Mes propriétaires

J’aime voir arriver mes propriétaires. C’est un couple de retraités extrêmement gentils et ingénieux. Ils ont acheté cette maison à l’approche de la retraite, à la fin des années 90, et ils s’en occupent bien.

Au contraire de nombreux propriétaires, dès qu’il y a un problème dans la maison, ils accourent et le règlent. Pour donner un ordre d’idées, quand je suis arrivé, tout était refait plus ou moins à neuf. Or, depuis, les travaux se sont multipliés pour améliorer, bout à bout, le standing de l’habitat : deux chambres ont été repeintes, deux lits et deux moquettes ont été changés, le lino de la cuisine a été remplacé, un réfrigérateur et un lave-linge neufs achetés.

Le carrelage de la salle de bains a été refait, et comme il y a eu une fuite d’eau de la salle de bains vers la cuisine, ils ont travaillé sur la tuyauterie et sont sur le point de refaire le plafond de la cuisine.

Et je ne parle pas du travail de nettoyage qu’abat Florence, la véritable proprio. Elle n’hésite pas à prendre les unités de la cuisinière pour laver tout cela chez elle. Elle revient quelques jours plus tard avec les mêmes éléments si propres que je crois ne les avoir jamais vus tels moi-même. Elle me dit que la graisse accumulée par mes colocataires auraient pu causer un incendie.

Son mari, Philippe, ne possède rien. Il se limite à faire preuve de bon sens et de bonne humeur. Il apporte son flegme, son expertise d’ingénieur et son talent de bricoleur. Il sait tout faire, cet homme-là, dans une maison. Il bourre sa Mercedes d’outils de toutes sortes et il remet une maison en ordre de marche, avec modestie et patience. Quand nous avons assemblé les lits, achetés en pièce, je me suis permis de foutre un peu le boxon, de briser des rivets en bois, et Philippe a réparé mes fautes sans broncher.

Sur le plan du loyer, Florence est très arrangeante. Elle sait que le quartier laisse à désirer et que les colocataires ne se bousculent pas au portillon. Elle n’hésite pas à baisser le montant global du loyer pour que les départs de colocataires de soient pas trop lourds pour moi. Sa dernière trouvaille fut de me proposer de ne pas m’inquiéter pour la chambre du rez-de-chaussée, et de baisser le loyer au point que la maison pourrait bien devenir un petit havre de paix si j’arrive à trouver deux compères (ou deux commères) pas trop pénibles.

Mes propriétaires me donnent une image de ce que pourrait être l’harmonie du couple. Elle est un peu autoritaire, il est un peu dégagé et bonasse, ils sont d’accord sur tout. Ils ne se déprennent pas d’exquises manières britanniques, polies et humoristiques. Lui appelle sa femme « pet » (animal domestique, « mon poussin », « ma chatte », je ne sais ce que dirait un couple bourgeois pour faire l’équivalent ; « Pupuce » ? « Canaris » ?).

Quand ils viennent prendre leur loyer, ils s’assoient dans le salon, et nous parlons un peu. Ils font le détail de leurs soucis de santé. Il y a toujours un petit truc qui cloche. Une fois, c’est Florence qui avait une infection urinaire, et qui dut utiliser mes toilettes d’urgence. Une autre fois c’est Philip qui s’est détruit le genou droit en faisant du jardinage. Une autre fois, c’est l’opération des hanches de Florence.

Pendant que je peignais la chambre du premier étage, Philippe ne pouvait pas trop bouger, à cause de son genou, alors je l’ai interrogé sur son enfance. Philippe est anglais, né dans une ferme du nord, et qui a profité des bourses des années 50 pour faire des études d’ingénieur à Londres. Aujourd’hui, avec les frais d’inscription que connaissent les université britanniques, Philippe ne serait pas en mesure de faire des études au-delà du bac. A l’époque, il suffisait d’être accepté dans une université.

J’ai aussi fait parler Florence. Je leur ai demandé comment ils s’étaient rencontrés. Ils ont pris cette question le plus naturellement du monde, mais intérieurement ils ont dû se demander de quoi se mêlait cet intrusive Frenchman. Elle a répondu avec le plus grand calme : ils avaient des amis en commun qui les ont invités à une sage party le soir de la Saint Patrick. Philip habitait à Belfast à l’époque, c’était avant les Troubles. Un soir de Saint Patrick ? « Comme c’est romantique », me suis-je exclamé.

« Pas vraiment, a rigolé Florence. Mais au moins, nous ne nous sommes pas rencontrés dans un pub. » C’est déjà ça.

Mes derniers colocataires s’en vont

Après le Pakistanais, voilà que les deux Lettons quittent ma maison. Je me retrouve donc seul dans ce logement à deux étages.

J’ai l’impression d’être le vainqueur d’un jeu de téléréalité, où tous les candidats auraient été évincés les uns après les autres, par le décret implacable d’un public omniscient et invisible. J’ai gagné, mais qu’est-ce que j’ai gagné ? Le loisir de me prélasser sans ressentir dans la cage thoracique les boum-boum de la musique techno de mon voisin du dessous.

Le droit de ne pas retrouver la poêle à frire, tous les jours, déborder de frites et de reliefs d’oeufs au plat, sur une cuisinière dégueulasse.

Pour fêter cela, je vais délicatement débrancher le vieux four à micro-onde, et, religieusement, jeter cette merde infâme contre un mur de l’allée, derrière la maison. J’offre à la maison, et aux colocataires futurs, un nouveau four, rien que pour fêter tous ces départs.

Les Lettons ont trouvé une autre maison, dans un quartier plus riant, où ils pensent être heureux. Sans doute est-ce un peu plus cher, mais cela a bien plus de cachet. Ce qu’ils ne savent pas, mais il faut leur laisser la surprise, c’est que les maisons de ce coin sont très froides et bien plus humides que la mienne. Dès le mois d’août, ils seront dans l’obligation de chauffer, ils dépenseront des millions en fuel tout l’hiver, et ils auront la compagnie des limaces.

Et puis surtout, doux Lettons, où que vous mettiez vos pieds, à partir de maintenant, il vous faudra très sûrement laver vos casseroles, tirer la chasse d’eau et passer l’aspirateur.

Tragédie dans ma maison : le Pakistanais nous quitte

Il m’a annoncé cela il y a quelques jours, comme s’il n’y avait pas lieu d’en faire un histoire. Mais comment n’en pas faire une histoire ? Il règne sur le rez-de-chaussée presque autant que je règne sur les combles. Après moi, il est le plus ancien colocataire et le véritable ciment de cette maison.

Plus rien ne sera comme avant. Je lui dis qu’il y a une chose qui va me manquer, c’est de l’entendre chanter des classiques indiens. « Ah, tu m’entends depuis ta chambre ? » Non, pas depuis ma chambre, mais quand je suis dans la salle-de-bains, ou quand je descends les escaliers, ou je ne sais où, je peux entendre les mélodies, et je me dis alors que la journée ne peut pas être trop mauvaise.

L’humeur de mon Pakistanais fonctionne pour moi de la même manière que la grenouille sur l’échelle à l’intérieur de son bocal.

Il a pris son billet pour le 7 mai. Quand la propriétaire a appris la nouvelle, elle a plutôt eu une heureuse réaction. Elle a l’intention de désinfecter la chambre du sol au plafond. Elle a dû y entrer plusieurs fois pour vérifier les compteurs de gaz et d’électricité, et l’odeur mêlée au désordre l’a indisposée comme rien d’autre depuis la guerre mondiale. Elle veut changer la moquette, changer le matelas, changer le système d’aération.

Moi, naturellement, je suis en faveur d’une rénovation de la chambre. Mais cela ne me console pas du départ de mon ami pachtoune. Qui me parlera du prophète Mohammed, en attendant ? Qui partagera avec moi les curry, les paratha et les gombos ? Avec qui parlerai-je de religion et des Américains ? Les universitaires étant devenus anti-intellectuels proclamés, et les Lettons étant fermés dans leur taciturne mélancolie, avec qui aurai-je des conversations sur la marche du monde ?

Le magasin du Pakistanais

Mon colocataire pakistanais travaille dans un magasin un peu en déliquescence, dans le nord de la ville. Il n’aime pas beaucoup ce travail, mais il le supportait tant qu’il était étudiant, et incertain quant à ses droits de rester sur le territoire. Il s’accrochait à ce magasin comme à un bouée de sauvetage.

Depuis qu’il est lauréat d’un MBA et qu’il a un visa de résidence de deux ans, sa frustration est montée en flèche, si l’on peut dire de la frustration qu’elle « monte ». Il veut tout plaquer et vient tous les soirs avec de nouvelles idées noires.

Il me dit qu’il ne supporte plus les nomades qui fréquentent son magasin. Les Roms viennent en famille et volent autant qu’ils achètent, d’après mon colocataire.

Il me fait des petites analyses ethno-linguistiques de sa clientèle. Les nomades, par exemple, proposent systématiquement de payer les biens un peu moins que le prix normal. Si un paquet de yaourts périmés coûte une livre sterling, ils demanderont de le payer 75 centimes. Parfois, mon colocataire cède.

Il me dit aussi que les Roms parlent une langue proche de l’Indi. Quand il les entend compter, il reconnaît des mots proche de la langue commune aux Pakistanais, l’ourdou. Alors il discute avec eux, compare avec eux un vocabulaire axé sur la nourriture. Comment les Roms disent-ils « chèvre » ? « Mouton » ? « Pain » ? De manière proche de l’ourdou.

Les filles chantent des chansons qui font penser aux comédies musicales indiennes des années 40. Quand une famille rom entre dans le magasin, les filles demandent à mon colocataire de mettre des chansons indiennes.

Tous, Pakistanais, Indiens et Gypsies, se sentent liés par les mêmes mélodies et les mêmes mélancolies.

Latvian Connection

Le défilé des jeunes Lettons continue dans ma maison. Le premier, les lecteurs de ce blog se souviennent qu’il est arrivé en mai 2010, et qu’il a trouvé très vite du travail. Cela fait maintenant presque un an qu’il est manutentionnaire dans le supermarché Tesco.

Un deuxième Letton a remplacé la chambre libéré par un colocataire indien retourné à Pondichéry, en novembre dernier. Deux lettons sympathiques, très discrets, peu portés sur le ménage, mais de bons gars sans aucun doute.

Le deuxième Letton vient de retourner à Riga, un peu déçu par le travail qu’il avait à Belfast. Déçu aussi du fait que nulle part il ne pouvait pratiquer l’anglais, sauf avec moi dans la cuisine. Au boulot, les échanges linguistiques se limitaient à des injonctions assez basiques, alors qu’il avait un vocabulaire plutôt étendu et des bases grammaticales solides qu’il aurait pu davantage faire fructifier.

Hier, donc, dans la nuit, un troisième Letton est arrivé pour un ou deux mois. Un grand blond, fin mais costaud, au regard d’acier, qui m’a broyé la main avec obséquiosité quand je suis descendu à quatre heure du matin pour faire cesser les palabres de bienvenue. Un grand Balte, descendant des Barons germaniques dont Jean-Paul Kaufmann a fait le récit dans son récit « Courlande ».

Jusqu’à présent, la présence baltique s’est révélée honnête et distinguée, dure à la tâche et peu loquace.

Buveurs de bière et chrétiens, les jeunes gens n’ont à aucun moment tenté de lier connaissance avec le Pakistanais, qui en retour les méprise un peu. Le Pakistanais a adopté une stratégie : quand je m’absente, il fait de la cuisine une porcherie, puis dénonce les Lettons. « That guy », disait-il, pour désigner le premier Letton. « These guys » dit-il maintenant, pour désigner les deux Lettons.

De l’ethnicité

Mon colocataire pakistanais et moi parlons beaucoup de l’histoire des peuples. Il reste profondément fasciné par les origines des peuples et par leurs vicissitudes.

Il dit souvent que les Pachtounes sont issus des Hébreux, qu’ils forment la fameuse « tribu perdue » mentionnée dans la bible. Il parle beaucoup aussi de l’histoire de l’Inde, qui le fascine autant qu’elle le rebute.

Souvent il me demande d’où viennent les Français, et les Allemands, et les Anglais. Il n’a jamais pu tout à fait imprimer le fait que les Anglais, comme peuple, comme langue et comme culture, sont issus d’un mélange entre Celtes débonnaires, Saxons brumeux, Français de Normandie, fiers et courtois, et vieux Angles rassis et irascibles.

Souvent je suis obligé de lui dire que les Français n’existaient pas avant l’an mille, que les Français sont un mélange de races et de cultures. Lui qui pense en termes de « vrai » Pashtoune et de Pashtoune qui se prétend tel, c’est une information qu’il n’intègre pas. Il voit les peuples comme des organismes vivants qui proviennent de la plus haute antiquité, et qui se développent selon leur propre entéléchie. Il croit à l’ethnicité biologique des peuples.

Near-Death Experience

L’autre matin, c’était un après-midi, je ne sais plus ce que je trafiquais dans mon lit lorsque j’entendis une voix m’appeler.

Mon colocataire pakistanais criait : « Guillaume! Guillaume! » C’était à faire frémir. Je pensai à un drame de voisinage; la violence était parvenue à outrepasser les portes de ma maison paisible. Je descendis les escaliers, tremblant de peur. « Asif ? Que se passe-t-il Asif ? » Asif ne répondait plus.

J’imaginais que des malfrats l’avaient assomé et qu’ils m’attendaient dans le salon, pour m’assomer à mon tour.

Mon Pakistanais était livide sur un fauteuil du salon, incapable de prononcer des mots cohérents. Dans la cuisine, l’eau coulait du robinet, et une des plaques chauffantes de la cuisinière était allumée. « Je vais mourir », dit-il.

Mon colocataire avait eu un malaise dans la cuisine. Il a d’abord cru mourir, puis il a cru perdre la vue pour de bon. Je ne sais pas comment il a fait pour se diriger dans le salon où il a perdu connaissance quelques secondes.

Depuis je prends un peu soin de lui. Je lui rapporte des médicaments, des légumes, des choses dont il pense avoir besoin. Mais il ne veut pas aller voir de médecin, il prétend attendre ses papiers qui devraient arriver bientôt. Je pense plutôt qu’il est paresseux, et qu’il ne veut pas attendre quelques heures à l’hôpital.

Impossible, pour moi, de ne pas mettre en relation l’obtention de son visa et cette nouvelle maladie. Il vivait dans le stress depuis tant de temps, la peur d’être expulsé, de retourner dans une région dangereuse, de perdre la face devant sa famille qui avait tout sacrifié pour lui payer ses études au Royaume-Uni.

La nouvelle du visa a déclenché des choses à l’intérieur de lui. Je connais bien ça, mon corps tombe malade, généralement, lorsqu’il peut se le permettre, après un contrat, après un déplacement, une fois qu’un lit est à ma disposition. Pour Asif, c’est plus grave bien sûr. Il a cru mourir lorsque la peur des Talibans qui l’attendaient au pays s’éloignait.

Comme les choses de la santé individuelle s’intriquent avec la géopolitique. 

Mon colocataire pakistanais a obtenu son visa!

Il m’a annoncé la nouvelle dès que je suis rentré de la fac, et je n’ai pas voulu attendre avant de faire suivre l’information sur ce blog.

Contre toute attente, le bureau de l’immigration du Royaume-Uni lui permet de rester deux ans supplémentaires dans le pays, et d’y travailler.

« On va fêter ça au pub! », lui dis-je, ravi. « Pas ce soir », dit-il. Il est fatigué, n’a pas fermé l’oeil de la nuit.

Je trouve que ce n’est que justice, non pas parce qu’il est mon colocataire, et mon futur compatriote si je décide de m’exiler chez les Pachtounes, voire mon futur beau-frère si je me marie avec une de ses nombreuses soeurs, non pas pour une de ces raisons.

Ce n’est que justice parce qu’il a payé plus de quinze mille euros pour avoir un master de business à l’Ulster University. Lui, ses parents et de nombreux autres contributeurs, ont donné tout cet argent à une université britannique qui profite à plein régime d’être situé dans ce pays, où l’on parle la langue la plus utilisée du monde. Franchement, en échange de 15 000 euros, il a bien acheté le droit de rester deux ans dans le pays. Surtout qu’il va peut-être monter un petit business, créer de l’emploi, aider l’économie exangue d’Irlande du nord à s’en sortir.

Vivent mes colocataires, vivent la rue Roden et le Village, vivent les Pachounes, vivent les Britanniques et vive la république. 

Réappropriation de ma maison

Quand je suis rentré de l’université, hier soir, vers 21h00, rien n’avait changé dans ma maison. Mes colocataires n’avaient pas bougé le petit doigt.

Le Pakistanais fut le premier à sortir de sa chambre et à me souhaiter la bienvenue, me souhaiter la bonne année et me donner sa version des faits. Il avait passé du temps chez son cousin et n’était responsable en rien de l’état de saleté de la maison. Il prétendait avoir lavé le sol de la cuisine plusieurs fois, chose qu’il prétend chaque fois que je rentre d’un déplacement. Il rejette donc clairement la faute sur les jeunes Lettons, et réclame toujours plus fébrilement un document d’organisation et de partage des tâches. Je répugne un peu à cela, mais lui est un fervent militant de l’instauration d’un « tour de ménage », qui fixerait à chacun son calendrier des choses à faire dans le mois.

De mon côté, cela m’ennuie un peu, je préfère une forme d’autorité plus flottante, où chacun est motivé selon ses goûts. Mais je commence à faiblir et mon Pakistanais m’a convaincu. Quand l’un des Lettons est descendu pour fumer une clope dans la cour (il ne fume pas trop dans la maison, c’est déjà ça), je lui ai demandé s’il verrait un inconvénient à ce que l’on instaurât une organisation pareille. Il a dit qu’il n’y verrait aucun inconvénient. C’était le bon moment pour le lui demander, car il voyait bien que c’est moi qui m’étais occupé de ses poubelles, que j’étais en train de laver la cuisine, et que je m’inquiétais de l’état de la baignoire, et même un peu de l’état de sa santé à lui, au Letton, qui affirmait avoir pris des douches tous les jours pendant les vacances. Plus généralement, c’était le bon moment de réclamer l’argent des loyers, car le Letton fut tout heureux d’entendre dire qu’il n’avait qu’à donner de l’argent et de ne plus s’occuper de rien.

Je traîne toujours un peu des pieds pour ce qui est du document à créer sur le partage des tâches ménagères. « Je le fais si tu veux, dit le Pakistanais, et tu n’auras qu’à le signer. » Oui, cela me convient en effet. J’avais déjà dit que cet homme était un peu mon second, mon lieutenant, et cela se confirme. Je lui serai très reconnaissant de passer du temps à faire ce tableau, que je superviserai et ratifierai le cas échéant. Un des avantages à ce que ce soit lui qui s’en occupe, est qu’il aura tendance à superviser un peu les travaux aussi, à en faire un peu plus lui-même, et peut-être à se sentir autorisé à demander aux autres de se bouger les fesses.

Toujours est-il que j’ai passé quelques heures hier soir, et quelques heures ce matin, à rendre ma maison un peu plus propre, c’est-à-dire un peu plus elle-même, et un peu plus mienne. Je ne me plains pas de cette corvée, car elle est en fait un rituel de retrouvaille avec la maison, de réappropriation symbolique. Je la brique un peu pour qu’elle me soit bonne et protectrice.

Ce soir, je serai en mesure d’ouvrir les paquets envoyés par Amazon et qui ont été livrés pendant mon absence.

Etat désastreux de ma maison

Quand je suis rentré à Belfast, hier soir, ma maison était dans un état épouvantable. Je n’avais jamais vu cela. Certes, j’accepte depuis longtemps d’en faire plus que les autres dans cette maison. Je suis coutumier des ménages de rentrée, car comme je le faisais déjà remarquer au mois d’août, il y  a une forme d’appropriation des lieux quand on en prend soin : « Faire le ménage, nettoyer, c’est en quelque sorte prendre possession de quelque chose ». (On ne devrait jamais se citer, comme je le fais ici.) D’ailleurs, le mot « propre » ne signifie-t-il pas à la fois « ce qui appartient à » et « ce qui est sans saleté » ?

Mes colocataires lettons et pachtoune, eux, n’ont pas dû chercher à s’approprier la maison, quel que soit le sens que l’on donne à ce mot, pendant les fêtes de noël, c’est ce que l’on peut se dire, pour rester diplomatique.

Dans la cuisine, j’ai préféré ne pas allumer la lumière. La poubelle s’était transformée en décharge municipale. L’odeur avait déjà commencé de se répandre jusqu’à la porte d’entrée. Dans la cour, la poubelle collective était absente et personne n’avait eu l’idée, je suppose, d’aller la récupérer au bout du chemin, là où les éboueurs la laissent deux fois par mois.

Dans la salle de bains, il m’a fallu allumer la lumière, et le spectacle fut ébouriffant : la baignoire était noire de crasse. Là, j’ai étouffé un cri, et me suis dit qu’il était arrivé un malheur. On ne vit pas dans une porcherie impunément, volontairement, sans qu’une catastrophe intime ait forcé les choses et les êtres à la désolation.

J’ai préféré ne rien dire, me brosser les dents au plus vite et foncer dans ma chambre, sous les toits, qui avait toujours sa qualité de havre de paix. Toujours en désordre, ma chambre au moins ne sent pas mauvais, elle est accueillante, avec ses livres empilés qui forment une architecture charmeuse.

De plus, deux paquets « amazon » m’attendaient. Deux bouquins que j’avais achetés avant de partir, et qui se donnaient des airs de cadeaux de noël. Je devine qu’il s’agit de London Orbital de Iain Sinclair, et de Psychogeography de Will Self. Mais comme je ne suis pas sûr à cent pourcent, je les laisse empaquetés pour les ouvrir lorsque la maison sera redevenu habitable.

Je me suis mis au lit et ai mis mon réveil à six heures du matin. Mon plan était de fuir la maison aujourd’hui avant que mes colocataires ne se réveillent, me laver à la salle de sport, et donner une chance à ces jeunes hommes de faire un peu le ménage pendant que je serais au boulot. Peut-être mon retour les prend-ils de court ? Peut-être avaient-ils l’intention de m’accueillir dans une belle maison bien propre ? C’est moi qui suis trop brusque, en fait. Je ne leur laisse pas assez de temps pour montrer leur bonne volonté et leur sens des responsabilités.

Ah, mes Lettons, mes Pachtounes.