Balzac à Buraidah : comment le sage précaire a échappé au destin du cousin Pons

Je vous écris de ma chambre d’hôtel, à Buraidah, capitale provinciale du royaume d’Arabie saoudite. J’ai quelques heures devant moi avant de repartir et, plutôt que de sortir, je lis. Ce qui est assez agréable, dans les voyages professionnels, ce sont ces quelques heures suspendues dans une chambre d’hôtel, lorsque l’on n’a plus rien à faire et que l’on peut enfin reprendre un livre laissé de côté. En l’occurrence, je lis Le Cousin Pons, de Balzac, et cette lecture m’amuse énormément.

J’avais évidemment une raison professionnelle de vouloir lire ce roman : Pons est collectionneur, et tout ce qui touche aux collectionneurs, aux collections, à la valeur des objets, à la manière dont une œuvre peut être reconnue ou au contraire méprisée m’intéresse particulièrement au moment de la vie où je travaille comme consultant dans le domaine des musées. Mais il y a autre chose dont je voulais vous parler ce matin. Plus j’avance dans le roman, plus je suis frappé de voir à quel point Balzac annonce Proust. Et même à quel point Proust semble parfois avoir repris chez lui certaines situations du Cousin Pons pour les développer, les analyser et les faire entrer dans son univers mondain.

Il y a notamment une scène qui m’a fait penser immédiatement au cercle des Verdurin. Pons, vieux musicien qui a perdu depuis longtemps l’aura qu’il avait pu avoir, est accueilli à dîner par des cousins d’une famille éloignée, qui le méprisent plus ou moins mais profitent de sa présence et de sa dépendance. Le vieux pique-assiette voudrait rendre la pareille en offrant un cadeau. Et comme il est collectionneur, il ne choisit pas n’importe quoi : il offre un éventail peint par Watteau, enfermé dans une boîte en ivoire d’une grande qualité.

La scène est extraordinaire parce que la personne à qui il offre ce cadeau ne sait même pas qui est Watteau. Pons est donc obligé de lui expliquer. Il raconte comment il a découvert l’objet chez des brocanteurs qui avaient vidé les greniers d’un château de province sans avoir la moindre idée de ce qu’ils avaient entre les mains. Il explique comment il a pu l’acheter pour presque rien. Il montre les détails, les matières, les pierres précieuses, raconte même comment il a lui-même nettoyé certaines parties de l’objet. Bref, il fait ce que font les collectionneurs lorsqu’ils sont devant quelqu’un qui ne voit pas ce qu’ils voient : ils expliquent.

Et c’est précisément ce qui rend la scène si émouvante. Pons ne donne pas seulement un objet. Il donne une partie de son savoir. Il donne son regard. Il donne sa passion. Il essaie de transmettre à cette femme quelque chose de ce qui constitue pour lui la beauté et la valeur d’une œuvre. Il ne prétend d’ailleurs pas avoir payé l’objet très cher : au contraire, sa joie vient aussi de l’avoir découvert, de l’avoir déniché, d’avoir été plus malin que les brocanteurs et d’avoir reconnu ce qu’eux-mêmes ne voyaient pas.

Balzac plus intéressant que Proust ?

Proust reprend quelque chose de cette situation dans À la recherche du temps perdu, mais il la transforme en une extraordinaire analyse des codes mondains. Je pense notamment à ces scènes où Charles Swann offre un cadeau à Mme Verdurin. Swann, qui connaît parfaitement les usages, offre quelque chose de très précieux en le présentant comme une petite chose, parce que la politesse consiste justement à ne pas souligner la valeur de ce que l’on donne. À l’inverse, le docteur Cottard, beaucoup moins au fait de ces codes, offre un bijou plus voyant et insiste sur son prix, sur la valeur de son cadeau, sur le fait qu’il a voulu faire quelque chose de particulièrement important pour son amie Mme Verdurin. Et celle-ci, naturellement, comprend tout de travers. Elle prend la grossièreté pour de la considération et la délicatesse pour de l’indifférence.

Proust fait donc de cette situation une petite machine à analyser la distinction sociale : savoir donner, savoir recevoir, savoir reconnaître la valeur d’un objet sans qu’on vous l’explique, savoir ne pas montrer que l’on sait.

Chez Balzac, pourtant, quelque chose m’émeut davantage parce que tout cela est beaucoup plus impur et moins analytique. Pons n’est pas Swann. Il n’est pas un grand seigneur. C’est un vieux musicien devenu précaire, un parasite plus ou moins toléré, qui dépend de l’hospitalité des autres et dont tout le monde se moque. Il est ridicule, démodé, parfois agaçant, certainement intéressé. Mais il est collectionneur et, dans cette scène, toutes ces dimensions apparaissent de manière un peu brouillonne.

Il offre un chef-d’œuvre à quelqu’un qui ne peut pas en comprendre la valeur. Il espère évidemment que ce cadeau va lui permettre de rendre la pareille à ceux qui l’invitent, et lui valoir de nombreux dîners en ville. Mais il fait aussi quelque chose de beaucoup plus généreux : il essaie de transmettre son savoir. Il devient, pendant quelques instants, professeur d’histoire de l’art. Il montre, explique, raconte, décrit. Il fait partager ce qu’il sait.

Et ce qui me plaît particulièrement, c’est que Balzac ne sépare jamais les motivations. Chez Pons, il y a l’égoïsme et la générosité, la mesquinerie et la passion, le vice de la gourmandise et le désir de transmettre, la petitesse sociale et la grandeur du regard porté sur les œuvres. Tout cela existe en même temps. Balzac ne purifie pas son personnage pour en faire un noble amateur d’art de type Charles Swann. Il le laisse être un pauvre type, un vieux parasite, un fin musicien sans succès, un collectionneur vain et passionné ; bref, un homme blessé.

La fin de la scène est terrible. Sa cousine finit par prendre le cadeau et sans le congédier, le maltraite de la façon la plus ignoble. Elle lui propose de manger le repas qu’il est venu quémander mais tout seul car elle doit partir. Il ne peut supporter cette humiliante proposition. Pons sort de chez elle et entend les domestiques se moquer de lui. Il est atteint au plus profond de lui-même. Ce qui vient de se passer n’est pas simplement un échec mondain. C’est une blessure infligée à tout ce qu’il avait essayé de donner : son objet, bien sûr, mais aussi son savoir, son goût, sa passion, et pas seulement son honneur.

C’est peut-être pour cela que cette scène me touche autant alors que je la lis ici, à Buraidah. Je travaille moi-même sur des musées, des collections et des objets auxquels il faut donner un contexte, une histoire, une valeur. Et je connais assez bien cette situation étrange dans laquelle on regarde quelque chose et où l’on sait que l’objet contient beaucoup plus que ce que voit celui qui se trouve à côté de vous. Il faut alors expliquer. Raconter. Donner les clés, trouver la bonne métaphore. Faire comprendre pourquoi cette chose, qui semble banale, est en réalité extraordinaire.

Mais je me reconnais aussi, avec un peu moins de plaisir, dans l’autre aspect du personnage. Pons est un homme qui va chez les autres, ce que j’ai fait pendant des années. Il dépend de leur hospitalité. Il s’invite, il accepte les invitations, il mange, il séjourne, il profite de la disponibilité des uns et des autres. Moi aussi, pendant longtemps, j’ai voyagé de cette manière et ne le regrette pas. J’ai connu les amis qui vous disent « viens donc chez nous », les canapés, les chambres d’amis, les invitations qui paraissent naturelles quand on a vingt ou trente ans et qui le deviennent moins lorsqu’on avance en âge. J’aurais pu devenir le cousin Pons si je n’avais pas cessé cette vie de célibataire. Mon mariage avec la femme la plus attractive qui soit m’a sauvé du ridicule balzacien.

Il y a un moment où il faut comprendre que ce qui était charmant chez le jeune voyageur précaire devient gênant chez le vieil amateur d’art et de philosophie.

Retrouver le corps singulier

L’autre jour je parlais avec un directeur de musée dans un café où il était venu avec ses enfants. Une famille de Saoudiens très intelligents et qui aimaient pratiquer l’anglais en famille. Le grand fils me pose des questions et montre un intérêt grandissant pour le sage précaire. Il me montre le blog qu’il a créé l’année dernière. Je jette un œil et vois immédiatement que tout a été généré par l’Intelligence artificielle. Lire cela serait pour moi de la perte de temps. Je félicite l’adolescent et passe à autre chose.

Je lis beaucoup de textes écrits par d’anciens étudiants, des chercheurs qui me demandent un accompagnement, des collègues qui me demandent un avis, une évaluation, une relecture, un conseil. Et depuis quelques années, je vois que l’intelligence artificielle est passée par là.

Je m’en rends compte très vite. Je commence à lire et, après quelques lignes, je comprends que je ne suis plus vraiment en train de lire ce qui sort du cerveau de mon interlocuteur. Je n’entends plus sa manière de parler, son rythme, ses hésitations, ses obsessions, ses maladresses, et je ne vois pas ses trouvailles. Je lis un texte produit par une machine qui ne doutent pas, qui ne connaît pas l’hypothèse ni la faute de goût, qui avance sans jamais s’arrêter et sans jamais reprendre son souffle.

Le texte n’est pas mauvais. Au contraire, il est souvent excellent. Tout est parfaitement équilibré. Les phrases sont bien construites, les paragraphes bien proportionnés, les transitions impeccables, tout est parfaitement calibré.

Je me retrouve alors dans une situation assez étrange en tant que consultant, « academic advisor », professeur, lecteur ou simple mentor. Je ne peux pas vraiment reprocher à mon interlocuteur ce que je reprochais autrefois à ses textes. Je ne peux pas lui dire : « Tu devrais développer cette idée », « cette phrase n’est pas claire », « ici, tu sembles confondre Nietzsche et Freud », « Je ne comprends pas ce que cela veut dire », « là, tu pourrais être plus rigoureux ». Le texte est parfait mais il est froid et je n’entends plus personne derrière les mots.

Mon rôle change alors radicalement.

Pendant longtemps, j’ai essayé d’aider ceux que j’accompagnais à acquérir les codes de l’écriture universitaire ou administrative. Il fallait apprendre à écrire de manière suffisamment impersonnelle pour respecter les conventions du genre, tout en réussissant à faire passer quelque chose de personnel : une pensée, une sensibilité, une manière particulière de proposer un projet.

Aujourd’hui, je me retrouve à donner exactement le conseil inverse : « rends ton texte plus imparfait et plus bordélique car en l’état il n’est pas humain ». Je me suis surpris à écrire le commentaire suivant à un ancien élève qui voulait mon aide pour un dossier de résidence d’artiste :

« Ton texte est tellement parfait qu’on ne t’y voit pas, on n’a pas l’impression de te rencontrer. Du coup le lecteur n’a même plus envie de lire, car il se dit que la même machine qui l’a généré devrait recevoir ton texte pour l’évaluer. À la fin, des textes vont être produits et reçus par des machines, et nous, les hommes qui étaient censés les produire et les lire, nous resterons sur la touche à attendre un résultat final, généré par l’IA. »

Mes collègues plus jeunes ne sachant ni écrire ni lire, m’envoient parfois des documents à évaluer ou à corriger. Je leur dis de plus en plus : raconte quelque chose qui t’est arrivé. Mets un détail que tu n’aurais pas osé écrire. Utilise un mot que tu emploies dans la vie de tous les jours. N’aies pas peur d’une phrase un peu bancale. Fais entendre ta voix. Dis-moi ce que tu as vu, ce que tu as senti, ce qui t’a étonné. Donne-moi quelque chose qui ne pourrait pas avoir été écrit par n’importe qui. Bref, injecte de l’imperfection.

C’est peut-être un espoir pour la sagesse précaire et pour la littérature des gens imparfaits de constater que ce qui était autrefois considéré comme une faiblesse de l’écriture peut devenir sa qualité principale.

2027-2037: le grand programme de mosquées estampillées Nouvelle France

Architecture en terre, avec une tour pour capter les vents et rafraîchir l’intérieur. Najran, avril 2026

Si j’étais en charge du programme présidentiel de La France Insoumise, j’inclurais un volet « Mosquées nouvelles » comme un des grands projets du quinquennat.

Le but de toutes ces mosquées, décidées sur la base du volontariat des communes, ne serait pas seulement pour mieux vivre avec nos compatriotes musulmans. L’objectif serait aussi esthétique, social, urbanistique, écologique et éducatif.

En voici les grandes lignes :

  1. Architecture en terre, en pierre, et en tout ce qu’on trouvera sur place pour inventer un style vernaculaire contemporain.
  2. Mettre la gestion de l’eau au centre des quartiers, pour faire les ablutions avant la prière, et réutiliser cette eau de purification pour arroser les jardins odorants et médicinaux qui accompagnent la vie des fidèles.
  3. L’eau sera aussi mise à disposition pour des bains et douches publiques. Optique de rafraîchissement du peuple ainsi que d’hygiène sociale pour les gens trop mal logés dans nos quartiers et nos bourgs.
  4. Construction d’ensembles urbains adaptés aux changements climatiques : tour des vents pour faire sortir l’air chaud par le haut et maîtriser la température, comme on le fait depuis des millénaires dans les pays chauds. Arbres, plantes, fleurs.
  5. La France deviendrait ici, sans tambour ni trompettes, sans tension ni conflit, mais avec un art consommé d’accueillir les fausses polémiques venues des identitaires racistes, la France deviendrait un modèle et un moteur pour tous les pays occidentaux qui se retrouvent avec des problématiques différentes qu’ils doivent gérer en même temps.
  6. Comment financer un tel grand projet ? Par un grand emprunt. Le projet n’aura aucun mal à trouver des investisseurs.

Pourquoi ai-je dit « programme de LFI » ? Tout simplement parce que pour le moment c’est le seul mouvement qui a su être clair sur la question de l’islamophobie et de l’immigration. Les autres partis naviguent à vue et n’ont pas réussi à se défaire d’un vieux fond raciste. Ils pensent perdre des électeurs s’ils défendent tout simplement le droit de nos frères musulmans. Tant pis pour eux, tant pis pour les libéraux de mon espèce qui sont contraints de mettre leur maigre espoir d’un pays meilleur dans la seule sociale-démocratie.

Mes votes (2) : 1995-1997. Quand j’ai découvert la question sociale

Le sage précaire en travailleur social dandy, 1996

Je ne crois pas que l’on comprenne vraiment la misère en lisant des statistiques. On la comprend lorsqu’on rencontre ceux qui la vivent. Je connaissais plus ou moins la pauvreté, sans vouloir blesser mes parents, les fins de mois difficiles, mon père qui flirtait avec la faillite, le dépôt de bilan et même le suicide. Mais je ne connaissais pas la misère et ma famille pouvait toujours se projeter dans une société sociale-libérale.

Pour moi, la prise de conscience de la question sociale s’est faite à la fin des années 1990, pendant mon service militaire.

J’avais l’occasion d’effectuer ce service au centre social de la Condition des Soie, dans le célèbre quartier de la Croix-Rousse, à Lyon. J’y découvrais un monde que je connaissais mal car j’avais plutôt grandi à la campagne : celui des clochards et des familles qui ne tiennent que grâce aux associations, des personnes isolées, des travailleurs pauvres, de ceux qui vivent toujours au bord du précipice.

Je n’avais encore jamais mesuré concrètement ce que représentait ce tissu associatif dans un quartier qui tisse une toile d’araignée essentielle pour recueillir tous ceux qui tombent du système économique, de la famille, de la norme, du validisme ; ceux qui tombent dans la misère par manque de soutien, de structure mentale, d’entourage ou de joie.

Je compris alors une chose très simple : si ces associations venaient à disparaître, ou si les financements publics s’effondraient, ce ne seraient pas quelques activités qui cesseraient. Ce sont des milliers de vies qui basculeraient, et ce sont des villes entières qui pouvaient exploser de diverses manières : criminalité, émeutes, économie parallèle.

Il existe, dans un pays comme la France, une immense infrastructure de solidarité que l’on ne voit presque jamais. Des travailleurs sociaux, des bénévoles, des éducateurs, des associations de quartier, des centres sociaux. Tant que tout fonctionne à peu près, on oublie leur existence. Mais lorsqu’on les voit travailler au quotidien, on comprend qu’ils empêchent silencieusement une partie de la société de sombrer, et le reste de la société de profiter de la quiétude.

On ne parlait jamais de cela dans les médias. Si je connaissais un peu la pauvreté, je découvrais le désespoir social et la misère.

À la même époque, je lisais tous les jours Le Monde. J’avais le temps de lire un quotidien de manière suivie car je devais ouvrir la permanence d’Accueil Santé, une structure d’accès aux soins pour les plus démunis, affiliée au centre social. Le matin, il y avait rarement des gens à accueillir. Je me renseignais sur les débats économiques, les questions budgétaires, les politiques publiques. Le journal était à l’époque dirigé par Edwy Plenel et soutenait l’union de la gauche lors des élections législatives précipitées issues de la dissolution.

En 1997, la gauche plurielle arrive au pouvoir. Je vote encore dans la ville de mes parents, dans le nord Dauphiné, et cela me contrarie car l’est lyonnais est assez dominé par le racisme et les vieux politiciens de droite sans projets. Je ne me rappelle plus pour qui j’ai voté ; une candidate d’un des partis de la gauche plurielle, mais quelqu’un qui n’avait aucune chance d’être élue députée dans la circonscription où je votais.

Je ne suis pas un admirateur inconditionnel de Lionel Jospin mais il me donne le sentiment qu’un équilibre est possible entre justice sociale et responsabilité budgétaire.

Je suis jeune et je vote comme un vieux.

L’intelligence mécanique des penseurs humains de l’IA

J’ai écouté le dernier entretien de Laurent Alexandre sur Thinkerview. Il était flanqué d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, censé représenter une nouvelle génération face aux bouleversements de l’intelligence artificielle.

Ce qui m’a frappé n’est pas ce qu’ils ont dit sur l’IA, mais ce qu’ils ont révélé, malgré eux, de leur conception de l’intelligence.

Tout au long de l’entretien, il était question de QI, de performances cognitives, de capacités intellectuelles exceptionnelles (le vieux a aussi beaucoup parlé de sexualité mais c’est une autre affaire et c’était franchement immature – c’est-à-dire viriliste). Les deux parlaient d’individus ayant un QI de 150 ou 160 comme on parlerait de moteurs particulièrement puissants. L’intelligence semblait être réduite à une grandeur mesurable, quantifiable, comparable.

Or c’est précisément à ce moment-là que j’ai eu l’impression d’entendre un manque d’intelligence.

Car le moment le plus original de l’émission apparaît quand on leur demande s’ils lisent et écrivent de la poésie. Gêne des deux spécialistes : ils n’y connaissent rien. Mais rien de rien. Or la poésie, on le sait, ce n’est pas un domaine de l’art parmi les autres, c’est au contraire le coeur vibrant d’une langue, l’essence d’une littérature, donc une dimension incontournable de notre rapport au monde.

Comment peut-on parler d’intelligence tout en étant incapable d’apprécier la poésie ? Comment peut-on prétendre réfléchir à l’avenir de l’humanité sans s’intéresser aux imaginaires, aux récits, aux rythmes, aux symboles, et plus qu’aux simples symboles, aux différentes couches de significations dans un mot ? Être indifférent à la poésie, c’est se fermer à tout ce qui fait qu’un être humain n’est pas seulement une machine de traitement de l’information.

Toujours plus fort dans la bêtise, comment peut-on annoncer avec assurance ce qui se passera en 2100 sans intégrer les principales incertitudes de notre époque ? Et « incertitudes », c’est une façon de parler, car il y a quand même quelques certitudes auxquelles nous faisons face : le dérèglement climatique, les tensions géopolitiques, les guerres actuelles, les réarmements qui figurent les risques de conflits futurs, les pénuries d’eau, les limites énergétiques, les déséquilibres économiques, les conséquences du capitalisme financier mondialisé.

Toutes ces variables sont absentes des récits technologiques des deux Alexandre.

Ils nous expliquent ce que sera l’humanité dans soixante-quinze ans comme si les structures actuelles du monde étaient durables. Comme si les États-Unis allaient conserver indéfiniment leur position dominante. Comme si les rapports de puissance restaient stables, comme si la Chine n’avait pas déjà détrôné les Etats-Unis, bref comme si l’histoire s’était arrêtée et que seule l’IA allait continuer de manière exponentielle sa progression vertigineuse face à la limite et la lenteur de l’esprit humain.

Pour l’instant, je n’ai pas encore entendu quelqu’un parler d’IA avec assez d’intelligence pour que mon esprit limité et lent prenne du plaisir à l’écouter.

Le mérite des échecs, la chance des réussites

J’ai remarqué une étrange régularité dans le regard que les autres portent sur mes échecs et mes succès. J’en ai pris conscience récemment car ma vie n’a pas connu les échecs ni les réussites pendant quarante ans.

Voilà comment les choses se manifestent :

Lorsque quelque chose de bien m’arrive, ce n’est jamais vraiment grâce à moi.

Si j’ai partagé ma vie avec des femmes belles, intelligentes et empathiques, ce qui a toujours été le cas, on ne m’a jamais dit : « Tu dois avoir certaines qualités pour attirer de telles personnes. » La réaction est généralement tout autre. On se demande comment j’ai fait. Par quels prodiges j’ai pu séduire une créature de ce niveau. Quel stratagème j’ai employé, quel bagout j’ai développé, quelle faiblesse j’ai détectée pour qu’une telle femme accepte de vivre avec moi.

Comme s’il allait de soi qu’une femme exceptionnelle ne pouvait pas librement choisir et aimer un homme comme moi.

Lire aussi : Comment la jalousie s’est abattue sur moi

La Précarité du sage, 2022

De même pour le travail. Si j’obtiens un poste intéressant ou correctement rémunéré, on m’explique presque toujours que cela tient à des circonstances extérieures. C’est grâce à telle rencontre, grâce à telle appartenance, grâce à telle origine, telle couleur de peau, telle conversion religieuse… Grâce à telle conjoncture favorable. On me parle de chance.

La chance est une explication extraordinairement commode. Elle permet de reconnaître un succès tout en évitant soigneusement d’en attribuer le mérite à celui qui en bénéficie.

En revanche, lorsqu’un malheur survient, le raisonnement s’inverse immédiatement.

Si je perds un emploi, alors il devient évident que j’ai commis une erreur. Si une institution me traite injustement, certains trouveront malgré tout une raison pour laquelle j’ai dû provoquer cette injustice. Si une histoire d’amour se termine mal, il doit forcément y avoir quelque chose que j’ai fait ou omis de faire. Ça doit être de ma faute.

Je me souviens d’un licenciement qui était pourtant une injustice manifeste. Je n’avais commis aucune faute professionnelle. Les faits étaient clairs. Pourtant, même parmi des collègues qui m’appréciaient, il n’était pas si facile d’entendre dire simplement : « Oui, ce qui lui arrive est injuste. »

Certains préféraient expliquer l’événement autrement. L’un se disait « désolé » pour ce qui m’arrivait mais se permettait de dire que j’avais « manqué de sagesse » avec celle qui me harcelait. Peut-être n’avais-je pas suffisamment anticipé. Il n’y avait pas de fumée sans feu.

Comme si le malheur devait toujours avoir un responsable identifiable, et de préférence la personne qui le subit.

J’ai observé le même phénomène dans les relations amoureuses avant mon mariage. Si je mettais fin à une relation, j’étais un salaud. Si c’est elle qui rompait avec moi, on ne la qualifiait pas de salope. On supposait volontiers que j’avais dû faire quelque chose qui avait poussé cette jeune femme à partir.

Dans un cas comme dans l’autre, la responsabilité me revenait.

Avec le temps, cette expérience répétée a fini par produire chez moi un effet de tranquillité. Je n’attends plus rien du jugement des autres.

S’il m’arrive un malheur, je sais qu’il sera probablement inutile de chercher une consolation fondée sur la reconnaissance de l’injustice subie. Beaucoup préféreront chercher ce que j’ai fait pour mériter mon sort.

S’il m’arrive un bonheur, inutile de chercher à partager ma joie, je sais qu’on trouvera une cause extérieure.

Au fond, cela simplifie beaucoup les choses.

On cesse progressivement de rechercher la validation extérieure. On apprend à examiner soi-même ses réussites et ses échecs. À reconnaître ses fautes lorsqu’elles existent. À reconnaître aussi les injustices lorsqu’elles se produisent. Sans attendre que le monde entier partage ce diagnostic.

Cette disposition a quelque chose de stoïcien.

Les stoïciens nous rappellent que nous ne maîtrisons ni la réputation, ni l’opinion d’autrui, ni même la manière dont les événements seront racontés après coup. Nous ne maîtrisons que notre propre jugement.

La sagesse précaire enseigne donc ce précepte en faisant payer très cher l’inscription à son académie : ne cherche pas la reconnaissance des cons. Laisse-les te prendre de haut. Ceux qui te jugent ne te valent pas.

L’usage des rocs comme des pages et des pages comme des boussoles

Quand il retourne pour la deuxième fois sur le site de Bir Hima, dans la province de Najran, le sage est frappé par l’usage que faisaient ses ancêtres des pierres et des rochers. Ils n’écrivaient bien sûr pas n’importe où. Ils écrivaient déjà sur des pages blanches, des rouleaux et des marges.

Parfois ils couvraient des rochers qui étaient littéralement sur la route, tantôt au contraire, ils écrivaient des messages pour être lus de loin, et notamment par ceux qui étaient tentés d’emprunter certaines routes.

Mais surtout ils prenaient possession d’une véritable page, sur laquelle ils composaient des scènes et des messages écrits. La véritable origine du livre codex doit donc bien se trouver auprès de cet employé inconnu, ce clerc obscur qui n’est autre que le scribe du néolithique.

Je dis bien « employé », « scribe », car il y avait des professionnels de l’écriture et de la gravure. Je l’ai lu dans la littérature scientifique des archéologues assermentés. Les épigraphistes en question ne disent pas en revanche comment ils étaient rémunérés. Ni qui les rétribuaient.

Au fond de moi je doute de ce que je lis dans la littérature scientifique. Je doute que ces graveurs et ces écrivains publics étaient des professionnels. J’ai trop foi en l’humanité néolithique. J’idéalise même un peu les hommes du néolithique ; je les imagine coopératifs, rêveurs, apeurés, violents et nomades. Toujours en train de se cacher mais trop menacés par des bêtes sauvages pour se chercher des ennemis parmi les autres hommes.

Cette scène que je vous montre par les deux photos qui encadrent ce paragraphe, elle apparaît sur une bande de rocher qui se situe sur le côté gauche d’une entrée de piste. Les voyageurs passaient tous là et faisaient une pause. Ils regardaient cette scène de chasse comme on lit un roman, ou comme on regarde une vidéo : c’était à la fois divertissant et instructif.

Probablement, ces scènes de chasse permettaient de donner des informations sur le type de gibier présent dans la région et sur le type de tribus qu’on pourrait croiser.

C’était probablement une manière pour les hommes de construire une monde symbolique et reconnaissable dans une nature hostile. Une façon de dompter la nature et de l’apprivoiser en couvrant les murs de scènes où l’humain triomphe de l’animal.

Les gravures où un humain est juché sur un animal est l’image ultime de la fierté humaine. Avoir réussi à dompter un dromadaire et en faire son véhicule demandait tant d’efforts qu’il n’était pas rare de clamer cette victoire par des gravures destinées à braver le passage du temps.

Accompagner l’image d’un texte devait être le nec plus ultra.

Ci-dessous, le texte est une suite de noms, je veux croire que ces noms renvoient à la bande de copains qui sont venus à bout du dressage d’un dromadaire sauvage. Mais la littérature scientifique finira par me donner tort et fournir de meilleures hypothèses.

Vous aurez remarqué dans ce billet la différence de lumière sur les rochers gravés que j’ai photographiés. Toutes les photos ont été prises entre 6 h 30 heures et 8 h30 du matin en avril 2026. Le soleil levant est donc assez bas et le niveau d’éclairage des gravures montre que les pages blanches faisaient face au soleil levant ou au contraire face au soleil couchant.

Le dromadaire que je place ci-dessous est clairement une œuvre du matin. C’est donc un rocher qui indique la direction de l’Est. Mon hypothèse est que ces rochers servent de boussole.

Avaient-ils besoin de boussole les hommes du néolithique ? Quand on vit dehors et qu’on nomadise, on sait où est l’est et l’ouest, on sait s’orienter. Mon hypothèse n’a donc vécu que le temps d’être énoncée.

Maisons en terre à Najran : promenade nocturne

Je voulais voir les maisons en terre au soleil couchant, mais le temps de me déplacer, la nuit était tombée d’un coup. J’ai dû me promener de nuit dans le village de Qabil et ce fut un enchantement.

Des chiens errants, dormant dans les champs et réveillés par mes pas, ont essayé de m’intimider. Mais dans le monde musulmans, les chiens se tiennent à carreau et ne s’aventurent pas trop près des êtres humains.

Ces maisons en terre ne sont pas toutes abandonnées. J’ai rencontré plusieurs propriétaires qui en étaient fiers et qui étaient prêts à investir de lourdes sommes pour les rénover.

Le ministre de la culture d’Arabie Saoudite a récemment déclaré que les maison vernaculaires devaient être considérées avec sérieux et que des subventions seraient débloquées pour un grand programme de rénovation.

Je me suis rapidement perdu et ne savais pas, au bout de deux heures de déambulation, comment retourner dans la ville moderne.

Je donnais rendez-vous à des véhicules près de telle ou telle mosquées mais toutes les voitures annulaient ces courses et me laissaient en plan. Comme si les chauffeurs avaient peur ou étaient incapables de venir me chercher.

Perdu pour perdu, j’ai quand même pris beaucoup de photos et me surprenais moi-même de la qualité des images que mon appareil pouvait réaliser en pleine nuit.

La technologie nous aide beaucoup dans nos efforts de rêverie et dans nos entreprises féeriques.

Comme je suis là en mission pour le ministère de la culture, je vais proposer au responsable des publications un « photo-essai » centré sur les maisons en terre et sur les chiens errants qui les gardent en bons cerbères bénévoles.

Les appels à la prière sont extrêmement doux à Najran. J’ai d’abord cru que c’était une spécificité de ce village enchanteur qui emprisonne ses visiteurs, dans le genre du pays des merveilles, mais l’ensemble de la ville de Najran fait résonner ses mêmes voix de muezzin, mélodieuses et somnolentes, comme des berceuses.

Je n’ai pas eu peur ce soir-là. Pourtant le sage précaire est un gros trouillard qui n’est jamais loin de pleurer dans les jupes de sa mère. J’étais seulement épuisé après trois heures de marche. Je voulais dormir. Peut-être manger un peu et dormir enfin.

Je raconterai un jour comment j’ai fini par m’en sortir, les souliers pleins de sables, de terre et de gravier.

Grande émotion au Black Gold Museum, le musée du pétrole d’Arabie Saoudite

J’ai découvert aujourd’hui un nouveau musée que l’Arabie saoudite vient d’inaugurer : le Black Gold Museum (BGM), un musée d’art contemporain entièrement consacré à l’or noir, le pétrole.

Installé dans une architecture spectaculaire signée Zaha Hadid, le musée s’inscrit dans un vaste complexe dédié aux questions énergétiques, à proximité du ministère de l’Énergie. Situé non loin de l’aéroport, il n’est ni central ni particulièrement ancré dans un tissu urbain vivant. Ce positionnement est révélateur : le musée semble s’adresser moins aux publics locaux ou scolaires qu’à un public international de passage.

Dès lors, une intuition s’impose : ce musée n’est pas un miroir, mais une plateforme. Il ne cherche pas tant à raconter une histoire nationale qu’à adresser un message au monde.

Le parcours est structuré en quatre grandes séquences, qui pourraient correspondre aux étapes d’une histoire d’amour entre l’homme et le pétrole : la rencontre, le rêve, le doute et la vision (la vision du futur, genre « et maintenant où allons-nous ? »).

ENCOUNTER

La première partie, la rencontre, est l’une des plus belles. Elle propose une approche méditative de la découverte du pétrole, de son origine, et de la manière dont l’humanité est entrée en relation avec cette matière. Les œuvres y sont d’une grande délicatesse, contemplatives et puissantes.

DREAM

Puis vient le rêve. Ici, le ton change radicalement : le pétrole devient promesse, moteur d’un imaginaire foisonnant. Couleurs acidulées, voitures, vitesse, plastique, expansion du modèle américain.

Tout un XXe siècle s’y déploie dans une forme d’ivresse visuelle. L’ensemble est séduisant, mais traversé d’une ironie discrète.

DOUBT

Le troisième espace, « le doute », constitue un véritable basculement. C’est un étage sombre, et le musée se mue en caverne étouffante. L’histoire d’amour se transforme en relation toxique : pollution, dépendance, finitude des ressources. Les œuvres sont dures, parfois violentes.

Et c’est là que le musée surprend profondément : il assume une lucidité critique forte. Le message est clair : les enjeux et les conséquences du pétrole ne sont pas esquivés.

VISION

Enfin, la « vision » au dernier étage vient clore le parcours. Plus apaisée, cette dernière section propose une réflexion ouverte sur l’avenir. Ni franchement optimiste ni totalement pessimiste, elle laisse le visiteur dans un état de suspension, invitant à penser plutôt qu’à conclure.

Le projet a été porté par un commissaire français, et s’inscrit dans une dynamique plus large incarnée par muséographes saoudiens déjà engagés dans le développement d’institutions culturelles majeures. Avec ce musée, comme avec le Musée de la Mer Rouge dont j’ai déjà parlé ici, se dessine un geste muséal radical, à la fois politique, éducatif et culturel.

Sortir du pétrole et des embouteillages

Le Black Gold Museum apparaît ainsi comme un outil puissant : un lieu de narration terrestre, qui concerne l’humanité entière, mais aussi un espace d’éducation pour les Saoudiens qui veulent développer leurs connaissances en art contemporain.

Et pourtant, en quittant le musée en fin de journée, une expérience très concrète vient prolonger la réflexion. Pris dans des embouteillages interminables pour rejoindre le centre-ville, deux heures pour parcourir quelques kilomètres, difficile de ne pas repenser à la partie du « doute », au premier étage du BGM. Difficile de ne pas songer à cette dépendance au pétrole, à ses conséquences, à son omniprésence, quand on fait du surplace environné par des milliers et des milliers de voitures faites et pensées pour être des bolides.

Et une question s’impose pour tous les visiteurs qui retournent à l’aéroport ou qui foncent dans les embouteillages sans fin : n’est-il pas temps, en effet, de changer de modèle ?

Hommage à François Moureau

J’ai appris avec tristesse, via LinkedIn, le décès de François Moureau.

Il a compté dans mon parcours universitaire d’une manière très particulière. Je le connaissais grâce à son travail d’organisation du champs de la littérature des voyages : il avait fondé des collections de livres de qualité, imposé ce thème de recherche dans des colloques, et a créé le Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages (CRLV), toujours en vigueur aujourd’hui. Sans lui, il n’est pas certain que quelqu’un comme moi aurait décidé de faire une thèse de doctorat sur le récit de voyage.

J’avais donc souhaité que François Moureau soit l’examinateur externe de ma soutenance de thèse, et il avait accepté, faisant le déplacement de Paris jusqu’à Belfast avec une grande générosité.

Je garde de cette soutenance un souvenir joyeux : un moment d’échange sincère, exigeant et profondément respectueux. Il n’y avait aucune hostilité, mais au contraire beaucoup d’écoute, d’intérêt et de dialogue. Cela reste, encore aujourd’hui, l’un des plus beaux moments de ma carrière académique.

Nous étions, sur bien des sujets, en profond désaccord intellectuel et politique. Mon approche de cette littérature des voyages n’a rien à voir avec la sienne. Pourtant, cela n’a jamais empêché une relation empreinte d’estime et d’attention. Après la soutenance, il m’a ouvert plusieurs portes, m’invitant à participer à des colloques et à contribuer à des publications, notamment aux Presses de l’Université Paris-Sorbonne, éditeur qui héberge la meilleure collection (Imago Mundi) consacrée aux études sur la littérature viatique.

À chacune de ces occasions, j’ai pu constater l’affection et le respect que lui portaient ses collègues : chercheurs, professeurs, et même médecins. Il dégageait quelque chose de rare : un sens du collectif fait de bienveillance, d’humour, et d’une certaine malice, toujours au service de l’échange et de la richesse des recherches.

Je lui souhaite un repos bien mérité.

Mes pensées vont à son épouse, dont j’ai apprécié la grande gentillesse, ainsi qu’à toute sa famille.