de mètres carrés, pour placer mes deux cerisiers, pionniers de ma colonie. Pendant que je travaillais la terre, je laissais reposer les cerisiers dans l’eau de ma source, pour qu’ils s’habituent à l’eau magique qui les nourrira jusqu’au siècle prochain. Car ces cerisiers, ils sont comme moi, ils sont condamnés à durer. Il faudra s’y faire.

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C’était le 25 novembre, bonne fête à toutes les Catherine. La nuit tombait quand j’avais terminé de mettre mes arbres en terre. La brume entourait les montagnes en face de moi.  La source faisait glouglou car aujourd’hui, selon le proverbe, « tout bois prend racine ».

Deux cerisiers et un notaire

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Je me suis rendu jusqu’au fond de la haute vallée, où le propriétaire des parcelles m’attendait en voiture. Nous avions des bouteilles pour fêter notre affaire. Arrivés chez lui, dans un hameau qui domine la vallée de la Borgne, nous avons descendu, consciencieusement, méthodiquement, tous les nectars. Liquides à bulles, liquides de velours, liquides clairs liquides profonds. Nous leur avons fait un sort.

J’ai dormi dans la cabane, sur le terrain de mon frère, et le lendemain, après une toilette sommaire dans l’eau de la source, je suis allé chez monsieur le notaire.

Il n’y a pas plus éloigné d’un sage précaire qu’un notaire. Un notaire sert à éviter au maximum tout impondérable, toute précarité, dans un accord. Nous avons signé après lecture de l’acte notarié, et sommes allés célébrer l’événement au Café des Cévennes.

Après quoi j’ai loué une voiture et suis allé acheter mon premier arbre fruitier. j’ai voulu un cerisier, je ne sais pas vraiment pourquoi. Parce que j’aime les cerises, me dira-t-on. C’est vrai mais pas davantage que les figues, les prunes ou les pêches. Avant tout, le cerisier, ce sont des fleurs qui rappellent l’été, et qui me rappellent deux lieux qui m’ont enchanté : Dublin, en Irlande, et certains coins d’Asie.

C’est bizarre malgré tout, et je m’en avise au moment même où je vous en parle. Pourquoi diable n’ai-je pas choisi un prunier ? Le prunier aurait eu beaucoup plus de sens : cela m’aurait ramené à la Chine, en particulier à la montagne Pourpre et Or de Nankin, et au fameux motif calligraphique de la branche de prunus. Le fruit du prunier est magnifique et tout aussi érotique que celui du cerisier. Enfin, pour l’amoureux d’Asie, le cerisier rappelle plutôt le Japon, et ce n’est pas avec le Japon que j’ai initié une histoire d’amour… J’aurais dû choisir un prunier, et j’ai choisi un cerisier, c’est ainsi.

J’ai même choisi deux cerisiers. Peut-être parce qu’il y avait deux pépiniéristes dans le village et que je ne voulais pas faire de jaloux. Le premier donnera des fruits à partir de fin mai, le second à partir de juillet. Il y aura donc des cerises tout l’été, si Dieu le veut.

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Source d’Aiguebonne, jardin de la sagesse précaire

Le sage précaire n’a jamais autant mérité son nom. Il n’a jamais été aussi précaire, et il n’a jamais subi la pauvreté avec autant de sagesse. Le SP n’a pas payé de loyer depuis des années, il vit sous le seuil de pauvreté. Il travaille pourtant beaucoup, mais soit bénévolement, soit pour des employeurs qui le rémunèrent de manière toute symbolique. Il vit ce que vivent des millions de Français : travailleur pauvre, il ne pourrait s’en sortir sans la solidarité familiale, la solidarité amicale et la solidarité nationale.

A strictement parler, le sage précaire est un SDF, et il ne doit de dormir dans un lit qu’à la générosité de ses proches. Qu’en sera-t-il quand il sera vieux et fatigué ? Il faudra peut-être qu’il aille sous les ponts.

Pour éviter cela, la sagesse précaire est sur le point d’acheter un terrain dans la montagne. Un nouveau Jardin suspendu, une retraite de jouissance.

On se souvient que mon frère, dans les Cévennes, avait réussi à construire un bel espace dans un repli de la montagne. Pour faire pousser ses arbres et fleurir son potager, il captait de l’eau d’une source qui ne lui appartenait pas. Une source délaissée, sur une parcelle perdue dans la forêt, loin de la route et des villages.

Une pauvre source connue seulement des sangliers, qui viennent se rouler dans la souille.

C’est cette source que je suis sur le point d’acheter. La source et le terrain qui va avec. Une véritable friche inculte, mais propice au bonheur. Qu’on se le représente : de l’eau, du soleil, une belle exposition sud, sud-ouest. Une vue directe sur le mont Aigoual.

En contrebas, les cendres de mon pères, et les travaux de mon frère aîné. Encore plus bas, des figuiers, des pruniers, des pommiers abandonnés. Et au fond de la vallées, les plus belles rivières qui soient. La vie du sage précaire sera, comme il convient, prise en sandwich entre l’eau et le soleil.

On appellera ce nouveau lieu « La Source d’Aiguebonne », et vous y serez les bienvenus pour vous reposer et pratiquer la sagesse précaire.

Pourquoi les départements portent-ils des noms de rivières ?

Cela ressemble à une absurdité, mais c’est un projet mûrement pesé : les départements portent souvent des noms de rivières et de fleuves.

Aucun département n’est assez étendu pour couvrir la distance qui sépare la source de la bouche d’un fleuve. Pourquoi appelle-t-on Rhône un espace autour de Lyon, alors que le fleuve Rhône commence en Suisse et termine sa course à la Méditerranée ? Même question pour la Loire, l’Isère, l’Indre, la Saône et tous les autres cours d’eau.

La Précarité du sage s’est penchée sur cette question, comme sur toute question, avec gravité et humilité. La réponse est venue grâce à une autre question embarrassante, et en les articulant l’une à l’autre.

Voici la deuxième interrogation : pourquoi aucun département ne porte le nom de territoires clairement identifiés par les habitants : Dauphiné, Forez, Cévennes, Bretagne, Camargue ?

Parce qu’il fallait casser l’appartenance des Français à leur région. C’était l’époque de l’Etat-nation, issu de la révolution, il s’agissait de créer une appartenance unique à la dimension du pays. Il fallait rabaisser la fierté des provinces. Le paysan auvergnat devait oublier l’Auvergne, et se sentir appartenir à la Loire, ce fleuve qui traversait des distances gigantesques jusqu’à Nantes, où le paysan n’irait jamais.

Avec la constitution d’une Europe des régions, on a tendance à retrouver les anciennes loyauté. Renaissance des Cévennes, du Dauphiné, de l’Auvergne, et disparition progressive de l’Isère, de la Lozère et de la Creuse.

Les cendres de mon père

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Arrivée au jardin suspendu, la famille en file indienne s’est mise spontanément en cercle autour des parterres de pierres blanches.

Mon frère m’avait demandé, quelques semaines auparavant, si j’avais écrit quelque chose pour l’occasion. Non, je n’avais rien écrit, mais j’ai pris ici mes responsabilités. Je me suis fiché devant la famille en demi-cercle pour prononcer quelques mots.

Je n’avais rien à dire en particulier, alors j’ai improvisé. Après avoir bredouillé deux ou trois banalités, l’idée du discours m’est apparue : mon père a cherché quelque chose, à la fin de sa vie, et il n’a jamais trouvé ce qu’il cherchait.

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Mon frère a troqué sa cornemuse contre l’urne funéraire et a commencé à disperser les cendres sur les différents espaces circonscrits par les pierres blanches et marbrées que j’avais été chercher dans la montagne.

Ma mère m’a donné une bouteille en plastique contenant du sable du Sahara, pour donner à mon père un peu du réconfort que l’Afrique lui a toujours apporté.

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Mon allocution était courte et n’avait d’autre but que de remplir un peu le silence, de faire un peu cérémonie.

Personne n’avait de discours à prononcer, de poèmes à lire ou de couplets à chanter. J’ai donc tenu le rôle qui est peut-être le mien dans la vie, celui de scribe et de témoin, celui de raconteur et d’archiviste.

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Nous avons communié quelques minutes dans le souvenir d’un père, d’un frère, d’un mari ou d’un grand-père, qui n’a jamais su trouver la sagesse ou la foi qu’il avait cherchées à l’approche de la mort. Et ce sont ses excès qui me le rendent attachant ; ses faiblesses, ses lâchetés, ses fuites. Ce sont ses péchés en tout genre qui me le rendent proche et miséricordieux.

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Et c’est pendant qu’il explorait en vain les chemins décevants de la foi et des spiritualités à la mode, qu’il nous a donné une belle leçon de vie. Il réussissait merveilleusement sa mort. Il la voyait venir, il l’accueillait année après année. Il refusait les lourds traitements contre le cancer et les tumeurs, il refusait de lutter contre la nécessité et il travaillait à sa mort, comme d’autres peaufinent une œuvre d’art.

Comme les artistes de music hall, il a fait une tournée d’adieu parmi ses fils, sa fille et ses petits enfants. Il a même tenu à dormir ici, sur le terrain de son fils aîné, où il avait passé tant de nuits à la belle étoile. Plutôt que de se faire accompagner, c’est lui qui nous a accompagnés jusqu’à la fin de sa vie. Il nous a fait le cadeau de mourir calmement, sans souffrance, sans se débattre. Contrairement à ce que l’on dit, il existe de bons moments pour mourir.

Mon père a eu ce talent de mourir au bon moment. Mise à part une nuit d’angoisses et de panique, il a su attendre que nous soyons tous près de lui, mes frères et ma sœur, pour s’autoriser à s’éteindre. Parallèlement à cela, il a su aller jusqu’au bout de ses forces, jusqu’à l’os des choses. Il a su consommer sa dernière calorie, et laisser le système respiratoire terminer le cycle d’une vie entière, mécaniquement. Quand il est mort, il avait vraiment fait le vide.

Il avait fait place nette, comme à la fin d’un chantier de ramonage, où l’on s’assure que la chaufferie est impeccable, que toutes les chaudières sont prêtes à repartir pour une saison.

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Lui, le ramoneur qui avait tant nettoyé de suie, était maintenant réduit à l’état de cendres. Et c’est là, dans la nature cévenole, loin des usines lyonnaises, que nous avons dispersé ses cendres. Loin de Tarare, loin de l’amiante, loin de la suie et des produits toxiques que nous utilisions dans les chantiers.

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Comme convenu, nous avons fait cela dans une ambiance légère.

Mon père n’a pas réussi à retrouver la foi de sa jeunesse. Les bouddhistes ne lui ont pas apporté une autre foi, les musulmans non plus. Et les magnétiseurs, les gourous, les sages, les mages, les cartomanciennes et les voyantes ne lui ont pas plus ouvert la voie vers la vérité supérieure.

Il est resté jusqu’au bout un pauvre mortel comme nous. Jusqu’au bout il a manqué de tempérance : il a trop bu d’alcool, ses dernières gorgées bues dans un verre étaient des gorgées de bière. Ses vagues explorations n’ont pas fait de lui un sage. Mais ce n’est pas nécessaire d’être sage. Une voix s’élève dans l’assistance : « On peut être un sage précaire ! »

Pour conclure le tout, mon frère a repris la cornemuse et lancé dans les airs une mélodie traditionnelle qui n’avait rien de funéraire. Ma nièce m’a donné une petite poterie qu’elle avait faite en classe. Une poterie grande comme une main d’enfant, avec le nom de son grand-père gravé dans la terre cuite. Je l’ai mise dans un pot de fleur. Et c’est ainsi que le jardin suspendu est devenu un jardin du souvenir.

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Photos (c) Emmanuel Margueritte.

Procession au jardin suspendu

Nous étions au jardin suspendu, en famille. Plusieurs générations étaient présentes, des Thouroude de 8 à 80 ans. Mon petit jardin aux pierres blanches n’avaient jamais reçu autant de visiteurs d’un coup. Nous mangions au soleil. C’était un samedi après midi. Je m’occupais du feu, des braises, du four, des viandes grillées.

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Quand l’heure de la cérémonie arrive, on entend la cornemuse de mon frère dans la cabane, en bas. Nous y descendons lentement, individuellement. La descente des Thouroude à la cabane prend du temps. Mon frère est obligé de reprendre plusieurs fois l’air breton qu’il a appris pour l’occasion.

J’enfile des vêtements pour couvrir mon torse velu et je descends. J’entends des neveux dire qu’ils ne veulent pas y aller, mais leur père les font obtempérer sans élever la voix. Tout le monde est là, dans l’unique pièce à vivre de la cabane, assis ou debout.

L’ambiance est bonne, calme et recueillie. Quelques personnes pleurent à l’écart, d’autres prennent des photos, d’autres rigolent en sourdine. Mon frère joue près d’un autel qu’il a confectionné : des bougies de cire d’abeille, une branche de châtaignier, l’urne funéraire, des photos punaisées sur une planchette.

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Quand le recueillement a duré assez longtemps, mon frère aîné se lève et sort de la cabane, sa cornemuse sous le bras, suivi par une tante, un oncle, un frère, un neveu, et le reste de la famille.

Une procession se forme naturellement. Une file indienne qui marche lentement sur le flanc de la montagne.

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La cornemuse s’est imposée d’elle-même pour ouvrir le défilé et pour remplir l’atmosphère mélancolique de cet après-midi incertain.

Notre marche silencieuse n’est pas sans rappeler les assemblées au Désert des anciens protestants cévenols. Ici même, il y a trois cents ans, les paysans se rendaient de la même manière dans des clairières isolées, pour célébrer leur culte interdit par le roi de France.

La seule différence, outre que nous ne sommes pas protestants, est que les paysans d’autrefois chantaient des psaumes en marchant.

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Le chemin emprunté est plus ou moins accessible par tout le monde, ancêtres et bambins, mais il reste un peu accidenté, et partant un peu casse-gueule. Il nous oblige à marcher la tête baissée, pour ne pas tomber dans un ravin.

Par ailleurs, le terrain est conçu pour un individu, pas pour un groupe, donc les sentiers sont étroits. On ne peut y marcher que l’un derrière l’autre. Enfin, le terrain est comme plié dans la montagne, donc les sentiers sont tous en zigzag, en pentes, en décrochages, en lignes brisées.

Ces conditions topographiques génèrent un défilé de pèlerins étonnamment harmonieux. Chacun marche lentement, le dos courbé, les yeux fixés sur ses pensées. En file indienne, sinueuse et étirée, silencieux.

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Une espèce de dignité se dégage de notre procession familiale.

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Partir c’est renaître un peu

Mont Aigoual au loin, depuis Notre-Dame de la Rouvière

On me demande parfois pourquoi je pars. Si je suis malheureux dans la nature. Si la vie dans les bois ne me satisfait pas. Si je ne m’entends plus avec mon frère. Si quelque chose me manque. Ce que je vais chercher au loin. Ce que je vais cacher.

Rien de tout cela. Je pars parce que c’est ma vie de partir, comme les nomades.

« Partir, c’est mourir un peu », dit le poète. Le sage précaire est assez d’accord avec le poète. Il meurt toujours un peu quand il quitte un lieu qu’il aime, mais c’est pour naître à nouveau. Et c’est toujours dans l’intention de retourner sur les lieux aimés. Comme les nomades, il va d’oasis en oasis : il en découvre certains, il en revisite d’autres.

    Partir, c’est mourir un peu,

    C’est mourir à ce qu’on aime :

    On laisse un peu de soi-même

    En toute heure et dans tout lieu.

 

Or, pour beaucoup de gens, partir n’est pas mourir : c’est fuir. Inévitablement, on associe celui qui part à un être insatisfait, qui cherche ailleurs un bonheur qui, lui aussi, le fuit.

Là, en revanche, la sagesse précaire s’inscrit en faux. On ne part pas à cause d’une insatisfaction. Mon séjour cévenol, par exemple, il était prévu qu’il dure un an. Il a duré un an et demi. Il n’a jamais été question que je m’installe à la campagne. Non que j’y sois malheureux, bien au contraire, mais j’ai d’autres projets, d’autres voyages à faire. J’ai surtout des rêves à réaliser.

Le rêve a une place central dans la sagesse précaire. Le sage précaire fait ses choix en fonction de ses rêves d’enfant et d’adolescent. Méthodiquement, il prend ses rêves, et il les réalise tranquillement, l’un après l’autre, en leur donnant un cadre concret : cette vie-là, je vais la vivre un an. Ce rôle-là, je vais le jouer un soir.

Ce n’est pas par insatisfaction que je pars, c’est par excès de satisfaction.

Pour le plaisir, relisons ce rondeau d’Edmond Haraucourt (1856-1941), dont la postérité n’a retenu qu’un vers :

 

     Partir, c’est mourir un peu,

     C’est mourir à ce qu’on aime :

     On laisse un peu de soi-même

     En toute heure et dans tout lieu.

 

     C’est toujours le deuil d’un vœu,

     Le dernier vers d’un poème ;

     Partir, c’est mourir un peu.

 

     Et l’on part, et c’est un jeu,

     Et jusqu’à l’adieu suprême

     C’est son âme que l’on sème,

     Que l’on sème à chaque adieu…

     Partir, c’est mourir un peu.

Quitter les Cévennes

Je pars dans quelques jours pour une expérience américaine qui durera Dieu sait combien de temps.

Le temps est donc venu de déménager mes affaires du terrain de mon frère. Il n’y a pas grand chose, le déménagement est vite fait, et n’encombrera presque pas les amis qui me prêtent avec bonté un coin de grenier pour entreposer quelques cartons de livres et de souvenirs.

Je prends un air dégagé, mais écrire ces mots me nouent la gorge. Les Cévennes sont bien difficiles à quitter.

Les chasseurs sans culottes

Mon ami ornithologue me parle des chasseurs.

Curieusement, il n’y a pas de haine ni d’animosité dans sa voix. Pourtant, ce sont eux, surtout, qui perturbent les aigles et leur nidification. D’ailleurs, autrefois, les aigles auraient été des oiseaux de plaine ; ce n’est que repoussés par des persécutions diverses qu’ils ont dû trouver refuge dans des endroits plus escarpés, plus difficiles d’accès pour l’homme. D’où l’association que nous avons coutume de faire entre l’aigle et les cimes.

Mais Gérard refuse de mépriser les chasseurs. « Ils sont là, c’est avec eux qu’il faut négocier, c’est tout, il faut les prendre tels qu’ils sont ». Ce que j’entends, sous les paroles explicites de l’ornithologue, c’est que les chasseurs partagent avec les protecteurs des oiseaux peut-être davantage qu’ils n’oseraient eux-mêmes se l’avouer. Ils savent quelles espèces sont protégées, et usent de mille ruses pour contourner plus ou moins les lois de protection, ce qui signifie que les chasseurs sont, après les ornithologues, et loin devant les élus et électeurs d’EELV, les meilleurs connaisseurs du monde des oiseaux.

Arrêt sur un col, j’ai oublié lequel. On voit le Ranc de Banes au loin. C’est joli, comme nom, « Ranc de Banes ». Gérard entend le chant d’un piaf dont j’ai oublié le nom. Il sort l’ouvrage de référence sur les oiseaux, écrit par des anglo-saxons et publié en Suisse. Les Anglais sont paraît-il très forts, en oiseaux. Gérard regrette que les Français soient plus prompts à s’inscrire dans des sociétés de chasse plutôt que dans des associations de protection des oiseaux.

Il explique ce phénomène par l’histoire. L’importance de la chasse remonte à la révolution française, quand la chasse fut soudain démocratisée, et que le privilège de chasser sur les terres d’un seigneur se transforma en droit populaire. Depuis, c’est un sport et une activité populaire et « revendiquée comme telle ». Cela explique qu’en Angleterre le rapport chasseurs/ornithologues soit inverse : il y a outre Manche bien moins de chasseurs, car la chasse est restée un privilège de classe (la chasse à cour, la chasse au loup, la chasse au renard), et les associations de protection des oiseaux comptent trois fois plus d’inscrits que leurs homologues françaises.

Cela donne une nouvelle image des chasseurs français, incidemment. Loin d’être de simples viandards, ils me paraissent soudain les dignes descendants des sans culottes, bougonnant et faisant un sort aux privilèges et les conservatismes de la ploutocratie.

Arrivés au col de l’Asclier, devinez à quel endroit exact nous nous installons, et posons le trépied du télescope ? (ce n’est pas pour me vanter, mais quand je pars sur le terrain avec mes amis ornithologues, nous emportons un télescope.)

Réponse : derrière une haie de genêts séchés, qui forment une espèce de cachette. Ces haies sont construites par les chasseurs qui se postent là quand ils tirent la « palombe » (Gérard dit « pigeon ramier »). Donc, comme par hasard, ornithologues et chasseurs partagent les mêmes postes et les mêmes constructions.

Une même passion et de similaires attentes. Un même art de la patience.

Un même oeil acéré et, comme dit le philosophe, un même « devenir animal ».