Un Pachtoune au pub irlandais

J’avais promis à mon colocataire pakistanais de fêter son master au pub. Pas pour le corrompre mais pour lui faire partager un peu de la culture locale.

L’autre soir, nous sommes donc allés, selon un programme que j’avais établi, au Bittle Bar, dont les murs sont couverts de peintures. Après quoi j’ai emmené mon ami au Kelly’s Cellar, le vieux pub républicain.

Ces deux pubs font partie de ma géographie belfastoise. Mon Pakistanais ne veut pas entendre de boissons sans alcool. Il dit connaître toutes les bières de ce pays, les avoir toutes essayées. Mais comme il ne connaît pas la différence qui existe entre une Guinness, une Smithwick et une Tennent’s, je me sens dans l’obligation de le guider un peu dans ses choix. « Stout », « Ale » et « Lager », la classification des bières va du plus noir au plus clair, du plus crémeux au plus liquide. Il faut choisir en fonction de la soif du moment. Comme il n’a aucune idée de la soif qui est la sienne, je lui offre une Blue Moon, car on n’en trouvera pas si facilement dans d’autres pubs. C’est une bière américaine, dans un verre évasé, qui est un peu la boisson traditionnelle des amis avec qui je hante ce pub.

Il adore les peintures, en particulier celle du fond, la grande toile qui représente les grands écrivains buvant un verre au pub. Il me demande si je connais ces gens. Je lui donne les noms : de gauche à droite, W.B. Yeats, James Joyce, Brendan Behan, George Bernard Shaw, Oscar Wilde et Samuel Beckett. Tous, appartenant à des générations différentes, partagent le même espace, une Guinness à la main. Mon ami connaît Shaw mais aucun des autres écrivains de la toile. Cela vient de son éducation dans un collège anglophone de Peshawar, dont les professeurs ne devaient pas être à la pointe de la modernité littéraire. Il me demande si c’est un vieux tableau. « Dix ans peut-être, dis-je, peut-être quinze ». Il est très déçu. Il aime les choses anciennes. Il me demande qui sont les autres personnages, sur les autres tableaux, je lui réponds autant que je peux, légitimement fier de montrer ma culture.

Nous buvons un peu vite car nous sortons d’endroits où nous avons été mis à rude épreuve. Moi, de la salle de sport de la fac, lui de la supérette où il travaille au noir.

Il ne saisit pas tout à fait ce que représente, d’un point de vue politique, l’affichage de ces gloires irlandaises. Un message de paix est monté en épingle, avec des peintures du républicain Gerry Adams rigolant avec le pasteur Iain Pasley, mais ça n’en reste pas moins un pub nationaliste, qui célèbre l’identité irlandaise comme il le peut. Par ailleurs, il tente de lier à la fierté « irlandaise » la fierté de Belfast, avec des images de sportifs nord-irlandais, tels que Alex « Hurricane » Higgins, ou George Best. C’est donc un pub pro-irlandais qui prône l’ouverture, le dialogue, la négociation.

Nous sortons sous la neige pour aller au Kelly’s Cellar, et c’est dehors que mon Pakistanais me dit qu’il a beaucoup aimé le Bittle Bar. Il ne savait pas que de tels lieux existaient à Belfast. Ce qui le frappe le plus, c’est le fait qu’un pub puisse être envisagé comme un endroit culturel, avec des images du passé, une construction de tradition communautaire. Lui, les rares fois où il sort, son cousin l’emmène dans des clubs dans le but de trouver des filles. Et la frustation de ne pas en trouver n’a d’égal que l’ennui d’être obligé de boire du mauvais alcool, et d’être de ce fait un mauvais musulman.

Au Kelly’s Cellar, il insiste pour payer sa tournée. Ce sera deux pintes de Guinness. Le vieux pub enchante mon colocataire, qui n’a jamais été dans un établissement aussi ancien. Les plafonds sont bas, les charpentes en bois, la décoration est faite de tout un bric-à-brac de broquantes. Je lui ai montré la date de naissance de l’établissement : mille sept cent quelque chose. Il me dit, oh Guillaume, presque quatre cents ans. Il y a quatre cents ans, un homme était adossé à cette poutre en bois.

Il rêvait tout haut, et l’alcool aidant, il devenait excessivement bavard, parlant d’images qu’il avait « in the back of my head ». Il sentait revenir à la conscience des images enfouies d’un temps ancien dont il avait la nostalgie, mais qu’il n’avait jamais vécu.

Tout le long du chemin du retour, il fut extrêmement loquace. Quelque chose dans la découverte de ces pubs l’avait bouleversé. Non pas la présence de l’Irlande, ni celle de la culture. Peut-être la conscience de la durée, ou du passé. Quelque chose du passé, à quoi il se sentait appartenir. Nous passâmes devant une enfant qui dit « hi » à une passante. Mon ami répondit « hi » à la place de la passante, et me fit tout un discours sur l’innocence des enfants. Après quoi, nous dûmes presser le pas pour éviter de nous prendre une boule de neige que lançaient d’autres grands enfants, cachés dans une rue perpendiculaire.

Sage Préc. ch. J. Femme pr Voyage de Rêve

Ce message s’adresse à toutes les femmes non mariées qui ont confiance en moi et en qui je peux avoir confiance.

Mon colocataire pakistanais est revenu à la charge aujourd’hui, il me demande à nouveau si je connais une femme européenne qui serait d’accord pour l’épouser.

Il propose à la gentille Européenne de l’emmener en voyage au Pakistan, à la frontière afghane, là où vivent les Pachtounes. C’est un des endroits les plus beaux de la terre, où les gens ont au coeur l’hospitalité et la fierté d’être généreux.

La femme en question ne serait pas seule dans ce voyage. Je serais là, moi aussi, et je ne me séparerai d’elle que si elle le désire. Je serai là comme garantie que rien ne lui arrivera de funeste. Mon Pakistanais m’a expliqué qu’il ne voulait pas la toucher, ni l’abuser en rien. Elle sera accueillie et fêtée dans sa famille, comme une de mes amies. Moi-même étant l’ami de mon Pakistanais, tout nous sera offert et nous serons traités comme des étrangers, c’est-à-dire comme rois et reines. 

Contrairement aux apparences, je n’ai pas d’intérêt particulier dans cette transaction, car mon voyage à la frontière afghano-pakistanaise n’est en rien suspendue au succès de cette entreprise. Si aucune femme ne veut se marier avec lui, il ne m’en tiendra pas rigueur et m’emmènera quand même dans son pays. Il brûle de me présenter à sa famille, car, me dit-il, tant que je n’aurai pas fait l’expérience de son peuple, je ne saurai jamais ce que veulent dire les mots d' »hospitalité », d’ « accueil », de « générosité ».

Quelque chose en moi, ou dans ma façon de faire et de défaire les choses, l’a conduit à me considérer un peu comme son frère. Or, on ne laisse pas son frère moisir à Belfast, on espère de lui qu’il nous honorera de sa présence à la maison. La jeune femme qui répondra à cet appel sera un peu ma soeur, donc aussi la soeur de mon Pakistanais.

Dans le code de l’honneur des Pachtounes, il existe aussi une règle qui autorise – et oblige – à venger par le sang quiconque a déshonoré un membre de sa famille. Que la jeune femme se rassure donc : si jamais quelqu’un voulait, d’une manière ou d’une autre, attenter à son honneur (ou au mien), nous aurions la joie de voir le triste énergumène pendu par les couilles jusqu’à ce qu’elles sèchent. Ne me dites pas que vous ne trouvez pas l’idée sensationnelle!

Ce voyage de rêve se fera, de plus, dans une des régions les plus chaudes du monde à cette minute. Les armées talibanes, pakistanaises et américaines y jouent à cache-cache continuellement. Aller là-bas, c’est s’assurer de revenir en Europe en comprenant un peu mieux le monde dans lequel on vit.  

Alors chères amies, attrapez au vol cette chance que le hasard vous offre : un beau mariage pour de faux, un beau voyage, des gentlemen tout autour à vos soins, des paysages fabuleux, des aventures palpitantes, des histoires à raconter jusqu’à la fin de votre vie.  

Et pour le sage précaire, qui a si peu à offrir d’ordinaire, vous offririez le plaisir d’avoir été utile à quelqu’un, et l’opportunité de mieux vous connaître.

Un deuxième Letton

Ma maison s’est augmentée d’un deuxième Letton. Un jeune homme que mon colocataire letton a rencontré au boulot, et qui avait besoin d’une chambre. Il semble ravi de sa nouvelle demeure, et cela me ravirait si les deux jeunes hommes ne prenaient pas leur chambre à coucher pour principal lieu de sociabilité.

Les deux Lettons ont parfois un ou deux invités, et ils aiment se raconter des histoires de Lettons jusqu’à minuit passé, ce qui m’oblige à rester au boulot très tard le soir.

Celui qui morfle, en revanche, c’est le Pakistanais. Il se sent exclu, avec tous ces chrétiens autour de lui. Alors, il décide de ne plus rien foutre, ne plus rien laver, ne plus rien ramasser. Il me dit que les « nouveaux » ne font pas leur vaisselle, alors il n’y a pas de raison qu’il soit le seul à la faire. Pauvre ami, il se sent si seul. L’autre soir, je pris mon dîner avec lui, dans la cuisine, et il me remercia, quand je rejoignis mes appartements, de lui avoir tenu compagnie. 

J’essaie de lui faire comprendre que si lui et moi continuons de faire la vaisselle que les autres ne font pas, avec le temps et avec quelques remarques diplomatiques mais explicites – si les deux sont compatibles – les Lettons comprendront. Le Pakistanais me répond que je suis un philosophe et que ma vision du monde est peut-être trop optimiste.

Quand je lui explique que les nouveaux sont jeunes, et qu’ils n’ont sans doute pas l’habitude de se débrouiller tout seul, il me rétorque qu’avant d’arriver à Belfast il n’avait jamais lavé une assiette.

C’est donc moi qui me farcit la totalité du ménage de cette maison. Je ne sais pas combien de temps cela peut durer.

Mon colocataire indien est parti

Il n’avait pas payé son loyer au début du mois d’octobre. Je lui en faisais la demande, mais il traînait des pieds, disait qu’il n’avait plus de boulot et concluait, invariablement, par : « Je vais voir ce que je peux faire. »

Moi je lui répondais dans un franc sourire : « Yes! You try your best! »

Il y a quelques jours, il vient me voir et m’annonce qu’il s’en va, et qu’il n’est pas nécessaire d’attendre qu’il paie son loyer. Soit, je garderai la caution.

Il allait partir le lendemain même de cette annonce. Il prétendit que c’était une décision soudaine.

Spécialiste en réflexologie et en médecines de toutes sortes, il était à Belfast pour passer un master de business. Mais, ce beau diplôme en poche, il ne trouvait que des emplois extrêmement subalternes, dans des centres d’appels principalement.

Il pense qu’en Inde, il a plus de chance de mettre à profit au moins l’une de ses deux compétences. Par ailleurs, j’ai cru comprendre qu’il avait une femme et deux enfants, au pays. Si cela est exact, on ne sait jamais, il a peut-être le désir de revoir ce petit monde, qui lui est peut-être attaché, en retour, par des fibres inconnues de la science économique et de la réflexologie.

En partant, il a pris soin de laisser un gros bordel dans la chambre. Et une odeur de renfermé, dont je commence à me demander si elle n’a pas quelque chose de quintessentiellement asiatique, tant elle me rappelle le départ de mon colocataire chinois, dont certains sur ce blog se souviennent plus que d’autres.

Théorie du chef : le sage précaire en Nambikwara

J’ai dit qu’être responsable de ma maison en colocation me mettait en position de manager, ou de chef. Mais qu’est-ce qu’un chef ?

Il y a chez Claude Lévi-Strauss une intéressante théorie du pouvoir. Dans Tristes tropiques, une attention spéciale est portée sur les devoirs et les privilèges des chefs de deux sociétés : les Nambikwara et les Tupi-Kahawib. Un chapitre en particulier traite de cette question : « Hommes, femmes, chefs ». Les Nambikwara vivent en petits groupes, d’une dizaine ou d’une vingtaine de personnes, et leur vie est semi-nomade.

Je ne parle ici que de la théorie de Lévi-Strauss, les lecteurs n’ont nul besoin de me rappeler que ses théories sont contestées par d’autres ethnologues, je le sais aussi bien qu’eux.

Le chef des Nambikwara tire son autorité sur le groupe de son « prestige personnel » et de son « aptitude à inspirer confiance ». Il a en fait très peu de pouvoir, et les privilèges qui sont les siens (le droit d’avoir plusieurs femmes), il les paie au prix de lourdes responsabilités. Il est en première ligne lors des tensions avec les bandes rivales (ce que Montaigne rapportait déjà dans les Essais, lorsqu’un chef dit cannibale lui dit, à Rouen en 1560, que son privilège consistait à « marcher le premier à la guerre ».) Dans la période nomade, c’est lui qui est responsable de la direction à prendre, qui fixe les étapes, et gare à lui s’il ne conduit pas le groupe dans des endroits riches en nourriture. En période sédentaire, c’est lui qui est responsable si les récoltes sont mauvaises.

Quand il est trop vieux, il désigne un successeur, mais il arrive que le jeune homme désigné refuse. Chez les Nambikwara, écrit Lévi-Strauss, « le pouvoir ne semble pas faire l’objet d’une ardente compétition ». Et pour cause. Nous retrouvons ce genre de situations dans des organisations contemporaines. Les départements de facultés, par exemple, sont fréquemment dirigés par des gens qui apprécient leur travail mais qui se sentent parfois écrasés par le poids de leurs responsabilités, et qui ne font pas face à une concurrence particulière. Tant que tout se passe à peu près bien, c’est un fait, personne ne songe à changer de chef.

Mais voici le trait fondamental dans cette théorie : le consentement. A l’origine du politique, il n’y a pas la violence, la guerre ou l’égoïsme, il y a le besoin d’être ensemble et l’accord pour que tel ou tel soit le leader provisoire. « Le consentement est à l’origine du pouvoir, écrit Lévi-Strauss, et c’est aussi le consentement qui entretient sa légitimité ». Le chef est celui qui est capable de faire consensus, de satisfaire un peu tout le monde, ou tout au moins de ne pas trop contrecarrer les désirs des plus emmerdants. Il n’a aucun moyen de coercition devant des individus au comportement répréhensible. Il peut « se débarrasser des éléments indésirables » seulement s’il a le soutien de tout le reste du groupe. Il doit donc être toujours diplomate, habile et chaleureux, et il ne peut pas être autoritaire, autocrate ni même vraiment injuste.

Le meilleur moyen d’acquérir le consentement de sa population, est de donner. Donner de lui-même, faire plus d’effort que les autres, montrer l’exemple, mais aussi donner des biens matériels : « Le premier et le principal instrument du pouvoir consiste dans sa générosité. » On vient le voir pour toute requête et sa capacité à les satisfaire détermine le niveau de consentement dont son mandat est gratifié. L’ethnologue donnait beaucoup de cadeaux aux chefs, car ces derniers étaient de précieux informateurs, mais tous ces cadeaux étaient redistribués, non par bonté d’âme, mais par obligation politique, voire par calcul florentin. 

Evidemment, le chef est parfois gagné par la mélancolie. Il y a des moments où ses responsabilités lui pèsent trop et que l’avidité et l’ingratitude de son groupe lui sont insupportables. Il a alors la ressource de menacer de partir. Comme les parlements modernes qui procèdent à un « vote de confiance », le chef nambikwara se tourne vers ses administrés, le sexe droit dans son étui, et, décoré de quelques modestes ornements, il leur lance : « C’est fini de donner! C’est fini d’être généreux! Qu’un autre soit généreux à ma place! ». D’après Lévi-Strauss, ce moment constitue la crise la plus grave de son règne.

Sur le plan intellectuel, la générosité est traduite par « l’ingéniosité ». « Un bon chef fait preuve d’initiative et d’adresse. » Il prépare les poisons des flèches, il fabrique des jouets et des bidules, il doit aussi savoir chanter et danser. Le chef est un « joyeux luron toujours prêt à distraire la bande et à rompre la monotonie de la vie quotidienne. » Cela paraît drôle, mais c’est absolument essentiel. Dans la forêt, les Indiens sont parfois pris par un cafard dévastateur. Divertir ses ouailles est donc d’utilité publique, si l’on ne veut pas que la déprime se généralise au point d’ôter l’énergie d’aller chasser. Par ailleurs, dans les sociétés conduites par la pensée mythique et magique, raconter des histoires et chanter revient à entrer en communication avec l’autre monde, ou le monde des morts, des ancêtres. Divertir le groupe, c’est en réalité rappeler les grands mythes fondateurs, c’est retremper symboliquement les individus dans le monde des origines dont ils ont la nostalgie. Chanter, danser, raconter, jouer la comédie, ce sont les activités les plus nobles, chez les hommes préindustriels.

Alors moi, dans ma maison de Belfast, je suis un peu un Nambikwara avec mes colocataires pakistanais, indiens, lettons, slovaques et tchèques. Je fais le clown, je les flatte, je ne compte pas mes efforts, et quand je hausse la voix pour en remettre un à sa place, je le fais en pariant sur le fait que les autres ne bougeront pas. Puis quand une crise est déminée, je redeviens le clown qui raconte des histoires à dormir debout. Je tâche de créer une petite mythologie où, eux et moi, formons un groupe de jeunes gens merveilleux et supérieurs à toutes les communautés de Belfast.

Le Chef des losers

Depuis que je suis responsable de cette maison, je me considère un peu comme un gérant d’une petite entreprise. On attend de moi des choses, il me faut prendre des décisions. Des rapports de force s’instituent entre les locataires, ou entre les locataires et moi. Il y a des conflits à résoudre, et des conflits à éviter. Il y a surtout des inégalités à gérer.

J’ai tendance à voir dans ces inégalités, des différences qui s’annulent au final. Un tel paie plus que les autres, mais ne participe en rien aux tâches ménagères, ni ne communique avec les autres. Un autre est clairement défavorisé, mais son loyer est si bas qu’il ne trouverait jamais mieux ailleurs.

Comme tout chef conscient de son rôle, j’ai besoin d’un sous-chef, un lieutenant qui relaie mon autorité à l’intérieur de la maison. C’est mon Pakistanais qui tient ce rôle. Nous affichons devant les autres notre entente cordiale, et il soutire de sa proximité avec moi une forme d’autorité. Et cette autorité est suffisante pour demander aux autres des changements de comportement, ou dispenser des conseils, tandis que je me tiens coi.

Cela m’est très utile d’avoir un second. Je peux ainsi prendre de la hauteur, réfléchir à la direction que la communauté va prendre. Ce n’est qu’en cas de conflit ou de mésentente que je peux descendre de ma tour d’ivoire pour, d’une voix calme et ferme, arbitrer. Je suis celui que l’on critique et dont on se moque quand il a le dos tourné, mais devant qui l’on s’écrase. 

Par ailleurs, comme le chef des sociétés nambikwara, je dois montrer l’exemple et être la personne qui se dépense le plus. En échange de mon investissement personnel, on concède le privilège que j’ai de ne pas payer beaucoup et d’imposer ma présence dans les lieux publics. Chez les Tupi-Kawahib, en revanche, le chef exerce un quasi-monopole sur les femmes du groupe. Ce n’est pas le cas dans ma tribu. Le chef n’y exerce aucun droit sur aucune femme.

Langues de mes colocataires

Il rigole bien, mon colocataire pakistanais. En plus de parler pachtoune, il parle ourdou, la langue du Pakistan qui est très proche de l’hindi. Avant 1947, les deux langues n’en formaient qu’une.

Or, mon colocataire indien, qui vient du sud du pays, comprend mais ne parle pas l’hindi.

Alors, mon Pakistanais serait capable de voyager et de se faire comprendre dans toute l’Inde, bien mieux que mon Indien. Cela le fait bien rire, et le console un peu de loger dans la chambre la plus inconfortable et la moins chère de la maison.

Religions et nationalité parmi mes colocataires

J’ai un nouveau colocataire, indien ceui-là. Je savais que mon Pakistanais ne tenait pas dans son coeur les gens de cette nationalité, mais je ne pouvais pas attendre toujours.

Au total, la maison compte quatre nationalités, et, en termes religieux, à part moi qui suis athée, nous avons un chrétien, un musulman et un hindou. Comme c’est le ramadan, le musulman est un peu sur les dents. Hier, dans la cuisine, il avait l’air profondément dégoûté : « Le nouveau a craché dans l’évier. » L’Indien avait bu au robinet, en effet, et avait certainement recraché un peu d’eau. C’en était trop pour le Pakistanais. Il ne pouvait plus toucher ni l’évier, ni les tasses qui étaient autour, ni même l’éponge. Il lui fallait un tout nouvel attirail. Les choses avaient été souillées par le crachat de l’Indien. 

Quand j’étais en France, l’Indien m’a écrit pour relever des « problèmes d’hygiène » dans la maison. Je me suis dit qu’il allait me causer des emmerdes. A mon retour, j’ai marqué mon territoire pour qu’il sache qui était le patron : j’ai fait le ménage dans la cuisine. Faire le ménage, nettoyer, c’est en quelque sorte prendre possession de quelque chose. Il voulait instaurer je ne sais quel système de financement pour les produits collectifs de nettoyage, ce à quoi j’ai mis fin fermement, et calmement. Moi, les systèmes de financement, je ne leur fais confiance que si je ne m’occupe de rien. Dans mon système à moi, tout le monde achète à sa mesure, selon ses moyens, et contribue au jugé.

Le colocataire letton, lui, ne sort jamais de sa chambre. Il ne contribue en rien et paie ses loyers avec retard.

Et à neuf heures du soir, le Pakistanais fait une prière et vient déguster dans la cuisine les petits plats qu’il a préparés en fin d’après-midi. Des choses délicieuses qu’il partage avec moi. Je lui demande s’il n’a pas envie d’aller rompre le jeûne avec d’autres musulmans, quelque part dans la ville. Il ne dit pas non, mais je n’ai pas encore compris pourquoi il ne le faisait pas. 

La cuisine de mon colocataire pakistanais

Mon colocataire pakistanais est un formidable cuisinier. Presque tous les jours, il se prépare des curry, des buryani, des plats du Penjab ou de la Swatt Valley. Il en fait toujours trop pour lui seul et exige que j’en goûte ou que je m’en sustente. Je reconnais là la générosité musulmane qui fait de cette religion quelque chose de profondément satisfaisant pour le ventre et l’esprit des hommes.  

Il refuse mes salades, mes crudités ou mes ratatouilles. L’été dernier, cela le faisait beaucoup rire que l’on pût faire quelque chose comme une ratatouille. D’ailleurs il ne comprend pas qu’on mange volontairement sans viande. Dans son pays d’origine, être végétarien, c’est être hindou. Et rien ne lui fait plus horreur que les hindous. Déjà qu’il a peu d’affection pour les Pakistanais en général, lui qui appartient à la minorité pachtoune… 

« Tu vois, les hindous croient que les vaches sont sacrées ; alors quand les musulmans égorgent des boeufs, les hindous deviennent fous et commettent des massacres. En conséquence de quoi, les musulmans, pour se venger, égorgent encore plus de boeufs, de manière provocante, sur la place publique, et ça dégénère. Tu comprends pourquoi on ne peut pas vivre ensemble, hindous et musulmans. »

La cuisine de notre maison, à Belfast, est un haut lieu de pédagogie ethnologique. Moi, avec mes salades composées, j’ai peu d’histoires sanglantes à raconter, c’est le problème. Sur ce plan aussi, je fais pâle figure. Pendant six mois, chaque fois qu’il me voyait cuisiner, il riait et prononçait : « Rrrratatouille ».

Il m’a appris à faire des curry, mais je ne lui arrive pas à la cheville. Je répugne à mettre autant d’huile que lui.

Certains soirs, quand je rentre et que j’ai bu, je fouille dans le frigo et, à l’aide d’une tranche de pain, je sauce un plat qu’il a préparé le soir même. Parfois, quand j’ai fait cuisiné un plat du Penjab, je compare nos deux réalisations. Dans un bol, je mets une cuillère de son plat et une cuillère de mon ragoût. Il gagne toujours, le salopard. C’est tellement délicieux qu’il m’arrive d’énoncer, tout bas : « Jesus, it’s fucking beautiful. »

Ce colocataire est un vrai don du ciel, c’est ce que je m’évertue à expliquer à la propriétaire, qui est choquée par l’odeur de renfermé qui imprègne sa chambre, et par la saleté relative qui y règne. Je lui explique que cela est superficiel, comparé à la bonne humeur qu’il instaure dans la maison, les odeurs de nourriture asiatique, la générosité élevée au rang d’art de vivre. Fréquemment, il ramène de son magasin des choses pour moi, des fruits, des légumes, de l’huile.

Cela fait longtemps que je ne suis plus offensé par son dédain vis-à-vis de mes plats. Il prend du plaisir, je crois, à me voir incapable de faire des choses vraiment bonnes à manger. Lui, les fruits et les légumes, ça le dégoûte. Mais je ne sais comment lui rendre tout ce qu’il me donne. Il a l’air d’être content d’avoir un rôle un peu nourricier.

Souvent, je lui dis qu’il est un génie. Mais ce n’est pas pour la bouffe. Je lui dis qu’il est une génie parce qu’il sait réparer internet.

Conversation géopolitique dans la cuisine

Un soir, à mon arrivée chez moi, mon colocataire pakistanais sortit de sa chambre pour me parler. « Tragédies, me dit-il. Il m’est arrivé une tragédie et une mauvais nouvelle. » Je lui ai demandé de commencer par la nouvelle la moins pire. Ou plutôt non, repris-je, commence donc par la tragédie. Le sage précaire se sent plus à son aise dans la situation tragique qui, par définition, n’a pas de solution. 

Nous sommes donc allés dans la cuisine et parlâmes de ses affaires : appel pour son visa de résident, et tractations pour obtenir son master sans avoir assisté aux cours. Il a payé très cher cette université de Belfast, et cette dernière a beau jouer un rôle d’institution sérieuse et incorruptible, elle donnera son diplôme à ce jeune homme, comme à de nombreux ressortissants de pays asiatiques, qui la financent en partie. Mais pour l’instant, les mémoires de mon colocataire, rédigés par des sociétés illégales d’aide aux étudiants, ne sont toujours pas acceptés entièrement par les professeurs. Et tant qu’il n’a pas son diplôme en poche, il ne peut pas postuler pour je ne sais quel visa.

Assez vite, nous en vînmes à parler politique internationale. Dans la situation embrouillée qui est la nôtre, dans cette maison qui tombe doucement en ruine, on y glisse aisément. Il pense qu’Israël ne devrait pas exister et voici comment il s’explique : « lorsque Hitler tuait les juifs, aucun pays européen ne voulait les accueillir sauf la Palestine, et maintenant les Palestiniens ne sont plus maîtres chez eux. C’est comme si tu me donnais une chambre dans ta maison, et que deux ans plus tard, je t’en chassais, ou t’enfermais dans la cour sans aucun droit. »

Je lui demande ce que deviendraient les juifs, si l’Etat d’Israël devait disparaître. Mon colocataire n’en sait rien. « Dirais-tu qu’ils devraient retourner chez eux ? » Il me dit que les juifs n’ont pas de chez eux. Il préconise que les juifs restent où ils sont, qu’ils continuent de travailler et de se reproduire où ils se trouvent. Je lui demande s’il imagine que juifs et musulmans pourraient vivre en paix, sur le même territoire, dans un état palestinien. Il en doute beaucoup. Il dit que les différences entre juifs et musulmans sont pourtant très faibles, mais qu’il ne croit pas à la paix entre les deux communauté.

Et puis, sans avoir rien vu venir, je me suis retrouvé à nouveau dans un cours sur la vie de Mahomet. Comme quoi Mahomet s’était marié avec une femme d’affaire très riche et que, malgré le fait que son entourage était païen, lui ne rendait aucun culte à aucune de ces idoles. Comme quoi 99% de la science actuelle provient de l’Islam. Comme quoi les talibans ne sont pas de vrais musulmans mais qu’ils resteront les maîtres de l’Afganistan tant que l’armée Américaine y sera.