De CNews à l’Université de Nizwa : même récit de branche pourrie, de pouvoir et de soumission

Le sage précaire et son épouse dans l’oasis de Birkat Al Mouz, Oman, 2019. Photo d’Antonin Potoski

Cette semaine, une information très importante est tombée dans le paysage de la télévision française. Jean-Marc Morandini a été définitivement condamné pour agression sexuelle sur mineurs. La condamnation est claire, définitive, et ne laisse aucune ambiguïté sur les faits. Et pourtant, il conserve son emploi. Il conserve ses émissions sur CNews.

Pourquoi cette histoire m’intéresse-t-elle ? Parce qu’elle fait directement écho à une histoire qui s’est déroulée à l’université de Nizwa, au Sultanat d’Oman, sur un point précis : les relations de pouvoir entre un chef et tous les autres.

Dans le cas de CNews, il est évident que la plupart des personnes qui sont payés grassement n’ont aucun intérêt à la présence de Morandini. Sa condamnation pollue l’image de la chaîne. Sa présence les rend, de fait, plus ou moins complices d’une situation moralement intenable. Tout le monde serait donc objectivement en faveur de sa disparition médiatique, ou au minimum d’une mise à l’écart discrète.

Or, une seule personne veut que Morandini reste : l’actionnaire principal Vincent Bolloré. En le maintenant à l’antenne, il montre bien sûr que le pouvoir lui appartient, ce que personne ne contestait. Mais surtout, il teste autre chose : le degré de soumission de l’ensemble de ses collaborateurs, y compris de ceux qui se présentent comme des défenseurs de la liberté d’expression, de la rectitude philosophique et de la morale chrétienne. Pascal Praud, Michel Onfray et Philippe de Villiers sont forcément très embarrassés.

Ce faisant, le milliardaire Bolloré met en danger l’équilibre de sa propre chaîne. Il affaiblit son image et celle de tous ceux qui y travaillent. Mais ce coût est secondaire. L’enjeu principal est ailleurs : vérifier que personne n’osera s’opposer à lui.

C’est exactement ce que j’ai observé à l’université de Nizwa entre 2015 et 2020. À l’époque, le chancelier de l’université, que tout le monde appelait docteur Ahmed, revenait d’une longue maladie. Il était affaibli politiquement et devait réaffirmer son autorité.

Dans le département d’anglais, une femme occupait une position de pouvoir informelle, proche de celle d’une cheffe de département. Elle harcelait les collègues, se montrait brutale et autoritaire. Sur le plan académique, elle était totalement incompétente : aucune publication, aucune capacité à élaborer une conférence ou organiser un colloque, des étudiants qui se plaignaient régulièrement de la qualité de ses cours. Ses enseignements n’étaient d’ailleurs jamais évalués de manière objective, car elle avait organisé les choses pour échapper à toute évaluation des pairs.

Sur le plan administratif, elle était tout aussi défaillante. En tant que vice-doyen du collège, j’étais son supérieur hiérarchique et en capacité d’évaluer son travail administratif. Il était clairement insuffisant. Il n’y avait donc aucune raison valable pour qu’elle reste à son poste. Tout le monde souhaitait son départ.

Tout le monde, sauf une personne : le chancelier. Pour lui, défendre cette personne indéfendable était une manière de tester son pouvoir. Il voulait voir qui allait le suivre, qui allait se taire, et qui oserait s’opposer à lui. À travers elle, il jouait sa propre autorité. Est-ce que quelqu’un allait contester et risquer un conflit frontal ? Ou est-ce que tout le monde allait s’écraser ?

Moi je me suis opposé à cette situation car j’étais naïf et croyais qu’elle gardait sa capacité de nuisance par manque d’information : je pensais bêtement que si mes chefs étaient au courant de ses actions nocives, ils prendraient les mesures qui s’imposaient. En vérité je les embêtais car ils fermaient les yeux pour ne pas contredire le sultan de l’université. Le chancelier a sauvé in extremis cette employée désastreuse qui était sur le point d’être remerciée et l’a montrée à tout le monde en silence.

Il a gagné. Tout le monde s’est écrasé. Progressivement, les discours ont changé. Cette femme est devenue, par opportunisme, une « grande travailleuse ». Certains se sont même mis à dire du bien d’elle sans qu’on le leur demande, simplement pour plaire au pouvoir.

À un moment donné, mon épouse s’est rendu compte que cette femme avait plagié sa thèse de doctorat. Elle possédait en réalité deux doctorats, sous des noms différents, avec des titres, des disciplines et des départements différents, mais avec un texte identique à environ 80 %. Il s’agissait clairement d’un plagiat, doublé d’une fraude académique destinée à obtenir des postes dans des universités plus rémunératrices que celle de son pays d’origine, notamment dans les monarchies pétrolières du Golfe persique.

C’était une violation grave de l’intégrité académique, qui aurait dû conduire à un licenciement immédiat. Mon épouse, avec quelques collègues, a alors lancé une alerte et tenté d’informer l’administration.

Comme souvent dans les affaires de lanceurs d’alerte, ce sont eux qui ont payé le prix. Elle a été harcelée, puis licenciée. Mon contrat, à moi, n’a pas été renouvelé. Il était évident qu’ils ne conserveraient pas le mari d’une lanceuse d’alerte.

Nous avons appris récemment que cette femme a non seulement été maintenue en poste, mais qu’elle a été promue, en remerciement de ses efforts lors d’un procès attenté par un de nos collègues qu’elle a humilié et harcelé. Promotion non pas en raison de ses compétences, donc, mais parce qu’elle servait toujours le même objectif : prouver la soumission totale d’un système fondé sur la peur et la corruption.

C’est ainsi que le Sultanat d’Oman et certains milliardaires bretons se retrouvent dans une même histoire. Dans le cas de Bolloré et Morandini, la condamnation judiciaire rend le mécanisme encore plus visible. Cette affaire montre, dans une forme chimiquement pure, une structure de pouvoir fondée sur la domination, la soumission et le silence.

L’anthropologie a créé un concept avec le « bouc émissaire », la sagesse précaire est sur le point d’inventer une notion inverse qui désignera la branche pourrie, le maillon faible qu’un chef conserve ostensiblement pour régénérer sa propre domination sur son groupe.

Alain de Botton, ou l’art bourgeois de transformer la philosophie en business

Cela fait plusieurs fois que je vois la présence de l’écrivain philosophe anglais et de « son équipe » dans des événements culturels où je me rends.

Or, ces événements sont invariablement des grands machins financés lourdement dans des monarchies pétrolières. C’est un point commun entre le philosophe Botton et le Sage précaire : nous traînons nos guêtres dans toute sorte de pays.

Il m’arrive même de recevoir des messages de son équipe, des gens qui se présentent comme philosophes, et qui veulent faire du réseau avec moi. Ils ont confondu la sagesse précaire avec une entreprise de relations publiques je pense.

Peu à peu, je crois comprendre de quoi il s’agit : le philosophe a créé une entreprise qui s’appelle The School of Life et on retrouve ce label ici et là, dans des trucs qui peuvent être associés à la philosophie. Cependant, mon impression actuelle est que cette compagnie cherche et réussit à se faire beaucoup d’argent en utilisant l’image de l’écrivain Alain de Botton.

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La Précarité du sage, décembre 2024

Alors pour le lecteur francophone, je vais tracer les grandes lignes de son œuvre et son parcours. Ce que je vais vous dire à partir de là est complètement hypothétique et intuitif. Je n’ai fait aucune recherche et il est possible que je sois à côté de la plaque. C’est un essai et je vous dirai après si je brûle ou si je refroidis.

Au début de sa carrière, De Botton est un écrivain respecté, légitime, issu des grandes universités anglaises, parfaitement intégré dans ce que l’on pourrait appeler l’élite culturelle britannique. Il a les codes, le ton, l’aisance sociale, la mélancolie élégante. Il écrit bien, sans jamais être dangereux. Il pense, mais sans jamais déranger.

Ses premiers livres rencontrent un succès important. The Art of Travel, par exemple, touche exactement la sensibilité des Britanniques cultivés : le voyage comme expérience intérieure, le regard esthétique posé sur le monde, une forme de nostalgie douce mêlée à une ouverture progressiste. Le titre lui-même est révélateur : parler de l’« art » du voyage, c’est donner à une pratique bourgeoise une profondeur presque aristocratique, tout en la rendant acceptable pour un public de gauche, humaniste et cosmopolite. On peut voter Labour et apprécier Alain de Botton.

Il s’inscrit alors parfaitement dans une tradition anglaise de l’essai accessible et cultivé. Il bénéficie d’une presse plutôt favorable, aussi bien dans les médias progressistes que dans des cercles plus conservateurs, justement parce qu’il ne remet rien de fondamentalement en cause. Il rassure. Il apaise. Il donne l’impression de profondeur sans jamais créer de vertige, et sans jamais creuser.

Il y a aussi chez lui une forme de provocation très maîtrisée : parler de Proust, de Montaigne, de philosophes français, les mettre en avant dans un contexte anglais. Cela donne une posture élégante, légèrement irrévérencieuse, sans jamais être subversive. Un Anglais qui explique Proust aux Anglais, c’est toujours une manière de dire : je n’ai pas besoin de votre approbation nationale, je joue à un autre niveau, et je suis prêt à être méprisé pour francophilie abusive. Mais là encore, tout est parfaitement contrôlé.

Puis, assez rapidement, quelque chose s’épuise. On comprend le dispositif. On reconnaît la musique. Un ou deux livres suffisent à saisir la méthode. L’écriture devient prévisible. Il n’y a pas de véritable passion littéraire qui se crée autour de lui. Pas de communauté intellectuelle, pas de débat profond, pas de rupture. Juste une reconnaissance polie, durable, mais tiède. Il est devenu une figure médiatique et il publie des livres pour continuer de passer à la télévision.

C’est à ce moment-là que la trajectoire change de nature. Alain de Botton cesse progressivement d’être un écrivain pour devenir un entrepreneur culturel. Il fonde The School of Life, entouré d’autres auteurs et professeurs, et transforme son capital symbolique initial en une véritable entreprise internationale.

Le projet est habillé d’un discours noble : rendre la philosophie accessible, aider les individus à mieux vivre, reconnecter la culture à la vie quotidienne. Mais dans les faits, il s’agit d’une opération marketing. La philosophie y est progressivement réduite à une forme de développement personnel chic, émotionnel, managérial.

Avec The School of Life, de Botton et ses équipes voyagent partout dans le monde, proposent des conférences, des diagnostics culturels, des collaborations avec des musées, des bibliothèques, des institutions. J’en ai parlé brièvement l’année dernière quand j’ai raconté mon expérience dans un colloque de philosophie en Arabie. Il vise des clients intelligemment : ces services s’adressent à des États extrêmement riches qui cherchent à se construire rapidement une forme de légitimité culturelle, sans passer par le lent travail d’ancrage local, de réflexion collective, de construction institutionnelle.

Ils me donnent l’impression d’une entreprise de consultants culturels qui arrivent, livrent des rapports génériques, des concepts clés en main, des discours séduisants faciles, et repartent avec des honoraires conséquents. Une philosophie sans conflit. Une pensée prête à l’export, parfaitement compatible avec tous les pouvoirs, pourvu qu’ils paient.

À ce stade, Alain de Botton n’est plus vraiment un écrivain, ni même un intellectuel. Il est devenu un businessman de la pensée, un fournisseur de sens low-cost pour institutions en manque de récit.

Peut-être suis-je injuste et dans l’erreur, mais c’est mon intuition dominante : celle d’un écrivain qui, n’ayant pas créé une œuvre littéraire suffisamment forte pour lui survivre, a transformé son élégance initiale en modèle économique, et son image de marque en marque d’image.

Ce faisant, il prostitue la philosophie (mais elle en a vu d’autres).

Bilan statistique de 2025

Il est l’heure de faire les comptes.

On se souvient que l’année dernière s’est terminée sur le fil, avec un nombre de vues tellement maigre que l’on craignait la récession. Lors du bilan de 2024, les objectifs de croissance établis étaient donc assez peu ambitieux :

« on pourrait espérer pour 2025 atteindre environ 13 000 visiteurs uniques et dépasser les 21 000 vues. »

La Précarité du sage a fait beaucoup mieux finalement, sans forcer.

Un terrain commun entre les Chinois et les Arabes

C’est le titre de l’exposition en cours à cheval entre 2025 et 2026 à Riyad, capitale de l’Arabie Saoudite : Common Ground. Le titre arabe dit autre chose : « Entre deux cultures », c’est-à-dire entre la Chine et l’Arabie.

Pour ceux qui connaissent ma vie, on pourrait croire que ce « terrain commun » entre les cultures chinoise et arabe n’est autre que le Sage Précaire lui-même. En effet, peu de gens ont aussi longtemps que moi labouré et brassé ces deux espaces anthropologiques, paysagers, spirituels et charnels.

Le mandarin et l’arabe sont les deux langues que j’ai le plus apprises et travaillées, sans jamais parvenir à les maîtriser. Or s’il y a un point de partage entre ces deux civilisations, c’est précisément la calligraphie, l’art d’écrire pour faire de leur langue une œuvre d’art.

En règle générale, il me semble que, de notre point de vue occidental, l’Empire du Milieu d’un côté et l’Umma arabo-musulmane de l’autre constituent deux réalités étanches et radicalement opposées.

Or ces deux systèmes travaillent beaucoup à se rapprocher et à explorer leurs ressemblances, leurs points de contacts, en un mot leur « terrain commun ».

Regardez ce cartel d’exposition : pas d’anglais, sauf à télécharger le texte à l’aide d’un code QR. On vous parle en chinois, en arabe, et tant pis pour ceux qui ne maîtrisent pas ces langues. C’est un signal fort qui nous invite à tourner définitivement la page de la centralité occidentale. La traduction ne passe plus par l’anglais comme point de référence internationale, mais se fait directement de langue à langue du « Sud global ». C’est en tout cas le sens qu’on cherche à donner à cet événement.

L’exposition est d’ailleurs très belle et bien pensée. Des œuvres d’art contemporain de haute tenue sélectionnées par un commissaire qui sait de quoi il parle. C’est une promenade qui clôt intelligemment l’année 2025 et qui invite le Sage précaire à deux mouvements contradictoires : se plonger dans l’étude des langues, et se retirer dans la montagne.

Les artistes saoudiens choisis sont très bien choisis, il y en a même que je ne connaissais pas. Plusieurs incontournables n’ont pas été contournés, comme cette œuvre d’Ahmed Mater qui écrit les mots « paix » ou « rêve » avec des munitions d’armes pour enfants fabriqués en Chine.

Comme toujours avec Mater, on retrouve les ingrédients de l’art contemporain qu’on aime : élégance, économie de moyens, plurivocité des discours, efficacité visuelle.

Common Ground n’est pas très facile à trouver dans la ville cependant. Le taxi vous pose à un endroit dont vous savez que ce n’est pas le bon. Il faut marcher, se perdre et s’énerver, jusqu’à ce que vous rencontrez des Chinois qui, à force de se perdre dans le quartier, vous escortent jusqu’au centre culturel qui n’a pas encore été enregistré dans les plans routiers des applications de géographie urbaine.

J’ai communiqué en mandarin avec ces deux jeunes gens et cela ne les a pas étonnés le moins du monde. Pourquoi un Européen voyageant en Arabie ne parlerait-il pas chinois ?

Lettre ouverte aux entreprises culturelles françaises souhaitant se développer dans le monde arabe

Dans un contexte où les industries culturelles françaises cherchent à renforcer leur présence dans les pays du Golfe persique et, plus largement, dans l’ensemble des mondes arabe et musulman, une exigence fondamentale s’impose : la capacité à produire et communiquer directement en langue arabe.

Je trouve incroyable que des entreprises reconnues pour leur excellence, leur créativité et leur expertise internationale puissent encore déclarer ne pas disposer de compétences arabophones en interne. Je peux le comprendre pour nos voisins, mais pour la France, je déclare que c’est une anomalie.

Il est possible qu’une telle lacune fragilise la crédibilité des acteurs français auprès de partenaires des monarchies pétrolières, mais le problème est ailleurs. Je ne veux pas limiter mon propos à la banalité selon laquelle les pays arabes accordent une importance considérable à la maîtrise de leur langue et à la compréhension fine de leurs contextes culturels.

Mon propos est d’abord dirigé vers la culture française elle-même. C’est pourquoi je m’adresse ici à vous, acteurs français de la culture, des arts et des lettres : affirmez-vous comme français avec tout ce que cela implique de luxe, de raffinement, de musées et de philosophie, mais aussi en soulignant l’arabité de la France.

Un rappel nécessaire : la France entretient un lien ancien et profond avec le monde arabo-musulman

L’histoire française est marquée depuis plus de treize siècles par des échanges multiples avec le monde arabo-musulman :

  • contacts politiques et commerciaux dès le haut Moyen Âge ;
  • guerres et batailles dont la légendaire histoire qui raconte que Charles Martel arrêta les Arabes à Poitiers en 732.
  • influences littéraires, notamment dans la tradition des troubadours, largement inspirée de la poésie arabo-andalouse ;
  • transferts architecturaux, visibles jusque dans l’art roman, nourri des savoir-faire développés en Espagne andalouse ;
  • croisés partis en Terre sainte et devenant arabes au sein de leurs « Royaumes francs » en Orient ;
  • importance d’Averroès dans les Lumières françaises comme l’a rappelé Jean-Luc Mélenchon lors d’une audition d’une commission parlementaire sur l’islam en France ;
  • relations contemporaines issues des dynamiques coloniales, migratoires et culturelles.

Lire aussi : Les rapports anciens de la France avec l’Islam. Comment les identitaires prennent nos ancêtres pour des cons

La Précarité du sage, 2021

Ces liens ont façonné durablement la culture française. Ils rappellent que la France est certes un pays laïque, qu’il est surtout un pays d’athées, et qu’il fut un grand pays catholique puis protestant, mais qu’elle est aussi un territoire marqué par des apports arabo-musulmans pluriels et anciens. Cette réalité constitue une richesse culturelle et diplomatique majeure que vous devriez mettre en avant dans vos démarchages et vos négociations.

Valoriser les compétences françaises pour renforcer la présence à l’international

Dans cette perspective, il est essentiel que les entreprises culturelles françaises mobilisent les ressources arabophones présentes sur le territoire national. Qu’ils soient d’origine arabe ou non n’importe pas puisqu’ils sont Français.

La France dispose d’un vivier de professionnels hautement qualifiés, maîtrisant l’arabe classique, l’arabe culturel, ainsi que l’anglais et le français à un niveau d’excellence. Ils sont capables de produire des contenus exigeants, adaptés aux standards internationaux, et sensibles aux nuances culturelles indispensables à tout projet dans le monde arabe.

Ne venez plus en Arabie Saoudite sans avoir du personnel français arabisant.

Recourir systématiquement à des compétences externes ou étrangères, alors que ces profils existent en France, revient à négliger un atout stratégique majeur et à donner une image affaiblie d’une filière française pourtant riche de sa diversité culturelle.

Un enjeu de crédibilité et de respect mutuel

Pour s’implanter durablement dans les pays du Golfe persique (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Oman, Koweït) les entreprises françaises doivent démontrer qu’elles peuvent produire en arabe.

Produire en arabe ne peut pas être un simple service additionnel.

Assumer et mettre en valeur la pluralité culturelle française est également un levier diplomatique puissant, en cohérence avec l’histoire millénaire de la France.

Investir dans les compétences arabophones françaises

Pour accompagner ce mouvement, la Sagesse Précaire peut activer ses réseaux afin de mettre en relation les entreprises avec des Français arabophones formés, expérimentés et capables de répondre aux exigences des partenariats internationaux. Appelez le Sage précaire si vous rencontrez des difficultés pour trouver les perles rares qui vous feront briller : mon carnet d’adresses est plein de profils français arabes excellents.

Ma lettre touche à sa fin. Il me reste un argument pour vous convaincre d’assumer votre dimension orientale : vous vous enrichirez ! La réussite des entreprises culturelles françaises dans le monde arabe repose sur une stratégie claire qui tourne le dos aux discours identitaires et embrasse enfin la France dans son histoire arabo-musulmane.

Revoir Comme un avion, de Bruno Podalydès. Un film musical

Hier soir, j’ai voulu regarder un film sur le site de l’INA ou peut-être de France 5 Monde. Je n’ai pas tenu plus de quelques minutes dans ce film que je ne nommerai pas. Dès le début, ça sonnait faux. On voyait tout de suite les ficelles des dialoguistes. Mal écrit, mal construit. Je ne peux plus supporter ça. On ne peut plus me piéger dans un carcan narratif aussi faible. Et je ne comprends pas comment on peut financer des scénaristes de ce niveau et se satisfaire de ce résultat. Donc j’arrête. Quand c’est mal écrit, j’arrête.

En cherchant autre chose, je tombe sur Comme un avion de Bruno Podalydès. Le lecteur de La Précarité du sage se souvient du charme que ce film avait exercé sur moi. « Regardons-le à nouveau, me dis-je. Non seulement je serai à nouveau ému par certaines scènes, mais surtout, ça m’intéresse de revoir le début pour comprendre comment c’est écrit, comment la magie qui opère à la fin a été mise en place et comment, dès les premières minutes, le scénario et la mise en scène préparent le spectateur pour la suite. »

Oui, je me suis parlé ainsi hier soir, en ces termes.

Effectivement, dans la première scène, on trouve déjà une foule de références et de notations prémonitoires. Par exemple, cette variation autour de Jean-Sebastien Bach. La musique du générique est un morceau de Bach qui part en variation jazzy du fait de la somnolence du héros incarné par Bruno Podalydès. Il s’endort sur son ordinateur en rêvant de vol plané, jusqu’à ce que l’acteur Denis Podalydès, qui joue le patron, dise à son frère Bruno :

« Jean-Sébastien Bach a beaucoup travaillé pour faire son prélude. Donc toi aussi, tu dois travailler pour finir ton boulot. »

Et puis, il ajoute : « On ne te demande pas de faire une fugue. » Le mot est lâché. Fugue. Tout le film tournera autour de ça. Car ce quinquagénaire, le personnage de Bruno Podalydès, décide de fuguer, littéralement.

Il adore l’aviation et l’aéropostale mais voilà, quand ses amis lui offrent un baptême de l’air lors d’un anniversaire surprise, il est déçu et presque dégoûté. Il voulait garder cette passion pour lui. Ses amis croyaient qu’il aimait l’avion, alors qu’en réalité il rêvait de fuite et d’errance. Bizarrement il réalisera son rêve de vol mais sur l’eau, par la navigation d’un kayak. Or un kayak, c’est comme un avion mais sans aile, d’où le titre du film et le passage de la chanson de CharlÉlie Couture, Comme un avion sans aile.

On retrouve cette logique scénaristique partout. Quand il assemble les pièces de son kayak, il utilise un vocabulaire technique, et à un moment il dit : « Il faut ouvrir votre couple à… » C’est du langage de charpentier, mais le double sens est évident : « ouvrir le couple » a aussi un sens conjugal, laisser respirer, accepter que chacun ait sa petite fugue. Cela nous prépare aux écarts sexuels que les deux membres du couple sont sur le point de s’autoriser, sans confession et sans hystérie.

Dès son premier contact avec la rivière, l’apprenti aventurier se voit bloqué sur une souche. Et la souche, immédiatement, renvoie au poème-chanson de Gérard Manset mis en musique et chanté par Bashung :

Vénus

Là un dard venimeux

Là un socle trompeur

Un peu plus loin l’inévitable clairière amie

Là une souche à demie trempée dans un liquide saumâtre

Cette chanson ponctue le film, du moment que la rivière apparaît à l’image.

La chanson de CharlÉlie Couture, Comme un avion sans aile, traverse aussi le récit. En effet lorsqu’il photographie une libellule, le héros déclame tendrement : « Ô libellule, toi qui as des ailes si fragiles » : le spectateur quinquagénaire entend l’écho direct de la chanson de Couture.

Plus tard, cette autre apparition musicale : la chanson de Moustaki, Le temps de vivre. Elle arrive quand Agnès Jaoui, vieillissante mais toujours éclatante, croise Bruno Podalydès dans un supermarché. Elle lui dit : « Mais tu viens de quitter notre maison ! Reviens prendre une douche, tu sens la vase… » Et là démarre la chanson de Moustaki. S’ensuit un jeu de séduction, les petits papiers post-it qui conduisent jusqu’à un rapport érotique. Moment suspendu.

Revoir Comme un avion, c’est constater une chose : ce film est écrit. Vraiment écrit, mais comme un morceau de musique. C’est un film sur la fugue, sur la fuite, sur l’écriture elle-même : une écriture qui ne se laisse pas enfermer par des contraintes narratives lourdes. Chaque ligne de dialogue n’est pas nécessairement brillante ou démonstrative, mais tout est pesé, pensé, goûté. Tout est écrit avec créativité et musicalité.

La France touristique en déclin silencieux

Le tourisme en France se porte encore bien. Mais cette année, un constat s’impose : le pays, pourtant première puissance touristique mondiale, montre des signes de déclin que la sagesse précaire a pu expérimentés de manière concrète.

Cela est apparu clairement dès notre arrivée, en voiture, depuis l’Allemagne où nous habitons, et la Suisse. En descendant les Alpes vers Lyon, où habite la mère du sage précaire, on remarque immédiatement la qualité exceptionnelle des routes et des ouvrages d’art. Mais en y regardant de plus près, on réalise que tout cela est hérité des Trente Glorieuses, période d’intense développement économique et d’infrastructures entre 1945 et 1975. Depuis cette époque, aucun investissement fondamental n’a été entrepris. Ni dans les ouvrages d’art, ni dans les transports. Même les trains que l’on utilise aujourd’hui datent de cette période.

En somme, l’attractivité touristique de la France repose quasi exclusivement sur son passé. Les sites que l’on visite relèvent de l’histoire longue, et les infrastructures encore en fonctionnement sont celles des décennies suivant la Deuxième Guerre mondiale.

Un second constat nous est apparu en passant une nuit en bord de mer, à l’une des plages de la ville de Georges Brassens et de Paul Valéry. L’organisation des lieux est correcte, mais elle semble figée dans les années 1960. Surtout, la plage était loin d’être bondée. Et les visiteurs que nous avons croisés étaient presque exclusivement français, d’un âge moyen assez élevé. Peu de familles, peu de jeunes. Notre hôtel n’était pas mal mais la chambre était minuscule et nous a coûté 200 euros pour une nuit, petit-déjeuner inclus. C’est un prix exorbitant quand on compare avec les autres pays en bord de mer, surtout pour s’entendre dire à 11 heures du matin qu’il faudrait se presser pour partir !

Ce phénomène en dit long : lorsque la génération des baby-boomers aura disparu, une chute du tourisme intérieur et extérieur est certaine. Une chute qui ne sera plus seulement perceptible à l’œil nu, mais bien visible dans les chiffres.

Les jeunes générations, quant à elles, voyagent plus loin. Non pas parce que les plages étrangères sont plus belles, mais parce que les billets d’avion sont peu chers pour les jeunes, et que dans de nombreux pays, le coût de la vie est tellement bas que le surcoût du transport est vite amorti. Pour le coût d’une nuit à Sète au mois d’août, un étudiant français peut passer un mois au bord de l’océan indien.

Il rencontrera des jeunes gens d’autres pays, il sera accueilli avec le sourire, n’aura pas l’impression de se faire dépouiller, pratiquera l’anglais et des idiomes asiatiques, tombera amoureux dix fois et écrira des poèmes à la con sur le soleil qui se couche sur le monde et les étoiles qui ressemblent aux yeux de la fille à moitié droguée qu’il aura rencontrée la veille.

Il est donc urgent de tirer la sonnette d’alarme. Si la France veut conserver sa place dans un secteur aussi stratégique que le tourisme, il est indispensable de réinvestir massivement, et de changer de mentalité. Dans les infrastructures, les services, l’accueil, et dans l’expérience touristique prise dans son ensemble. Le réveil est nécessaire.

Première mesure : baissez les prix

Deuxième mesure : améliorez la bouffe

Troisième mesure : baissez les prix

Un terrain de jeu et de dépense

Le sage précaire pense tous les jours à son terrain.

C’est un élément de dissonance dans la sagesse précaire qui, depuis les années 2000, avait réussi à faire coïncider les lieux du désir et les lieux de vie.

Depuis l’achat de ce lopin, coincé sur un coteaux de Val d’Aigoual, le sage désire passer du temps sur sa terre mais il se doit de vivre en d’autres lieux. Il y a donc une espèce de déchirement mais qui n’est pas douloureux car, en échange de ce sacrifice, il vit sa plus belle histoire d’amour avec celle qu’il a épousée, et il économise l’argent nécessaire pour, plus tard, passer le temps qui sera nécessaire pour faire de son terrain un lieu de vie et de vacances pour sa communauté.

La Ceinture, d’Ahmed Abodehman. Un grand roman saoudien sur l’enfance dans un village de montagne

C’est un livre écrit en français par un poète saoudien qui a grandi dans un de ces villages que j’ai visités ou traversés dans mon périple de 2025. Publié en l’an 2000 chez Gallimard, La Ceinture est un bref récit drôle et puissant dont le personnage principal, outre le narrateur, est un vieil homme intransigeant et bienveillant. Le vieux Hizam se croit détenteur et gardien des traditions mais pour lui, les traditions consistent à travailler ses champs sans jamais se plaindre, endurer les peines et ne prendre aucun plaisir. Le narrateur l’aime car Hizam est un homme bon, mais d’une bonté qui s’exprime à coups de bâton.

Le récit raconte avec force la poésie qui règne dans la culture locale, orale et montagnarde.

Avec tendresse et sans reproche, Ahmed Abodehman raconte la modernisation du village et la perte de repères des anciennes tribus qui ne comprennent rien au monde qui vient. Une école apparaît dans le village et les instituteurs mutés dans la région montagneuse sont de véritables extraterrestres pour les villageois : non barbus, portant des pantalons et des chemises, ils parlent un arabe bizarre car ils viennent d’Egypte, de Jordanie ou de Syrie.

La pire des évolutions se voit à l’hôpital qui a ouvert dans la « grande » ville, ville que l’on atteint difficilement : on y voit des femmes en pantalon, ce qui ne s’est jamais vu depuis le commencement du monde. Les vieux interprètent cela comme un signe de l’apocalypse. D’ailleurs quand on a voulu s’amuser avec Hizam, on lui a dit que l’une de ces infirmières en pantalon était amoureuse de lui. Entendant cela, il s’est révolté et a déclaré que jamais il ne se marierait avec une chrétienne. « Ce n’est pas une chrétienne ! C’est une pakistanaise. Dans son pays, le Pakistan, les gens sont musulmans comme toi et les hommes ont des barbes plus longues et plus fleuries que la tienne. »

Au village, il n’y a ni toilettes ni poubelles, car on ne jette rien à part la cendre, et l’odeur y est donc toujours très bonne, à la différence de ces appartements citadins dont l’hygiène laisse à désirer à cause de toutes ces inventions diaboliques que sont les chaussures, les poubelles, les douches et les toilettes. Au village, on sait se pommader la peau et les cheveux avec du beurre, et on connaît les secrets des djinns.

Je regrette seulement l’absence de toute description physique, topographique et architecturale. La Ceinture est très poétique, mais les poètes ne devraient jamais oublier la géographie, ni les techniques.

Dans les montagnes d’Arabie. Deux Africains magnifiques

Abdullah arrête fréquemment son 4×4 pour que je puisse voir de plus près les vallées de l’Assir. Je suis très impressionné par la beauté des paysages montagneux de l’Arabie Saoudite, et lui ne m’en veut pas pour ces innombrables arrêts. Il semble satisfait qu’un étranger, un « touriste » en bonne et due forme, aime à ce point les lieux de son enfance.

Les routes sont escarpées, je ne recommande à personne d’explorer l’Assir avec une voiture de location autre qu’un 4×4. Vous en auriez le droit mais je vous promets des sueurs froides dans les lacets pentus, surtout en cas de croisement avec d’autres véhicules.

Lors d’une de ces pauses, nous voyons deux hommes noirs marcher dans notre direction. Ils ont un baluchon, dans lequel ne se trouve qu’un morceau de pain. Abdallah leur dit bonjour et leur propose à boire. Quand je comprends qu’ils sont éthiopiens je leur parle en anglais et ils me répondent an anglais. Nous leur donnons plus d’eau. Ils ont un visage magnifique et leur dégaine est très stylé ; je leur demande l’autorisation de prendre une photo mais c’est Abdallah qui refuse et me dit qu’ils sont clandestins.

Plus tard dans la voiture, Abdallah me raconte le sort et les stratégies de ces migrants érythréens et éthiopiens, très connus de tous les villageois.

Ils viennent dans les montagnes pour se cacher de la police, après avoir rejoint le Yémen, et cherche des boulots saisonniers dans les fermes d’Assir. Ils travaillent au noir, fuient sans demander leur reste dés qu’ils voient des contrôleurs s’approcher, et projettent de se rendre dans les grandes villes des bords de la Mer Rouge dans l’espoir de trouver des opportunités de travail. Trois villes les attirent plus que tout : Jeddah, La Mecque et Médine. Les villes saintes regorgent d’activités et d’argent grâce aux pèlerinages qui se font toute l’année. Et Jeddah est le port international historique de l’Arabie Saoudite.

Quand on les a croisés, ces deux migrants étaient en pleine errance et je ne le savais pas. Ils venaient de la vallée et ne savaient pas où ils mangeraient leur maigre pitance ni où ils dormiraient. Ils espéraient trouver du travail pour quelques jours dans une fermes que j’avais photographiées pour illustrer ce blog.

Si j’avais su je leur aurais donné de l’argent. Abdallah et tous les gens d’Assir, ont toujours vécu avec ces travailleurs de l’ombre qu’ils aident quotidiennement par de petits gestes discrets.