80 ans après la libération d’Auschwitz : Mémoire, responsabilité et résonances contemporaines

En ce 80ème anniversaire de la libération des camps d’Auschwitz, il est crucial de revenir sur l’importance historique et symbolique de cet événement, non seulement pour comprendre le XXe siècle, mais aussi pour analyser son impact sur notre époque. Auschwitz, et plus largement les camps de concentration et d’extermination, représentent un point de bascule dans l’histoire des idées, une fracture morale et philosophique qui a redéfini les valeurs humaines. Avec Hiroshima, Auschwitz incarne l’aspect inhumain du siècle, et la fin de notre foi dans le progrès et la technique.

Pour résumer le XXe siècle dans son horreur, il faut convoquer trois mots qui renvoie chacun à un certain extrême du savoir-faire et de l’intelligence de l’occident :

  1. Les déportations de populations
  2. Les camps de la mort
  3. La bombe atomique

La libération des camps a marqué la révélation d’une horreur indicible : un système industriel de déshumanisation. Ce moment a transformé la pensée contemporaine, influençant la littérature, la philosophie et les discours politiques. Primo Levi, dans Si c’est un homme, a offert une perspective supportable en décrivant la vie quotidienne des prisonniers, loin du dolorisme, et en révélant les mécanismes de survie dans un monde concentrationnaire. Ce livre demeure un témoignage fondamental, non pour provoquer un simple “plus jamais ça”, mais pour comprendre, dans le détail, ce que signifie être privé de sa dignité tout en continuant à vivre.

Une commémoration troublante

Cependant, en 2025, alors que nous commémorons cet anniversaire, un paradoxe troublant émerge : certains des descendants des victimes de ces tragédies historiques sont aujourd’hui engagés dans des dynamiques de domination qui reproduisent, dans un autre contexte, des mécanismes de violence et de répression équivalente à ceux mis en place par l’Allemagne nazie. La situation à Gaza illustre cette contradiction. Avec plus de deux millions de Palestiniens enfermés dans une enclave assiégée, Gaza s’apparente à un gigantesque camp de concentration, un espace où les habitants vivent sous un blocus constant, soumis à des bombardements incessants. Et comme par hasard, les experts de la chose militaire observent qu’on a fait tomber sur Gaza plus d’explosif que la bombe d’Hiroshima n’en contenait.

Cette réalité, bien qu’éloignée dans sa forme et son contexte des camps nazis, interpelle par ses résonances symboliques. Les tragédies de la Deuxième Guerre mondiale — camps de concentration et bombe atomique — trouvent une résonance glaçante dans les violences infligées aujourd’hui à Gaza. Ces parallèles soulèvent le cœur et des questions profondes sur la mémoire collective et sur la manière dont elle est mobilisée ou détournée pour justifier des politiques contemporaines.

La nécessité de lire et de comprendre

Pour ne pas sombrer dans la provocation ou le simplisme, il est essentiel de revenir aux œuvres qui éclairent ces expériences extrêmes avec nuance et profondeur. Si c’est un homme de Primo Levi reste une lecture incontournable. De même, les mémoires de Simone Veil offrent une vision personnelle et lucide des camps, évitant les simplifications et les instrumentalisations.

Aujourd’hui, face à une montée des discours extrémistes qui rêvent de déportations, d’épurations ethniques et qui cherchent à étouffer les voix critiques, notamment celles qui défendent les droits des Palestiniens, il est plus urgent que jamais de relire ces textes. Ils rappellent que la mémoire de la Shoah ne doit pas servir à justifier l’injustice, mais à alimenter une réflexion universelle sur les droits humains, la justice et la coexistence.

À la recherche d’un nouveau mot pour désigner le néo-fascisme

Elon Musk est-il fasciste ? La question, qui trouve sa réponse rapidement, semble presque secondaire face à l’urgence de nommer ce qui se déploie sous nos yeux : une idéologie autoritaire, anti-démocratique et profondément hostile à l’État de droit. Le cas de Musk illustre bien une tendance plus large. Non, il n’est pas nécessaire de passer en revue ses tweets ou ses sorties publiques pour comprendre qu’il méprise les principes fondamentaux qui garantissent une société juste et équilibrée. Son hostilité envers le cadre légal, qu’il perçoit comme un frein à ses ambitions entrepreneuriales, est un marqueur clé de cette posture.

Une haine diffuse et une cible mouvante

La rhétorique de Musk s’inscrit dans un schéma plus vaste où les cibles varient mais la méthode reste la même : une attaque systématique contre tout ce qui incarne la pluralité, l’inclusion ou la justice sociale. Pour certains, la haine se cristallise autour des minorités visibles, qu’il s’agisse des Juifs, des Noirs ou des musulmans. Pour d’autres, comme Musk, l’ennemi désigné est plus diffus : les « wokistes », terme devenu l’outil rhétorique parfait pour stigmatiser une gauche perçue comme moralisatrice et oppressante. Cette détestation de la gauche, profondément ancrée dans l’histoire des mouvements fascistes, rappelle que les ennemis idéologiques de ces régimes ne se limitent pas aux minorités ethniques ou religieuses, mais incluent aussi les progressistes, les syndicalistes et tous ceux qui défendent le droit des plus humbles.

Le piège des mots usés

Le problème, cependant, n’est pas seulement idéologique : il est linguistique. Les mots comme « fasciste », « nazi » ou « extrême droite » ont perdu leur force. Ils ne mobilisent plus. Pour certains, ils évoquent un passé révolu, pour d’autres, ils ne suscitent ni crainte ni indignation. En face, les adversaires de l’État de droit ont su inventer des termes percutants, comme « wokisme », « islamogauchisme », « ensauvagement » ou « éco-terrorisme » qui, bien qu’infondés, résonnent avec efficacité dans l’imaginaire collectif.

Trouver une nouvelle rhétorique

Ce qui manque aujourd’hui, c’est un mot, un concept, capable de capter la réalité contemporaine de cette montée autoritaire et totalitaire. Parler de « populisme » ou de « conservatisme autoritaire » est insuffisant. Ces termes ne rendent pas compte de la haine viscérale, de la peur obsessionnelle de l’autre, ni de cette volonté délibérée de concentrer encore plus de pouvoir entre les mains des élites économiques tout en détruisant les contre-pouvoirs démocratiques.

Une urgence humaniste

Les antifascistes des années 1930 avaient compris l’importance des mots pour mobiliser. Avant même la Seconde Guerre mondiale, des figures comme André Malraux, André Chamson ou André Gide appelaient à la résistance, alertant sur les dangers du fascisme naissant. Aujourd’hui, cette même lucidité manque. Si le danger est bien réel, le vocabulaire pour le désigner et mobiliser les consciences est absent.

Il est urgent de retrouver une dimension rhétorique et conceptuelle qui redonne du sens au combat. Non pas pour ressusciter les vieilles luttes, mais pour revivifier la perception d’une menace bien actuelle : celle d’un néo-fascisme insidieux qui, sous couvert de modernité et d’efficacité, sape les fondements mêmes de nos démocraties. À nous d’inventer ce mot, ce concept, qui ralliera les esprits face à cette dérive.

DAF, Diriyah Art Futures : Une plongée dans les futurs de l’art en Arabie saoudite

À Riyad, un nouveau musée a récemment ouvert ses portes que nous avons visité pendant nos récentes pérégrinations arabesques : DAF (Diriyah Art Futures).

Situé à Diriyah, berceau historique du royaume saoudien, ce lieu combine passé et futur. Diriyah, avec son palais historique du XVIIIe siècle, est une ville chargée d’histoire. À quelques pas de ces ruines, le ministère de la Culture a choisi d’implanter un musée d’art contemporain tourné vers l’avenir.

La première exposition, intitulée “Art Must Be Artificial”, explore les intersections entre art, numérique et intelligence artificielle. À travers des œuvres pionnières, elle propose une sorte d’archéologie des futurs possibles, nous plaçant en observateurs d’un présent déjà empreint des marques du futur. C’est un projet ambitieux et conceptuellement intrigant.

Une scénographie impressionnante, mais…

Le musée lui-même est une œuvre. L’architecture est remarquable, les volumes spacieux et les scénographies parfaitement exécutées. L’expérience visuelle et sensorielle est indéniable. Pourtant, une question essentielle m’a habité tout au long de ma visite : où est l’émotion esthétique ?

En tant qu’amateur d’art contemporain depuis les années 1990, j’ai souvent été confronté à des œuvres technologiques ou interactives. La première Biennale de Lyon dont je me souviens concernait justement les nouvelles technologies et c’était bien avant internet puisqu’elle devait avoir lieu autour de 1995.

Mais ici, devant ces installations numériques, une impression domine chez moi : l’absence de véritable profondeur émotionnelle. Les œuvres, bien qu’intéressantes sur le plan conceptuel, semblent souvent dépassées dès leur apparition, tant les technologies vieillissent rapidement.

Interaction ou distraction ?

Un exemple marquant est une œuvre interactive datant des années 2000. Elle propose un paysage stylisé où les arbres et les fleurs bougent en fonction des déplacements du spectateur. Certes, c’est ludique, et probablement captivant pour des enfants. Mais en tant qu’adulte et médiateur culturel, cette interaction m’a laissé le cœur froid.

Un détail révélateur : l’une des médiatrices m’a affirmé que l’art interactif est « supérieur à l’art non interactif ». Une déclaration péremptoire qui soulève des questions sur la manière dont ces œuvres sont présentées au public. L’interaction, bien qu’amusante, ne suffit pas à créer une émotion artistique durable.

Une fétichisation des nouvelles technologies

Cette exposition illustre une tendance générale : la fétichisation des nouvelles technologies dans les mondes culturels et éducatifs. Depuis les années 1990, j’observe comment l’art numérique, bien qu’impressionnant sur le moment, peine à susciter une véritable connexion esthétique.

Cela me rappelle cette première Biennale d’Art Contemporain dont j’ai parlé, il y a trente ans, qui explorait les débuts de l’Internet et des questions cybernétiques. Certaines œuvres étaient conceptuellement intéressantes, mais beaucoup ont déçu les Lyonnais, qui sont il est vrai des gens faciles à décevoir.

Une réflexion nécessaire

En visitant DAF en Arabie saoudite, je suis ressorti partagé. Le musée et son architecture sont des réussites incontestables. L’exposition, quant à elle, interroge notre rapport à l’art, à la technologie et au futur. Mais elle met aussi en lumière un défi fondamental : comment les nouvelles technologies peuvent-elles transcender leur dimension ludique, enfantine et même puérile ?

Pour l’instant, je reste en quête d’une œuvre numérique ou générée par intelligence artificielle que l’on pourrait qualifier de chef d’œuvre, et qui pourrait me faire réfléchir, m’émouvoir ou me faire rire.

En attendant, le musée reste une visite incontournable, ne serait-ce que pour son cadre extraordinaire et son ambition de questionner les futurs possibles de l’art.

François Mitterrand et son amour pour Anne Pingeot

François Mitterrand sous l’empire d’Anne Pingeot

Je m’intéresse depuis longtemps à la belle histoire d’amour entre François Mitterrand, l’ancien président, et Anne Pingeot, cette jeune bourgeoise rayonnante qu’il a rencontrée quand elle avait 20 ans, alors que lui avait déjà sa vie politique et sa vie familiale derrière lui. Évidemment, dès que les éditions Gallimard ont publié leur correspondance amoureuse – ces milliers de lettres écrites et envoyées à Anne Pingeot -, ainsi que le journal de bord de Mitterrand, je n’ai pas pu résister. J’habitais à l’étranger à l’époque, mais je l’ai fait acheter immédiatement. Ces lettres et ce journal, avec leurs découpages, leurs photos scotchées, cette narration intime destinée à Anne, m’ont captivé. Aujourd’hui, je les relis encore.

Je me demande parfois pourquoi un homme comme moi, qui se revendique précaire et sans qualité. peut s’intéresser à une figure comme François Mitterrand. Car, soyons clairs, personne ne peut être plus éloigné du sage précaire qu’un Mitterrand.

Quand on plonge dans cette histoire, il est évident que tout homme mûr s’identifie, d’une certaine manière, à lui. La crise de la quarantaine, le sentiment d’avoir peut-être laissé passer l’essentiel, puis l’éblouissement amoureux pour une femme plus jeune. Et surtout, cette volonté immense de la séduire. Mais ce n’est pas une séduction de don Juan, ni une séduction de joueur. Ce n’est même pas exactement une séduction. C’est une question de vie ou de mort. Mitterrand semble vouloir donner toute sa vie à cette femme, lui faire comprendre qu’elle est la clé de sa vitalité. Et ça, bien sûr, on le reconnaît, on s’identifie, on l’a peut-être vécu.

Mais ce qui me fascine le plus dans cette histoire, et que je n’avais pas vu immédiatement lorsque j’ai lu ces livres pour la première fois, c’est la concomitance entre cette passion amoureuse et le renouveau politique de Mitterrand. Quand il rencontre Anne et qu’il commence à lui écrire, il est au creux de la vague. Sa carrière semble derrière lui. Pourtant, au moment où elle finit par céder à ses avances, quand il nage dans le bonheur de cet amour, il devient en 1965 le candidat unique de la gauche aux élections présidentielles.

C’est là qu’il invente une stratégie politique à partir de rien, alors qu’il n’était plus rien. Cette stratégie le propulse comme figure centrale de la gauche, puis de la France entière. Il est clair que cet amour a joué un rôle fondamental. L’amour qu’il reçoit et celui qu’il donne lui apportent un surcroît de beauté, de confiance, de goût du risque, une sensation de toute-puissance. Cela a sans doute contribué à ce qu’il réussisse à rallier des centristes comme Mendès-France et des pestiférés comme le Parti communiste, une alliance inimaginable avant 1965.

Mais c’est là que le sage précaire se trouve exclu de cette dynamique. Car, tout amoureux qu’il soit, le sage précaire n’a jamais été et ne sera jamais un mâle dominant qui agrège les volontés. Personne ne se met au service du sage précaire de manière presque métaphysique. Au risque d’être cuistre, je prétends que les hommes qui ont mis leur énergie, leurs réseaux et leur fortune au service de Mitterrand dans les années 1960 l’ont fait de manière transcendantale : cette soumission était pour eux une condition de possibilité de leur propre action sur le monde.

Le dernier mort de Mitterrand, de Raphaëlle Bacqué

La Précarité du sage, 2010.

Or, tous ces mâles dominants qui se sont senti pousser des ailes au contact de Mitterrand et qui le servaient en songeant à leur propre intérêt à venir, ils n’auraient jamais agi de la sorte sans cette histoire d’amour du politicard avec la jeune bourgeoise gracieuse. Avoir conquis une femme si inaccessible, mais l’avoir conquise durablement, corps et âme, l’avoir rendue heureuse, a dû donner un charme irrésistible au quadragénaire sans troupes.

Journal de bord de Mitterrand

En relisant ces lettres, je ne peux m’empêcher de chercher des échos. Peut-être que nous, sages précaires, nous voyons dans cet amour une autre leçon : celle d’un don total, sans espoir de grandeur ni de reconnaissance. Un amour pour vivre, simplement, et pour essayer d’être heureux avec celle qui est entrée dans notre existence pour en être le centre.

« Visions from Abroad » de Mona Khazindar : un musée infini sur l’Arabie

Voici un ouvrage incroyable qui marie une intimité absolue avec la péninsule arabique et avec la culture européenne.

S’il y avait un seul livre à posséder pour explorer les représentations de l’Arabie, ce serait Visions from Abroad: Historical and Contemporary Representation of Arabia de Mona Khazindar. Cet ouvrage est, sans exagération, le meilleur que j’aie eu entre les mains sur ce sujet. Bien plus qu’une simple monographie, il s’agit d’un trésor documentaire et artistique, une véritable mine d’or pour quiconque s’intéresse à l’art, au voyage, à l’histoire, et à la manière dont l’Arabie a été perçue à travers les siècles.

L’Autrice : une autorité modeste et passionnée

Mona Khazindar, figure majeure des arts et musées arabes, si l’on se fie aux interviews publiées dans la presse, est aussi connue pour son travail à l’Institut du Monde Arabe à Paris, qu’elle a dirigé avant de rejoindre son Arabie Saoudite natale. Avec ce livre, elle démontre une approche rare et précieuse : elle se met au service de l’art et des artistes, sans chercher à imposer un discours politique ou à briller personnellement. Son écriture, modeste et élégante, soutient un travail de curatrice accompli, où chaque image et chaque document sont choisis avec une érudition et une précision remarquables.

Ce qui frappe le plus est justement la qualité des illustrations, et c’est ce qui fait de ce livre un manuel pour tout apprentis commissaire. Quand vous mettez en place une exposition, votre talent consiste à rechercher les œuvres adéquates puis à sélectionner celles qui feront l’identité de l’exposition. Commissaire, curateur comme on dit aujourd’hui, est un travail méconnu du grand public mais qui demande un œil et une intelligence limés à la fréquentation assidue des œuvres et des discours sur l’art. En lisant Visions from Abroad, on n’est pas surpris d’apprendre que Mona Khazindar a dirigé le département « art contemporain et photographie » de l’Institut du Monde Arabe, pendant des années. Le livre fonctionne comme une biennale d’art contemporain. Je retrouve là mes émotions de jeune homme quand j’animais les biennales de Lyon dans les années 1990.

Une structure éclairante et originale

Le livre est divisé en chapitres thématiques qui abordent des aspects variés de l’Arabie. Entre autres chapitres on trouve :

• The Gates of Arabia : Les portes d’entrée comme la ville de Djeddah, points de passage historique.

• The Center of the World : Une exploration de La Mecque, centre spirituel et géographique pour des millions de musulmans.

• Ship in the Dunes : Une réflexion sur les chameaux, surnommés les “vaisseaux des dunes” dans la langue arabe.

• Fortune in Fossils : Un chapitre fascinant sur le pétrole et son impact esthétique, culturel et économique.

Ces thèmes, parfois attendus, sont revisités avec une richesse visuelle et narrative qui évite tout cliché orientaliste. Khazindar transcende les oppositions simplistes (dominants/dominés, occidentaux/orientaux) qui saturent les études postcoloniales pour offrir une vision nuancée, où les représentations de l’Arabie sont autant le fait d’occidentaux que d’artistes arabes eux-mêmes.

Un Musée Imaginaire

Ce livre est un musée à lui seul. Cartes anciennes, photographies ethnographiques, œuvres d’art, cartes postales, archives documentaires, mais aussi photos de mode et créations contemporaines s’y mêlent dans un équilibre impressionnant. Chaque chapitre est une galerie d’exposition qui relance l’attention et l’intérêt. Cette richesse visuelle s’accompagne d’un texte précis qui éclaire sans jamais alourdir.

Une alternative aux héritages de l’orientalisme

Khazindar offre une alternative bienvenue au discours critique souvent stérile des études post-orientalistes. Elle ne se contente pas de dénoncer les erreurs ou biais des représentations passées ; elle documente, analyse et valorise une pluralité de perspectives sur l’Arabie. Le résultat est une véritable “bible” pour tous ceux qui travaillent sur les expositions, les musées ou les représentations culturelles du monde arabo-musulman.

Un Chef-d’œuvre pour chercheurs et amateurs d’art

Je n’ai qu’un regret : ne pas avoir découvert Visions from Abroad quand je faisais ma thèse sur la littérature de voyage. En particulier quand je travaillais sur les alternatives aux discours dominants sur la critique des voyageurs. Pour les chercheurs, les commissaires d’exposition, les amateurs d’art ou simplement les passionnés de l’Arabie, c’est une lecture incontournable. Avec ce livre, Mona Khazindar ne crée pas seulement un ouvrage de référence : elle ouvre une porte sur un monde visuel infini, à la fois historique et contemporain, qui continue d’enrichir notre compréhension de l’Arabie.

Réflexions sur l’attentat religieux survenu au sultanat d’Oman

Comme beaucoup d’entre vous, j’ai été profondément attristé par la nouvelle de l’attentat qui a eu lieu près de la mosquée chiite du quartier Wadi Al-Khabir à Mascate. Ayant vécu dans ce pays, j’ai toujours été impressionné par la paix religieuse qui y régnait malgré une diversité musulmane notable.

Oman est un pays marqué par une majorité ibadite, une minorité sunnite significative, et une minorité chiite, restreinte mais néanmoins influente, surtout le long des côtes. J’ai exploré ces dynamiques dans mon livre Birkat al Mouz, où je décris notamment ma découverte du chiisme à travers cette mosquée récemment frappée par la tragédie.

Cependant, il est crucial de comprendre que cette paix religieuse n’a jamais été garantie, n’a même jamais été un donné de l’expérience omanaise. Mon expérience personnelle en est un témoignage. Lorsque j’ai voulu promouvoir les études ibadites à l’université de Nizwa, des pressions ont été exercées pour que j’abandonne ce projet. Les entretiens que je souhaitais mener sur l’ibadisme se sont heurtés à des refus, et j’ai appris que la police menait de nombreuses enquêtes et mettait en prison des individus pour prévenir des attaques.

La paix et l’hospitalité du peuple omanais sont indéniables. Pourtant, comme je l’explique dans mon livre de 2021, cette paix ne doit pas être vue de manière trop irénique. Les divisions profondes existent, et c’est peut-être la nature autoritaire du régime qui empêchait toute contestation religieuse.

Cette tragédie nous rappelle que la paix est fragile, même et surtout dans les régions où l’on fait profession d’être paisibles. C’est pourquoi le dernier chapitre de mon récit s’intitule « La Guerre ». On y lit cette scène où le narrateur va justement dans cette mosquée chiite avant le lever du soleil, et se rend compte après la prière qu’un vaisseau sur-armé mouille dans la corniche de Mascate et pointe son nez précisément sur la porte d’entrée du quartier chiite,

C’est un message que j’essaie d’envoyer aux voyageurs, aux touristes et aux chercheurs : continuez de visiter ce beau pays qu’est l’Oman, mais ne vous laissez pas influencer par les propagandes officielles ni par les discours marketing des professionnels du tourisme.

Un podcast magistral sur le général Leclerc : un voyage captivant au cœur de la Résistance

En voila un qui ne peut pas prétendre au titre de sage précaire, car le grand homme était riche, aristocrate, châtelain et probablement d’extrême-droite. Pourtant il est grand temps de plonger dans la série de podcasts dédiée au général Leclerc. Disponible sur France Inter, cette série de huit épisodes d’une heure chacun offre un récit fascinant et émouvant de la vie de ce héros que je ne connaissais pas vraiment, mort prématurément en 1947.

Pendant que je courais sur mon tapis roulant, je me disais C’est dingue ! Comment ai-je pu passer à côté de cette figure et de ces exploits ?

Le général Leclerc, de son vrai nom Philippe de Hauteclocque, est l’un des personnages les plus admirables de la Résistance française. Bras droit du général De Gaulle, il s’est illustré par son courage et son audace dans la lutte contre les forces fascistes. Ce qui est particulièrement touchant dans cette série, c’est le destin extraordinaire de cet homme qui, malgré des moyens limités, a réussi à bâtir une armée en Afrique coloniale. Avec peu d’argent et de matériel, il a mené des campagnes victorieuses contre les troupes italiennes et allemandes grâce à une stratégie basée sur la vitesse et l’audace.

Le podcast retrace les étapes clés de son parcours, de sa désobéissance à l’armée de Vichy et à la France occupée, à son alliance avec le général De Gaulle, alors inconnu du grand public. Pourquoi et comment a-t-il pu se soumettre à ce point à De Gaulle ? Et ce dernier doit tout finalement aux succès de Leclerc. L’histoire de Leclerc est celle d’un héros prêt à tout risquer, même lorsque les chances de succès semblaient infimes. Son engagement est un exemple d’héroïsme pur, car ce qu’il entreprenait était impossible.

J’ai beaucoup aimé la référence faite à son épouse, qui soutient Leclerc malgré le danger en mettant tout entre les mains de Dieu. De mémoire, le soldat écrit dans une lettre : « Mon épouse et moi avons décidé de faire une confiance absolue dans la Providence. De ce fait, le risque encouru est supportable grâce au sentiment du devoir accompli. »

Le dernier épisode de la série résonne particulièrement en ces temps d’élections législatives. Il met en lumière la diversité au sein de la 2ème Division Blindée (DB), dirigée par Leclerc. Cette division était composée de Français de toutes origines et classes sociales, un mélange qui contraste fortement avec le désir identitaire qui accompagne la montée de l’extrême droite en France aujourd’hui. Ce rappel historique est un clin d’œil pertinent et puissant, soulignant l’importance de l’unité et de la diversité dans les moments de crise.

N’attendez plus pour découvrir cette série captivante sur le général Leclerc. Avec la menace de privatisation des radios publiques par le Rassemblement National, il est crucial de profiter de ces trésors audio tant qu’ils sont encore accessibles. Cette série documentaire est non seulement une leçon d’histoire, mais aussi une source d’inspiration pour tous ceux qui voudraient faire de leur vie une œuvre d’art.

Lecture des « Femmes », sourate IV. Une part de l’héritage

Le sage précaire lit le coran selon un mode de lecture dynamique. Quand le coran édicte un principe, ce n’est pas pour dire que cela doit être ainsi pour l’éternité, statique et gravé dans le marbre. Il faut comprendre le but dans lequel est édicté le principe et s´efforcer vers ce but. Ici, c’est la justice et l’équité.

Trop de personnes commettent l’erreur de croire que l’islam impose pour toujours un partage brutal et définitif des héritages. On cite le verset qui dit : au fils, une part équivalente à la part de deux filles. Et les gens de crier : voyez comme l’islam est sexiste ! Une fille ne vaut que la moitié d’un garcon. Cette erreur vient d’une lecture statique du coran.

Au moment où le coran vient sur terre, les filles n’héritent de rien du tout par principe. Les filles, on leur donne ce qu’on veut, c’est à la discrétion des hommes, et surtout, on ne leur garantit aucune part. Dans l’antiquité, la vie et la fortune des filles sont subordonnées au bon vouloir et à la sagesse de leurs tuteurs.

Le coran vient pour dire aux hommes : arrêtez de vous croire tout-puissants avec les femmes. Les femmes sont des créatures de Dieu comme vous. Certains pouvaient être tentés de dire que l’homme adore Dieu et que la femme doit vénérer son mari ; certains comprennent l’épitre aux Éphésiens de Paul dans ce sens, mais ils manquent de générosité avec Paul.

Le coran vient remettre les choses au clair. Non seulement il faut aimer sa femme comme le dit Paul, mais il faut aller plus loin que cela. Considérez les femmes comme des sujets de droit ; dans un héritage, il leur revient même une part à part entière. Il n’est pas suffisant de donner un beau cadeau à sa femme pour lui faire plaisir et de garder tout le reste pour soi et ses affaires. Une femme a beau ne pas être en charge de l’administration et de la

gestion des biens, elle a le droit d’avoir ses propres biens et d’en user comme bon lui semble, car une femme est un être adulte. C’est une révolution car on n’avait pas encore vu cela. Rappelez-vous que les filles de l’aristocratie britannique n’avaient aucun droit à l’héritage encore aux XIXe et XXe siècle, (comme l’illustrent les romans de Jane Austen ou la série Downton Abbey). Le fait qu’elles aient une part d’un héritage est tellement nouveau que ce doit être une avancée inscrite comme une loi divine. D’où le verset 7 :

Aux hommes revient une part de ce qu’ont laissé les père et mère ainsi que les proches ; et aux femmes revient une part de ce qu’ont laissé les père et mère ainsi que les proches. Que ce soit peu ou beaucoup, cette part est une obligation.

Coran, IV, 7

Le mot arabe pour dire « obligation » est Mafrudan, qui renvoie à un devoir impérieux, non pas une recommandation. La même racine est utilisée pour le mot qui désigne les piliers de l’islam (prière, jeûne, charité, etc.).

Il est donc obligatoire d’un point de vue légal et d’un point de vue religieux de garantir des droits aux enfants, parmi eux aux orphelins et par dessus tout aux femmes. Et dans d’autres sourates il sera noté que les femmes ont autant de dignité que les hommes, qu’on peut les prendre comme témoin dans des affaires de résolution de conflit, etc.

Je me permets de le dire aux islamophobes ainsi qu’aux musulmans intégristes : le coran ne demande pas qu’aujourd’hui les filles héritent moins que les fils. Croire cela n’est pas faire justice à la sagesse de la religion.

Le témoignage d’un sage : Rony Braumann

C’est un homme de confession juive qui est né en Israël et qui a grandi dans une adhésion naturelle au projet sioniste.

Son récit de vie est intéressant et sa manière de mettre en perspective sa biographie intellectuelle est passionnante.

L’entretien que je mets ici en ligne est l’épopée d’une conscience qui se libère de ses dogmes et qui cherche une voie droite dans un monde tordu.

La lettre de Missak Manouchian à sa femme Mélinée

21 février 1944, Fresne

Ma chère Méline, ma petite orpheline bien aimée. Dans quelques heures je ne serai plus de ce monde. On va être fusillé cet après-midi à 15 heures. Cela m’arrive comme un accident dans ma vie, j’y ne crois pas, mais pourtant, je sais que je ne te verrai plus jamais. Que puis-je técrire, tout est confus en moi et bien claire en même temps. Je m’étais engagé dans l’armée de Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la victoire et de but.

Bonheur ! à ceux qui vont nous survivre et goutter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. J’en suis sûre que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoir dignement. Au moment de mourir je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit. Chacun aura ce qu’il meritera comme chatiment et comme recompense. Le peuple Allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur ! à tous ! — 

J’ai un regret profond de ne t’avoir pas rendu heureuse, j’aurais bien voulu avoir un enfant de toi comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre sans faute et avoir un enfant pour mon honneur et pour accomplir ma dernière volonté. Marie-toi avec quelqu’un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires je lègue à toi et à ta sœur et pour mes neveux. 

Après la guerre tu pourra faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat regulier de l’Armee française de la Libération. Avec l’aide des amis qui voudront bien m’honorer tu feras éditer mes poèmes et mes ecris qui valent d’être lus. Tu apportera mes souvenirs si possibles, à mes parents en Arménie. Je mourrais avec mes 23 camarades tout à l’heure avec courage et serénité d’un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellment, je nai fais mal à personne et si je lai fais, je l’ai fais sans haine.

Aujourd’hui il y a du soleil. C’est en regardant au soleil et à la belle nature que jai tant aimé que je dirai Adieu ! à la vie et à vous tous ma bien chère femme et mes bien chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal où qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous à trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendu. 

Je t’embrasse bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaisse de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur. Adieu.

Ton ami

Ton camarade

Ton mari

Manouchian Michel (djanigt)

P.S. J’ai quinze mille francs dans la valise de la Rue de Plaisance. Si tu peus les prendre rends mes dettes et donne le reste à Armène. M. M