Le sage précaire doit faire une sorte de coming out : adolescent, il avait les cheveux longs et il aimait la musique de hippy. Ce n’était pas du tout l’époque. Quand il écoutait Harvest de Neil Young, les jeunes gens de son âge préféraient, et je leur donne raison aujourd’hui, Depech Mode ou The Cure.
Alors, quand je me promène à San Francisco, je ne peux éviter de repenser à toute cette culture des années 60 et 70, les hippies qui zonaient. C’est ici, dans ces rues mêmes, que le mouvement a commencé. Je le découvre en marchant ici, je n’en avais même pas conscience avant ce voyage.
Je réécoute ces chansons, la musique est toujours belle, et les images qui les accompagnent sont toujours aussi séduisantes. Des filles aux grands chapeaux qui mettent des fleurs dans les cheveux.
Je réécoute le tube de Scott McKenzie : If you’re going to San Francisco / Be sure to wear some flowers in your hair.
Si tu vas à San Francisco, assure-toi de mettre des fleurs dans les cheveux. C’est certain que cela peut plaire à un enfant de 15 ans.
Qui n’a jamais rêvé de se faire un potager dans son pavillon de banlieue ? Les ouvriers l’ont toujours fait, mais aujourd’hui, en Californie, cela devient un mouvement alternatif et libéral. Une jeune femme, Novella Carpenter, a carrément créé une ferme au beau milieu d’un environnement urbain qu’elle qualifie elle-même d’ « apocalyptique ».
J’ai rencontré Novella alors qu’elle désherbait une allée de son jardin, dans la ville la plus industrielle de la baie de San Francisco. Oakland est la ville dont le taux de criminalité est le plus élevé d’Amérique, une ville portuaire de grande envergure, une ville ouvrière et tendue. Par cela même, on le conçoit aisément, c’est une ville où les loyers sont plus bas qu’ailleurs, et où les progressistes de tout poil peuvent s’installer pour monter des projets originaux.
Quand Novella est venue s’installer à Oakland, avec Bill, elle a vu un terrain vague à côté de la maison où elle pouvait louer un étage. Elle s’est dit : je me fiche de la maison, mais quel terrain ! Elle a demandé qui était le propriétaire de cet espace en friche, personne n’en savait rien. On lui a assuré que le propriétaire, qui que ce soit, ne verrait pas d’inconvénient à ce qu’elle en cultive la terre.
C’était il y a dix ans.
Après avoir brisé la dalle en béton pour faire revivre la terre, après avoir fait pousser des légumes et des arbres fruitiers, elle a acheté des poules, des canards et des dindes. Mais une dinde mange beaucoup trop, alors Novella s’est mise aux lapins, puis aux cochons et même aux chèvres.
Elle a aussi une ruche et produit son miel. Le voisinage ne s’est jamais plaint. Le voisinage, d’ailleurs, est presque entièrement constitué de prostituées et de fumeurs de crack. La proximité d’une ferme est le cadet de leurs soucis. Tout en me parlant, Novella me fait entrer dans le poulailler, construit avec des palettes en bois, et glisse sa main sous le cul d’une très grosse poule pour en retirer deux oeufs tout propres.
En 2007, elle a décidé de raconter cette histoire de ferme urbaine, et en 2009, son livre Farm City est paru au éditions Penguin. Succès de librairie immédiat, complètement inattendu, comme la plupart des succès de librairie. L’éditeur avait accepté de publier un récit de vie mignon, d’un couple de Seatlle venu chercher le soleil dans la région de San Francisco. Il n’avait pas imaginé que c’était un texte qui rencontrerait une époque.
Entre temps la crise de 2008 avait éclaté et Farm City est devenu un emblème pour tous ceux qui se demandaient comment ils allaient se nourrir dorénavant. Novella est devenue, sans le vouloir, une figure à la mode, une inspiration. Des gens viennent parfois la voir et lui prêter main forte, bénévolement. Pour les loger, elle a installé deux caravanes en bordure de maison.
Je n’ai pas osé lui demander ce qu’elle avait fait de l’argent gagné grâce à son best-seller. Ce qui est certain, c’est qu’elle n’a pas déménagé. En revanche, il paraît que les prix de l’immobilier ont grimpé dans ce quuartier déshérité d’Oakland. Elle a maintenant une fille, et Bill est toujours là, taiseux et ténébreux. Je lui ai promis de revenir un jour, mais pour travailler, en échange du logement dans une des caravanes.
Bon, c’est officiel, ma chatte est enceinte. Et elle m’a élu comme le maître le plus adéquat pour s’occuper d’elle. Elle fait des efforts pour être sympa, elle ne boude plus mes croquettes, elle arrête son chantage affectif, elle ne lance plus ses ultimatums usant pour les nerfs.
Elle me refait le coup de venir mettre bas chez moi, sur le terrain de mon frère. Peut-être sent-elle que je suis sur le départ, et veut-elle me contraindre à rester. Une technique attendrissante, mais qui n’aura pas d’effet majeur sur la conduite géographique de la vie du sage précaire.
Ma chatte a enfin adopté le jardin suspendu, où je passe les matinées, avant que le soleil ne nous inonde. Quand elle était petite, elle venait me rejoindre quelques minutes, mais je sentais que c’était juste pour me demander de redescendre à la cabane et de lui trouver un truc à manger.
Ces jours-ci c’est différent. Elle se promène, elle slalome entre les pierres blanches et les légumes. Elle chasse et s’amuse. Elle boit dans les points d’eau que j’ai aménagés.
Elle joue beaucoup plus avec les recoins, les anfractuosités, les dénivelés, enfin tout ce qui est fun dans la vie rêvée d’un chat. Elle exploite enfin les potentialités du lieu.
Et elle aime se poster aux frontières du territoire. Le muret qui délimite le début du sous-bois, le gros rocher surplombant, tous les espaces intermédiaires, la chatte les adopte. La chatte aime les entre-deux, les intercessions, les zones liminaires.
Ce n’est pas pour rien qu’elle se partage entre plusieurs maîtres, qu’elle refuse de choisir entre la vie sauvage et le confort des familles humaines. Et que parmi les différents maîtres humains, elle préfère finalement le sage précaire, lui-même sujet liminaire.
J’arrive au Mas Soubeyran, dans la commune de Mialet, en pleine nuit samedi soir. Je me gare dans une clairière prévue pour le parking, les étoiles scintillantes au-dessus de moi. Je dors un peu dehors, sur l’herbe, un peu dans la voiture de location.
Le lendemain, trois jeunes gens, en gilet jaune fluo, me réveillent en criant autour de la voiture. Dans mon magnifique pyjamas noir satiné, j’affiche une élégance sans concession. Grognon et bougonnant, je descends sur le site de l’Assemblée, siphonné par les colonnes d’hérétiques qui coulent en entonnoir en direction de la chaire en bois.
Très beau site, sous l’ombre des châtaigniers et des hêtres. Non seulement ombragé, mais incliné et creusé en cône, comme un amphithéâtre naturel.
Dans les sous-bois en pente, les gens s’assoient un peu partout, librement.
Beaucoup de personnes âgées. Les habitués, qui forment la majorité, ont apporté des chaises pliantes de camping. A côté des rangs de chaises pliantes, de nombreux accidents de terrain permettent à des petits groupes, des couples ou des individus de se poser à géométrie variable.
Un rocher, un tronc, un trou, forment des petits salons dispersés très agréables à l’oeil. Déambuler dans l’Assemblée du Désert, c’est voir une infinité de tableaux de genre. Un charme visuel se dégage de cette réunion, au point qu’on dirait qu’ils posent. Qu’un metteur en scène les a placés ainsi pour donner une image de l’harmonie préétablie sur terre.
Je m’en ouvre à ma voisine septuagénère, qui est d’accord avec moi, et qui me répond avec espièglerie : « Mais nous avons été placés là par le grand Metteur en scène, que croyez-vous ? »
Souvent, des groupes forment des petits cercles. Plutôt que de faire face à la scène, à l’autel ou à la chaire, ils se regardent eux-mêmes et se font face en famille et ou en communauté. Je ne sais pas pourquoi et n’ose le leur demander. Ils sont plongés dans une méditation profonde.
Des femmes aux chevelures magnifiques trônent sur des rochers ou des murets en pierres sèches, exhibant leur chevelure en restant assises, et comme fait exprès pour attirer les convoitises, et ce faisant exalter la foi. L’une d’elle lit un numéro de La Réforme qui titre en une : « L’Eglise kiffe les jeunes ». Une version protestante des fameuses JMJ a eu lieu à Strasbourg, ou à Lyon, sous l’appellation du « Grand Kiff ». Cette célébration de jeunes, attirant plus de 1 000 personnes, est décrite comme un franc succès.
Je vois un homme qui reste près d’une de ces donzelles aux cheveux blond venitien, et la reluque sans prêter attention aux paroles de la pasteure. La femme doit se sentir regardée, mais donne l’impression d’être ailleurs, parmi les anges. Le spectacle est étrange mais je me demande s’il n’y a pas là les ingrédients pour faire un couple heureux. Un homme lubrique et une croyante éthérée.
Dans les moments creux, un couple de retraités parle avec moi. L’homme est originaire de Nîmes et me confesse qu’il ne viendrait peut-être pas à l’Assemblée du Désert s’il fallait aller en Auvergne ou en Bretagne. Sa femme attire mon attention sur le livre qu’elle porte avec elle. Une monographie sur son arrière arrière grand-père qui fut un peintre du XIXe siècle. Elle vient en faire la promotion car le Musée du Désert rechigne à le mettre en vente alors même qu’il compte parmi ses collections plusieurs tableaux de ce peintre protestant. Elle est l’auteure du livre, mais ce n’est pas pour cela que son geste ne mérite pas d’être salué. En voilà une, pensé-je, qui sait ce que prêcher dans le désert signifie.
Pour la pause repas, tout le monde retourne à sa voiture, ou pique-nique dans les environs. Moi, je m’allonge à l’ombre d’un hêtre et rêve à des courbes. Un couple passe près de moi et peste contre la pauvreté du sermon de ce matin.
L’après-midi, des intellectuels laïcs vont prendre la parole et nous nous attendons tous à de la nourriture terrestre et céleste.
L’historien, chemise blanche enfoncée sous un pantalon taille haute, prend place à la chaire. Son discours veut lutter contre trois clichés, celui d’un protestantisme austère, celui d’une pratique prétenduement faible chez les réformés, et celui de l’éternel individualisme protestant. Il démontre alors que ses coreligionnaires sont plus pratiquants que les catholiques ; que loin d’être austère l’église est de plus en plus « kiffante » ; et qu’enfin les rassemblements tendent à être solidaires.
Il conclut un de ses paragraphes par ces mots plein d’enthousiasme contrit : « Austère ? Non. Grand Kiff ? Oui! »
Dans l’après-midi, le choeur se lance dans le Chant des Prisonnières de la Tour de Constance, en languedocien. C’est le signe de la fin des festivités. Les gens plient leur siège et, par grappes, retournent à leur voiture.
Je fais de même et tente une dernière fois de me faire offrir une visite guidée du Musée du Désert. Mon micro à la main, je suggère que c’est pour la radio suisse. Saperlipopette, si la carte du calvinisme helvète doit marcher quelque part en France, c’est bien à l’Assemblée du Désert! En vain, personne n’a le temps de s’occuper de moi. Le responsable des lieux me laisse sa carte de visite et m’invite à passer un autre jour.
Ce dernier échec signe la fin de ma déambulation à Mialet.
Réveillé à 3 heures du matin, je prépare mes affaires pour partir en randonnée autour de 4h00. Eclairé par une lampe de poche, je monte vers la crête. Je veux relier le mont Aigoual depuis le terrain, en longeant la crête.
J’avais déjà marché jusqu’à l’Aigoual, mais à chaque fois depuis Valleraugue, par le fameux sentier dit des « 4 000 marches ». L’ennui des 4 000 marches, on le sait, c’est son dénivelé un peu abrupt, et c’est le fait qu’il faille prendre la voiture pour s’y rendre. Partir de chez soi, c’est plus long et plus facile en même temps.
Ce matin, je n’ai qu’à me rendre au col de l’Homme mort, ce que j’ai fait mainte fois, et à longer la crête jusqu’au sommet des sommets, le mont des monts. C’est une longue promenade, et comme j’évalue mal les distances et les durées, je pars le plus tôt possible. Mes insomnies passagères me sont d’une aide certaine. Habitué à être éveillé à trois heures, c’est très en forme que je pars sur les chemins à quatre heures.
Les étoiles tapissent le ciel comme une herbe de cristaux. (J’essaie de faire mon Giono, mais à la relecture, ce n’est pas convaincant.)
Heureusement que je connais parfaitement l’itinéraire car, un an plus tôt, je me serais immanquablement égaré dès les premiers mètres hors du terrain. Mes pas s’enchaînent dans le faisceau lumineux de ma lampe et j’arrive à Puech Sigal dans une étrange fatigue.
Le chemin repart vers le col, et il est beaucoup, beaucoup plus long que les autres fois où je l’ai emprunté. Il est même interminable. Comment ai-je pu considérer que le col de l’Homme était facilement accessible ? Plus jamais je ne dirai cela. Atteindre le col de l’Homme et revenir au terrain constitue une vraie grosse randonnée, que le retour se fasse par le col de Bonperrier ou par celui de l’Asclier. Ou même que l’on décide de revenir sur ses pas.
Les Grandes Jasses est un lieu dit plat, une prairie ou un clairière où paissent les moutons avant les transhumances, et une table de piquenique. Je m’allonge sur la table, la bouteille d’eau pour oreiller, et je regarde les étoiles. Je suis épuisé. Le spectacle des étoiles me calme, comme d’habitude. Soudain, une énorme étoile filante. Les yeux grands ouverts, je suis aux aguets. C’est vrai que nous sommes en août. Je collectionne les étoiles filantes et les objets volants traversant le ciel.
Il est 5h30 quand je reprends la route. Je me promets de ne m’arrêter qu’à la hêtraie, ce qui est d’une bêtise rare, et qui montre que je ne suis pas aussi habitué que je le prétends à ce chemin. Quitte à être si près du col, autant ne pas s’arrêter si près du but. Au pied d’un hêtre fabuleux, et près d’un tronc compliqué comme un éléphant, je m’allonge et m’endors.
Quand j’atteins le col de l’Homme mort, le soleil levant me prend par surprise. Je n’avais pas pensé une seule seconde à ce simple fait que le soleil se levait et que j’étais en droit d’y assister.
En ma qualité de sage précaire qui vit dans une cabane sans électricité et qui ne génère pas de revenus, j’ai senti grandir en moi une fibre de consultant en carrière économique. Je partage ici le résultat d’une méditation stratégique.
Mon frère et sa compagne sont tous les deux à la croisée des chemins et je leur donne des conseils professionnels qu’ils ne sollicitent pas le moins du monde et dont ils n’ont aucun besoin.
Quadragénaires, ils se sentent précaires dans leur activité salariée et se posent des questions quant à leur avenir. Ils projettent des idées sur ce terrain d’Aiguebonne, où je passe une année de retraite. Ils ont des idées de cultures spéciales et de maraîchages divers. Ils réfléchissent, ils avancent à leur manière, sans que l’on sache ce qui va éclore. C’est là que mon conseil avisé prend place.
À mes yeux, une activité professionnelle leur tend les bras, autour de laquelle ils tournent sans se l’avouer : faire du terrain un lieu d’accueil pour des stagiaires citadins en quête spirituelle de vie naturelle et de connaissance botanique. Ils formeraient un merveilleux couple d’hôtes, charismatiques et humbles. Ils se feraient adorer par leurs visiteurs, et le bouche-à-oreille serait fantastique dans la France entière.
Je vois d’ici quelques cabanes colorées, du type village Arc-en-ciel, et autres habitats alternatifs à la mode, roulottes, yourtes et huttes en paille. Ou mieux encore, des maisons faites à la manière des habitations du néolithique décrites dans le Musée Cévenol du Vigan.
Des gens viendraient pour des stages de trois ou quatre jours. Les activités :
1. Autonomie alimentaire. Découverte des victuailles sauvages sur le terrain d’abord, puis dans les montagnes environnantes. Comme les plantes sauvages sont « cultivées » sur le terrain – elles sont en tout cas encouragées à y demeurer, leurs graines étant sauvegardées et semées – les stagiaires ne pourraient pas être déçus, il y aurait au moins l’assurance de leur montrer un certain nombre de salades sauvages.
2. Randonnée. Les balades autour du terrain sont magnifiques et elles sont historiques ; si la chance ne sourit pas et ne donne que peu de salades, elles ne peuvent pas décevoir sur le plan de leur beauté stupéfiante et leur intérêt anthropologique. Et les bons mois, ces randonnées sont pleines de cèpes !
3. Abeilles. Mon frère pourrait s’occuper d’une activité singulière, « apiculture sauvage », élevant un cheptel d’abeilles dans des ruches-troncs, comme il en a le désir. Tout cela pourrait être baigné de conversations charmantes et de cours de cuisine de toutes sortes pour consommer lesdites plantes sauvages.
4. Histoire naturelle. On agrémenterait, enfin, les connaissances botaniques de musique et de danse traditionnelles, de reconnaissance des chants d’oiseaux, d’explications concernant la géologie et les pierres de feldspath, de bains chauds nocturnes plus ou moins crapuleux et de lectures de la voûte céleste.
J’organiserais, si j’étais eux, des séjours de trois nuits et quatre jours, calés sur la spécialité française de la semaine de 35 heures, favorisant les longues fins de semaines propices à l’évasion et au tourisme vert. En comptant 50 euros par jour et par personne, chaque participant donnerait 200 euros pour le séjour (c’est donné !), qui ne serait viable qu’avec des groupes de quatre à six personnes, si bien que chaque stage génèrerait automatiquement un revenu allant de 800 à 1200 euros. Il suffirait donc de deux stages par mois pour rendre l’activité rentable, si l’on tient compte des investissements nécessaires.
Quand on sait que des vacanciers sont prêts à payer entre 50 et 100 euros pour le logement uniquement, du moment que le lieu est un peu insolite, on imagine aisément que les prix que j’ai avancés ci-dessus sont le strict minimum et sont appelés à augmenter avec le succès de l’entreprise. La potentialité économique de ce projet ne fait simplement aucun doute, et l’on connaît aujourd’hui des systèmes de crédit participatif et solidaire qui rendrait le financement de l’entreprise très facilement jouable.
Selon moi, un stage pourrait suivre ce planning de départ :
Jour 1 : accueil, familiarisation du logement et du terrain, jardinage et première conférence en plein air sur les salades sauvages du terrain.
Jour 2 : Randonnée depuis le terrain, boucle Puech Sigal, col de l’Asclier, col de l’Homme mort et retour. Compter la journée entière avec diverses pause casse-croûtes et cueillettes.
Jour 3 : Penser à reposer les membres après la randonnée d’hier. Apiculture sauvage. Dégustation des produits de la ruche. Préparation de plats cuisinés avec toutes les plantes sauvages récoltées depuis le Jour 1.
Jour 4 : À la carte, en fonction des désirs des participants :
Option « cool Raoul » : quartier libre au terrain pour lire, discuter, ou pratiquer la collecte de plantes.
Ou alors, option « tropisme cévenol » : promenade jusqu’au village de Notre-Dame de la Rouvière par le « vieux chemin », pour y boire un verre de l’amitié ou y faire des courses (penser à établir un partenariat avec la famille du maire, dont les membres sont si aimables, si commerçants et si ouverts.)
Ou alors : escalade du fameux chemin dit des « 4 000 marches » jusqu’au mont Aigoual. Visite du musée météorologique de l’Observatoire.
Ou alors : leçon de danse et de musique traditionnelle. Mon frère à la cornemuse, sa compagne à la danse, ils peuvent très facilement enseigner la pratique des cercles circassiens et des bourrées à n’importe quels stagiaires, même ceux qui n’ont jamais dansé de leur vie. Mon frère peut leur montrer différents instruments, datant du Moyen-âge, et il sait en parler de manière passionnante.
Ou encore : ivrognerie décroissante, à coup de vin de sureau et de cidre à l’ortie.
Ou encore : baignade dans la rivière, descente en canoë.
Ou bien : chasse au sanglier, braconnage en tout genre, avec des arbalètes pour faire moins de bruit, et pour s’assurer de rentrer bredouille.
Ou alors : steak-frites, bières et football pour décompresser vraiment.
Ou enfin : sexualité champêtre, dans le cadre d’une prostitution naturelle, biologique et végétarienne (concept à creuser.)
Enfin bref, le quatrième jour de ces stages a tellement de potentiel qu’on peut le laisser ouvert pour le moment.
Je leur parle de mes idées de génie mais ils ne semblent pas convaincus du tout. Accueillir des gens et parler avec eux ne les attirent pas. Moi en revanche cela me conviendrait, mais je n’ai pas de terrain où organiser de tels stages, ni la moitié des connaissances que mon frère et sa compagne possèdent.
La verdure est devenue luxuriante ; elle dissimule la cabane depuis la route, et pour voir qui se gare près du terrain, il faut se déporter à l’autre bout de la terrasse.
Mon frère travaille à la gourgue, le vieux bassin en pierre qui recueille l’eau de la rivière. Tous les ans, il faut le soigner et reboucher les microfissures qui font perdre la précieuse eau estivale. Sa compagne nous rejoint au terrain pour bosser à la combe, sur les terrasses d’oignons et de patates. Elle inspecte avec bienveillance mon jardinet de moinillon et mon jardin suspendu. Elle cueille des plantes sauvages, que d’aucuns perçoivent comme « mauvaise herbe », et qui se mangent en salade (le chénopode), en beignet (la fleur d’acacia, la consoude) ou en bouillie (les orties).
La découverte des plantes comestibles sauvages est un long apprentissage pour l’homme contemporain, et s’avère une laborieuse entreprise pour moi. Le chénopode par exemple : cela fait deux ou trois semaines que mon frère m’en a montré des pousses, dans au moins trois endroits différents, et qu’il me l’a fait goûter, seul ou accompagné d’autres plantes aromatiques sauvages (tel un origan qui pousse au jardin suspendu). Après trois semaines, je ne suis toujours pas certain de distinguer le chénopode de n’importe quelle herbe banale et possiblement toxique. On dira ce qu’on veut, ces plantes sauvages se ressemblent quand même beaucoup entre elles.
Le pire, c’est hier soir. Je me suis aventuré dans une préparation de salade sauvage. Bon, chénopode, pissenlit, chicorée, ok. Une feuille de consoude pour le fun, ok. De la menthe et de la sarriette pour le smile, ok. Mais j’ai voulu mettre de l’ortie. Je suis dit, merde, quoi, je suis capable moi aussi de cuisiner avec des orties! Je vais à la gourgue, j’avise un massif d’orties et j’en cueille quelques têtes. A ma surprise, je n’ai pas été piqué. A ma plus grande surprise, l’odeur de ces orties était magnifique. Sucrée, fruitée et légère. J’envoie un texto à mon frère, qui me répond qu’a priori, l’ortie, ça pique et ça ne sent pas le fruit. Il me demande où j’ai ramassé mon herbe. A la gourgue, je dis. « C’est de la mélisse », il me fait. C’est bon pour les tisanes.
« Mais ça sent la menthe la mélisse ? »
« Non, dit mon frère, ça sent plutôt la citronelle. »
C’est ça! C’est exactement ça. Les orties que j’ai cueillies, elles sentaient trop la citronelle.
Voilà où j’en suis, à confondre des pantes vivace à l’odeur ravissante et les méchantes orties qui m’ont pourtant tellement fait de misères quand j’étais petit garçon.
Ma salade, au final, n’était pas mauvaise, mais il ne faudra pas s’étonner si je meurs foudroyé un de ces quatre, intoxiqué par une plante que je croyais être de la laitue et qui s’avèrera un terrible poison contre les sangliers.
Mon frère et sa compagne, de leur côté, développent un savoir et une compétence qui pourraient les amener à vivre entièrement de plantes sauvages. Quand je quitte le terrain, ils ont des touffes d’herbes à la main, et ils mastiquent religieusement la verdure qu’ils viennent de découvrir dans la combe.
L’un comme l’autre sont de formidables paysans, aux compétences et aux personnalités très complémentaires, aux intuitions fermes et à l’endurance sans faille. Avec le savoir qu’ils accumulent silencieusement depuis des dizaines d’années, ils pourraient survivre sans problème dans la nature, pendant des années.
Si, en temps de guerre ou de famine, vous apercevez un jour un couple d’hominidés, élégants et bronzés, en train de fourrailler dans les bosquets, ce sera peut-être mon frère et sa compagne qui se nourrissent de plantes sauvages, indifférents aux turpitudes de notre monde.
Lu dans le Midi Libre. Deux sapins de Vancouver de 62 mètres seront abattus sur les pentes de l’Aigoual. La faute au scolyte (Pityokteines spinidens) dont les larves ont creusé des galeries dans le tronc, provoquant le blocage de la sève. En trois ans seulement, ces parasites microscopiques ont su assécher les cimes et venir à bout de ces géants vieux de 107 ans.
Le jour de l’abattage, les représentants de Lanuéjols et de toutes les collectivités du territoire seront conviés à une cérémonie.
Je suis heureux de mon nouveau jardin suspendu. J’y travaille plusieurs heures pendant que mon frère passe le motoculteur à l’autre bout du terrain. Nous nous occupons de deux endroits littéralement différents, mais à la même hauteur. Lui est près de la rivière, la terre est bonne et des pommes de terre y pousseront. Moi, je suis près de la forêt, la terre est sableuse et aride. Des fleurs et des plantes aromatiques y apparaîtront Inch’Allah.
Je creuse un trou pour y loger un demi-bidon en métal. Celui-ci recueillera les eaux de pluie, ce qui rendra les arrosages plus faciles. Autour de ce nouveau point d’eau, j’aménage des petites parcelles de terre entourées de pierres du terrain, et une petite plate-forme recouverte de lauzes pour s’y asseoir ou s’y allonger près de l’eau.
Je m’éclate, littéralement. Après la baignoire, le jardinet de moinillon et maintenant ce petit coin de paradis en cours, je suis en train de me transformer en créateur, je suis en train d’imposer ma marque sur le terrain de mon frère. C’est l’effet du printemps. Je suis comme une fleur en bulbe, voilà.
Quand je suis arrivé, j’ai passé le printemps et l’été à regarder, à observer, à fréquenter et à prendre mes marques. J’ai passé l’automne à travailler comme manard pour mon frère, à apprendre des gestes, à m’inspirer de sa créativité, de ses gestes. L’hiver, j’ai hiberné. Et ce printemps, j’éclos et devient moi-même un insecte ouvrier, un paysan qui sculpte le paysage. Je fais mien ce terrain et je veux en révéler la beauté sauvage.
Au-dessus du mazet, ou derrière lui, il n’y a pas exactement une terrasse, mais un passage incliné qui mène à une petite étendue qui jouxte le mazet, contre son mur aveugle. Là, sur cette petite étendue, un énorme rocher impose son calme et sa lourdeur. J’ai toujours pris ce rocher en affection, je l’ai toujours pris, confusément, pour un totem intime, un lieu d’inspiration et de réconfort.
Pour se tenir sur ce rocher, il faut monter sur la terrasse supérieure. Il tasse alors sa rotondité pour permettre au paysan de s’asseoir, et même de s’allonger. J’aimerais y aller plus souvent, mais cette terrasse est un endroit inexploité, et on se sent plus spontanément attiré par des terrasses plus basses. Mon frère s’est exclusivement occupé du territoire compris entre le mazet et la combe, et de fait, mon rocher est comme orphelin.
C’est en m’asseyant dessus que j’ai eu l’idée d’investir cette terrasse pour en faire un petit paradis fleuri que j’arroserai à la force de mes bras. Il est vrai que je fais encore du compost et il faut bien que j’en fasse quelque chose. Je dépose du compost dans un creux du terrain, ainsi que de la cendre et du terreau que je vais chercher dans le sous-bois.
Ce serait bien le diable que sur un sol aussi auguste, aussi ensoleillé et arrosé par mes soins, des fleurs et des légumes ne poussent pas ! Je vais semer et semer encore, je vais faire pousser des couleurs, par la force s’il le faut. Je vais remettre de la vie sur cette terrasse où règne la désolation. Mon rocher sera là pour donner la tonalité de base de mon nouveau lieu de vie.
Or, en me promenant, je vois un signe qui me conforte dans mon inspiration. Sur le muret du haut, des genêts énormes cachent un espace en pierre qui a l’air d’avoir été créé par les paysans d’autrefois. Cela pourrait être un siège, une retenue d’eau ou un bac, creusé à même la roche. Voilà un bien bel endroit pour poser ma marque, une marque que personne ne verra jamais, car il est bien rare que l’on s’aventure dans ce recoin du terrain. Trop sec en été, et trop loin de toute source d’eau, il est en jachère depuis la deuxième guerre mondiale.
J’ai trouvé mon petit espace personnel, mon repère. Il va exactement de cette roche creusée jusqu’à mon rocher, de l’autre côté de la terrasse. Entre les deux, je vais y semer les fleurs de mon amour, y planter un arbre de sagesse. Et j’y ferai un espace de vie ! C’est une gageure car c’est vraiment une terrasse déshéritée. Il y faudra peut-être une retenue d’eau, non seulement pour arroser les fleurs et le nouveau potager, mais pour lutter contre la sècheresse de l’endroit. Ce serait peut-être une bonne chose d’y poser la baignoire, ou d’y creuser une sorte de piscine, comme chez Eric et Magali, mes voisins facteurs de yourtes. J’y ferai un lieu de désir et de repos, un lieu à la gloire des fleurs.