Lusigny-sur-Ouche, dans le lit de Napoléon

Pourquoi un sage précaire ne pourrait-il pas fréquenter des aristocrates ? Qu’est-ce qui l’en empêcherait ? Ses convictions politiques ? Allons donc, quelles convictions seraient inhumaines au point de mettre à l’index des braves gens qui ont le malheur d’être les descendants involontaires de fainéasses en bas de soie ?

Chez les propriétaires du château de Lusigny-sur-Ouche, d’ailleurs, on ne s’est pas contenté d’affamer la population locale et d’écraser la paysannerie bourguignonne sous des impôts injustes, si tant est qu’on l’ait jamais fait. On a aussi beaucoup oeuvré pour le rayonnement des arts. Des artistes, des écrivains et des politiques s’y rencontraient depuis la création du château, à la fin du 17ème siècle.

Ce à quoi je veux arriver, pour aller au plus rapide et au risque de passer pour un auteur sans rigueur, c’est que j’ai dormi dans le même lit que Napoléon, au vu et au su de tous. C’est une façon de parler, naturellement : Napoléon n’était pas physiquement dans le même lit que moi, et personne ne me regardait dormir, ni n’attendait mon réveil. Ou si peu. Et si l’on attendait mon réveil, c’est que j’étais en retard pour effectuer je ne sais quelle excursion.

Mais s’il est vrai que l’Empereur est bien venu dans le château, entre la campagne d’Egypte et le passage de la Bérézina, alors c’est dans la chambre où j’ai dormi qu’il a été accueilli. Après quelques recherches entreprises dans des bibliothèques de Beaune et de Dijon, un faisceau d’indices et de présomptions m’invite à avancer qu’il y a rencontré le célèbre sculpteur François Rude, bonapartiste échevelé, et que c’est sur une des tables du salon que, tous deux, ils ont décidé de ce qui allait devenir Le Départ de 1792, plus connu sous le titre de La Marseillaise, sur l’arc de triomphe de l’Etoile, à Paris.

Bien entendu, on me dira que l’Arc de triomphe ne fut inauguré qu’en 1836, bien après l’Egypte et la Bérézina. Mais que dire de cette lettre de Rude à sa nièce Cécilia de Warins, datée du 29 mars 1831 : « Ma toute petite, je serai fidèle à l’Empereur malgré que tu en aies, et le serment que je lui fis secrètement, au bord de l’Ouche, la France entière demande aveuglément que je la tienne. » ?

Cette promesse, s’il l’a bien faite à Napoléon sur les bords de l’Ouche, cela ne peut guère être ailleurs qu’au château de Lusigny. Mais surtout, elle n’a pas pu être faite après le 27 septembre 1809, pour des raisons qu’il serait trop long d’exposer.

Je ne ferai pas l’historique du château et toutes les relations artistiques qui le lient au génie français, d’autres le feront mieux que moi, mais il est ironique de noter qu’aujourd’hui, les descendants des propriétaires libéraux du premier empire, restent engagés dans les problématiques des musées et de la médiation culturelle. Ironiquement, ils le sont demeurés dans une approche plutôt critique vis-à-vis de la sanctuarisation de l’art. Hugues de Varine, l’heureux propriétaire du lieu, est même un des deux créateurs du concept d’écomusée, qui opère dans le monde entier une révolution silencieuse dans la manière de mettre en valeur les cultures et les savoir-faire, sans passer par un rapport de consommation entre le visiteur et l’exposant.

Je ne ferai pas l’histoire du château, mais il serait bon qu’on la fît, et sous cet angle si cela était possible : celui d’une réflexion sur l’art et les pratiques d’art, novatrices, subversives et pourtant réalisables. On ne sait jamais : si cela se trouve, c’est un attavisme très ancien, chez les De Varines, de rechercher des alternatives, et de promouvoir des façons de créer qui résistent aux appareils d’Etat. De Napoléon aux altermondialistes, c’est un fait que les châtelains bourguignons suivent parfois des itinéraires aussi opaques qu’aventureux.

Promenade d’un Français dans l’Irlande

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Du récit de Latocnaye, il ne reste qu’une traduction anglaise de 1917, et encore, je ne suis pas sûr qu’elle ne soit pas épuisée.

Le chevalier de Latocnaye a fait le tour de l’Irlande à pied en 1796 et 1797. Vu d’ici, ce projet a l’air très original, mais je ne suis pas certain que ce le fût tant que cela. C’était un peu la mode, à la fin du XVIIIe siècle, d’aller dormir dans des fossés et de retrouver le sens de la marche. Rousseau le faisait par nécessité, et les poète anglais le faisaient de manière intensive aussi.

Aristocrate ayant trouvé refuge à Londres lors de la révolution française, Latocnaye a déjà fait paraître une Promenade dans l’Angleterre et dans l’Ecosse, et il récidive avec l’Irlande quelques années plus tard.

Son récit devrait être intéressant à lire en français, car son traducteur anglais dit, en préface, que c’est très mal écrit, que l’auteur n’est vraiment pas un écrivain, que les paragraphes sont mal foutus, que la pensée est souvent interrompue par des digressions qui obscurcissent le sens. Que le texte est plein de coquilles aussi, car il fut publié sur une presse de Dublin, par un imprimeur qui ne connaissait pas le français. Que l’auteur avait la fâcheuse habitude de laisser des mots grossiers en anglais et qu’il avait le goût passablement scabreux. Le traducteur, lui, avait le goût victorien et il a coupé, il a taillé comme dans un jardin à la française. Dommage, on aimerait se rapprocher de la personnalité haute en couleur de Latocnaye, ce militaire d’un autre âge, compagnon d’exil de Chateaubriand!

Latocnaye fait un tour complet de l’île et rend compte de tous les aspects de la vie irlandaise. Il fréquente les gens de sa classe, évidemment, mais il est très touché par la présence des pauvres, un peu partout. Il est très curieux de savoir comment on leur vient en aide et déteste les actions spectaculaires de charité, car cela fait « dépendre de la mode » des questions aussi importantes que l’aide aux plus démunis. Méfiance devant le Charity business que je partage encore aujourd’hui.

Il trouve, par ailleurs, que les paysans sont plus hospitaliers que les riches. Cliché. Au moment où il se fait cette réflexion, il se présente chez un seigneur local qui l’invite à partager son petit déjeuner, ce qui dément l’idée énoncée plus haut. Et Latocnaye accepte avec bonhomie de s’être trompé, car c’est un brave homme, joyeux et truculent.

Il dort rarement dans des auberges car il est pourvu de nombreuses lettres d’introduction, qu’on lui a faites à Londres puis à Dublin, par lesquelles il est reçu dans de belles demeures. Mais comme il voyage à pied, il se débrouille pour être routard le jour et aristocrate poudré le soir. Sa garde robe consiste en deux chemises, trois cravates, une culotte de soie, une paire de bas de soie, de la poudre (dans un gant de femme!), une paire de soulier, un rasoir, un peigne, des ciseaux, du fil et une aiguille, tout cela enveloppé dans un mouchoir, pendu en baluchon à un parapluie. Le parapluie, dit Latocnaye, a beaucoup provoqué l’hilarité des filles, sur la route. Il laisse entendre qu’il en a un peu profité, le polisson.

Ce même parapluie, il s’en sert comme d’une voile quand il fait du bateau sur un lac avec Mister Bruce.

Je me rends compte que ce billet donne l’impression que j’invente, et que je rêve d’un sage précaire à l’époque des Lumière, mais le livre existe bel et bien. Je l’ai trouvé à la bibliothèque de l’université Queen’s, à Belfast. Dans l’édition originale de sa traduction, en 1917.

Avant de se présenter devant une maison, Latocnaye rangeait ses effets dans ses poches, qu’il comptait au nombre de six. Il se présentait donc comme un homme seul sans bagage. La classe. Il se retirait dans ses appartements, et redescendait voir ses hôtes, au salon, poudré et en bas de soie, à la grande stupéfaction des autochtones.

A Dublin, il admire littéralement les bâtiments flambant neufs que sont les Four Courts (la cour de justice), la Custom House (le bâtiment des douanes), le Parlement et le Royal Exchange. Il dit que sur ce plan (l’architecture publique), Dublin vaut mieux que Londres. Il dit aussi que nulle part en Europe la Justice n’est rendue dans un plus bel endroit. Les pauvres sont logés dans le quartier qu’on appelle les Liberties. Pour tous ceux qui connaissent Dublin aujourd’hui, cela fait rire.

Sur la côte ouest il visite une colonie agricole allemande. Dans le nord, il discute avec des membres de la société des United Irishmen. Lui qui a fui la révolution française, il entretient des relations cordiales avec des indépendantistes inspirés des principes révolutionnaires (américains et français), signe que cet aristocrate est vraiment un bon bougre. D’ailleurs, ses observations de la vie économique et sociale du pays montrent amplement qu’il est un homme des Lumières, au moins autant qu’un homme de l’ancien régime.

Il ne prend pas parti, dans les luttes politiques qui agitent le pays. Elles sont pourtant extrêmement vives puisque, un an plus tard, en 1798, l’Irlande connaîtra sa révolution libérale. Révolution qui échouera, malgré l’immense misère que connaissait le peuple irlandais.

Mais ne pas prendre parti, c’est souvent quand même un peu prendre parti. Il le dit, il n’invite pas à la révolte, ni à la violence, mais il prophétise que si l’Angleterre ne fait pas preuve d’une plus grande libéralité, d’une réelle modération et d’une parfaite tolérance religieuse (le catholicisme était combattu par le pouvoir anglais), elle ne saura pas « soumettre les quatre millions de fidèles qu’elle à conquis par les armes. »

Juliette Récamier, muse et mécène

Joseph Chinard, Mme Récamier, 1806-08, Musée des Beaux-Arts de Lyon.

Elle combine ce qui se fait de plus désirable chez les femmes d’aujourd’hui : l’intelligence, la conversation délicieuse et stimulante, l’instinct de séduction, la droiture en amitié, la fidélité en amour, la capacité à entretenir le désir de la fréquenter. Dans ses soirées, elle sait attirer autant de femmes que d’hommes.

L’exposition du Musée des Beaux-Arts de Lyon, Juliette Récamier, muse et mécène, qui se tient du 27 mars au 29 juin 2009, donne de précieux éclairages sur la grande dame pour tous ceux qui aiment les femmes, l’histoire, le XIXe siècle, les relations entre les hommes et les femmes, bien d’autres choses encore.

Des détails qui en disent long : son visage change considérablement selon l’artiste qui la représente. Piquante et érotique dans les bustes de Chinard, elle est sublime et éthérée dans ceux de Canova, et encore très différente dans les tableaux de François Gérard. Je ne parle pas que de l’expression, mais de la forme même du visage, de la taille du nez, du contour des yeux, de la longueur de la face. Ce n’est pas la qualité des artistes qui est en cause, mais l’irreprésentabilité de certaines femmes. Mme de Récamier est de celles-là. Elles inspirent tous les hommes qui la croisent mais personne n’est capable de la reproduire correctement. Elle le dit elle-même à propos du superbe portrait de Gérard : « Elle me plaît plus qu’elle me ressemble. »

L’exposition ne se limite pas à des tableaux et des sculptures de l’exquise femme de lettres. Elle reconstitue aussi des états de la mode, dont elle était une icône, et met en scène des intérieurs de certains de ses logements, où venaient se réunir les grands écrivains, les grands esprits scientifiques, philosophiques et politiques de son temps. On y voit enfin des oeuvres du XXe siècle directement inspirées de celle que j’ai souvent qualifiée de plus belle femme du XIXe siècle.

J’invite ceux qui visiteront cette exposition à utiliser l’audioguide. Je n’ai pas encore fait le tour du monde entier, mais à ma connaissance, les audioguides du musée des beaux-arts de Lyon sont ce qui se fait de meilleur sous le soleil de la muséologie. Ils vous accompagnent d’une manière extrêmement intelligente car ils ne remplacent en rien les animateurs conférenciers. Au contraire, ils offrent des territoires de visites différents, ils font écouter des morceaux de musique en rapport direct à la vie de Juliette (dont un très bel aria à la harpe du Voyage à Rheims de Rossini), ils proposent des extraits d’interviews d’historiens, de psychanalystes, de conservateurs. Ce que j’ai aimé par dessus tout, ce furent les lectures d’extraits de correspondances et de mémoires, qui permettent de se laisser guider par le style de Châteaubriand, de Sainte-Beuve, ou de ce merveilleux amoureux que fut le philosophe Ballanche. Et surtout par la voix même de Juliette Récamier, dont les lettres sont d’une délicatesse à mourir d’amour.

Je précise : les audioguides du musée des beaux-arts sont sans doute réservés à celles et ceux qui ont déjà une certaine pratique des musées et des expositions. Il convient de savoir ne pas rester bloqué sur chaque entrée, ne pas être linéaire, ne pas chercher à tout entendre. Il faut savoir tracer ses propres itinéraires, ouvrir son propre chemin dans le fourmillement des choses exposées. Quand on a ce savoir-faire, alors l’audioguide est un média qui ouvre la visite à une réelle profondeur esthétique et intellectuelle.

Amenez-y la femme ou l’homme de vos rêves, et offrez-lui une coupe de champagne dans un café de la capitale des Gaules. Vous y parlerez d’amour autant que de philosophie.

Les 20 ans de Tienanmen et le blocage des blogs

Nous sommes en plein anniversaire des grandes manifestations de la place Tienanmen. Elles ont eu lieu entre le 15 avril et le 4 juin 1989, il y a exactement 20 ans.


Ce dont nous nous souvenons, nous qui étions assez vieux pour voir la télévision, ce sont les chars que Pékin a envoyés sur les étudiants. Aujourd’hui les étudiants ne sont au courant que de quelques détails et le régime de Pékin a réussi à faire oublier Tienanmen, ou du moins à dégonfler tellement son contenu que les jeunes de 25 ans connaissent à peine  l’existence de troubles dans les années 80. Ils ne parlent pas de manifestations, et ignorent tout du massacre ; dans leurs livres d’histoire, seuls quelques mots rappellent qu’il y a eu des désordres et que Deng Xiaoping a su remettre de l’ordre dans le pays.
Comme je l’écrivais lorsque j’enseignais en Chine, il fallait du temps pour qu’un titre de journal comme « Les enfants de Tienanmen » soit compris. Le mot de Tienanmen ne leur faisait pas penser aux massacres de 1989. L’article du Monde faisait le portrait de Hu Jia et sa femme, aujourd’hui en prison et sous résidence surveillée. Les étudiants de Shanghai acceptaient sans problème que nous parlions de ces choses, mais ça ne résonnait pas très fort dans leur conscience, je dois l’avouer.


C’est peut-être une question de terminologie. Le pouvoir des mots est essentiel et beaucoup dépend de ceux avec lesquels nous racontons l’histoire. Pour « Tienanmen 1989 », faut-il parler de « massacres », de « manifestations », d’ « événements », de « viols » ? Là encore, je parlais de ces questions de vocabulaire en 2006, lorsque j’habitais et enseignais en Chine. Je précise cela car je tiens à rappeler que je jouissais d’une liberté de parole totale, dans mes classes et sur mes blogs. J’étais peut-être surveillé, mes paroles étaient peut-être rapportées aux réunions des étudiants du Parti, on me l’a fait comprendre plusieurs fois, mais je n’ai jamais eu besoin de faire de l’autocensure. Ou plutôt : j’ai toujours lutté contre la tentation de l’autocensure qui est présente partout chez ceux qui travaillent en Chine.
 Après un premier blog qui cherchait à décrire une image douce de la Chine, j’ai monté un deuxième blog qui était beaucoup plus politisé et qui essayait d’aborder frontalement les questions qui fâchent, mais sans chercher à insulter. « Méditer 89 », par exemple, était un billet qui avait pour but de remettre les événements de Tienanmen au coeur d’une réflexion sur l’histoire en général. Je cite de nombreux billets que j’ai mis en ligne pour montrer qu’on peut parler de ces choses avec les Chinois, mais qu’il faut constamment réfléchir sur la manière d’aborder ces sujets. Cela n’empêche pas que mon blog a été bloqué plusieurs fois. Pas le mien seul, mais tous ceux qui appartenaient à over-blog.com. C’est pourquoi j’en ai monté un autre sur lemonde.fr.

Or aujourd’hui, ce sont les blogs de blogspot qui sont bloqués, et ce, probablement, jusqu’à la fin des commémorations des « événements » de Tienanmen. Cela touche Neige et son Pays de Neige, qui ne peut plus être approvisionné. Même chose pour le blog d’Olivier David qui, lui, a monté un nouveau blog sur lemonde.fr.

Pour la Chine, il nous reste les toujours incontournables blogs de Cai Chongguo, Ebolavir et Silouane.

Guillaume, Liam ou William ?

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Il faut le savoir, les anglophones qui ne parlent qu’anglais ont du mal à prononcer le prénom Guillaume. Qu’ils le voient écrit ou non, ils y arrivent mal, et surtout, ils ne s’en souviennent pas, si bien que cela crée des situations inconfortables dans la communication. C’est comme lorsqu’on ne se souvient pas du nom d’une personne et qu’on n’ose pas le demander.

Quand j’habitais en Irlande, la vie était plus simple, mes collègues m’appelaient Liam, et cela ne choquait personne, dans le milieu de la restauration dublinoise, qu’un Français porte ce prénom.

En Irlande du nord, les choses se compliquent. Les gens ne peuvent toujours pas m’appeler Guillaume, mais ils sont gênés de m’appeler Liam, car cela sonne irlandais. Surtout que j’habite dans un quartier protestant, où les gens sont plutôt, sinon totalement, loyalistes. Pour prendre un exemple très simple, mon colocataire nord-irlandais refuse catégoriquement d’utiliser Liam, et ne parvient pas à se faire à Guillaume. En comparaison, il est bien plus à l’aise avec les noms des autres colocataires de la maison, qui viennent de Slovaquie et du Pakistan.

Reste William, la traduction anglaise de mon prénom, mais là c’est moi qui ne veux pas. Je n’ai pas envie qu’on m’appelle William, c’est un peu capricieux mais c’est ainsi. Outre qu’il n’est pas vraiment de mon goût, il se trouve que William, pour le coup, est un prénom très politiquement chargé. En Irlande du nord, il renvoie à Guillaume d’Orange, William III d’Angleterre, qui a été appelé depuis sa Hollande natale pour venir restaurer le protestantisme en Grande Bretagne, à la fin du 17ème siècle. Son règne (1689-1702) fut un très bon règne, je dois le reconnaître, et il apporta énormément à l’Angleterre, grâce aux lumières qu’il avait acquises dans les merveilleux, libéraux et réformés Pays-Bas.

S’il s’était limité à un bon règne en Angleterre, il n’y aurait aucun problème, mais il est allé combattre en Irlande. Et ceux qu’il a combattus en Irlande, ce n’était pas une poignée de paysans buveurs de Guinness. C’était le roi d’Angleterre qui l’avait précédé, catholique, et qui s’était réfugié en France. Ce roi déchu, Jacques II, voulait reprendre sa couronne en passant par l’Irlande, avec une armée qui comptait – entre autres – des milliers de Français. Bref, Guillaume d’Orange est venu en Irlande écraser cette armée catholique, lors de la fameuse Bataille de la Boyne le 12 juillet 1690.

C’est en souvenir de cette bataille, et dans un but de démonstration politique assez lourde, que les « orangistes », de nos jours, défilent le 12 juillet dans les rues de la ville. Ils réitèrent leur attachement à la couronne, dans un symbolisme qui souligne l’opposition religieuse entre les communautés.

Ce n’est pas le meilleur côté de Guillaume d’Orange que l’on revendique ici. Sur les fresques, dans les défilés, on ne met pas en avant son libéralisme, son talent d’administrateur, ni ces deux choses qui le rendent glorieux à mes yeux : la séparation de l’église et de l’Etat et la liberté de la presse. Non, ici on l’appelle Billy, il est populaire, mais pour des raisons de sectarisme communautaire.

Alors je ne veux pas m’appeler Billy. Ce n’est pas que je sois pro-catholique, ni même pro-irlandais, mais au nom de quoi, grands Dieux, prendrais-je parti pour les protestants de la Bataille de la Boyne ? 

Dès lors, me voilà sans prénom. Ni Guillaume, imprononçable. Ni Liam, indésirable. Ni William, inapproprié.  

L’antisémitisme de Dieudonné

Je pense que Dieudonné n’est pas antisémite. Mais je n’en suis pas sûr. Les quelques éléments qui me font dire qu’il ne l’est pas sont assez simples : il déclare que les communautés doivent vivre en paix, on le voit parler avec des représentants de la religion juive, il a accueilli des rabbins dans son théâtre parisien, on le voit aussi se recueillir sur les vestiges d’Auchwitz. Par dessus tout, mon sentiment vient de ce que je doute un peu de la réalité de l’antisémitisme dans nos sociétés actuelles.

Beaucoup d’efforts sont faits dans les médias pour nous faire croire que nous vivons le retour des années 1930. Or, avant la guerre, l’antisémitisme était une idéologie qui pointait clairement les juifs du doigt comme la cause de tous les malheurs. Aujourd’hui qui le pense ? Qui le sous-entend ? A part quelques fous isolés, peut-être, des groupuscules sans intérêt, je ne vois nulle part de paranoïa antisémite. La crise actuelle est partout considérée comme étant causée par un système financier et banquier aberrant, mais dirigé par ce qu’on appelle en France les « Anglo-saxons ». Je n’entends nulle part l’idée que derrière ces derniers se cachent des juifs. Et surtout, personne ne pense, ni ne dit, qu’il suffirait de se débarrasser d’eux pour règler tous les problèmes.

Il y a des tensions entre les communautés, je l’accorde volontiers, mais d’antisémitisme au sens qu’avait ce mot dans l’Europe d’avant guerre, non. Or les gens s’excitent sur cette question. Cela fait vendre des magazines et cela occasionne des postures avantageuses. Dieudonné est le coupable idéal de cette excitation anti-raciste. Quels sont les arguments à charge contre lui ? Il dit « sionisme » à la place de « judaïsme », comme s’il ne connaissait pas le sens des mots. Les fins justiciers expliquent que c’est une technique d’antisémite, de changer les mots ainsi, mais il ne leur vient pas à l’esprit que, peut-être, Dieudonné ne critique qu’un système politique et idéologique, et non une religion et encore moins une communauté dans son ensemble. On dénie à Dieudonné la capacité de réfléchir. Je me demande si on l’accablerait de la sorte s’il n’était pas noir. (A mon tour de faire peser la suspicion de racisme : voyez comme cela est bas.)

Car il s’agit d’un accablementUn numéro de l’Express (n°3008, du 26 février au 4 mars 2009) est à cet égard très parlant. Dans un dossier consacré aux « nouveaux réseaux antisémites », la journaliste, Julie Joly, réalise une double page intitulée : « Dieudonné dans ses oeuves », dans laquelle on apprend que le public qui vient voir son spectacle est « cosmopolite mêlant habitants du quartier et lointains banlieusards, jeunes couples enlacés, Black-Blancs-Beurs en survêt, copines sur leur trente et un, retraités en keffieh et crânes rasés en bomber. »

Que retiendra le lecteur ? La diversité ? Non, les néo-nazis en bomber, dont la présence constitue le principal chef d’accusation. Dans le reste du reportage, on cherchera en vain des propos racistes ou des marques d’une idéologie qui dépasse l’habituel sentiment pro-palestinien que l’on retrouve dans les rangs de la gauche internationale. Julie Joly écrit que « sous le burlesque apparent, une formidable rhétorique est à l’oeuvre, obscure au novice, limpide aux autre. » En voilà de la rhétorique, et de la classique : faire comprendre au lecteur qu’il est un abruti s’il ne pas partage pas ses vues, mais qu’il fait partie des « autres », les vrais intelligents, s’il abonde dans l’idée délirante selon laquelle Dieudonné nous ramène aux heures sombre des années trente. Madame Joly termine son reportage par ses mots : « Et le public est debout. » C’est bien le public qui est la preuve du crime de Dieudonné. Faisons maintenant attention à qui nous fréquentons, cela ne vous rappelle rien ?

J’ai bien conscience qu’avec des billets de ce type, on va me taxer moi aussi d’antisémite. Cela ne me plaît pas. Au contraire, je trouverais cela très insultant et infamant.

Aujourd’hui, j’entends dire que Dieudonné présente une « liste anti-sioniste » aux Européennes. Je n’ai pas d’informations sérieuses là-dessus. Des bruits, des « on dit », et on résume l’événement par l’expression bizarre de « liste anti-sioniste ». (Pour des élections européennes ? Qu’est-ce à dire ?) Le « novice » que je suis se dit qu’en effet ça ne sent pas bon, et que cette histoire de Dieudonné semble bien partir en eau de boudin. Qu’au fond, il était peut-être bien antisémite, ce type, et que j’étais con de le soutenir.

A moins que ce soit l’informateur, le médium qui relaie l’information, qui cherche à ce que les novices comme moi soient fatigués et dégoûtés de tout cela ?

Un Normand intrépide en Irlande

carrickfergus-18-jan-09-012.1232399846.JPGLe château de Carrickfergus, depuis la jetée.

Tout le monde sait que je suis un peu normand. La preuve, je suis né à Lyon. Mes deux parents, en revanche, viennent de Normandie, et mon patronyme est normand à un point tel que, parfois, on croit que je suis arabe. Or, en méditant sur le chemin de Carrickfergus, je me suis aperçu que je pourrais bien avoir, dans les familles les plus anciennes d’Ulster ou d’Antrim, des cousines et des cousins. Car on parlait français, ici, il y a mille ans, et les dirigeants étaient aussi normands que moi.

Prenez John de Courcy, par exemple. Il est connu en Irlande du nord pour avoir été un fameux chevalier du Moyen-Âge (1160-1219). Sa famille vient de Courcy, petite commune du Calvados, non loin de celle où mon propre père est né. Courcy dont les deux derniers maires portent un nom qui commence comme le mien, et qui atteste d’une « forêt de Thor » dans les parages.

carrickfergus-18-jan-09-039.1232399933.JPG John de Courcy, en grand blond, comme le décrit la chronique.

John de Courcy a refondé des villes comme Downpatrick, après les avoir saccagées. Il a surtout fait construire le château de Carrickfergus, juste à côté de Belfast, et pendant toute la durée de son règne, lui-même et d’autres chevaliers normands ont fait beaucoup d’enfants. Les Normands se sont assimilés aux Irlandais, générations après générations, si bien qu’on ne parlait plus français nulle part, bien sûr, lorsque les Tudors ont voulu « reconquérir » l’Irlande aux XVIe et XVIIe siècle.

Comment cela s’est-il passé ? Guillaume le Conquérant, roi d’Angleterre depuis 1066, a apporté la langue française à la cour d’Angleterre, ainsi qu’un sens de l’administration pointu.

Quelques générations après Guillaume, les Normands ont continué leur invasion vers l’ouest et ont pris l’Irlande. L’historiographie précise toujours que c’est le roi de Leinster, Dermot Mc Murrough, qui a appelé les Normands à la rescousse, pour combattre ses propres ennemis. Ce n’est peut-être pas faux, mais c’est faire semblant d’ignorer la nature des Normands. A cette époque, rien ne les arrêtait et ils allaient envahir l’Irlande avec ou sans l’appel de Dermot. Pourquoi ? Parce que les jeunes avaient un fort désir de terres et de conquêtes.

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Mettez-vous à la place de Jean de Courcy (appelons-le Jean, car son nom était quelque chose comme Jehan). Il grandit dans la région de Somerset. Son père, Guillaume II, lui raconte les hauts faits militaires de sa famille. Jean s’emmerde un peu et voudrait bien se battre lui aussi. On lui dit qu’il est trop jeune et qu’il faut d’abord être un bon fils (surtout qu’on ne sait pas s’il était un fils légitime de Guillaume II.) Le territoire où il grandit est déjà la propriété de son grand frère, Guillaume III. Jean n’a pas que ça à foutre, de cogner son frère (ou son demi-frère). Que va faire Jean ? A 15 ans, il part en campagne pour se battre, nom de Dieu, il ne rêve que de cela! Voir du pays, rigoler avec les copains, tuer des gens, violer des femmes, faire du cheval, chanter et danser, il n’y a que cela qui vaille la peine qu’on se donne de la peine. A son époque, le grand truc à la mode pour les jeunes aristocrates de son espèce, c’était l’Irlande. Très vite, il se montre d’un courage et d’une force qui en impose. Il obtient d’aller à Dublin.

Il arrive à Dublin à 16 ans. La ville est sous contrôle des siens, les Normands. On parle français (franco-normand) un peu partout dans les rues de la ville, et ça tombe bien parce que Jean n’est pas très disposé à apprendre de nouveaux idiomes. En Irlande, deux populations vont résister à l’invasion des Normands, les Irlandais, et les Vikings qui contrôlaient alors Dublin. Jean de Courcy prend sous ses ordres une armée ridiculement petite, et il va dans le nord de l’Irlande. Avec une vingtaine de cavaliers et quelques centaines de fantassins, il saccage la capitale de l’Ulster, Down, et prend le pouvoir de la manière la plus cruelle qui se puisse imaginer. Guerre éclair. Il règnera sur le nord de l’Irlande, fondera des couvents, fera beaucoup pour la renommée de Saint Patrick. D’ailleurs, la ville s’appelle aujourd’hui Downpatrick. Il se marie avec Affreca, la fille du roi de l’Ile de Man. A 20 ans, c’est un homme accompli qui a fait ses preuves et qui a la confiance de ses pairs et supérieurs. Il ne parvient pas à conquérir de nombreuses nouvelles terres, mais ses terres sont bien administrées et personne n’ose plus l’attaquer. Il a 25 ans quand Henri II Plantagenêt, roi d’Angleterre, lui demande de prendre la place de son propre fils, Jean sans Terre, qui ne s’en sort pas à Dublin. De Courcy rétablira l’ordre dans le reste de l’Irlande. Jean sans Terre rentre à Londres mais il fera tout, à l’avenir, pour faire chier de Courcy.

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De fait, quand Jean sans Terre sera roi d’Angleterre, il fera capturer Jean de Courcy et l’emprisonnera dans la Tour de Londres. Il y avait, paraît-il, des risques qu’il se comporte en seigneur indépendant. Moi, je penche pour l’hypothèse que c’est par jalousie que Jean sans Terre voulait mettre Courcy à l’ombre, ce qui n’empêche pas qu’en effet, Courcy se serait bien vu roi d’un pays indépendant qui aurait compris l’Irlande du nord et l’Ile de Man. Mais il reviendra en grâce et retournera sur ses terre de Down et de Carrickfergus et mourra on ne sait où.

Pendant ce temps-là, en Basse-Normandie, la famille Courcy continuait ses affaires. Elle était contente de voir que les Courcy d’Angleterre ne se débrouillaient pas trop mal, mais elle voyait tout cela de loin. Que Jean de Courcy soit Vice-Roi d’Irlande pendant un moment, et qu’il ait fait du nord de lîle son fief personnel, pour eux, dans le Calvados, ça avait autant de prestige que si moi je devenais maire, aujourd’hui, de Courcy, commune de 200 habitants. On en parlerait peut-être dans une réunion de famille, mais en gros, tout le monde s’en ficherait. Preuve que ces aventures n’étaient pas jugées à leur juste valeur en France, un autre Jean de Courcy, trouvère normand des XIVe et XVe siècles n’en dit pas un mot dans son traité en vers sur l’art de la guerre, Le chemin de vaillance (1406). Il commence ce long poème en prose un petit siècle après que son propre cousin a démontré sa supériorité martiale sur les terres d’Irlande, et pas un mot. Moi, si j’apprenais qu’un autre Guillaume Thouroude avait été un grand voyageur, j’en parlerais, ne serait-ce que pour frimer. Pour draguer, par exemple.

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Voilà, tous les éléments d’un roman historique sont en place. Il me suffit de rencontrer une femme, aux yeux de métal et aux longs doigts blancs, qui réponde au doux nom de Courcy, et qui m’apprenne que parmi ses ancêtres, il y avait des gens dont le nom attestait de la présence, quelque part, de la forêt du dieu Thor.

L’enfance des nations et l’amitié entre les peuples

Il faut arrêter de parler d’amitié entre les peuples. C’est énervant. Personne ne se déteste autant que les peuples. Quand ils ne se détestent pas, ils se méprisent. Quand ils ne se méprisent pas, ils s’ignorent.

Ou alors il faut voir la guerre comme l’expression d’une franche et virile camaraderie. Les invasions comme des libérations, les colonisations comme des apports de civilisation. Sarkozy, Hu Jintao, pensent et disent des choses comme cela, et donc, ils parlent d’amitié entre les peuples.

Cela amène mes étudiants à me dire que les Français étaient censés être leurs amis, et qu’alors il est impensable que des drapeaux hostiles à la Chine aient pu figurer sur Notre-Dame de Paris. Quand je leur ai répondu que l’amitié n’existait qu’entre des individus, pas entre des peuples, une étudiante a eu un sanglot. Sa voix trembla quand elle me dit : « Mais nous, ici, qu’est-ce que nous faisons ? » Elle me montrait la salle, les autres camarades, elle était effondrée. Pour elle l’amitié entre les Français et les Chinois était solide, était réelle, tangible. A la pause, elle a pleuré, en se cachant comme elle a pu. Les autres étudiants l’ont couverte en riant très fort.

On ne s’imagine pas combien les Chinois sont touchés par les manfestations pro-tibétaines. Parfois, quand j’entends des gens, pourtant très éduqués et mûrs, la cinquantaine passée, j’ai l’impression d’avoir affaire à des enfants. Des enfants qui n’avaient connu que l’amour inconditionnel de leurs parents et qui doivent sortir frayer avec des inconnus, des étrangers qui n’ont pas le même regard sur eux que leur mère.

Même un enfant qui n’est pas aimé dans sa famille, malmené, moqué et exploité par les siens, il est habitué à sa famille, il la supporte, il y a un certain confort dans l’enfer familial. Cet enfant-là, plus qu’un autre, aura du mal à accepter la diversité des jugements à son égard. Il sera plus fragile et plus sensible aux violences de la vie en communauté, à la crèche, à l’école, au travail.

Ce que ressentent les Chinois en ce moment, c’est une sorte de détresse, c’est la raison pour laquelle ils ne peuvent plus débattre, en ce moment, discuter, mais se plaindre seulement, geindre, et défendre bec et ongles ce qu’ils voient comme leur mère, la patrie, et même le régime s’il le faut.

On voit les Américains comme des enfants et les Chinois comme de vieux sages, mais c’est oublier que les peuples régressent et progressent. La vie des peuples, bizarrement, ne vieillit pas dans une seule direction.

Les Femmes asiatiques dans la littérature française

C’est inouï ce que les hommes changent, dans leurs désirs, leurs précaires désirs. Aujourd’hui, il est courant d’entendre dire que les femmes asiatiques sont merveilleuses, mais depuis quand les Occidentaux aiment-ils les femmes d’Extrême-Orient ? Il y eut d’autres époques où les mêmes femmes inspiraient de la répulsion aux mêmes hommes. A travers les romans et les récits de voyage, il possible de parcourir ce désir, et ses intermittences. Depuis combien de temps traînons-nous nos guêtres sur les côtes asiatiques ? Des siècles, mais je ne parlerai que des 150 dernières années.

Avant la première guerre mondiale, l’homme blanc n’aimait pas beaucoup la femme jaune. Pierre Loti, dans Madame Chrysanthème : « Bien laides ces Japonaises, bien laides. » Jules Verne, dans ses Tribulations des Chinois en Chine, ne parle d’une belle femme qu’en précisant qu’elle ressemble à une Européenne. Même Segalen, le grand amoureux de la Chine, écrit dans Equipée de belles lignes sur les femmes, mais qui ne donnent pas envie au voyageur libidineux : « … la Chinoise contemporaine ne peut rien apprendre, ne peut rien transmettre à sa comparse de chez nous, car (…) belle au-delà de toute commune mesure : ses joues se laquent, ses yeux s’immobilisent ; sa poitrine disparaît chastement ; sa bouche est petite, petite, trop petite, trop ronde… et parfaitement belle ainsi… paraît-il… ». J’aime ce « paraît-il », qui signe la gêne du poète, son embarras, comme les gourmands déstabilisés par une cuisine gastronomique trop sophistiqués pour eux.

Après la guerre, les Années folles voient un homme blanc nouveau, qui a peut-être sculpté lui-même une nouvelle femme asiatique. Henri Michaux parle admirablement de « la femme chinoise » qui, si on le suit, dépasse de beaucoup « la femme blanche » et « la femme arabe » sur le ventre de qui on se laisse rouler jusqu’au moment où l’on se rend compte que « l’Arabie nous sépare », (Un barbare en Asie). Les Années folles voient un homme qui se laisse griser par des femmes asiatiques envoûtantes.

Aujourd’hui, il est mal vu d’aimer les femmes d’Asie. Cela rappelle trop le temps où la prostitution était envahissante à Shanghai. Je crois voir deux extrêmes dans la littérature contemporaine. L’incontournable Houellebecq dont les héros de Plateforme jouissent du tourisme sexuel sans arrière-pensée. C’est glauque mais c’est efficace et ça pose parfaitement le décor de la situation des contacts entre les peuples. Ceux qui ont du fric et celles qui veulent une vie meilleure. A l’opposé, le narrateur de Birmane de Christophe Ono-dit-Biot (Plon, 2007) qui tombe amoureux d’une Française au Myanmar, et qui regarde les sublimes Birmanes sans en toucher une seule, ou alors par mégarde. Ce dernier point a son importance : Ono-dit-Biot ne peut se permettre de toucher une belle indigène de crainte d’être accusé de néo-colonialisme sexuel, mais il ne peut quitter la Birmanie sans le faire, alors son héros fait l’amour avec une Birmane dans le noir, pensant aimer une Française.   

On est passé d’un intérêt d’esthète, désexualisé, à un désir nerveux, entaché d’obscénité et suspect de néocolonialisme.   

Des racines chrétiennes de la France : la laïcité selon Sarkozy et Guaino

Notre grand couple de l’Elysée a encore fait des étincelles. J’avoue que depuis que Sarkozy est élu, on s’emmerde très peu. Et c’est un coup de génie de s’être collé cet extraordinaire imbécile qu’est Henri Guaino. Avec eux deux, 2008 s’annonce une année aussi pétulante que 2007.

Vous avez lu le discours du Latran ? Du pur Guaino, reconnaissable entre mille. Un peu de provocation chrétienne pour l’extrême droite, une pincée de laïcité pour se prémunir contre les attaques, des inepties historiques, du name dropping, du lyrisme à quatre sous, des amalgames conceptuels, tout y est.

Rappelez-moi la nécessité qu’il y avait, déjà, à ressortir des formules comme « les racine chrétiennes de la France » ? On a le droit de le penser, bien sûr, mais le président parle au nom de la France, il suit un projet politique. Alors, politiquement, à quoi ça nous sert de remettre au goût du jour cette vieille mélodie réactionnaire ? A calmer les ultras de l’Action française ? A séduire les dangereux fondamentalistes qui menaçaient la paix sociale ?

Un journaliste du Monde écrit que Sarkozy veut « enterrer la guerre entre la France révolutionnaire et la France chrétienne ». C’est une erreur, il réveille les énervements, au contraire, il agace les oppositions entre les Français, mais il n’apaise pas une situation religieuse qui, de fait, ne posait aucun problème.  

En revanche, cela risque de heurter, et même de blesser profondément, un certain nombre d’athées, de protestants, de musulmans et même de catholiques. Heurter les gens, c’est parfois bon, mais il faut que cela serve une cause solide et plus grande que soi. Alors, quelle cause servaient-ils, nos dirigeants, pour risquer ouvertement de blesser tous les Français qui ne se reconnaissent pas dans cette chrétienté ? 

En revanche, dire que la loi de 1905 n’est un message de liberté qu’en vertu d’une « interprétation rétrospective », voilà qui peut rallumer un feu pour ceux qui auraient envie d’y mettre un peu d’huile. Lequel de nos deux penseurs élyséens va venir nous expliquer en détail ce qu’il entendait par « interprétation rétrospective » ? Parce que c’est comme pour « l’homme africain », cette histoire, nos Laurel et Hardy parlent d’une voix assurée mais ils sont très légers au fond. Ils laissent penser que la loi de 1905 était en réalité une injustice qui a heurté le monde chrétien. Ils laissent penser que la spiritualité chrétienne a été alors meurtrie par des républicains sans âme. Or, parmi les concepteurs de la loi de 1905, il y avait des hommes habités par une profonde foi chrétienne, et qui pensaient sincèrement, non « rétrospectivement », qu’une loi de séparation de l’église et de l’état était nécessaire pour la liberté de conscience. Certes, il y a eu des violences faites aux hommes d’églises qui refusaient d’obéir, mais cette question n’est-elle pas plutôt à sa place dans des colloques de chercheurs, des discussions entre copains, des lectures d’historiens ? Guaino va-t-il venir s’expliquer et mettre au clair ce qu’il voulait dire, ou va-t-il préférer botter en touche en soupirant qu’on n’a rien compris à son discours ?

Avait-on besoin de ce poussiéreux rappel : « C’est par le baptême de Clovis que la France est devenue Fille aînée de l’Eglise » ? Surtout que le président tient, cette fois, à être très explicite, alors il enfonce le clou : « Les faits sont là. »

Les faits sont là ? Vous voulez parler des faits, maintenant ? Dans ce cas, faites-le vraiment et dites-nous ce que vous reprochez exactement à la loi de 1905. Et surtout, à côté de cette liste d’écrivains que vous mettez en avant comme les fleurons de la France chrétienne (donc de la vraie France, de la France éternelle, car en contact avec ses « racines ») : « Blaise Pascal, Bossuet, Maritain, Emmanuel Mounier, Henri de Lubac, Yves Congar, René Girard », dites-nous si cette autre liste d’écrivains n’est pas « plus française » encore, plus forte pour le rayonnement de la France : Villon, Montaigne, Descartes, Voltaire, Diderot, Sade, Stendhal, Flaubert, Baudelaire, Rimbaud, Gide, Sartre, Bataille, Foucault, Deleuze ? S’il fallait être exhaustif, la liste serait accablante des hommes fondamentaux qui ont construit l’identité intellectuelle et spirituelle de la France en pensant en dehors de l’Eglise.

Les faits sont là.

La question est donc : que cherchez-vous donc à faire, messieurs, en remuant ces choses-là ? Quels problèmes cherchez-vous à régler – ou à créer !- en sortant vos croyances et vos interprétations rétrospectives de la sphère privée où elles avaient vocation à demeurer ?